Sara Fulton se trouve dans Central Park lorsqu’elle perd conscience subitement assaillie par une douleur atroce et des visions d’horreur. Elle se réveille de ses cauchemars avec une apparence physique légèrement différente, sur une autre planète, tenant le rôle d’une infirmière personnelle pour Harlan, pensionnaire de marque et totalement hébété d’une clinique de soins psychiques. Derrière l’ouverture science-fictive classique du space opera avec le catapultage de la conscience du personnage principal dans un monde exotique se profile son corrélat de fantasy avec la quête d’identité de Sara cherchant ce qu’elle est devenue, la découverte d’une civilisation radicalement étrangère et d’une société en pleine transition historique qu’elle va contribuer à faire évoluer politiquement. La première partie se focalise sur le rapprochement et la naissance de sentiments amoureux entre Sara sortie de sa morne existence terrienne et Harlan le Régent écarté du pouvoir, drogué et séquestré suivant les ordres de Gorlot son officier en second, se concrétise par le sevrage discret de Harlan orchestré par Sara et leur évasion déroulant un côté aventure. La seconde partie, dans une ambiance de cour royale, présente le fonctionnement d’une société construite depuis des siècles sur la haine pour les Mils, géants cellulaires harcelant les Lothariens, et imprégnée par le rejet de la reconstitution, une technique bannie de chirurgie réparatrice. D’un côté, Harlan reprend sa place à la suite de la révélation de la traitrise de Gorlot induite par l’attaque des Mils dévastant les planètes des innocents Tanes et provoquant la contre-attaque avec l’appui des alliés d’Ertoi et de Glan, d’un autre côté, Sara doit cacher la similitude de son état avec celui d’une reconstituée. Pour un premier roman, l’histoire est solidement construite, reposant sur de nombreux personnages approfondis, alternant de riches interactions, comme entre Maxil l’adolescent effacé qui devient Seigneur de Guerre et Sara embarrassée par sa virginité à tous niveaux, avec des séquences trépidantes d’action et d’aventure, formant dans l’ensemble une riche alternative à la tradition narrative masculine pour laisser libre cours aux émotions, à une composition pleine d’intelligence et de raffinement.
Sanders retrouve son collègue ingénieur bloqué depuis quarante ans dans une société médiévale deux mille ans dans l’avenir. Le vieil homme a mis à profit tout ce temps et les ressources disponibles pour construire une unité de transfert rudimentaire et après sa mort soudaine lors d’une attaque de pillards, Sanders utilise le dispositif en compagnie de l’autochtone Brusk pour aboutir sur une terre dévastée. Cette histoire de voyages dans le temps mise sur l’aventure et l’action dans un contexte post-apocalyptique visité aux commandes d’un tank atomique assurant la survie de son équipage parmi une faune surréaliste de fourmis géantes, de rats mutants et de chats-tigres. Derrière cette menace concrète s’exprime une adversité plus abstraite dans un enchevêtrement au minimalisme conceptuel géométrique de lignes lumineuses dans le ciel et de dômes de force scintillants. La rencontre avec la jeune Maéva permet de former un trio de personnages unifiant les connaissances sur les trois occurrences de l’espace-temps traversées par Sanders et d’intégrer la présence belliqueuse des Dinsk/Dinos qui sortent des dômes et réduisent les derniers humains en esclavage et des lentilles globules protoplasmiques. Ce récit, au-delà de la guerre menée contre les reptiles humanoïdes, reste ouvert grâce à l’aptitude de Maéva à manipuler la cohérence du flux temporel par le biais de son fluocodeur trouvé dans une épave de vaisseau et à la multiplication des zones d’ombre et des ellipses ménagées par Louis Thirion exprimant avec radicalité la nature relativiste de son roman.
James à l’âge de sept ans assiste au bombardement accidentel d’un camp de réfugiés chinois au cœur de Shanghai, causant la mort de plus de mille personnes. Ce premier épisode marquant exprime l’absurdité de la guerre dans ce massacre perpétré par un compatriote de ses victimes et la matérialité crue des cadavres déchiquetés perçue par James errant parmi ce chaos. L’invasion des Japonais le pousse à l’âge de treize ans, séparé de ses parents, dans le camp de prisonniers de Longhua auprès de Peggy Gardner qui tente de veiller sur lui comme le faisait sa gouvernante russe Olga Oulianova. Deux ans plus tard, avec la déroute des Japonais suite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il décide de parcourir à pieds le chemin menant à Shanghai et tombe sur une unité nippone qui ligote un jeune Chinois jusqu’à ce qu’il meurt étouffé près du quai d’une gare abandonnée. Ce second épisode comme en dehors et au centre de l’espace et du temps cristallise le débordement d’une guerre pourtant finie qui hypothèque l’avenir dans la représentation d’une cruauté partagée. A vingt ans, James découvre l’Angleterre et débute des études d’anatomie à Cambridge, dissèque le cadavre d’une femme en cours, retrouve Peggy et rencontre le Dr Richard Sutherland du département de psychologie et sa jeune secrétaire Miriam qui lui permet d’accéder à une sexualité échappant au théâtre de son passé. Inspiré par la passion pour l’aviation de Richard qui vole à ses heures perdues, James va se confronter à son désir ancré de piloter en s’engageant avec David Hunter, son meilleur ami depuis leur enfance à Shanghai, dans les forces de l’Otan et leur centre de formation dans les étendues glacées du Canada, galvanisé par l’idée d’être aux commandes d’un bombardier atomique mais plutôt hypnotisé par ce qui se révèle être une fausse piste vers sa propre mythologie, à l’instar de la médecine. S’ensuit une période dorée avec le mariage et l’installation à Shepperton de James et Miriam, la naissance de leurs trois enfants, éclaircie brutalement fermée par le banal et soudain décès accidentel de Miriam lors de vacances en Espagne. Il est alors tiraillé entre sa tâche concrète consistant à élever ses enfants matures avant l’heure, la présence surréaliste des studios de tournage de Shepperton, l’influence sauvage de Sally Mumford et les délires artistiques de Peter Lykiard rencontrés en Espagne, les sollicitations de Dick Sutherland devenu star de la BBC avec des programmes expérimentaux sur la psychiatrie. Les années 60 s’incarnent dans les images distanciées d’une brutalité pornographique, d’autres guerres, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy et le suicide de Marilyn Monroe, archétypes qui contaminent la réalité dans la destruction mécanisée et une sexualité glauque, rôles dérisoires au sein d’une illusion morbide. Tous ses proches virevoltent autour de James comme des reflets altérés par l’entropie qui clignotent d’absence en réapparition et qui gravitent sous influence au travers des choix, et ses relations aux femmes sont des parenthèses extensibles toujours refermées par une exploration charnelle et émotive. Ce texte autobiographique constitue un éclairage sur les thématiques qui traversent toute l’œuvre de James Graham Ballard, s’attardant au passage sur ses deux romans adaptés au cinéma, d’abord Empire du soleil et ensuite Crash ! avec le duo explosif formé par David Hunter et Sally Mumford. Ce témoignage sur une grande partie du vingtième siècle reste subjectif et nuancé, existentiel et cathartique, réfractaire à tout positivisme universel, dans une vision parfois historiquement surprenante qui se focalise sur l’émergence d’une modernité faite de masques et d’existence par procuration médiatique, instaurant un relativisme désabusé à la sérénité sans cesse bousculée.
Dans Roulette mousse, six personnes arrêtées dans des brasseries clandestines sont enfermées dans une cellule d’une prison mobile immergée face à un androïde servant à chacun six verres de bière dont un est empoisonné. La peine capitale probable consiste pour le prisonnier à témoigner de ses expériences alcooliques pour enrichir la base de données d’étude de ces comportements asociaux et ensuite de choisir un verre. Cette nouvelle met en scène le désarroi d’une société se projetant dans le rationalisme, l’hygiénisme et l’immortalité par l’instauration d’une prohibition, face à l’instinct de liberté ancré dans la nature humaine en dépit de l’entropie encouragée et préférant la flamboyance à l’ennui. Dans Ivresse choréique, Symel rejoint sa partenaire Flodie à une fête donnée par leur ami Armand, rencontre en chemin Célestine une vieille femme extravagante et l’invite à le suivre, puis sur place il fait la connaissance de Armis la jeune fille de l’hôte de la soirée. Dans cette anticipation, Jean-Pierre Hubert imagine une société dans laquelle la danse tient une place centrale, enchâssant au quotidien le divertissement, la communication et les conventions sociales. Dans Gélatine, Jacob Klopfenstein est devenu un soir le dernier homme vivant à Münchhausen près du Rhin, épargné par une gélatine qui a enrobé et figé tous les autres humains. Cette vision post-apocalyptique d’un monde figé déroule les pensées solitaires d’un élu maudit qui cherche un sens dans l’évolution d’une situation improbable aux échos théologiques dans une savoureuse transsubstantiation. Dans Disciple ?, Peter Schmied et Anna Ofils sont sélectionnés pour participer à une métastase créative dans l’esprit de Eric Goldguth un poète devenu immortel par la cryogénétique. Cette nouvelle explore un moyen de partager les possibles non réalisés d’une vie dans un mélange de nostalgie et d’éternité qui demeure une mégalomanie. Dans Tout au long de l’île au long de l’eau, Sepp Eneckerlisch est un garçon qui s’enfuit de son foyer, malmené par le compagnon de son père alcoolique, trouve un refuge et un travail dans une décharge de métaux auprès d’un simple d’esprit et d’un exilé sauvagement malin. Au gré des aventures de Sepp se révèle une civilisation déliquescente et la vie en marge d’une société inégalitaire par une galerie de personnages déjantés survivant dans la brutalité et la pollution, dans une mise en abyme créative de Jean-Pierre Hubert. Dans Les quais d’Orgame, Luc Valmont effectue son premier voyage à bord du train menant à la gare d’Orgame, une cité mobile rendant les voyageurs fébriles par un arrêt au quai imprévisible et de très courte durée. Cette aventure aux ressorts métaphysiques déploie un symbolisme surréaliste qui se nourrit conceptuellement du désir pour l’inconnu et d’une énergie mentale pour façonner la substance.
Les pionniers d’une mission de terraformation de Mars menée par Mlle l’ingénieur en chef Gladys Vivarais sont confrontés à des apparitions sur le terrain de chevaliers armés d’épées de feu et les autorités terriennes décident de dépêcher Bruno Coqdor le chevalier de la Terre à la suite de la disparition de Franz Lafor avalé par une nuée blanche au comportement étrange sous les yeux de son collègue Dimitri Borof. A l’arrivée de Coqdor, Franz réapparait comme possédé aux commandes d’un bulldolazer, dévastant sans pitié le village des pionniers, pris en chasse par Dimitri, Gladys et Coqdor accompagné de Râx son fidèle pstôr, un gros bouledogue aux grandes ailes de chiroptère. Étant la trente-septième et avant-dernière aventure de Bruno Coqdor, son personnage ne bénéficie pas d’une caractérisation graduellement construite, directement présenté comme le meilleur psychologue connu pourvu d’une intelligence sans égal et de facultés médiumniques hors du commun, son acolyte Râx reste accessoire et transparent alors que, sans aucune circonstance atténuante, l’unique personnage féminin demeure caché derrière une froideur et un rationalisme pragmatique à peine fissurés. L’aspect science-fictif truffé d’inepties, des inévitables canaux martiens aux déambulations sans scaphandre spatial parmi des flaques d’eau et des forêts de végétaux minéralisés, s’efface devant le côté prégnant d’aventure et, seule qualité objective du roman, une action qui ne faiblit pas. Malgré tout, la qualité littéraire est médiocre, polluée par des incessants rappels de ce qui vient de se passer et une collection de cosmotrucs et de psychomachins aussi amusants que puérils pour faire avancer cette histoire de Martiens déployant une prison de mirages à base d’émissions ondioniques pour contrecarrer la colonisation d’une planète qu’ils n’occupent même pas. Le comble de l’incohérence et du recours intempestif à une éthique variable se révèle au travers des expériences de torture permettant d’aiguiser la sensibilité aux manipulations psychiques, idée considérée dans son récit par Maurice Limat lui-même comme bizarre, illustration d’un imaginaire débridé et anarchique.
Fernand à 70 ans se cache de sa femme Joséphine pour enregistrer dans son bureau avec un magnétophone le fil de ses pensées qu’il destine après sa mort à Gilbert leur fils distant. Fernand exerce cette activité pour tromper l’ennui qui accompagne la vieillesse alors que Joséphine, de son côté, fait l’acquisition d’un Tamagotchi pour combler son désir contrarié depuis l’enfance d’avoir un animal de compagnie. Bien sûr, ce soliloque n’offre qu’un point de vue et la démarche acquiert tout de suite une dimension psychanalytique centrée sur la parentalité avec le récit d’un cauchemar récurrent dans une fête foraine pétulante et angoissante, un sentiment d’infériorité d’une condition sociale entre les mines et la Poste, l’incompréhension face à un fils qui a fui Atticourt dans le Nord pour réussir à Paris dans le milieu de l’édition et face à une femme qui semble sombrer dans une démence régressive et provocatrice mettant en péril leur couple. Joséphine décide de nommer son compagnon électronique Hector comme le père de Fernand mais ce dernier la soupçonne de faire revivre le souvenir d’un notable homonyme de leur connaissance dans un adultère virtuel d’outre-tombe. Ce véritable tournant narratif accompagne une projection nourrie par l’incommunicabilité dans une dialectique réflexive qui renvoie un jugement de folie dans un jeu de miroirs. L’histoire avance dans une gradation de complexification et de subtilité, relativisant ce témoignage à sens unique qui s’étiole insidieusement et indirectement dans une révélation diffuse et illustre les affres psychologiques des solitudes parallèles, de la paranoïa, du deuil et du déni par la thématique moderne de la fuite cristallisée dans un biais technologique servant d’échappatoire à la mésestime de soi et à l’usure d’une relation sincère à l’autre.
Dans L’aventure de l’étudiant allemand de Washington Irving, Gottfried Wolfgang habité par la mélancolie et persuadé d’être visé par un esprit maléfique s’installe à Paris pendant la Révolution afin de poursuivre ses études et changer d’air. Une nuit, il rencontre une mystérieuse femme, d’une ressemblance confondante avec celle qui hante ses rêves récurrents, assise près de la guillotine, et l’invite chez lui. Sous des atours gothiques, ce texte exhale une ambiance de romantisme noir, laissant planer le doute sur sa thématique, en dehors de la pure histoire de spectre, lorgnant sur le vampirisme psychique avec en sus le clin d’œil élégant au ruban comme tour de cou et s’approchant de la possession par un démon pour tendre le piège annoncé au début et causer la folie chez sa victime. Dans Les faits dans l’affaire de M. Valdemar de Edgar Allan Poe, un scientifique obtient l’accord de M. Valdemar atteint de phtisie pour le mesmériser au moment de son décès. Ce texte sous forme de témoignage est très descriptif dans le délabrement d’un corps qui devient un instrument de résonance pour une conscience en transition entre vie et trépas, l’indicible transparait et l’influence sur Howard Phillips Lovecraft est transparente. Dans Cette maudite chose de Ambrose Bierce, William Harker livre sa déposition en tant que témoin devant le coroner, une assemblée de villageois et le cadavre déchiqueté de Hugh Morgan attaqué pendant leur partie de chasse à la caille. La description indirecte d’un prédateur invisible offre un point de vue précurseur sur une exobiologie occulte et les limites de la perception humaine débouchant sur une présence opaque et une horreur cosmique qui se retrouvent chez Arthur Machen et Howard Phillips Lovecraft. Dans La chambre qui sifflait de William Hope Hodgson, Carnacki expose devant ses invités sa dernière enquête dans un château irlandais, récemment acquis par un américain, dont la chambre à coucher est hantée par un sifflement assourdissant semblant provenir de partout et de nulle part, contrariant les projets de l’homme avec sa fiancée. L’origine surnaturelle est finalement identifiée, sans l’aide de l’habituel attirail paranormal, comme une manifestation Saiitii par une politique de la terre brûlée évitant une confrontation directe avec le fantôme du fou d’un Roi. Dans La déclaration de Randolph Carter de Howard Phillips Lovecraft, Randolph Carter fait une déposition à la suite de la disparition de son ami Harley Warren, lors d’une expédition dans un cimetière. Par le truchement du téléphone filaire, Carter est témoin de la découverte de Warren d’une horrible vérité contenue dans un livre qui préfigure le Necronomicon. Cette nouvelle de fantastique et d’épouvante est le premier des textes réunis dans Démons et merveilles qui bifurque ensuite dans la fantasy onirique. Le grand intérêt de ce livre réside dans le fait de disposer du texte original sur la page de gauche et sa version française par Jean-Marc Lofficier en 2000 sur celle de droite, avec des précisions sur le vocabulaire puis des exemples d’expressions. Concernant Howard Phillips Lovecraft, et cela vaut pour les autres textes, cette traduction est une des trois seules disponibles en français, située entre celle par Bernard Noël en 1955, moins rigoureuse (« Si long » pour « So long ») et prenant une grande liberté d’adaptation dans la syntaxe, et celle par David Camus en 2010. Cette version par Jean-Marc Lofficier, bien qu’il manque bizarrement un court paragraphe par rapport à celle de 1955, est d’une fidélité très scolaire dans le choix de vraiment coller à l’original.
Philippe Delval patauge dans la misère sociale, il fréquente un monde minable et doit s’occuper de sa mère Gisèle paralysée après un accident de la route qui a couté la vie du père. A côté il est un écrivaillon qui donne dans la prose porno mais se focalise présentement sur le remplissage de son journal intime en plusieurs volumes. L’exercice de style est grandiloquent, brut et sans concession, à base d’argot et de mots-valises syncopés. Philippe est ignoble par son racisme ordinaire et son homophobie machiste, mais surtout par sa psychologie redoutable, torturant sa mère sans défense pour lui faire payer son enfance choyée loin des dures réalités. Avec la rencontre de Rachid, arabe homosexuel plutôt collant, il va faire face à ses limites morales lors d’aventures rocambolesques dominées par la poisse et traversées par des personnages patibulaires d’une bêtise crasse. La narration est crachée, éructée comme pour se convaincre que la jeunesse est perdue, que la beauté et la bonté sont des illusions, confortée par des moments monstrueux qui ravivent l’apitoiement et le déni. Philippe doit bien se confronter à ses contradictions, l’amour et la haine alternent puis se mélangent, il s’embourbe dans l’alcool, camisole empêchant le changement, le visage s’effrite mais le masque demeure. le récit s’amuse avec cruauté à faire espérer la prise de conscience, la petite lumière qui jaillit de la mélasse, mais la prison freudienne est bien cadenassée. Ce roman amoral tutoie les limites du trash, à ne surtout pas mettre entre n’importe quelles mains.
Ukko le Nain est chargé par les Immortels de narrer la Geste de Sláine Mac Roth et précisément ici pour unifier les quatre tribus de Danu la triple Déesse Terre, unir les trésors, l’Épée Lunaire, la Lance Solaire et la Pierre Sacrée du Destin au Chaudron de Sang qu’il possède déjà, et devenir le Roi Cornu, le Roi des Rois pendant sept ans afin de libérer son peuple en affrontant les Fomors menés par Balor au Malœil et les Seigneurs drunes dirigés par le Seigneur étrange Slough Feg l’ancien Roi Cornu qui a refusé l’obligation de mourir à la fin de son règne. En cours de route, Sláine est contrecarré par Medb la prêtresse de Slough Feg et il se trouve confronté à Crom-Cruach le dieu-ver, emblématique du bestiaire multidimensionnel, mais le druide Cathbad n’est pas le moindre de ses freins en protégeant un système de pensée rabaissant les femmes. Car au-delà de la violence graphique se trouve un message moderne suggéré par son apparence punk, tartan et cheveux en pointes, une conception matriarcale inspirée par Danu qui n’est pas féministe mais refuse les rapports de domination et l’égoïsme sérieux, dans un progressisme mis en valeur par la mise en abyme humoristique de la tâche du réfracteur Ukko poussé dans ses retranchements par Niamh destinée à Sláine mais adepte du mariage d’un an renouvelable. Toutes ces subtilités finissent par habiter ce récit de grandiloquence sanglante et de noirceur extrême transcendées par une abnégation et un hédonisme joyeux s’exprimant par l’idée du partage du pouvoir et d’une égalité dans la société qui en font une œuvre atypique et d’avant-garde dans le sous-genre de la sword and sorcery. Visuellement, les arrières-plans ne sont pas surchargés pour mettre en exergue des détails frappants, les gros plans sont privilégiés dans l’ensemble exploitant à merveille l’immense talent de Simon Bisley pour les visages et le dynamisme des corps, cette combinaison donnant un rythme entre pleines pages magnifiques de puissance sauvage et succession d’études mouvementées pour apporter du charisme aux personnages, au travers de cette superbe édition Delirium aux dimensions 27 x 35,5 parfaites d’une luxueuse facture.
Dans Les singes de Robert Wolff, Lahad fait partie des hommes célibataires tenus à l’écart dans les hauteurs de la cité de la Faille gouvernée par les Mères, caste de femmes choisies pour s’accoupler avec le Grand Amant dont le fruit est un enfant immortel et télépathe vendu aux grandes villes de la plaine pour devenir guerriers. L’arrivée de l’étrangère Mira brise la solitude des hommes mais cette société rigide ne vacille pas devant l’irruption de la prostitution qui n’aura constitué qu’une parenthèse enchantée, fermée par une inertie séculaire. Dans En précédent le feu de Thomas Day, les Mooles sont sur le point de fondre sur le peuple khakasse dirigé par le Prince Otchen dont le seul atout est la présence à ses côtés de Nicolaï, le dernier Eizihil connu, immense guerrier à la puissance légendaire. Cette nouvelle inédite de fantasy épique tire son ampleur d’une prédestinée symbolisée par l’avancée de l’incendie et de la flamboyance spectaculaire du personnage mythique de Nicolaï dans une furie libératrice pour un renouvellement de l’Histoire. Dans Histoire d’histoires de Yann O’Neil, Chandrelain à la suite d’un pari tenu lors d’une beuverie de taverne se retrouve dans la forêt inquiétante à la recherche de Maître Antianus le vieil ermite. Cette fable de fantasy drôlatique en Faërie donne une perspective cosmogonique indirecte avec le récit de la création des Zôms, leur nature moralement contrastée et leur statut à demi légendaire. Dans La Dame des Crânes de Patricia A. McKillip, un groupe d’hommes se rend au pied de la tour de la Dame des Crânes, attirés par la promesse d’un trésor fabuleux parmi les ossements d’un dragon mais elle les accueille en leur expliquant qu’ils ne pourront repartir vivants qu’avec l’objet le plus précieux dans la profusion de richesses ou sans rien prendre. Ce conte d’une poésie métaphysique joue sur la différence entre la valeur matérielle et la subtilité symbolique d’une fragilité ontologique. Dans Lagune morte de Dominique Warfa, Graham et Hubert sont les deux derniers habitants de la station balnéaire Aprilia, s’adaptant à la montée des eaux, aux catastrophes apportées par la guerre dans la région et la chute d’un astéroïde. Dans cette nouvelle dystopique mêlant anticipation climatique et profond désordre politique illustre le naufrage de l’humanité dans un écrasement des individus qui mène à une ouverture science-fictive. Dans Les ballades au fil du temps : Terminus les étoiles de Francis Valéry, la présentation du roman montre qu’il se situe au-dessus des élucubrations scientifiques typiques de cette période, affiche les problèmes de traduction et identifie les enjeux du texte à la théorie des jeux et au status quo nucléaire d’après-guerre. Dans La Fantasy arpentée en bottes de sept lieues de Patrick Marcel et André-François Ruaud, les très lointaines racines sont identifiées puis sa maturation est présentée au contact du fantastique jusqu’à la constitution de la fantasy en tant que genre avec J. R. R. Tolkien, aboutissant à une liste de nombreuses références qui montrent des exemples d’exotisme et de combinaisons jusqu’en 1998. Dans Thomas Burnett Swann : le passé pour province d’André-François Ruaud, l’auteur ayant débuté dans la poésie compose une fantasy subtile décrivant un Âge d’Or pré-chrétien d’une féérie nostalgique anticipant le tragique destin qui pèse sur les peuples non-humains.
Dans Le pistolet automatique, No Nose et Glasses forment un duo qui travaille pour Inky associé à Larson dans la contrebande d’alcool. Inky ne se sépare jamais de son pistolet atypique, lui marmonne des paroles incompréhensibles et, alors que la prohibition touche à sa fin, Larsen convoque le duo pour se planquer après l’assassinat d’Inky par une bande rivale mais il est en possession de son arme chérie et le journal annonce que Larsen est recherché pour le meurtre. Cette nouvelle instaure un fantastique fortement influencé par le polar, appliquant la sorcellerie et le thème du familier à la modernité des armes. Dans Fantôme de fumée, Catesby Wran voit une sorte de sac de charbon en forme de silhouette qui se déplace sur les toits de soir en soir alors qu’il rentre de son travail en métro et par la tension accumulée il décide de consulter un psychiatre pour aborder enfin son enfance aux mains d’une mère persuadée qu’il possédait des dons de voyance. Cette histoire de fantôme s’inscrit dans la modernité de l’ère industrielle, d’une machinerie morbide, d’une noirceur de suie, et le terrain de la psychologie engage une ambiance paranoïaque d’autosuggestion, de culpabilité et de sensibilité à la possession derrière l’opacité de la matière et le mal absolu qui préside au destin de l’humanité. Dans La Fille aux yeux avides, Dave était le premier photographe de la Fille à l’identité secrète qui apparait sur des panneaux publicitaires dans tout le pays et commence à captiver les regards dans le monde entier. Cette nouvelle dévoile un vampirisme psychique par une fascination globalisée, une force centripète qui absorbe l’essence vitale des hommes et ne connait pas les limites matérielles d’une prédation assoiffée qui rayonne dans l’obscurité urbaine. Dans Je cherche Jeff, Martin Bellows écoute le vieux barman d’une boîte lui décrire une mystérieuse jeune femme nommée Bobby et laissant dans son sillage des incidents à répétition. Cette histoire de vengeance d’outre-tombe se base sur la fascination féminine vaporeuse qui se transforme en manipulation sélective abolissant toute volonté chez la cible instrumentalisée. Dans L’homme qui ne rajeunissait jamais, un égyptien décrit un désenterrement, l’exode de la population vers le désert et les civilisations s’éparpiller. Le protagoniste est témoin du retournement de la flèche du temps après une guerre ultime provoquant la contraction de l’Histoire, une fuite en direction de la Cause Première dans une circularité joignant la mort et la naissance. Dans La Grande Caravane, un homme se réveille amnésique dans un désert parcouru par une procession joyeuse de créatures d’une diversité exotique exubérante. La description qui commence comme celle d’une cohorte lovecraftienne s’affranchit de l’angoisse et de la terreur pour installer une froide prise de conscience de la régression de l’humanité dont il ne fait plus partie. Dans Mariana, Mariana habite une maison isolée et entourée de pins qu’elle déteste, contrairement à son compagnon Jonathan. Un jour, elle découvre un panneau de commande caché dont seul le premier des six interrupteurs porte l’indication « arbres », qu’elle désactive, provoquant la disparition de la végétation. Cette bulle de réalité simulée se révèle être un programme thérapeutique radical aux implications ontologiques. Dans La prison de cristal, Jack et Candy à 18 et 17 ans sont encore des enfants surprotégés et surveillés en permanence par leurs ainées dans une société à la fois aseptisée et encombrée d’objets issus d’un passé lointain, dans laquelle les précautions ont allongé l’espérance de vie jusqu’à 350 ans. Ce texte mettant en scène une évasion enfantine de l’enclave des Terres des Anciens aux Rivages Libres est une ode à la candeur, à la liberté et à la nature. Dans Le porteur de folie, un homme a poussé Jamie Bingham Walsh dans un ravin après avoir acquis la certitude de sa culpabilité dans la folie, les internements et les suicides de nombreuses personnes l’ayant côtoyé. Ce récit de sorcellerie se base sur une contamination psychopathologique provenant d’un individu exceptionnel qui devient dangereux par son influence et sa perception chromatique des autres. Dans La Treizième Marche, Sue à seulement vingt ans témoigne dans une réunion des Alcooliques Anonymes de son enfance passée à boire et transmet à l’auditoire un message qui dépasse la conformité de leur démarche. Dans L’homme qui aimait l’électricité, Mr Scott a trouvé en Mr Leverett la personne prête à louer une maison flanquée d’un pylône électrique et d’un gros transformateur, le vieil homme étant fasciné par l’électricité qu’il considère vivante, déclarant aimer l’écouter parler. Cette nouvelle exprime la supériorité naturelle de l’électricité sur l’homme, son ubiquité et son unité qui transcendent la subjectivité humaine et permettent une organisation intelligente. Dans Les mouches de l’hiver, la famille Adler passe en apparence une soirée tranquille dans leur salon après diner. Le père Gottfried joue sous la forme d’une pièce de théâtre des scènes virtuelles animées par des personnages projetés incarnant ses états d’âme et la mère Jane peint une représentation symbolique du monde tandis que le fils Heinie immobile s’amuse en astronaute aventureux. Dans La dernière lettre, une Station Postale Robot de New New York en 2457 connait un soudain épisode de chaos causé par l’envoi d’une lettre manuscrite par Richard Rowe à Jane Dough aperçue de loin deux jours plus tôt. Cette description d’une société automatisée organisée autour de la drogue et de la publicité est une mise en valeur indirecte de l’amour comme un miracle. Dans Rêves en tube, Simon Grue est intrigué par l’installation d’une famille russe dans l’immeuble voisin et encore plus après la découverte dans sa baignoire d’une minuscule sirène passée par la tuyauterie ayant les traits de la sœur de la fratrie d’en face. Cette nouvelle rythmée construit le mystère entourant les travaux en chimie d’un des frères qui débouchent sur la production d’homoncules, fragments de l’âme de l’individu souche dont le contact provoque des rêveries hypnotiques, dans une influence lovecraftienne qui mène à un dénouement cataclysmique. Dans L’incubation fabuleuse, Giles Wardwell est un membre de l’agence de propagande CAMZ qui part à la recherche de sa femme Joan disparue dans la nuit et abandonnant dans son laboratoire de parfumerie à domicile un œuf gigantesque. Dans ce texte le parallèle est fait entre la traque des communistes et la chasse aux sorcières historique, développant la thématique de la survivance des pratiques occultes et de la résurgence des favoris dans une projection moderne de l’héritage de Salem. Dans Or, noir et argent, James Henley fait la rencontre d’une femme mystérieuse dans une rue de Chicago. Cette nouvelle déroule une relation contrastée à l’image de la ville paradoxale entre sa réalité et son image projetée, la désillusion et l’idéalisme. Dans Une enfant perdue, une mystérieuse jeune orpheline placée chez des voisins débarque dans la vie d’Andre et de sa femme Estelle toujours perturbés par la perte de leur fille au même âge que celui de la nouvelle venue. L’inquiétante étrangeté qui émane de Sophy l’enfant d’une maturité décalée s’explique par son ascendance extra-terrestre et le relativisme culturel affirmé. Dans sa Préface en forme de lettre ouverte, Alain Dorémieux prépare le lectorat à la diversité des genres abordés par Fritz Leiber au long de sa carrière et souligne la prédominance thématique d’une sorcellerie moderne, mais choisit de ne pas aborder l’importance du polar dans la formation initiale de son approche du fantastique ou l’ombre persistante du maccarthysme dans son ironie, et de survoler son profond intérêt pour la psychologie et la psychiatrie.
Dans L’étrange chose (2ème partie) de Fritz Leiber, après la découverte d’une malédiction à l’encontre de Clark Ashton Smith cachée dans son carnet par Thibaut de Castries, avoir appris que les cendres du vieux sorcier sont enterrées sur la colline et consulté les registres municipaux, Franz Westen comprend qu’il habite dans l’ancienne chambre d’hôtel occupée avant sa mort par le gourou et centre d’une activité surnaturelle grandissante. Le récit peut s’abîmer dans l’horreur, porté par l’ambiance paranoïaque installée dans la 1ère partie, approfondissant la psychologie du personnage principal, le deuil de son amour, l’ombre de l’alcoolisme et la tension sexuelle, exploitant sa sensibilité hypnagogique aux forces paramentales qui infestent les murs, profitent de l’opacité de la matière et la modèlent en donnant vie à la Maitresse d’École, assemblage de la substance littéraire dans une mise en abyme de l’horreur cosmique. Dans L’homme de l’année par Sandy Hoelstroem de Lorris Murail, Sandy Hoelstroem réalise pour le West Coast Time un reportage sur Candi-Fomalhaut et commence par rencontrer Enoch Amato le Président du Syndicat d’Initiative dans La Bamboche, satellite artificiel étant le passage obligé avant d’accéder à l’unique et immense ville de la planète. L’Histoire de cette civilisation est présentée, de sa grandeur à sa décadence, de la production massive de pupazzors et l’exportation de ces jeux électroniques dans tous les mondes de la Ligue à son effondrement dû au marché dérégulé, provoquant la ruine du peuple et la bifurcation vers une société basée sur la combinaison du tourisme et de la mendicité des enfants mutilés à la naissance. Ce texte force le trait du capitalisme et dénonce le pouvoir qui maintient la scission entre une caste de privilégiés et une population dans le dénuement complet, qui capte les finances et les fait fructifier en se cachant derrière un hypothétique ruissellement futur. Dans Le menhir de Lyon Sprague de Camp, le couple Newbury visite la Bretagne et séjourne dans le château du comte et de la comtesse de la Carrière. Lors d’une séance de spiritisme un fantôme réclame vengeance pour la destruction pendant la Seconde Guerre mondiale du menhir gisant disloqué sur la propriété. Cette nouvelle étale les méandres d’un fantastique potache qui se révèle assez dérisoire. Dans Mais d’abord ces mots de Robert Bloch, Dieu entre en contact avec Charlie Starkweather un simple rédacteur publicitaire qui a la rare particularité dans ce milieu d’avoir encore la foi et l’encourage à rappeler les Commandements à la télévision, inspiration qui demeure vaine dans ce texte à l’humour désabusé. Dans Philip K. Dick et/contre la réalité de Juan Ignacio Ferreras, cette courte étude s’appuie sur les romans de l’auteur d’avant 1977 pour identifier une dialectique de double négation de la réalité objective et subjective qui ne parvient pas à aboutir sur une positivité fondamentalement rendue inaccessible par la nature humaine et l’universalité de l’entropie. Ce numéro est le prolongement du précédent avec la suite de l’unique édition en français de la nouvelle de Fritz Leiber mais permet aussi de présenter la radicalité marquante de celle de Lorris Murail et l’article inédit sur Philip K. Dick.