Métal Hurlant 18 bis – H. P. Lovecraft

Les quatre histoires par Enki Bilal reproduites ici s’approprient l’emphase lovecraftienne, une narration sous les signe de l’inquiétante étrangeté et les thématiques exubérantes que sont l’horreur cosmique et l’influence sidérale, la déliquescence de l’espèce humaine et la contamination des individus par des forces extra-terrestres, la marche inexorable vers la révélation d’un indicible, une initiation forcée aux arcanes universelles qui mènent à la folie et à la mort, comme le signale Claude Ecken.
La démarche de Frank Margerin dans Excursion nocturne…, avec ses dessins tout en rondeur et ses détails discrets, atténue le macabre et le sentiment de menace jusqu’à la pointe d’humour finale.
Claude Ecken présente la relation privilégiée entre Virgil Finlay et Lovecraft à l’aide d’extraits de lettres et d’un poème dans un court article illustré par le portrait The old gentleman from Providence et, au lieu des deux seules illustrations publiées du vivant de Lovecraft, est présente une composition destinée à Abraham Merritt.
Mœbius au travers de sa courte histoire Ktulu délivre surtout un message politique personnel fustigeant l’arrogance moderne qui dispose de la vie ancestrale sans la respecter.
Approche sur Centauri par le scénario de Philippe Druillet et le dessin de Mœbius opère une jonction entre un contexte technologique science-fictif et l’esthétique cauchemardesque d’un contact innommable avec les êtres d’une autre dimension.
Alex Nikolavitch détaille le contenu de la réédition de Démons et merveilles version Opta, son approche graphique d’un assemblage de textes, du conte horrifique à la fantasy onirique en passant par un manifeste du rêve conscient.
Philippe Foerster choisit le ton humoristique dans Mon petit frère, André, se base sur la candeur de Fernand et l’incrédulité générale pour dédramatiser l’infestation du monde humain par des monstres à tentacules.
Le passage de Le chef-d’œuvre de Dewsbury à L’énigme du mystérieux puits secret par Yves Chaland et Luc Cornillon est celui d’un pastiche de l’artiste inspiré par ses cauchemars à une parodie absurde qui décrédibilise le surnaturel, puis dans Les 2 vies de Basil Wolverton par Yves Chaland seul est déroulée la caricature raciste du savant fou.
Marc Caro dans Barzai le Sage adapte la nouvelle Les Autres Dieux de Lovecraft dans une scénographie en clair obscur représentant la révélation dans la clarté lunaire.
Serge Clerc dans L’Homme de Black Hole revisite sommairement l’archétype de l’occultiste rattrapé suite à ses expérimentations par l’innommable.
Nicolas Deneschau effectue un reportage sur la production vidéoludique percutée par la guerre du studio ukrainien Frogwares, jeux d’enquêtes dans des univers lovecraftiens étouffants où la folie paranoïaque progresse.
Jean-Michel Nicollet rend hommage à Lovecraft dans Fièvre par une vision métaphysique de sa maladie et dans H.P.L. comme gardien de l’innommable.
Halmos développe par Fièvres un fantastique muet et violent dans la tradition asiatique.
Jérôme Lachasse et Lloyd Chéry dirigent une longue interview du mangaka Gou Tanabe en le questionnant sur sa perception personnelle de l’horreur, de l’œuvre de Lovecraft et de ses techniques d’adaptation.
Avec Rodolphe au texte et Loisel au dessin, Le roi des mouches est une déambulation post-apocalyptique qui mène à une transition dans le pourrissement.
L’entretien avec François Dumoulin mené par Boris Szames aborde seulement l’aspect technique des représentations des créatures lovecraftiennes dans la série Lovecraft Country.
Deux adaptations de textes emblématiques, L’Abomination de Dunwich et Le Monstre sur le seuil, sont présentés dans un noir et blanc raffiné du duo Norberto Buscaglia au texte et Alberto Breccia au dessein.
Thomas Spok a concocté un guide de lecture dans l’ordre chronologique au ton léger qui constitue une bonne entrée en matière soutenue par les illustrations colorées de Juliette Etrivert.
Ensuite la version graphique du Necronomicon par Philippe Druillet apparait, tirée de la réédition de Démons et merveilles abordée un peu plus tôt.
Caza avec Mandragore aborde le mystère d’une homoncule qui vampirise le protagoniste et le fertilise pour préparer la résurgence féérique sur la Terre rendue stérile par les hommes
Laurent Folliot raconte sa participation à l’aventure pour constituer le volume que la Pléiade a consacré à Lovecraft.
Frédéric Bézian dans Mausolée construit une histoire de fantôme gothique au noir et blanc très tranché, aux ombres abyssales délimitant la demi-mort.
Esteban Maroto propose son adaptation de L’Appel de Cthulhu en noir et blanc dont le plus grand intérêt réside dans sa propre version de l’apparence de la statuette figurant Cthulhu, de R’Lyeh et de son résident bien vivant.
Avec Le Langage des chats, Nicole Claveloux rend hommage à la nouvelle Les chats d’Ulthar de Lovecraft en perspectives d’un foisonnement proche d’un remplissage périodique en noir et blanc.
L’interview de Ian Miller donnée à Guillaume Renouard aborde sa démarche instinctive dans la création artistique et précède les planches de Les Chroniques de Tiwag d’un gigantisme torturé.
La couverture par Philippe Druillet de la version collector est parfaite, représentant un Profond, et le contenu brille par sa diversité mais la présence, confortée par l’éditorial de Jerry Frissen, des vignettes Grands artistes, horribles humains de Otto Maddox disséminées tout au long de la publication est étrange, voulant comparer Lovecraft à des meurtriers et des pédophiles de toutes époques.

Les grands maîtres du fantastique

Dans L’aventure de l’étudiant allemand de Washington Irving, Gottfried Wolfgang habité par la mélancolie et persuadé d’être visé par un esprit maléfique s’installe à Paris pendant la Révolution afin de poursuivre ses études et changer d’air. Une nuit, il rencontre une mystérieuse femme, d’une ressemblance confondante avec celle qui hante ses rêves récurrents, assise près de la guillotine, et l’invite chez lui. Sous des atours gothiques, ce texte exhale une ambiance de romantisme noir, laissant planer le doute sur sa thématique, en dehors de la pure histoire de spectre, lorgnant sur le vampirisme psychique avec en sus le clin d’œil élégant au ruban comme tour de cou et s’approchant de la possession par un démon pour tendre le piège annoncé au début et causer la folie chez sa victime.
Dans Les faits dans l’affaire de M. Valdemar de Edgar Allan Poe, un scientifique obtient l’accord de M. Valdemar atteint de phtisie pour le mesmériser au moment de son décès. Ce texte sous forme de témoignage est très descriptif dans le délabrement d’un corps qui devient un instrument de résonance pour une conscience en transition entre vie et trépas, l’indicible transparait et l’influence sur Howard Phillips Lovecraft est transparente.
Dans Cette maudite chose de Ambrose Bierce, William Harker livre sa déposition en tant que témoin devant le coroner, une assemblée de villageois et le cadavre déchiqueté de Hugh Morgan attaqué pendant leur partie de chasse à la caille. La description indirecte d’un prédateur invisible offre un point de vue précurseur sur une exobiologie occulte et les limites de la perception humaine débouchant sur une présence opaque et une horreur cosmique qui se retrouvent chez Arthur Machen et Howard Phillips Lovecraft.
Dans La chambre qui sifflait de William Hope Hodgson, Carnacki expose devant ses invités sa dernière enquête dans un château irlandais, récemment acquis par un américain, dont la chambre à coucher est hantée par un sifflement assourdissant semblant provenir de partout et de nulle part, contrariant les projets de l’homme avec sa fiancée. L’origine surnaturelle est finalement identifiée, sans l’aide de l’habituel attirail paranormal, comme une manifestation Saiitii par une politique de la terre brûlée évitant une confrontation directe avec le fantôme du fou d’un Roi.
Dans La déclaration de Randolph Carter de Howard Phillips Lovecraft, Randolph Carter fait une déposition à la suite de la disparition de son ami Harley Warren, lors d’une expédition dans un cimetière. Par le truchement du téléphone filaire, Carter est témoin de la découverte de Warren d’une horrible vérité contenue dans un livre qui préfigure le Necronomicon. Cette nouvelle de fantastique et d’épouvante est le premier des textes réunis dans Démons et merveilles qui bifurque ensuite dans la fantasy onirique.
Le grand intérêt de ce livre réside dans le fait de disposer du texte original sur la page de gauche et sa version française par Jean-Marc Lofficier en 2000 sur celle de droite, avec des précisions sur le vocabulaire puis des exemples d’expressions. Concernant Howard Phillips Lovecraft, et cela vaut pour les autres textes, cette traduction est une des trois seules disponibles en français, située entre celle par Bernard Noël en 1955, moins rigoureuse (« Si long » pour « So long ») et prenant une grande liberté d’adaptation dans la syntaxe, et celle par David Camus en 2010. Cette version par Jean-Marc Lofficier, bien qu’il manque bizarrement un court paragraphe par rapport à celle de 1955, est d’une fidélité très scolaire dans le choix de vraiment coller à l’original.

Dans l’abîme du temps – Howard Phillips Lovecraft

Alors qu’il donne un cours à l’université Miskatonic d’Arkham, le professeur Nathaniel Wingate Peaslee tombe subitement dans l’inconscience pour se réveiller cinq ans plus tard. Il découvre que pendant tout ce temps une personnalité étrangère habitait son corps et effectuait des recherches sur des traditions occultes. Lancé sur la piste de son double, il est assailli par des rêves exotiques, des réminiscences nébuleuses et des sentiments aliénants.
Dans ce témoignage le trouble psychologique est omniprésent face aux secrets inhumains et à la distorsion de l’identité du narrateur. L’explication de l’amnésie et des faux souvenirs ne tient plus avec la découverte d’un site mégalithique australien correspondant exactement à ses visions. La réalité d’un échange de corps imposé par une entité extra-terrestre qui s’infiltre à travers les âges, pour étudier les espèces pouvant constituer une échappatoire temporelle pour fuir une menace implacable, introduit les voyageurs temporels et chroniqueurs civilisationnels qui émanent de la même source archétypale chez Lovecraft que les Anciens, similarité malgré les petites variations et une confusion infusant le Mythe balbutiant, dans leur sempiternel combat avec les Grands Anciens châtiés et momentanément enfermés dans leurs noires constructions cyclopéennes. Le parallèle contextuel et conceptuel même imparfait s’impose entre la lutte opposant la Grand’Race de Yith et les Polypes Volants, et celui confrontant les Anciens aux Grands Anciens dans une variation ponctuelle et la surenchère des peuples listés. Dans l’abîme du temps est proche de Les montagnes hallucinées avec une dimension onirique plus affirmée dans une relation exogène d’une intimité incomparable, pourvue par la substitution d’esprit, le déjà-vu et des révélations, soutenue par le thème du miroir, le dégout de soi et l’inquiétante étrangeté. La menace cosmique concerne plus l’humain dans son individualité qu’au niveau de l’espèce destinée à disparaitre. La nature dérisoire de l’humanité est comme atténuée devant l’homme qui épouse une singularité transcendante. En plus de l’idée de futilité de l’espèce humaine, cette histoire se rattache à l’autre grand concept lovecraftien du rêve comme unique réalité dont le manifeste est présenté dans La clé d’argent, cultivant une nostalgie à la poésie exotique en dehors du temps et d’une perspective désincarnée. Commencée fin 1934 et publiée en 1936 la nouvelle fait partie des textes dont il faut relativiser certains aspects qui appartiennent au contexte historique et découlent de l’influence littéraire des siècles précédents.

Les montagnes hallucinées – Howard Phillips Lovecraft

Édition Magellan & Cie (2020). Traduction de Jacques Papy (1954) et Simone Lamblin (1991).
Une mission scientifique est affrétée par l’université Miskatonic d’Arkham pour effectuer une étude géologique de l’Antarctique.
Après la mise en garde du narrateur à propos d’un effroyable secret, l’histoire s’installe dans la tradition du récit d’aventure, et même d’exploration, développant la rêverie dans un paysage presque vierge du regard humain, entrecoupée par des détails techniques. Avec cette introduction scientifique et la découverte des fossiles regroupés en dépit de leurs périodes d’origine, le concept de l’ancienneté primordiale s’immisce dans les esprits. Ce poids suffocant fait sentir aux humains leur existence dérisoire à l’échelle de l’univers, la portée négligeable de leur espèce et la vacuité de leur individualité, exhalant un froid cosmique et la folie. Au gigantisme des lieux s’ajoute l’exotisme primitif et intrinsèquement étranger avec la description méticuleuse des Anciens, s’inscrivant totalement dans la science fiction. Dans sa similitude avec le plateau de Leng, le site communique avec la vie d’une dimension solitaire et montre une architecture onirique, mirage d’une cité mythique. Le témoignage de Lake et la connaissance indirecte des faits prennent fin avec la découverte du camp avancé en charpie et la décision du narrateur de voir ce qui se trouve derrière ces montagnes du délire. La survivance d’un domaine cyclopéen peuplé par des tonneaux ailés pourvus de tentacules et de pieds triangulaires, hésitant entre le règne animal et végétal, perché au sommet des plus hautes montagnes de la planète, ne s’embarrasse pas de la crédibilité. Depuis les pulps, les endroits magiques et secrets sur Terre répondent aux prodiges d’un autre monde. Le sommet de l’écrasement, de l’infériorité de l’humanité, provient de la vérité, dans les frises sculptées narrant la création de la vie sur cette planète par les Anciens. Derrière la répulsion instinctive et la terreur mentale apparaissent une grandeur et un raffinement qui caractérisent cette étrange forme de vie. Mais les Anciens eux-mêmes dans leur matérialité ont une place relative dans le contexte macrocosmique et sont contestés par les Grands Anciens, les Shoggoths et les Mi-Go.
Ce texte est fondateur thématiquement non seulement par les techniques de narration emblématiques chez Lovecraft mais aussi par l’étude détaillée de l’architecture, de l’exobiologie et de la civilisation des Anciens et des Shoggoths. Les longs passages descriptifs sont indispensables pour qui veut se plonger dans toute la production lovecraftienne. Symboliquement Les montagnes hallucinées est une variation matérialiste d’A la recherche de Kadath et des aventures souterraines de Prisonnier des pharaons (terre creuse et créatures difformes, sculpture dans le roc du Ngranek, grandeur et décadence de Kadath gelée).
L’antiquité et la nostalgie, la magnificence et la décrépitude nourrissent un spleen aux accents mythiques qui se transforme en implacable effroi à l’idée que la Terre a toujours été fréquentée par des êtres transcendants d’une échelle infinie, constat terrassant tout anthropocentrisme.
Les dessins d’Olivier Subra sont d’un archaïsme puissant, la couverture est vraiment magnifique.

Dans l’édition Bragelonne illustrée par François Baranger, le support visuel accompagne à merveille l’histoire, exploitant le fourmillement de détails descriptifs architecturaux et exobiologiques, affirmant l’ambiance glacée et le gigantisme monstrueux.

Dans la version en bande dessinée de Ian Culbard chez Akileos, des choix éditoriaux dans l’adaptation sont exprimés, la scène inaugurale dans le métro est judicieuse, l’irruption dès le départ du « Tekeli-Li » escamote son mystère profond au contraire de la nouvelle de Lovecraft le son flûté doit être représenté par ce vocable, des libertés sont prises en général pour dynamiser le récit, en atténuant la position de narrateur unique de la nouvelle tout en insistant bien sur la connaissance préalable du Necronomicon et en transposant des passages descriptifs en dialogues, le déroulement acquiert une dynamique, la plupart des paragraphes techniques étant graphiquement représentés dans les nombreuses cases. La contribution de Ian Culbard est à la fois une porte d’entrée très accessible et un complément qui fait valoir sa différence.

Druillet / Lovecraft

Ce recueil luxueux est la réédition de Démons et merveilles paru chez Opta en 1976, réunissant les quatre nouvelles de la quête onirique de Randolph Carter en réaction à l’esprit dominant dans la civilisation qui se fourvoie dans l’agitation stérile et l’uniformité lâche.
Les trois premiers textes sont une préparation indirecte à base de témoignages en vue de ses aventures dans les contrées du rêve, installant l’horreur dans la réalité tout en déployant l’élasticité spatiotemporelle qui ouvre sur les dimensions tout aussi réelles accessibles à l’esprit par un point d’entrée derrière le voile des apparences.
A la recherche de Kadath conte alors la quête symbolique de son enfance perdue avec le concours d’alliés inattendus et sous la menace insidieuse des Autres Dieux, dans des paysages magiques d’une beauté ou d’une déliquescence insondables, véritable bijou de la fantasy grotesque et disproportionnée, œuvre centrale à la gloire de l’imagination et de l’esprit relativiste.
L’ajout de l’Histoire du Nécronomicon est cohérent par un rappel de la rumeur sur Richard Pickman et Le Roi en jaune de Robert Williams Chambers, personnages présents dans A la recherche de Kadath.
La vision du Nécronomicon est ensuite présentée par la reproduction de planches magnifiques d’une justesse occulte confondante.
Puis toute l’œuvre de Philippe Druillet en rapport avec Lovecraft est réunie, contenant des illustrations emblématiques et incluant sa série sur les goules et mettent à nouveau en exergue le personnage de Richard Pickman.
Pour finir, l’adaptation de La cité sans nom en bande dessinée reprend la simplicité de la courte nouvelle dans sa linéarité jusqu’au dénouement, avec une dynamique qui mène aux deux dernières vignettes, paroxysme de l’horreur.
En cadeau, le carnet, les autocollants et les cartes postales sont superbes mais c’est l’ex-libris numéroté sur 1831 exemplaires et tamponné qui reste inestimable.

Démons et merveilles – Howard Phillips Lovecraft

Dans H. P. Lovecraft ce grand génie venu d’ailleurs de Jacques Bergier, cet homme ayant correspondu avec Lovecraft insiste à raison sur la dimension autobiographique de ce livre, spécifiquement dans La clé d’argent qui constitue une forme de manifeste spirituel, sa vision acerbe de la société des hommes.
Dans Le témoignage de Randolph Carter, le réalisme fantastique s’exprime au travers d’une courte déposition basée sur un mécanisme d’ignorance indirecte, comparable à l’ouverture de Le monstre sur le seuil qui reste un sommet de cette narration de terreur au contact de l’indicible. La disparition de Harley Warren permet d’introduire le personnage de Randolph Carter et les thèmes du double, de l’ignorance et de l’initiation.
Dans La clé d’argent, la description de la vie de Randolph Carter englobe la nouvelle précédente, l’intégrant à un processus de rejet de la terne et commune réalité humaine, ouvrant la dimension onirique nourrie d’immémoriabilité et de nostalgie. Randolph Carter retourne sur les traces de ses rêveries enfantines dans une nature majestueuse, aux échos répondant à la prose de Ambrose Bierce, qui entoure la maison abandonnée de ses aïeux, décidé à utiliser la clé d’argent. Les époques se superposent et il disparait dans une caverne. Cette nouvelle est une entrée en matière qui épaissit le personnage de Randolph Carter et trace sa trajectoire dans une sorte de manifeste symbolique et autobiographique d’un rêveur lucide.
Dans A travers les portes de la clé d’argent, Randolph Carter ayant disparu lors de son prétendu départ pour un voyage vers son enfance, son testament doit être expédié. La porte est un point d’entrée qui mène derrière le voile entrebâillé des apparences trompeuses, idée au centre de Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen. La description de cette expérience métaphysique vécue par Randolph Carter explique les interférences entre les mondes qui sont au centre de toute son œuvre, la prédominance des Anciens en tant que déités objectives et les torsions spatiotemporelles d’une réalité à géométrie variable, les résurgences générationnelles immémoriales qui aboutissent ici au voyage de Randolph Carter via Yaddith et son incarnation en extra-terrestre griffu au groin de tapir derrière un déguisement humain, situation emblématique de science fiction mêlant avec habileté inquiétante étrangeté et humour malaisant de la caricature anthropomorphique, des comparaisons animalières dignes de William Hope Hodgson.
Dans A la recherche de Kadath, c’est par le monde des rêves, pas moins réel, que Randolph Carter va se confronter à l’inconnu, en parallèle à Le gouffre de la Lune d’Abraham Merritt, dans une fantasy d’aventure classique d’un onirisme sombre avec la présence des Grands Anciens (appelés ici Autres Dieux) mais aussi dans une certaine bonhomie plus lumineuse et un enchainement un peu naïf des étapes qui s’imposent au héros. Le récit se construit autour d’épisodes de puissante évocation et d’une magnifique magie, entre la résidence de Randolph Carter en Ulthar et son prolongement dans la bataille sur la face cachée de la Lune contre les choses visqueuses aux formes de crapaud, nouvelle irruption de l’horreur biologique d’un ridicule sardonique, et la vision de l’autoportrait sculpté des Anciens (appelés ici Grands Anciens ou Très Anciens) sur la face secrète du Ngranek, interrompue par la venue des maigres bêtes de la nuit. Cette plongée souterraine permet de deviner dans l’obscurité les Dholes, les Gugs à la bouche verticale, les Pâles aux sauts de kangourou, les Shantaks bêtes ailées à tête de cheval et les goules (ici appelées les vampires) dont Richard Pickman fait partie, retrouvailles avec le peintre de Repas du vampire dans la nouvelle Le modèle de Pickman traduite par Yves Rivière. Les images suscitées sont impressionnantes entre l’exobiologie, la nature majestueuse et l’exotique architecture mais derrière, le gigantisme ressenti dans certains passages provoque un vertige métaphysique exprimant l’émotion indicible de l’insignifiance de l’homme. Cette quête est une ode vivace au rêve lucide et à la nostalgie de l’enfance, d’un âge d’or qui magnifie le ravissement chez Lovecraft de la douceur du foyer dans une Nouvelle-Angleterre féconde, le désir d’être un chat et d’avoir la capacité de lutter contre un monde hostile.

Faeries 7 – Lovecraft / Smith

Dans L’homme qui aimait la mer d’Alan Brennert, Steven rejoint sa tante Dierdre sur l’ile de Chincoteague après le décès de son oncle Evan, découvre et expérimente lors d’une sortie en mer la relation unique que le défunt entretenait avec une entité transcendante. La dimension poétique surnaturelle du lien amoureux côtoie l’aspect grivois bassement physique sublimé par l’union de la cendre et de l’eau dans la mort.
Dans DésILLUSIONS de Mike Resnick et Lawrence Schimel, Vivian s’ennuie dans sa relation avec Edward, plus grand sorcier de Constantinople, dans sa vie constituée d’illusion et du sentiment de vacuité derrière le voile des apparences.
Dans Territoire familier de Kristine Kathryn Rusch, Winston le magicien prépare des funérailles viking pour Buster son chat familier selon sa volonté. Cette nouvelle est d’une douceur confondante, pleine de nostalgie, d’émotions subtiles et de connexion féline.


Pour le dossier Howard Phillips Lovecraft, Denis Labbé débute par une biographie efficace et une bibliographie succincte.
Dans Une clef onirique, Denis Labbé expose la filiation avec Lord Dunsany et le désir de développer chez Lovecraft une fantasy onirique à l’influence antique autour de son alter ego Randolph Carter, dans un reflet irréel qui questionne la place de l’homme dans le monde en le laissant visiter une réalité qu’il ne maitrise pas.
Dans L’effroi urbain, Dennis Labbé présente les villes lovecraftiennes comme le résultat d’une déliquescence, d’une chute de l’espèce, perte de vitalité et arrogance.

Pour le dossier Clark Ashton Smith, Simon Sanahujas produit une courte biographie, pour ensuite aborder le cycle d’Hyperborée, sa relation avec Kull de Robert E. Howard sous une forme plus onirique et son imbrication totale dans l’horreur cosmique de Lovecraft et son Panthéon.
Ensuite Denis Labbé présente Zothique comme le cycle le plus abouti dans un futur où règne la magie, poussant à son paroxysme l’éclatement des histoires dans un contexte géographique défini et rejoignant la noirceur lovecraftienne du destin de l’humanité.
Puis Denis Labbé s’intéresse aux nouvelles hors les cycles, textes alliant la fantasy et la science fiction aux thèmes proches de Lovecraft, convergeant dans la négligeabilité de l’espèce humaine qui court à sa perte dans une poésie vénéneuse.
Dans Un pont entre le passé et l’avenir de Denis Labbé, les influences réciproques qui lient le trio SmithLovecraftHoward sont mises en exergue, leur socle mythologique et le développement d’une mise en abyme des livres maudits.
Dans Portrait d’un poète de Denis Labbé, Smith est un poète reconnu qui partage avec Lovecraft une précocité et un intérêt pour l’Antiquité mais fantasmant de son côté sur des aïeux français dans des thématiques autour de l’amour et la beauté, le fantastique et l’inconnu.

Dans Les ailes ne poussent qu’une fois de Jean-Pierre Andrevon, une famille s’agrandit jusqu’à se trouver à l’étroit dans son nid et le père rencontre des difficultés à subvenir aux besoins du foyer, à l’image de la ville surpeuplée. Un beau jour des ailes poussent dans leur dos et ils s’envolent vers une nouvelle ville plus spacieuse, où ils perdent leurs ailes alors que la famille s’étoffe encore. Cette nouvelle poétique illustre le cycle de la vie comme un éternel recommencement de gravité et d’envol, une lutte acharnée et douce-amère pour croitre à travers un sacrifice de soi, sous la forme d’un conte métaphorique plombé par le matérialisme.
Dans La Source des errances d’Alexis P. Nevil, Odare Shinwa est un scribe aveugle, abandonné dans le froid de la montagne, qui rencontre le Voyageur et ses poursuivants mais doit subir seul l’attaque des redoutables serpents-flèches Sh’Jah
Dans La lumière de Satel de Gaël-Pierre Covell, Niel-Au-Bras-Fort est envoyé pour délivrer la Reine Dianh de Sinir captive depuis le début de la guerre contre l’Oniromancien et ses armées. Cette heroic fantasy pas très mature repose sur la magie et une sensualité un peu gauche.
Le double dossier Lovecraft et Smith est développé dans une approche judicieuse compte tenu du nombre de pages, présentant les deux auteurs dans l’essentiel, mais s’attardant plus sur le second, mais s’attarde aussi sur leur relation, ouvrant le propos sur d’autres écrivains comme Poe, Lord Dunsany et Howard. La nouvelle inédite de Rusch sort du lot même si une continuité certaine rassemble les textes dans l’ensemble.