Les quatre histoires par Enki Bilal reproduites ici s’approprient l’emphase lovecraftienne, une narration sous les signe de l’inquiétante étrangeté et les thématiques exubérantes que sont l’horreur cosmique et l’influence sidérale, la déliquescence de l’espèce humaine et la contamination des individus par des forces extra-terrestres, la marche inexorable vers la révélation d’un indicible, une initiation forcée aux arcanes universelles qui mènent à la folie et à la mort, comme le signale Claude Ecken. La démarche de Frank Margerin dans Excursion nocturne…, avec ses dessins tout en rondeur et ses détails discrets, atténue le macabre et le sentiment de menace jusqu’à la pointe d’humour finale. Claude Ecken présente la relation privilégiée entre Virgil Finlay et Lovecraft à l’aide d’extraits de lettres et d’un poème dans un court article illustré par le portrait The old gentleman from Providence et, au lieu des deux seules illustrations publiées du vivant de Lovecraft, est présente une composition destinée à Abraham Merritt. Mœbius au travers de sa courte histoire Ktulu délivre surtout un message politique personnel fustigeant l’arrogance moderne qui dispose de la vie ancestrale sans la respecter. Approche sur Centauri par le scénario de Philippe Druillet et le dessin de Mœbius opère une jonction entre un contexte technologique science-fictif et l’esthétique cauchemardesque d’un contact innommable avec les êtres d’une autre dimension. Alex Nikolavitch détaille le contenu de la réédition de Démons et merveilles version Opta, son approche graphique d’un assemblage de textes, du conte horrifique à la fantasy onirique en passant par un manifeste du rêve conscient. Philippe Foerster choisit le ton humoristique dans Mon petit frère, André, se base sur la candeur de Fernand et l’incrédulité générale pour dédramatiser l’infestation du monde humain par des monstres à tentacules. Le passage de Le chef-d’œuvre de Dewsbury à L’énigme du mystérieux puits secret par Yves Chaland et Luc Cornillon est celui d’un pastiche de l’artiste inspiré par ses cauchemars à une parodie absurde qui décrédibilise le surnaturel, puis dans Les 2 vies de Basil Wolverton par Yves Chaland seul est déroulée la caricature raciste du savant fou. Marc Caro dans Barzai le Sage adapte la nouvelle Les Autres Dieux de Lovecraft dans une scénographie en clair obscur représentant la révélation dans la clarté lunaire. Serge Clerc dans L’Homme de Black Hole revisite sommairement l’archétype de l’occultiste rattrapé suite à ses expérimentations par l’innommable. Nicolas Deneschau effectue un reportage sur la production vidéoludique percutée par la guerre du studio ukrainien Frogwares, jeux d’enquêtes dans des univers lovecraftiens étouffants où la folie paranoïaque progresse. Jean-Michel Nicollet rend hommage à Lovecraft dans Fièvre par une vision métaphysique de sa maladie et dans H.P.L. comme gardien de l’innommable. Halmos développe par Fièvres un fantastique muet et violent dans la tradition asiatique. Jérôme Lachasse et Lloyd Chéry dirigent une longue interview du mangaka Gou Tanabe en le questionnant sur sa perception personnelle de l’horreur, de l’œuvre de Lovecraft et de ses techniques d’adaptation. Avec Rodolphe au texte et Loisel au dessin, Le roi des mouches est une déambulation post-apocalyptique qui mène à une transition dans le pourrissement. L’entretien avec François Dumoulin mené par Boris Szames aborde seulement l’aspect technique des représentations des créatures lovecraftiennes dans la série Lovecraft Country. Deux adaptations de textes emblématiques, L’Abomination de Dunwich et Le Monstre sur le seuil, sont présentés dans un noir et blanc raffiné du duo Norberto Buscaglia au texte et Alberto Breccia au dessein. Thomas Spok a concocté un guide de lecture dans l’ordre chronologique au ton léger qui constitue une bonne entrée en matière soutenue par les illustrations colorées de Juliette Etrivert. Ensuite la version graphique du Necronomicon par Philippe Druillet apparait, tirée de la réédition de Démons et merveilles abordée un peu plus tôt. Caza avec Mandragore aborde le mystère d’une homoncule qui vampirise le protagoniste et le fertilise pour préparer la résurgence féérique sur la Terre rendue stérile par les hommes Laurent Folliot raconte sa participation à l’aventure pour constituer le volume que la Pléiade a consacré à Lovecraft. Frédéric Bézian dans Mausolée construit une histoire de fantôme gothique au noir et blanc très tranché, aux ombres abyssales délimitant la demi-mort. Esteban Maroto propose son adaptation de L’Appel de Cthulhu en noir et blanc dont le plus grand intérêt réside dans sa propre version de l’apparence de la statuette figurant Cthulhu, de R’Lyeh et de son résident bien vivant. Avec Le Langage des chats, Nicole Claveloux rend hommage à la nouvelle Les chats d’Ulthar de Lovecraft en perspectives d’un foisonnement proche d’un remplissage périodique en noir et blanc. L’interview de Ian Miller donnée à Guillaume Renouard aborde sa démarche instinctive dans la création artistique et précède les planches de Les Chroniques de Tiwag d’un gigantisme torturé. La couverture par Philippe Druillet de la version collector est parfaite, représentant un Profond, et le contenu brille par sa diversité mais la présence, confortée par l’éditorial de Jerry Frissen, des vignettes Grands artistes, horribles humains de Otto Maddox disséminées tout au long de la publication est étrange, voulant comparer Lovecraft à des meurtriers et des pédophiles de toutes époques.
Dans L’aventure de l’étudiant allemand de Washington Irving, Gottfried Wolfgang habité par la mélancolie et persuadé d’être visé par un esprit maléfique s’installe à Paris pendant la Révolution afin de poursuivre ses études et changer d’air. Une nuit, il rencontre une mystérieuse femme, d’une ressemblance confondante avec celle qui hante ses rêves récurrents, assise près de la guillotine, et l’invite chez lui. Sous des atours gothiques, ce texte exhale une ambiance de romantisme noir, laissant planer le doute sur sa thématique, en dehors de la pure histoire de spectre, lorgnant sur le vampirisme psychique avec en sus le clin d’œil élégant au ruban comme tour de cou et s’approchant de la possession par un démon pour tendre le piège annoncé au début et causer la folie chez sa victime. Dans Les faits dans l’affaire de M. Valdemar de Edgar Allan Poe, un scientifique obtient l’accord de M. Valdemar atteint de phtisie pour le mesmériser au moment de son décès. Ce texte sous forme de témoignage est très descriptif dans le délabrement d’un corps qui devient un instrument de résonance pour une conscience en transition entre vie et trépas, l’indicible transparait et l’influence sur Howard Phillips Lovecraft est transparente. Dans Cette maudite chose de Ambrose Bierce, William Harker livre sa déposition en tant que témoin devant le coroner, une assemblée de villageois et le cadavre déchiqueté de Hugh Morgan attaqué pendant leur partie de chasse à la caille. La description indirecte d’un prédateur invisible offre un point de vue précurseur sur une exobiologie occulte et les limites de la perception humaine débouchant sur une présence opaque et une horreur cosmique qui se retrouvent chez Arthur Machen et Howard Phillips Lovecraft. Dans La chambre qui sifflait de William Hope Hodgson, Carnacki expose devant ses invités sa dernière enquête dans un château irlandais, récemment acquis par un américain, dont la chambre à coucher est hantée par un sifflement assourdissant semblant provenir de partout et de nulle part, contrariant les projets de l’homme avec sa fiancée. L’origine surnaturelle est finalement identifiée, sans l’aide de l’habituel attirail paranormal, comme une manifestation Saiitii par une politique de la terre brûlée évitant une confrontation directe avec le fantôme du fou d’un Roi. Dans La déclaration de Randolph Carter de Howard Phillips Lovecraft, Randolph Carter fait une déposition à la suite de la disparition de son ami Harley Warren, lors d’une expédition dans un cimetière. Par le truchement du téléphone filaire, Carter est témoin de la découverte de Warren d’une horrible vérité contenue dans un livre qui préfigure le Necronomicon. Cette nouvelle de fantastique et d’épouvante est le premier des textes réunis dans Démons et merveilles qui bifurque ensuite dans la fantasy onirique. Le grand intérêt de ce livre réside dans le fait de disposer du texte original sur la page de gauche et sa version française par Jean-Marc Lofficier en 2000 sur celle de droite, avec des précisions sur le vocabulaire puis des exemples d’expressions. Concernant Howard Phillips Lovecraft, et cela vaut pour les autres textes, cette traduction est une des trois seules disponibles en français, située entre celle par Bernard Noël en 1955, moins rigoureuse (« Si long » pour « So long ») et prenant une grande liberté d’adaptation dans la syntaxe, et celle par David Camus en 2010. Cette version par Jean-Marc Lofficier, bien qu’il manque bizarrement un court paragraphe par rapport à celle de 1955, est d’une fidélité très scolaire dans le choix de vraiment coller à l’original.
Dans L’Offrande Pourpre, le jeune Zanthu ambitionne en tant qu’adorateur de Ythogtha de s’asseoir sur le trône du hiérophante de Mu, malgré la concurrence du culte florissant de Ghatanothoa. Il se rend donc avec son frère impétueux Kuth dans le désert méridional de Yish à la recherche de la sépulture d’Iraan le conjurateur afin de lui dérober le Sceau Noir, talisman indispensable pour invoquer Ythogtha. Cette nouvelle tient lieu d’introduction, la momie de Iraan a fait couler le sang de Kuth et l’ambition du sorcier Zanthu peut se déployer sur Mu. Dans Celui qui Attend dans la Tombe, le journal tenu par Harold Hadley Copeland est reproduit, narrant sa poursuite de l’expédition Copeland-Ellington malgré la mort de son compagnon frappé par le choléra, traversant le plateau de Tsang en Asie Centrale avec pour objectif, sur les indications des Écritures de Ponape, le sépulcre renfermant les Tablettes de Zanthu. Ce texte qui se focalise sur Mu puise dans Les montagnes hallucinées de Howard Phillips Lovecraft la froidure et la référence à Leng bien qu’expédiant le côté géologique et les descriptions artistiques, et emprunte à Dans l’abîme du temps le désert, l’Océanie et la notion de déjà-vu, de double et de miroir quoique de façon diffuse avant la fin sans équivoque. Les nouvelles se rejoignent de toute façon dans la préhistoire inhumaine, le gigantisme spatiotemporel qui prouve l’insignifiance humaine et l’archaïsme de la naissance de la Terre occupée par des entités cosmiques. Dans La Bête dans l’Abîme, la traduction faite par Copeland d’une partie des Tablettes de Zanthu est présentée. Ce récit est une reprise un peu modifiée et surtout augmentée de L’Offrande Pourpre, rappelant de façon plus détaillée le contexte religieux et les luttes de pouvoir dans les Neuf Royaumes de Mu qui poussent Zanthu à défier les Anciens (ici Dieux d’Antan alors que les Grands Anciens sont souvent appelés les Anciens) et leurs sept liens emprisonnant Ythogtha, ce qui provoque leur ire et l’engloutissement sous les eaux du continent de Mu. Une mise en abyme littéraire réside dans l’ajout de notes qui précisent des références fluctuantes sur des livres maudits et construisent artificiellement une crédibilité, démarche amusante présente dans tout le Mythe de Cthulhu. Dans En Dehors du Temps, un extrait du journal personnel du Docteur Henry Stephenson Blaine, conservateur responsable de collection de Manuscrits de l’Institut Sanbourne d’Archéologie Océanienne de Californie est reproduit, faisant suite à Celui qui Attend dans la Tombe et à sa note introductive au journal de l’expédition Copeland-Ellington. Répondant à L’appel de Cthulhu de Howard Phillips Lovecraft, l’inventaire des artéfacts légués est présenté, les dossiers renseignent les recherches effectuées par Copeland dans les livres maudits et dans la presse, dans la droite lignée des descriptions du Mythe, se concentrant sur Mu, Cthulhu et sa triple engeance, indiquant exactement les coordonnées de R’Lyeh présentes dans L’appel de Cthulhu, notant ses rêves terrifiants hantés par la phrase emblématique : Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’Lyeh wagh’nagl fhtagn, et par les Yuggya (ici Yuggs) serviteurs de Zoth-Ommog et de Ythogtha convoqués par Zanthu dans La Bête dans l’Abîme. Blaine suit le chemin vers la folie pavé par Zanthu et par Copeland en comprenant que l’insignifiance de l’humanité est relative dans sa possibilité de devenir un outil pour la délivrance des Grands Anciens. Dans L’Horreur dans la Galerie, la déposition à la police d’Arthur Wilcox Hodgkins (ou Hodginks), assistant de Blaine, présente les évènements qui font suite à la nouvelle précédente, l’internement de Blaine et la transmission du manuscrit à Hodgkins qui prend sa suite dans l’organisation de l’exposition de la collection Copeland. Cette reprise en main de toute la documentation donne lieu à une présentation classique du Mythe dans ses grandes lignes et l’apparition chez Hodgkins des rêves maléfiques au contact de la Figurine de Ponape, responsable de l’effondrement de Blaine. Lin Carter s’associe encore une fois à Les montagnes hallucinées de Howard Phillips Lovecraft à propos de la rébellion des Grands Anciens contre les Anciens et surtout à Dans l’abîme du temps avec la présence du fils de Nathaniel Wingate Peaslee, la guerre opposant les Yithiens et les Anciens, et en profite pour expliquer l’origine de la Terre remorquée jusqu’à sa position actuelle par les Grands Anciens dans leur fuite, pour esquisser une généalogie profuse du Panthéon et inclure de longs extraits des livres maudits particulièrement du Necronomicon. Le dénouement de la nouvelle se base sur une magie à l’approche matérialiste de principes physiques venus des étoiles, de vibration et de résonance, d’opposition offensive entre la pierre-étoile de Mnar des Anciens, plutôt connue dans son utilisation défensive et de l’idole du Grand Ancien, méthode privilégiée à l’invocation d’une divinité d’un élément primordial contraire. Ce texte apparait dans Les adorateurs de Cthulhu sous le titre de Zoth-Ommog. Dans L’Héritage Winfield, Winfield Phillips se rend d’Arkham à Durnham Beach en Californie pour assister aux obsèques de son oncle Hiram Stokely, de retrouver son cousin Brian Winfield et, en tant que secrétaire particulier du Dr Lapham, de se renseigner sur l’affaire Hodgkins. La nouvelle sous forme de témoignage écrit intègre le thème de l’héritage familial maudit dans une continuité avec les précédentes par l’évocation de l’Offrande Pourpre et la présence insidieuse des Yuggs autour du charnier de Hubble’s Field, illustrant l’influence des Grands Anciens et de leurs séides sur les humains corrompus. Dans Rêver, Peut-Être, Parker Winfield consulte le docteur Zarnak concernant ses cauchemars de coulée sous-marine en direction d’un mystérieux portail. Autour de l’ambiance de polar dans les bas-fonds cosmopolites en hommage à Robert Ervin Howard, l’aspect onirique s’inscrit dans les Légendes Xothiques par la collection d’art primitif du Pacifique et l’idole d’Ythogtha neutralisée par sa mise en contact avec les pierres-étoiles de Mnar comme dans L’Horreur dans la Galerie. Dans L’Étrange Manuscrit Découvert dans Vermont Woods, le journal retrouvé en pleine nature et signé Winthrop Hoag narre son arrivée au nord d’Arkham pour occuper la cabane isolée en bordure des Bois Profonds que son cousin Jared Fuller lui a léguée. Malgré l’ancrage de l’héritage familial maudit et la présence des livres impies, ces témoignages imbriqués concernent cette fois Ossadagowah ou Zvilpoggua fils de Tsathoggua, le gigantisme de la menace et son culte archaïque scandé. Dans Songes de R’Lyeh, ces poèmes ont un rapport direct avec la nouvelle précédente, composés par Wilbur Nathaniel Hoag, abordant son enfance et la mort horrible de son oncle Zorad Ethan Hoag, dans la répétition de cette malédiction familiale parmi les alentours macabres d’Arkham. Par l’intermédiaire des livres maudits, Hoag exprime les visions oniriques d’une terreur prophétique présentant une résonance avec À la recherche de Kadath de Howard Phillips Lovecraft. Dans Sous la Clarté Lunaire, le Dr Charles Winslow Curtis est engagé au sanatorium de Santiago en Californie et doit traiter le cas particulier de paranoïa aigüe affligeant Uriah Horby dans sa crainte irraisonnée d’un lézard qui habite la Lune, que le Necronomicon désigne sous le nom de Mnomquah. Cette nouvelle est un modèle de mise en abyme du Mythe de Cthulhu dans son ensemble, le savoir puisé dans les livres se heurte à l’incrédulité de la normalité, s’intéresser à la littérature autour du Mythe ne peut pas être sérieux, et représente une maladie qui se propage, devenant un vrai domaine d’érudition et de lucidité ou alors une simple sous-catégorie de la pop culture. Dans Les Pêcheurs du Dehors, Harlow Sloan est engagé par le Dr Mayhew pour participer aux fouilles de l’antique Zimbabwe dans la jungle de Rhodésie, recherches qui les mènent à la Pierre Noire recouverte de symboles présents dans les Écritures de Ponape. Sous forme de témoignage, le texte rend hommage à Robert Ervin Howard avec Groth-golka frère de Mnomquah, peuplé des cauchemars innommables du narrateur et menant à l’invocation des Shantaks fatale pour Mayhew dans sa curiosité dévorante. Dans Derrière le Masque, Bryant Hoskins en tant qu’assistant du Dr Cyrus Llanfer de l’université Miskatonic s’intéresse au contenu du Texte de R’Lyeh, légué par Amos Tuttle. Cette nouvelle est similaire dans la thématique à Rêver, Peut-Être, dans la découverte du Mythe par un novice pris dans l’influence du livre qui remplace ici l’idole et dans des visites oniriques du plateau de Leng, sa tour sombre et le lama Tcho-Tcho au lieu de R’Lyeh et Cthulhu, Yhe et Ythogtha. Dans L’Étrange Malédiction de Enos Harker de Lin Carter et Robert M. Price, Paxton Blaine devient l’assistant du Dr Harker dans ses recherches sur le plateau de Leng et le peuple Tcho-Tcho. Ce témoignage du neveu du Dr Blaine, protagoniste de L’Horreur dans la Galerie, fait directement suite à la nouvelle précédente, mais Lin Carter a abandonné ce texte après le cinquième chapitre et Robert M. Price a pris la suite, s’appuyant sur l’indication du passé ecclésiastique de Harker et son voyage en Asie comme missionnaire pour l’envoyer évangéliser le peuple de Leng, étudier leurs textes, participer aux rites d’anthropophagie et recevoir une révélation proche d’un bouddhisme mélangé à diverses systèmes ésotériques rappelant Helena Blavatsky, imaginant le Christ visiter Leng avant sa destinée occidentale et jetant une lumière nouvelle sur la transsubstantiation. Le propos développé ici répond à celui de Howard Phillips Lovecraft dans À travers les portes de la clé d’argent dans la transition onirique au-delà de la substance matérielle illusoire. Dans La Cloche dans la Tour, le vieux Lord Northam devenu solitaire et excentrique raconte son expérience passée avec le Necronomicon à son jeune voisin Williams qui vient d’en acquérir un exemplaire dans une boutique insolite de Londres. Cette histoire rejoint la thématique de la malédiction familiale et repose sur le passage derrière le voile de la réalité tangible à l’aide d’une cloche d’argent pour remplacer la clé, nouvelle de Howard Phillips Lovecraft sous le nom de Le descendant et ici poursuivie en se focalisant sur le détail de la hantise du Lord pour les cloches sonnant dans les églises pour développer tout un Rituel rejoignant La clé d’argent. Dans L’Âme Vendue au Démon de Robert M. Price, Jacob Maitland est chargé de récupérer auprès de Winfield Phillips des livres maudits, hérités de son oncle Hiram Stokely, pour le compte de l’institut Sanbourne et sollicite l’aide du Dr Anton Zarnak. Cette nouvelle est la suite directe de L’Héritage Winfield, prolongeant l’ambiance de polar sombre et surnaturel en hommage à Robert Ervin Howard, présentant une conclusion à cette malédiction familiale et glissant au passage une théorie intéressante sur la scission entre Al Azif et la version appelée Necronomicon de John Dee. Ce recueil doit sa cohérence et sa continuité au solide travail éditorial de Robert M. Price formant un véritable cycle qui continue l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft par des ajouts aventureux de sa part et de celle de Lin Carter.
Dans L’Horreur à la Fête Foraine de Brian Lumley, le professeur Hiram Henley découvre une attraction, nommée Tombeau des Grands Anciens, qui lui rappelle ses recherches archéologiques au Moyen-Orient. Cette nouvelle réunit les marqueurs lovecraftiens des ouvrages maudits, des artéfacts immémoriaux, du Panthéon augmenté et même du meurtre justifiable, ici de son frère cadet devenu fou par Anderson Tharpe. Outre le postiche dans le pastiche cachant un parasite cthuléen, des clins d’œil sont disséminés, comme le nom de l’écrivain Hodgson ou la présence discrète de Titus Crow. Dans Le Silence d’Erika Zann de James Wade, un groupe avec Erika comme chanteuse fait le succès d’un banal bar de San Francisco, une ascension fulgurante qui cache une menace sourde derrière l’euphorie ambiante. Cette nouvelle modernise le concept de La musique d’Erich Zann de Howard Phillips Lovecraft, mettant en scène sa petite-fille dans une destinée similaire mais décalée, un mutisme très différent et une mort plutôt accidentelle en présence de nombreux témoins, une variation hippie du contact avec l’horreur cosmique. Dans Grand-Œil de Bob van Laerhoven, un étudiant québécois s’enfonce dans l’immense forêt canadienne sur les indication d’Echard, un explorateur français qui a décrit la cachette recelant une statuette cthuléenne. Une présence hostile harcèle son campement et il prend la fuite en abandonnant son guide, pour tomber sur un médecin dans sa tournée auprès des trappeurs. L’auteur s’approprie le Mythe et le restitue au travers de l’influence culturelle des Hurons, le Wendigo devenant Hingoo et Cthulhu s’appelant Haigh-Ohgi, dans un texte qui glorifie la malignité manipulatrice des serviteurs des Grands Anciens par l’intrusion parasitaire dans les corps humains avec une jubilation sardonique. Dans L’Attraction de Ramsey Campbell, Ingels est un journaliste convié à une exposition dans laquelle une toile représente un cauchemar qui le poursuit. Cette histoire explore la veine onirique, la veille et le sommeil se répondent par des visions prophétiques immémoriales hantant plusieurs générations, la coïncidence d’une cité sous-marine qui émerge et d’une planète inconnue qui perturbe le système solaire, rappelant la véritable place dévolue à l’espèce humaine. Dans Sur les Terres de Yidhra de Walter C. DeBill Jr., Peter Kovacs doit faire un détour pour traverser une rivière déchainée et se trouve coincé à Milando, une petite bourgade où il rencontre Wilhelm Kramer qui lui offre l’hospitalité. Une alliance de colons avec un culte de renégats comanches mène à la survivance d’une divinité métamorphe, primordiale, immortelle et planétaire dont l’incarnation américaine est Yolanda, une femme reptilienne aux pouvoirs psychiques. Dans Visions de A. A. Attanasio, Gene Mirandola est sollicité magiquement par son oncle Armand Saadi qu’il connait à peine pour transmettre au sorcier Marc Souvate une pierre ronde trouée en son centre. En illustrant la confrontation universelle opposant Nodens et Yog-Sothoth, et en développant une philosophie du vide, le Mythe est modernisé par un récit de voyage temporel vers l’avenir qui implique la résignation du rôle d’outil dérisoire dans une Histoire transcendante. Dans La Guerre de la Tong Noire de Robert M. Price, le détective Steve Harrison combat la secte des Tcho-Tchos, aidé par le docteur occultiste Anton Zarnak et son serviteur Akbar Singh. Ce pastiche de la série de Robert E. Howard renferme de la castagne, la résurgence omniprésente des anciens peuples et la présence nécessaire de la trahison. Dans Ténèbres est mon Nom de Eddy C. Bertin, Herbert Ramon se rend dans le village enclavé de Freihausgarten situé dans une vallée qui correspond à la description faite dans des ouvrages ésotériques maudits. La solitude hostile des habitants se concrétise par une emprise inhumaine dans des coulisses d’un gigantisme cosmique où la Lune devient un œil répondant à l’homme dérisoire, introduisant le Grand Ancien Cyäegha dans le théâtre de la lutte nécessaire avec les Anciens, ici Dieux d’Antan, et s’approchant d’une vision quantique du monde. Dans La Terreur issue des Profondeurs de Fritz Leiber, Georg Reuter Fischer reçoit dans sa maison familiale de la banlieue de Los Angeles le professeur assistant de l’université Miskatonic Albert N. Wilmarth pour participer à un groupe de recherches occultes. Ce texte est un hommage vibrant à Howard Phillips Lovecraft par la reprise de ses principales histoires, sa figure qui habite les personnages de Wilmarth et de Danforth, la mise en abyme de son décès. La nouvelle incarne totalement l’horreur souterraine, l’empathie objective inhumaine et l’inspiration onirique formant un écrin représentatif de l’œuvre lovecraftienne. Ce recueil est tuilé avec Les Adorateurs de Cthulhu, seule la nouvelle Zoth-Ommog de Lin Carter est absente, six autres sont ajoutées dont celle de Fritz Leiber qui existe néanmoins en volume indépendant chez Mnémos titré Ceux des Profondeurs.
En anticipant la disparition de l’Humanité, toute subjectivité s’efface dans la spéculation d’un après, pour ne laisser que réalisme et matérialisme vierges du principe relatif de l’inductivisme. Dans ce système de pensée, l’objet remplace le sujet, le corps supplante l’esprit humain et chasse l’avidité centripète de l’anthropocentrisme, vision qui correspond au pan horrifique de l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft et à l’exotisme radicalement étranger qui banalise aussi l’humanité dans le texte de John W. Campbell, La Chose. L’ambition affichée dans cet essai consiste à redéfinir la phénoménologie par le biais de l’horreur du corps et des limites de l’altérité. Cette démarche considère un corps antérieur, encore non investi des constructions de l’esprit dans un a priori de la matière qui peut s’ouvrir à l’étrangeté, à l’inhumain, de façon indirecte. Le rappel de l’histoire de la météorite ALH84001, une Shergottite (mot proche de Shoggoth) venue de Mars tombe à pic et prouve qu’un principe de vie peut voyager et se disséminer suivant la panspermie. La perspective d’une origine exogène de la vie terrienne coupe le lien métaphysique unissant l’individu humain et sa planète natale, remet en question la causalité menant à sa présence. La vie se révèle dans toute sa matérialité, son apparition étant une anomalie parmi une infinité stérile. Le corps humain, avant d’être investi par une individualité, existe dans sa matérialité anonyme et générique qui persiste et cohabite avec son double agissant dans le monde conscient. Grâce à Maurice Merleau-Ponty, un accès s’ouvre à la préhistoire du corps et à sa dimension prépersonnelle en retrait du monde sensible et de la temporalité. L’horreur réside dans cet archaïsme, le paradoxe de la scission en corps antagonistes mais interdépendants, et ce corps dans toute sa matérialité inhumaine observe celui habité par l’esprit humain surpris et terrifié, ouvrant la voie aux illustrations artistiques du thème dérangeant du double, et la mort rejoint la vie comme son ombre préexistante. C’est un immense plaisir de se laisser guider parmi des champs de réflexion radicale menant à la nature de la réalité, aux choses en-soi, telles qu’elles sont sans humain pour les percevoir, de se délester d’un anthropocentrisme si prégnant, à l’aulne d’œuvres philosophiques, littéraires et cinématographiques passionnantes, Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Lévinas, Howard Phillips Lovecraft, David Cronenberg et John Carpenter, tout s’emboite à merveille pour révéler ce qui est tapi derrière les apparences.
Alors qu’il donne un cours à l’université Miskatonic d’Arkham, le professeur Nathaniel Wingate Peaslee tombe subitement dans l’inconscience pour se réveiller cinq ans plus tard. Il découvre que pendant tout ce temps une personnalité étrangère habitait son corps et effectuait des recherches sur des traditions occultes. Lancé sur la piste de son double, il est assailli par des rêves exotiques, des réminiscences nébuleuses et des sentiments aliénants. Dans ce témoignage le trouble psychologique est omniprésent face aux secrets inhumains et à la distorsion de l’identité du narrateur. L’explication de l’amnésie et des faux souvenirs ne tient plus avec la découverte d’un site mégalithique australien correspondant exactement à ses visions. La réalité d’un échange de corps imposé par une entité extra-terrestre qui s’infiltre à travers les âges, pour étudier les espèces pouvant constituer une échappatoire temporelle pour fuir une menace implacable, introduit les voyageurs temporels et chroniqueurs civilisationnels qui émanent de la même source archétypale chez Lovecraft que les Anciens, similarité malgré les petites variations et une confusion infusant le Mythe balbutiant, dans leur sempiternel combat avec les Grands Anciens châtiés et momentanément enfermés dans leurs noires constructions cyclopéennes. Le parallèle contextuel et conceptuel même imparfait s’impose entre la lutte opposant la Grand’Race de Yith et les Polypes Volants, et celui confrontant les Anciens aux Grands Anciens dans une variation ponctuelle et la surenchère des peuples listés. Dans l’abîme du temps est proche de Les montagnes hallucinées avec une dimension onirique plus affirmée dans une relation exogène d’une intimité incomparable, pourvue par la substitution d’esprit, le déjà-vu et des révélations, soutenue par le thème du miroir, le dégout de soi et l’inquiétante étrangeté. La menace cosmique concerne plus l’humain dans son individualité qu’au niveau de l’espèce destinée à disparaitre. La nature dérisoire de l’humanité est comme atténuée devant l’homme qui épouse une singularité transcendante. En plus de l’idée de futilité de l’espèce humaine, cette histoire se rattache à l’autre grand concept lovecraftien du rêve comme unique réalité dont le manifeste est présenté dans La clé d’argent, cultivant une nostalgie à la poésie exotique en dehors du temps et d’une perspective désincarnée. Commencée fin 1934 et publiée en 1936 la nouvelle fait partie des textes dont il faut relativiser certains aspects qui appartiennent au contexte historique et découlent de l’influence littéraire des siècles précédents.
Une équipe de scientifiques qui étudie le magnétisme en Antarctique découvre dans la glace un vaisseau et un corps inhumain muni de trois yeux rouges. Ce huis clos est très psychologique, le récit ne s’embarrasse pas de longue introduction et de fioritures en général, dès le début le groupe se scinde entre les partisans et les opposants à la décongélation de la créature et, à partir de son réveil, la tension monte avec la découverte de ses facultés de métamorphe télépathe. Chaque membre du groupe peut être assimilé biologiquement puis émulé comportementalement, l’ambiance de paranoïa, de terreur et d’abattement s’installe en l’absence d’un test destiné à confondre les infectés. Des passages s’ancrent dans la science fiction et l’horreur cosmique est froidement immédiate, simple et directe avec la perspective de l’invasion de la Terre, et les hommes peuvent se battre pour contrecarrer la propagation. Sur le fond, La chose est proche de Les montagnes hallucinées de Howard Phillips Lovecraft alors que dans la forme les deux textes s’opposent, la nouvelle de John W. Campbell mise sur les dialogues et un petit périmètre presque aveugle pour l’action, atteint une certaine pureté avec l’académisme extra-terrestre au lieu de l’obsession géologique, sans toute la quincaillerie du Mythe lovecraftien et les tergiversations temporelles. Comme expliqué dans l’introduction de Pierre-Paul Durastanti, La chose est d’une efficacité redoutable, focalisant l’intensité dramatique sur l’horreur biologique comme une alchimie abyssale à base de protoplasme, ce qui fait un point commun avec les Shoggoths. Par d’autres moyens, John W. Campbell suscite des réflexions métaphysiques à l’échelle de l’individu et de l’espèce, un sentiment de vulnérabilité et d’incongruité face à un être supérieur à l’hostilité potentielle.
Édition Magellan & Cie (2020). Traduction de Jacques Papy (1954) et Simone Lamblin (1991). Une mission scientifique est affrétée par l’université Miskatonic d’Arkham pour effectuer une étude géologique de l’Antarctique. Après la mise en garde du narrateur à propos d’un effroyable secret, l’histoire s’installe dans la tradition du récit d’aventure, et même d’exploration, développant la rêverie dans un paysage presque vierge du regard humain, entrecoupée par des détails techniques. Avec cette introduction scientifique et la découverte des fossiles regroupés en dépit de leurs périodes d’origine, le concept de l’ancienneté primordiale s’immisce dans les esprits. Ce poids suffocant fait sentir aux humains leur existence dérisoire à l’échelle de l’univers, la portée négligeable de leur espèce et la vacuité de leur individualité, exhalant un froid cosmique et la folie. Au gigantisme des lieux s’ajoute l’exotisme primitif et intrinsèquement étranger avec la description méticuleuse des Anciens, s’inscrivant totalement dans la science fiction. Dans sa similitude avec le plateau de Leng, le site communique avec la vie d’une dimension solitaire et montre une architecture onirique, mirage d’une cité mythique. Le témoignage de Lake et la connaissance indirecte des faits prennent fin avec la découverte du camp avancé en charpie et la décision du narrateur de voir ce qui se trouve derrière ces montagnes du délire. La survivance d’un domaine cyclopéen peuplé par des tonneaux ailés pourvus de tentacules et de pieds triangulaires, hésitant entre le règne animal et végétal, perché au sommet des plus hautes montagnes de la planète, ne s’embarrasse pas de la crédibilité. Depuis les pulps, les endroits magiques et secrets sur Terre répondent aux prodiges d’un autre monde. Le sommet de l’écrasement, de l’infériorité de l’humanité, provient de la vérité, dans les frises sculptées narrant la création de la vie sur cette planète par les Anciens. Derrière la répulsion instinctive et la terreur mentale apparaissent une grandeur et un raffinement qui caractérisent cette étrange forme de vie. Mais les Anciens eux-mêmes dans leur matérialité ont une place relative dans le contexte macrocosmique et sont contestés par les Grands Anciens, les Shoggoths et les Mi-Go. Ce texte est fondateur thématiquement non seulement par les techniques de narration emblématiques chez Lovecraft mais aussi par l’étude détaillée de l’architecture, de l’exobiologie et de la civilisation des Anciens et des Shoggoths. Les longs passages descriptifs sont indispensables pour qui veut se plonger dans toute la production lovecraftienne. Symboliquement Les montagnes hallucinées est une variation matérialiste d’A la recherche de Kadath et des aventures souterraines de Prisonnier des pharaons (terre creuse et créatures difformes, sculpture dans le roc du Ngranek, grandeur et décadence de Kadath gelée). L’antiquité et la nostalgie, la magnificence et la décrépitude nourrissent un spleen aux accents mythiques qui se transforme en implacable effroi à l’idée que la Terre a toujours été fréquentée par des êtres transcendants d’une échelle infinie, constat terrassant tout anthropocentrisme. Les dessins d’Olivier Subra sont d’un archaïsme puissant, la couverture est vraiment magnifique.
Dans l’édition Bragelonne illustrée par François Baranger, le support visuel accompagne à merveille l’histoire, exploitant le fourmillement de détails descriptifs architecturaux et exobiologiques, affirmant l’ambiance glacée et le gigantisme monstrueux.
Dans la version en bande dessinée de Ian Culbard chez Akileos, des choix éditoriaux dans l’adaptation sont exprimés, la scène inaugurale dans le métro est judicieuse, l’irruption dès le départ du « Tekeli-Li » escamote son mystère profond au contraire de la nouvelle de Lovecraft le son flûté doit être représenté par ce vocable, des libertés sont prises en général pour dynamiser le récit, en atténuant la position de narrateur unique de la nouvelle tout en insistant bien sur la connaissance préalable du Necronomicon et en transposant des passages descriptifs en dialogues, le déroulement acquiert une dynamique, la plupart des paragraphes techniques étant graphiquement représentés dans les nombreuses cases. La contribution de Ian Culbard est à la fois une porte d’entrée très accessible et un complément qui fait valoir sa différence.
Ce recueil luxueux est la réédition de Démons et merveilles paru chez Opta en 1976, réunissant les quatre nouvelles de la quête onirique de Randolph Carter en réaction à l’esprit dominant dans la civilisation qui se fourvoie dans l’agitation stérile et l’uniformité lâche. Les trois premiers textes sont une préparation indirecte à base de témoignages en vue de ses aventures dans les contrées du rêve, installant l’horreur dans la réalité tout en déployant l’élasticité spatiotemporelle qui ouvre sur les dimensions tout aussi réelles accessibles à l’esprit par un point d’entrée derrière le voile des apparences. A la recherche de Kadath conte alors la quête symbolique de son enfance perdue avec le concours d’alliés inattendus et sous la menace insidieuse des Autres Dieux, dans des paysages magiques d’une beauté ou d’une déliquescence insondables, véritable bijou de la fantasy grotesque et disproportionnée, œuvre centrale à la gloire de l’imagination et de l’esprit relativiste. L’ajout de l’Histoire du Nécronomicon est cohérent par un rappel de la rumeur sur Richard Pickman et Le Roi en jaune de Robert Williams Chambers, personnages présents dans A la recherche de Kadath. La vision du Nécronomicon est ensuite présentée par la reproduction de planches magnifiques d’une justesse occulte confondante. Puis toute l’œuvre de Philippe Druillet en rapport avec Lovecraft est réunie, contenant des illustrations emblématiques et incluant sa série sur les goules et mettent à nouveau en exergue le personnage de Richard Pickman. Pour finir, l’adaptation de La cité sans nom en bande dessinée reprend la simplicité de la courte nouvelle dans sa linéarité jusqu’au dénouement, avec une dynamique qui mène aux deux dernières vignettes, paroxysme de l’horreur. En cadeau, le carnet, les autocollants et les cartes postales sont superbes mais c’est l’ex-libris numéroté sur 1831 exemplaires et tamponné qui reste inestimable.
Dans H. P. Lovecraft ce grand génie venu d’ailleurs de Jacques Bergier, cet homme ayant correspondu avec Lovecraft insiste à raison sur la dimension autobiographique de ce livre, spécifiquement dans La clé d’argent qui constitue une forme de manifeste spirituel, sa vision acerbe de la société des hommes. Dans Le témoignage de Randolph Carter, le réalisme fantastique s’exprime au travers d’une courte déposition basée sur un mécanisme d’ignorance indirecte, comparable à l’ouverture de Le monstre sur le seuil qui reste un sommet de cette narration de terreur au contact de l’indicible. La disparition de Harley Warren permet d’introduire le personnage de Randolph Carter et les thèmes du double, de l’ignorance et de l’initiation. Dans La clé d’argent, la description de la vie de Randolph Carter englobe la nouvelle précédente, l’intégrant à un processus de rejet de la terne et commune réalité humaine, ouvrant la dimension onirique nourrie d’immémoriabilité et de nostalgie. Randolph Carter retourne sur les traces de ses rêveries enfantines dans une nature majestueuse, aux échos répondant à la prose de Ambrose Bierce, qui entoure la maison abandonnée de ses aïeux, décidé à utiliser la clé d’argent. Les époques se superposent et il disparait dans une caverne. Cette nouvelle est une entrée en matière qui épaissit le personnage de Randolph Carter et trace sa trajectoire dans une sorte de manifeste symbolique et autobiographique d’un rêveur lucide. Dans A travers les portes de la clé d’argent, Randolph Carter ayant disparu lors de son prétendu départ pour un voyage vers son enfance, son testament doit être expédié. La porte est un point d’entrée qui mène derrière le voile entrebâillé des apparences trompeuses, idée au centre de Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen. La description de cette expérience métaphysique vécue par Randolph Carter explique les interférences entre les mondes qui sont au centre de toute son œuvre, la prédominance des Anciens en tant que déités objectives et les torsions spatiotemporelles d’une réalité à géométrie variable, les résurgences générationnelles immémoriales qui aboutissent ici au voyage de Randolph Carter via Yaddith et son incarnation en extra-terrestre griffu au groin de tapir derrière un déguisement humain, situation emblématique de science fiction mêlant avec habileté inquiétante étrangeté et humour malaisant de la caricature anthropomorphique, des comparaisons animalières dignes de William Hope Hodgson. Dans A la recherche de Kadath, c’est par le monde des rêves, pas moins réel, que Randolph Carter va se confronter à l’inconnu, en parallèle à Le gouffre de la Lune d’Abraham Merritt, dans une fantasy d’aventure classique d’un onirisme sombre avec la présence des Grands Anciens (appelés ici Autres Dieux) mais aussi dans une certaine bonhomie plus lumineuse et un enchainement un peu naïf des étapes qui s’imposent au héros. Le récit se construit autour d’épisodes de puissante évocation et d’une magnifique magie, entre la résidence de Randolph Carter en Ulthar et son prolongement dans la bataille sur la face cachée de la Lune contre les choses visqueuses aux formes de crapaud, nouvelle irruption de l’horreur biologique d’un ridicule sardonique, et la vision de l’autoportrait sculpté des Anciens (appelés ici Grands Anciens ou Très Anciens) sur la face secrète du Ngranek, interrompue par la venue des maigres bêtes de la nuit. Cette plongée souterraine permet de deviner dans l’obscurité les Dholes, les Gugs à la bouche verticale, les Pâles aux sauts de kangourou, les Shantaks bêtes ailées à tête de cheval et les goules (ici appelées les vampires) dont Richard Pickman fait partie, retrouvailles avec le peintre de Repas du vampire dans la nouvelle Le modèle de Pickman traduite par Yves Rivière. Les images suscitées sont impressionnantes entre l’exobiologie, la nature majestueuse et l’exotique architecture mais derrière, le gigantisme ressenti dans certains passages provoque un vertige métaphysique exprimant l’émotion indicible de l’insignifiance de l’homme. Cette quête est une ode vivace au rêve lucide et à la nostalgie de l’enfance, d’un âge d’or qui magnifie le ravissement chez Lovecraft de la douceur du foyer dans une Nouvelle-Angleterre féconde, le désir d’être un chat et d’avoir la capacité de lutter contre un monde hostile.
Dieter Neuer, lieutenant de la Wehrmacht, est un espion attaché aux Veilleurs des Ruines et infiltré dans un programme de recherches occultes voulu par Hitler. Votre mission est de participer à une expédition dans le Pacifique et d’empêcher les nazis d’acquérir un pouvoir ésotérique pouvant changer le monde. Ce livre reprend le principe du jeu de rôle et le récit serpente au gré des choix d’action qui sont présentés pour s’informer et avancer, dans la tradition des Livres dont vous êtes le héros, avec une ambiance sombre et violente qui allie le régime nazi et le surnaturel, rappelant tout de suite Indiana Jones et les Aventuriers de l’arche perdue, Indiana Jones et la Dernière Croisade et Hellboy, un mélange thématique et historique qui fonctionne toujours très bien. La tension est bien présente par le ton implacable du texte et les illustrations d’objets et de situations, les quelques scènes gore sont dosées et évitent l’outrance, l’immersion se fait sans aucun problème à l’aide des nombreux personnages secondaires. Du point de vue de la conception, la gradation dans le nombre d’embranchements est maitrisée, les branches du récit sont foisonnantes à partir du voyage dans le U-Boot qui devient un vrai huis-clos psychologique. Les pages n’étant pas numérotées, la lecture est dynamique, sans indication sur l’avancée, sur l’imminence d’un cul-de-sac ou du dénouement. Cette activité est une vraie gymnastique mentale, une expérience plaisante et équilibrée qui peut constituer une belle porte d’entrée dans la mythopoièse lovecraftienne pour un jeune lectorat et une aventure efficace pour les habitués.
Aussi compressée que celle sur Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith par Jean Marigny, cette étude présente les influences exercées sur les poèmes en prose de Clark Ashton Smith, à commencer par Charles Baudelaire et Edgar Allan Poe, et il parvient à embrasser cette nouvelle forme poétique, à l’enrichir d’une créativité originale transcendant les thèmes par une musicalité et une composition mentale parfaitement maitrisées qui annoncent les particularités de ses nouvelles mais font déjà de lui un poète d’une importance capitale.