Les Mères Noires – Pascal Françaix

À 13 ans et demi, Maurice Dumont témoigne au travers de son journal intime de la folie galopante de sa mère Ginette et de l’indifférence alcoolique de son père Edmond, dans une maison sans électricité du nord de la France dans les années 30.
Les premières lignes du texte plongent sans préambule dans le calvaire du garçon, dont le pouce de la main droite a été sectionné par sa mère pour l’empêcher d’écrire. Baignant dans la misère sociale et intellectuelle, Ginette dans sa détresse psychologique est manipulatrice, son traumatisme oblitérant sa lucidité pour transmettre son délire à son fils et le charger d’une culpabilité essentielle aux dimensions mythiques d’intentions meurtrières prénatales. Ayant perdu Jacques, le jumeau de Maurice, découvert à sa naissance étranglé par le cordon ombilical, Ginette fait partie des Mères Noires, club secret de vieilles femmes qui ont survécu à leur progéniture et se réfugient dans un occultisme de pacotille. La suggestion cruelle comme un empoisonnement de l’identité engage un processus de dissociation chez Maurice, qui mène à une étrangeté schizophrène et un flottement hypnagogique aux conséquences concrètes d’incarnation de la tragédie œdipienne. La narration à la première personne garantit l’immersion jusqu’à l’étourdissement dans ce théâtre des horreurs, communiquant l’intensité d’une innocence enfantine étouffée par la maltraitance et le naufrage pathologique d’une mère, l’inspiration littéraire du fantastique soulignant, au lieu de brouiller les pistes, le réalisme sous-jacent hérité des sciences humaines.

Tamagotchi – Pascal Françaix

Fernand à 70 ans se cache de sa femme Joséphine pour enregistrer dans son bureau avec un magnétophone le fil de ses pensées qu’il destine après sa mort à Gilbert leur fils distant. Fernand exerce cette activité pour tromper l’ennui qui accompagne la vieillesse alors que Joséphine, de son côté, fait l’acquisition d’un Tamagotchi pour combler son désir contrarié depuis l’enfance d’avoir un animal de compagnie.
Bien sûr, ce soliloque n’offre qu’un point de vue et la démarche acquiert tout de suite une dimension psychanalytique centrée sur la parentalité avec le récit d’un cauchemar récurrent dans une fête foraine pétulante et angoissante, un sentiment d’infériorité d’une condition sociale entre les mines et la Poste, l’incompréhension face à un fils qui a fui Atticourt dans le Nord pour réussir à Paris dans le milieu de l’édition et face à une femme qui semble sombrer dans une démence régressive et provocatrice mettant en péril leur couple. Joséphine décide de nommer son compagnon électronique Hector comme le père de Fernand mais ce dernier la soupçonne de faire revivre le souvenir d’un notable homonyme de leur connaissance dans un adultère virtuel d’outre-tombe. Ce véritable tournant narratif accompagne une projection nourrie par l’incommunicabilité dans une dialectique réflexive qui renvoie un jugement de folie dans un jeu de miroirs. L’histoire avance dans une gradation de complexification et de subtilité, relativisant ce témoignage à sens unique qui s’étiole insidieusement et indirectement dans une révélation diffuse et illustre les affres psychologiques des solitudes parallèles, de la paranoïa, du deuil et du déni par la thématique moderne de la fuite cristallisée dans un biais technologique servant d’échappatoire à la mésestime de soi et à l’usure d’une relation sincère à l’autre.

Cahiers-décharge – Pascal Françaix

Philippe Delval patauge dans la misère sociale, il fréquente un monde minable et doit s’occuper de sa mère Gisèle paralysée après un accident de la route qui a couté la vie du père. A côté il est un écrivaillon qui donne dans la prose porno mais se focalise présentement sur le remplissage de son journal intime en plusieurs volumes.
L’exercice de style est grandiloquent, brut et sans concession, à base d’argot et de mots-valises syncopés. Philippe est ignoble par son racisme ordinaire et son homophobie machiste, mais surtout par sa psychologie redoutable, torturant sa mère sans défense pour lui faire payer son enfance choyée loin des dures réalités. Avec la rencontre de Rachid, arabe homosexuel plutôt collant, il va faire face à ses limites morales lors d’aventures rocambolesques dominées par la poisse et traversées par des personnages patibulaires d’une bêtise crasse. La narration est crachée, éructée comme pour se convaincre que la jeunesse est perdue, que la beauté et la bonté sont des illusions, confortée par des moments monstrueux qui ravivent l’apitoiement et le déni. Philippe doit bien se confronter à ses contradictions, l’amour et la haine alternent puis se mélangent, il s’embourbe dans l’alcool, camisole empêchant le changement, le visage s’effrite mais le masque demeure. le récit s’amuse avec cruauté à faire espérer la prise de conscience, la petite lumière qui jaillit de la mélasse, mais la prison freudienne est bien cadenassée. Ce roman amoral tutoie les limites du trash, à ne surtout pas mettre entre n’importe quelles mains.

Kamarde – Pascal Françaix

Cette histoire de la collection Frayeur chez Fleuve Noir mise sur une ambiance crasseuse, mettant en scène un créateur de monstres et leur montreur. L’ombre de Frankenstein plane sur le récit et les créatures se nourrissent de la peur qu’elles inspirent. Le folklore, la crédulité et la candeur forment un terreau fertile pour l’épouvante et l’horreur. La structure est fine, avec plusieurs axes narratifs, différents personnages ancrés dans cette situation morbide couronnée par la peste.
L’ambiance glauque vraiment bien rendue et les protagonistes ravagés par le chagrin et la peur sont les plus grands attraits du texte.