Les grands maîtres du fantastique

Dans L’aventure de l’étudiant allemand de Washington Irving, Gottfried Wolfgang habité par la mélancolie et persuadé d’être visé par un esprit maléfique s’installe à Paris pendant la Révolution afin de poursuivre ses études et changer d’air. Une nuit, il rencontre une mystérieuse femme, d’une ressemblance confondante avec celle qui hante ses rêves récurrents, assise près de la guillotine, et l’invite chez lui. Sous des atours gothiques, ce texte exhale une ambiance de romantisme noir, laissant planer le doute sur sa thématique, en dehors de la pure histoire de spectre, lorgnant sur le vampirisme psychique avec en sus le clin d’œil élégant au ruban comme tour de cou et s’approchant de la possession par un démon pour tendre le piège annoncé au début et causer la folie chez sa victime.
Dans Les faits dans l’affaire de M. Valdemar de Edgar Allan Poe, un scientifique obtient l’accord de M. Valdemar atteint de phtisie pour le mesmériser au moment de son décès. Ce texte sous forme de témoignage est très descriptif dans le délabrement d’un corps qui devient un instrument de résonance pour une conscience en transition entre vie et trépas, l’indicible transparait et l’influence sur Howard Phillips Lovecraft est transparente.
Dans Cette maudite chose de Ambrose Bierce, William Harker livre sa déposition en tant que témoin devant le coroner, une assemblée de villageois et le cadavre déchiqueté de Hugh Morgan attaqué pendant leur partie de chasse à la caille. La description indirecte d’un prédateur invisible offre un point de vue précurseur sur une exobiologie occulte et les limites de la perception humaine débouchant sur une présence opaque et une horreur cosmique qui se retrouvent chez Arthur Machen et Howard Phillips Lovecraft.
Dans La chambre qui sifflait de William Hope Hodgson, Carnacki expose devant ses invités sa dernière enquête dans un château irlandais, récemment acquis par un américain, dont la chambre à coucher est hantée par un sifflement assourdissant semblant provenir de partout et de nulle part, contrariant les projets de l’homme avec sa fiancée. L’origine surnaturelle est finalement identifiée, sans l’aide de l’habituel attirail paranormal, comme une manifestation Saiitii par une politique de la terre brûlée évitant une confrontation directe avec le fantôme du fou d’un Roi.
Dans La déclaration de Randolph Carter de Howard Phillips Lovecraft, Randolph Carter fait une déposition à la suite de la disparition de son ami Harley Warren, lors d’une expédition dans un cimetière. Par le truchement du téléphone filaire, Carter est témoin de la découverte de Warren d’une horrible vérité contenue dans un livre qui préfigure le Necronomicon. Cette nouvelle de fantastique et d’épouvante est le premier des textes réunis dans Démons et merveilles qui bifurque ensuite dans la fantasy onirique.
Le grand intérêt de ce livre réside dans le fait de disposer du texte original sur la page de gauche et sa version française par Jean-Marc Lofficier en 2000 sur celle de droite, avec des précisions sur le vocabulaire puis des exemples d’expressions. Concernant Howard Phillips Lovecraft, et cela vaut pour les autres textes, cette traduction est une des trois seules disponibles en français, située entre celle par Bernard Noël en 1955, moins rigoureuse (« Si long » pour « So long ») et prenant une grande liberté d’adaptation dans la syntaxe, et celle par David Camus en 2010. Cette version par Jean-Marc Lofficier, bien qu’il manque bizarrement un court paragraphe par rapport à celle de 1955, est d’une fidélité très scolaire dans le choix de vraiment coller à l’original.

La Mort… ses vies

Dans Elle est Trois (La Mort) de Tanith Lee, Armand Valier entraperçoit une femme mystérieuse en traversant un pont. Le texte magnifie l’héritage du fantastique du XIXe siècle, déployant une ambiance irréelle et un vertige perceptif qui rendent fluctuante la réalité nimbée d’un voile n’occultant pas le destin funèbre approché par les Arts.
Dans De la Noirceur de l’Encre de Lélio, Sœur Clélie devient la copiste de son monastère à la place de Sœur Yénitéia devenue démente. Cette illustration de la tradition bénédictine repose sur le principe de résurrection et de non-Mort, de l’Écriture et du sein de Dieu dans un vertige théologique et transcendantal.
Dans Marcheterre de Léo Henry, un exécuteur des œuvres de la Mort s’attache à une jeune artiste lorsqu’elle se met à dessiner la contrée perdue dont il est originaire. La Mort apparait ici comme une immuable industrie et ses agents inféodés sont interchangeables comme dans une administration dévouée à sa mission d’oblitération.
Dans Toutes les Morts ont montré leur Visage de Nico Bally, le seigneur d’un village convoque la Mort pour marchander son immortalité et reçoit plusieurs personnes qui s’en réclament, sous la forme d’un conte ironique garantissant l’anonymat de la Faucheuse.
Dans Le Masque de la Mort Rouge de Edgar Allan Poe, le prince Prospero s’enferme avec ses invités dans une de ses abbayes fortifiées pour échapper à la peste. Cette nouvelle affirme l’inéluctable supériorité de la Mort parmi les vivants.
Dans De Morte et de Mortis Dementia de Armand Cabasson, un scientifique découvre la formule chimique d’un sérum qui annule la mort mais débouche sur la folie, montrant la nécessité de la mortalité dans une ambiance s’approchant de Herbert West réanimateur de Lovecraft.
Dans Toutes mes Excuses de Philippe Depambour, le rôle de l’Ankou se transmet chaque année au réveillon d’une personne à une autre, fonction nécessaire mais désagréable, dans une nouvelle profondément ironique.
Dans Sous l’Aile Maternelle de la Mort de Karim Berrouka, Maman Mort essaie de bien éduquer ses cinq filles dans leur futur rôle alors qu’elles pensent surtout à s’amuser. La normalité de la Mort personnalisée apparait dans ce conte facétieux qui renverse le système de référence de la vie.
Dans No Man’s Land de Cyril Gazengel, la Mort accompagne auprès de Charon le nocher infernal le dernier des hommes, remplacés par des robots. Cette nouvelle anticipe la disparition de la tradition infernale humaine, met en exergue l’interdépendance liant la Mort aux hommes et ouvre donc la voie à une nouvelle mythologie synthétique pour s’ajuster à la forme de vie robotique.
Dans Bourreaux et Passeurs de Léa Silhol, les principales figures en rapport avec la Mort sont présentées, de nombreuses traditions, de la divinité à ses subordonnés, insistant sur les notions de cycle et d’inéluctabilité au-delà du mystère.
Dans Écrire la Mort de Sire Cédric, le court guide de lecture reste subjectif et intéressant pour compléter la bibliographie plus généraliste présentée par Léa Silhol dans l’article précédent.
Dans la plupart des nouvelles revient l’idée de ruse pour initier un contact entre la Mort et les humains qui devient une relation par une prise de conscience et forge le destin des mortels ne réussissant qu’à repousser vainement l’échéance, preuve de l’unité et de la cohérence des textes choisis dans ce recueil.