
Ce recueil présente une partie du cycle de Kryshna, planète dont le centre romanesque est Novorecife en tant qu’enclave administrative terrienne et unique point d’entrée pour les voyageurs interstellaires. La Saga de Zeï, constituée de La Princesse de Qirib et La main de Zeï, déroule son action au sud-est de la carte entre Ghulindé au bord de la mer Sadabao et le marais du Sunqar dans la mer Banjao. Un duo de terriens, Dirk Barnevelt et George Tangaloa déguisés et sous une fausse identité, infiltrent la société monarchique et matriarcale du Qirib pour organiser la récupération de leur patron pris en otage par les pirates rebelles du Sunqar. Cette histoire permet de poser les bases thématiques immuables du cycle, la dissimulation pour essayer avec plus ou moins de réussite de garantir le blocus technologique et d’éviter tout interventionnisme revenant à une attitude colonialiste, la confrontation sociopolitique de la vision terrienne à la fois capitaliste et démocratique face à la conception disparate kryshnienne d’un assemblage de systèmes despotiques et d’inspiration communiste, l’immense vitalité amoureuse des peuples et surtout chez la gent féminine, un humour omniprésent très souvent hilarant et parfois un peu gênant. Une planète nommée Kryshna développe les mêmes thèmes dans une forme plus influencée par le polar et se situe dans le nord-ouest au travers du Gorzashtand, dans le sillage de Victor Hasselborg engagé pour retrouver la fille d’un industriel terrien. Ensuite les trois nouvelles viennent étendre l’aperçu géographique de la planète, dans l’ouest avec Mouvement perpétuel, dans l’est avec Finis et dans le sud avec Calories, opèrent un changement radical de narration en introduisant des anti-héros condamnables et développent les anecdotes citées par Castanhoso dans La Princesse de Qirib (page 30), l’attentat de Shurgez contre la barbe du roi dans Mouvement perpétuel et la contrebande du sarcophage au profit de Ferrian dans Finis avant qu’il rejoigne la coalition contre les pirates dans La main de Zeï.
Dans Mouvement perpétuel, Félix Borel est un escroc qui débarque sur Kryshna pour faire fortune en se faisant accepter à Mishé, capitale de la République de Mikardand, pour infiltrer le puissant ordre de Qarar, leur proposant l’organisation d’une loterie et l’acquisition d’une chimérique machine à mouvement perpétuel. La particularité principale de cette nouvelle provient de son personnage principal qui décide de conserver son apparence terrienne et tire sa motivation de mauvaises intentions, tout le contraire de Dirk Barnevelt et Victor Hasselborg. Ce retournement des valeurs renverse la perception du récit en faisant planer en permanence une menace bien méritée sur Félix Borel, figure de lâcheté et de fatuité illégitime qui fait pâle figure face à une société brutale et primitive mais valeureuse. Cette histoire en dénonçant le colonialisme hautain aborde aussi un questionnement sur la liberté d’entreprendre et l’égalité effective au sein de la nation.
Dans Finis, Ahmad Akelawi est autorisé à ramener sur Terre la momie de Manzariyé, premier et seul roi de Sotaspé, qu’il a achetée à Ferrian bad-Arjanaq, transaction pourtant contestée trop tard par le prince régent, exigeant d’embarquer sur le premier vaisseau pour rattraper le voleur. Mettant en scène une transgression crapuleuse d’origine kryshnienne, cette nouvelle se focalise dans un contexte maritime sur le blocus technologique et son application mouvementée par la douane de Novorecife, relativisant au passage le personnage de Ferrian rencontré dans La main de Zeï.
Dans Calories, les deux terriens déguisés Cuthwin Singer et Duke Dokagamut se rencontrent dans leur cavale après avoir échappé chacun de leur côté à la vindicte de l’Église de l’Espace Divin du Nichnyamadze et décident de se réfugier dans la République d’Olñega en traversant le Psheshuva, étendue glacée du pôle Sud. Cette courte nouvelle rend hommage à la grande tradition des récits d’expédition polaire entre traineau surchargé et prouesses d’alpinisme, avec un bestiaire fantastique.
Le recueil peut être lu en l’état à condition de réorganiser mentalement à la fin la cohérence temporelle, l’ordre chronologique des textes étant : Une planète nommée Kryshna, Finis, Mouvement perpétuel, Calories, La Princesse de Qirib et La main de Zeï. Dans son questionnement sur l’évolution des civilisations, Lyon Sprague de Camp a composé un véritable planet opera qui ne se prend jamais au sérieux par des récits qui se répondent au-delà de l’effet Fitzgerald, du temps objectif et subjectif.




