Les lubies lunatiques de Fritz Leiber – Fritz Leiber

Dans Le pistolet automatique, No Nose et Glasses forment un duo qui travaille pour Inky associé à Larson dans la contrebande d’alcool. Inky ne se sépare jamais de son pistolet atypique, lui marmonne des paroles incompréhensibles et, alors que la prohibition touche à sa fin, Larsen convoque le duo pour se planquer après l’assassinat d’Inky par une bande rivale mais il est en possession de son arme chérie et le journal annonce que Larsen est recherché pour le meurtre. Cette nouvelle instaure un fantastique fortement influencé par le polar, appliquant la sorcellerie et le thème du familier à la modernité des armes.
Dans Fantôme de fumée, Catesby Wran voit une sorte de sac de charbon en forme de silhouette qui se déplace sur les toits de soir en soir alors qu’il rentre de son travail en métro et par la tension accumulée il décide de consulter un psychiatre pour aborder enfin son enfance aux mains d’une mère persuadée qu’il possédait des dons de voyance. Cette histoire de fantôme s’inscrit dans la modernité de l’ère industrielle, d’une machinerie morbide, d’une noirceur de suie, et le terrain de la psychologie engage une ambiance paranoïaque d’autosuggestion, de culpabilité et de sensibilité à la possession derrière l’opacité de la matière et le mal absolu qui préside au destin de l’humanité.
Dans La Fille aux yeux avides, Dave était le premier photographe de la Fille à l’identité secrète qui apparait sur des panneaux publicitaires dans tout le pays et commence à captiver les regards dans le monde entier. Cette nouvelle dévoile un vampirisme psychique par une fascination globalisée, une force centripète qui absorbe l’essence vitale des hommes et ne connait pas les limites matérielles d’une prédation assoiffée qui rayonne dans l’obscurité urbaine.
Dans Je cherche Jeff, Martin Bellows écoute le vieux barman d’une boîte lui décrire une mystérieuse jeune femme nommée Bobby et laissant dans son sillage des incidents à répétition. Cette histoire de vengeance d’outre-tombe se base sur la fascination féminine vaporeuse qui se transforme en manipulation sélective abolissant toute volonté chez la cible instrumentalisée.
Dans L’homme qui ne rajeunissait jamais, un égyptien décrit un désenterrement, l’exode de la population vers le désert et les civilisations s’éparpiller. Le protagoniste est témoin du retournement de la flèche du temps après une guerre ultime provoquant la contraction de l’Histoire, une fuite en direction de la Cause Première dans une circularité joignant la mort et la naissance.
Dans La Grande Caravane, un homme se réveille amnésique dans un désert parcouru par une procession joyeuse de créatures d’une diversité exotique exubérante. La description qui commence comme celle d’une cohorte lovecraftienne s’affranchit de l’angoisse et de la terreur pour installer une froide prise de conscience de la régression de l’humanité dont il ne fait plus partie.
Dans Mariana, Mariana habite une maison isolée et entourée de pins qu’elle déteste, contrairement à son compagnon Jonathan. Un jour, elle découvre un panneau de commande caché dont seul le premier des six interrupteurs porte l’indication « arbres », qu’elle désactive, provoquant la disparition de la végétation. Cette bulle de réalité simulée se révèle être un programme thérapeutique radical aux implications ontologiques.
Dans La prison de cristal, Jack et Candy à 18 et 17 ans sont encore des enfants surprotégés et surveillés en permanence par leurs ainées dans une société à la fois aseptisée et encombrée d’objets issus d’un passé lointain, dans laquelle les précautions ont allongé l’espérance de vie jusqu’à 350 ans. Ce texte mettant en scène une évasion enfantine de l’enclave des Terres des Anciens aux Rivages Libres est une ode à la candeur, à la liberté et à la nature.
Dans Le porteur de folie, un homme a poussé Jamie Bingham Walsh dans un ravin après avoir acquis la certitude de sa culpabilité dans la folie, les internements et les suicides de nombreuses personnes l’ayant côtoyé. Ce récit de sorcellerie se base sur une contamination psychopathologique provenant d’un individu exceptionnel qui devient dangereux par son influence et sa perception chromatique des autres.
Dans La Treizième Marche, Sue à seulement vingt ans témoigne dans une réunion des Alcooliques Anonymes de son enfance passée à boire et transmet à l’auditoire un message qui dépasse la conformité de leur démarche.
Dans L’homme qui aimait l’électricité, Mr Scott a trouvé en Mr Leverett la personne prête à louer une maison flanquée d’un pylône électrique et d’un gros transformateur, le vieil homme étant fasciné par l’électricité qu’il considère vivante, déclarant aimer l’écouter parler. Cette nouvelle exprime la supériorité naturelle de l’électricité sur l’homme, son ubiquité et son unité qui transcendent la subjectivité humaine et permettent une organisation intelligente.
Dans Les mouches de l’hiver, la famille Adler passe en apparence une soirée tranquille dans leur salon après diner. Le père Gottfried joue sous la forme d’une pièce de théâtre des scènes virtuelles animées par des personnages projetés incarnant ses états d’âme et la mère Jane peint une représentation symbolique du monde tandis que le fils Heinie immobile s’amuse en astronaute aventureux.
Dans La dernière lettre, une Station Postale Robot de New New York en 2457 connait un soudain épisode de chaos causé par l’envoi d’une lettre manuscrite par Richard Rowe à Jane Dough aperçue de loin deux jours plus tôt. Cette description d’une société automatisée organisée autour de la drogue et de la publicité est une mise en valeur indirecte de l’amour comme un miracle.
Dans Rêves en tube, Simon Grue est intrigué par l’installation d’une famille russe dans l’immeuble voisin et encore plus après la découverte dans sa baignoire d’une minuscule sirène passée par la tuyauterie ayant les traits de la sœur de la fratrie d’en face. Cette nouvelle rythmée construit le mystère entourant les travaux en chimie d’un des frères qui débouchent sur la production d’homoncules, fragments de l’âme de l’individu souche dont le contact provoque des rêveries hypnotiques, dans une influence lovecraftienne qui mène à un dénouement cataclysmique.
Dans L’incubation fabuleuse, Giles Wardwell est un membre de l’agence de propagande CAMZ qui part à la recherche de sa femme Joan disparue dans la nuit et abandonnant dans son laboratoire de parfumerie à domicile un œuf gigantesque. Dans ce texte le parallèle est fait entre la traque des communistes et la chasse aux sorcières historique, développant la thématique de la survivance des pratiques occultes et de la résurgence des favoris dans une projection moderne de l’héritage de Salem.
Dans Or, noir et argent, James Henley fait la rencontre d’une femme mystérieuse dans une rue de Chicago. Cette nouvelle déroule une relation contrastée à l’image de la ville paradoxale entre sa réalité et son image projetée, la désillusion et l’idéalisme.
Dans Une enfant perdue, une mystérieuse jeune orpheline placée chez des voisins débarque dans la vie d’Andre et de sa femme Estelle toujours perturbés par la perte de leur fille au même âge que celui de la nouvelle venue. L’inquiétante étrangeté qui émane de Sophy l’enfant d’une maturité décalée s’explique par son ascendance extra-terrestre et le relativisme culturel affirmé.
Dans sa Préface en forme de lettre ouverte, Alain Dorémieux prépare le lectorat à la diversité des genres abordés par Fritz Leiber au long de sa carrière et souligne la prédominance thématique d’une sorcellerie moderne, mais choisit de ne pas aborder l’importance du polar dans la formation initiale de son approche du fantastique ou l’ombre persistante du maccarthysme dans son ironie, et de survoler son profond intérêt pour la psychologie et la psychiatrie.

Fiction 283

Dans L’étrange chose (2ème partie) de Fritz Leiber, après la découverte d’une malédiction à l’encontre de Clark Ashton Smith cachée dans son carnet par Thibaut de Castries, avoir appris que les cendres du vieux sorcier sont enterrées sur la colline et consulté les registres municipaux, Franz Westen comprend qu’il habite dans l’ancienne chambre d’hôtel occupée avant sa mort par le gourou et centre d’une activité surnaturelle grandissante. Le récit peut s’abîmer dans l’horreur, porté par l’ambiance paranoïaque installée dans la 1ère partie, approfondissant la psychologie du personnage principal, le deuil de son amour, l’ombre de l’alcoolisme et la tension sexuelle, exploitant sa sensibilité hypnagogique aux forces paramentales qui infestent les murs, profitent de l’opacité de la matière et la modèlent en donnant vie à la Maitresse d’École, assemblage de la substance littéraire dans une mise en abyme de l’horreur cosmique.
Dans L’homme de l’année par Sandy Hoelstroem de Lorris Murail, Sandy Hoelstroem réalise pour le West Coast Time un reportage sur Candi-Fomalhaut et commence par rencontrer Enoch Amato le Président du Syndicat d’Initiative dans La Bamboche, satellite artificiel étant le passage obligé avant d’accéder à l’unique et immense ville de la planète. L’Histoire de cette civilisation est présentée, de sa grandeur à sa décadence, de la production massive de pupazzors et l’exportation de ces jeux électroniques dans tous les mondes de la Ligue à son effondrement dû au marché dérégulé, provoquant la ruine du peuple et la bifurcation vers une société basée sur la combinaison du tourisme et de la mendicité des enfants mutilés à la naissance. Ce texte force le trait du capitalisme et dénonce le pouvoir qui maintient la scission entre une caste de privilégiés et une population dans le dénuement complet, qui capte les finances et les fait fructifier en se cachant derrière un hypothétique ruissellement futur.
Dans Le menhir de Lyon Sprague de Camp, le couple Newbury visite la Bretagne et séjourne dans le château du comte et de la comtesse de la Carrière. Lors d’une séance de spiritisme un fantôme réclame vengeance pour la destruction pendant la Seconde Guerre mondiale du menhir gisant disloqué sur la propriété. Cette nouvelle étale les méandres d’un fantastique potache qui se révèle assez dérisoire.
Dans Mais d’abord ces mots de Robert Bloch, Dieu entre en contact avec Charlie Starkweather un simple rédacteur publicitaire qui a la rare particularité dans ce milieu d’avoir encore la foi et l’encourage à rappeler les Commandements à la télévision, inspiration qui demeure vaine dans ce texte à l’humour désabusé.
Dans Philip K. Dick et/contre la réalité de Juan Ignacio Ferreras, cette courte étude s’appuie sur les romans de l’auteur d’avant 1977 pour identifier une dialectique de double négation de la réalité objective et subjective qui ne parvient pas à aboutir sur une positivité fondamentalement rendue inaccessible par la nature humaine et l’universalité de l’entropie.
Ce numéro est le prolongement du précédent avec la suite de l’unique édition en français de la nouvelle de Fritz Leiber mais permet aussi de présenter la radicalité marquante de celle de Lorris Murail et l’article inédit sur Philip K. Dick.

Fiction 282

Dans L’étrange chose (1ère partie) de Fritz Leiber, Franz Westen est un écrivain d’histoires fantastiques qui, en observant le Mont de la Couronne de San Francisco dans ses jumelles depuis sa chambre, remarque une silhouette agitée semblant danser parmi les rochers du sommet de la colline. Sa consultation de deux livres achetés dans une boutique, Megapolisomancy : une nouvelle étude des Cités par Thibaut de Castries et un journal manuscrit tenu par Clark Ashton Smith, ayant aiguisé sa curiosité à propos des mystères des grandes villes, Franz décide de se rendre à l’endroit où s’agitait l’énergumène inconnu et, en cherchant au loin son domicile, voit cette même personne postée à sa fenêtre. Rentré chez lui et constatant que rien n’a bougé, il en parle à ses voisins qui le poussent à se renseigner sur leur immeuble. Ce texte dans la pure tradition d’épouvante à l’ambiance graduelle et d’une inspiration lovecraftienne développe une inquiétante étrangeté par des perturbations perceptives qui émanent d’une transcendance architecturale habitée par des activités paramentales passées. La peur de Franz se précise lorsque le riche et excentrique Jaime Donaldus Byers lui raconte la vie de Thibaut de Castries, son statut de gourou auprès d’illustres écrivains et d’une aristocratie opulente divertie par la constitution de l’Ordre Hermétique du Crépuscule d’Onyx destinée à détruire les grandes villes dans une révolution terroriste, puis rebutée par une approche magique appelée métagéométrie néopythagorienne leur semblant farfelue dans sa méthode topologique, temporelle et catalytique.
Dans Ding ! Ding ! Ding ! fait le tramoiseau de Charles Fritch, Joshua Barnum récupère le dernier tramoiseau du pays et le dernier trolley pour l’entreposer dans son jardin, mais le volatile l’empêche de dormir à force de sonner la cloche du tram et lors d’une remontrance il lui sectionne un doigt d’un coup de bec. Pour lui donner une leçon, Joshua désosse le trolley, le tramoiseau meurt de désespoir et laisse derrière lui un œuf duquel sort un têtoiseau dont l’activité préférée consiste à rester perché sur la tête des gens.
Dans Un été particulièrement singulier de Stéphanie Stearns, un agriculteur occupé du matin au soir dans les champs pour rattraper son retard dû aux pluies ne trouve pas le temps à consacrer au ramassage et à l’ensevelissement d’une vache décédée sans raison apparente. Au bout de ses travaux après deux semaines de dur labeur, la carcasse infestée de vers est enterrée mais dans une invasion de mouches la femme du paysan se fait piquer et tombe malade, hantée par des cauchemars terrifiants. Le médecin leur annonce qu’elle est enceinte et après moins d’un mois à dépérir et souffrir de son ventre gonflé, elle meurt en donnant naissance à un monstre à quatre jambes pourvu d’yeux à facettes.
Dans Le petit Detweiler de Tom Reany, Bert Mallory est un détective privé qui, en découvrant un de ses collaborateurs assassiné dans sa chambre d’hôtel, se lance sur les traces d’Andrew Detweiler, jeune homme bossu et sympathique à la santé variable qui a comme seul défaut de se trouver dans les parages de multiples morts violentes et présente la particularité d’avoir à chaque fois un alibi opportun. Cette longue nouvelle développe une ambiance de polar dans l’ombre d’Hollywood et le mystère autour du thème de la gémellité maléfique.
Dans Car il faut que jeunesse se passe de Christine Renard, un groupe de jeunes installés dans une grande ferme après la Grande Destruction arrêtent une vieille femme sur la route et la forcent à leur montrer comment tirer parti de leurs nombreuses ressources brutes. Ce texte post-apocalyptique explore le cynisme d’un jeunisme fougueux en décalage avec un retour à la simplicité empreint de sauvagerie.
Ce numéro de Fiction tient son intérêt dans l’unique publication française de la nouvelle de Fritz Leiber alors que celles de Charles Fritch et Stéphanie Stearns sont anecdotiques.

Génies en boite – Fritz Leiber

Le couple formé par Gaspard de la Nuit, écrivain journalier passionné par son activité qui consiste à superviser un gloseur pour Rocket House afin que la machine produise des romans sans efforts, et Héloïse Ibsen, maître-écrivain devenue harpie nihiliste qui lui reproche son attachement indéfectible à la glogobie, à son éditeur et aux robots en général, ne résiste pas à l’attaque éclair qui éradique les moyens de production de la littérature automatisée dans un carnage galvanisé par Héloïse entichée de Homère Hemingway, un autre maître-écrivain se réduisant à ses muscles.
Le ton est immédiatement donné avec le Massacre des Gloseurs inaugural dans une exubérance surréaliste qui s’inscrit dans une succession de révolutions bouleversant la civilisation marquée durablement par la relation conflictuelle entre humains et robots, réduite dans cette histoire au microcosme capitaliste et déjanté du milieu de l’édition occultant tout le reste de la société et se déroulant uniquement entre les différents locaux de Rocket House avec un court passage dans un bar à écrivains. La brutale disparition des gloseurs qui avaient eux-mêmes remplacé les auteurs traditionnels pour réduire les coûts et céder à la fainéantise permet à la direction de Rocket House, Flaxman et Cullingham, de réveiller un secret de famille vieux d’un siècle, la constitution d’un dortoir de cerveaux d’écrivains classiques rendus immortels et conservés dans des œufs munis d’une caméra, d’un microphone et de hauts-parleurs, esprits cajolés et oubliés qui incarnent une hypothétique solution à la pénurie de romans, qui font du siège de Rocket House le centre de l’action en attirant la convoitise de concurrents, de criminels et des services secrets, mais aussi l’animosité de multiples groupes d’activistes farfelus. Une galerie baroque de personnages névrosés habite cette kermesse, allant de Zane Gort l’écrivain robot pour robots intimidé par miss Blush une robix prude responsable de la censure gouvernementale, de Nurse Bishop l’infirmière à l’attitude castratrice envers Gaspard aux deux frères gardiens de sécurité incapables dont Zangwell en constant delirium tremens. Génies en boite est avant tout un pamphlet dénonçant le milieu de l’édition contemporain de son écriture, la concurrence maladive entre égos boursouflés, l’obsession sexuelle et les mœurs inavouables, le manque d’originalité dans la création et la marchandisation impitoyable de la littérature, mais la prouesse tient dans l’anticipation de l’évolution culturelle vers la médiocrité hypnotique, l’absence de sens, la violence communautarisée, la délégation aux machines automatiques, l’oubli du savoir et de la connaissance complexe, constat intemporel d’une tendance illustrée par les états d’âme de Gaspard et les références pléthoriques à une ribambelle d’auteurs emblématiques de l’Histoire de la littérature. Un propos sérieux et assez sombre se cache donc derrière ce déferlement cocasse de situations rocambolesques n’ayant pas peur du ridicule dans une sorte de philosophie éthylique agitée et désabusée.

Alternatives – Fritz Leiber

Thorn et Clawly ont mené une étude sur la recrudescence dans la population de cauchemars se déroulant dans le même paysage, d’amnésies masquées et de non-recognition, et présentent leur rapport au Comité Exécutif Mondial pour les alerter sur ce qui ressemble à une invasion d’esprits étrangers qui s’infiltrent dans les corps des habitants, démonstration accueillie par la raillerie des administrateurs Conjerly et Tempelmar confortés par le scepticisme teinté d’hostilité du président Shielding.
Dans ce roman de science fiction d’aventures dimensionnelles, Fritz Leiber n’installe pas de mystère artificiel et superflu, délivre la structure de la réalité en arborescence par la symbolique d’Yggdrasil pour se concentrer sur l’action, les principes philosophiques, sociopolitiques et leurs implications émotionnelles. Le psychologue Oktav que fréquente Clawly disparait lors d’un de leurs entretiens pour rejoindre en dehors du continuum espace temps et affronter les sept autres esprits humains munis de leurs talismans, et se désolidariser de l’utilisation qu’ils font du Moteur à Probabilité, Diviseur du Temps générant les embranchements des possibles mondes parallèles à partir d’un moment de la trame originelle qui présente plusieurs alternatives. Les options non retenues dérivent dans l’éternité et Thorn devient l’agent actif du récit en se réveillant dans le corps d’un de ses doubles sur une Terre sous la dictature des Serviteurs du Peuple et constatant qu’il incarne le leader des Récalcitrants en résistance face aux responsables de l’invasion en cours de la réalité première. Alors que Clawly est témoin de ce jeu des chaises musicales expliquant l’hostilité irrationnelle de Conjerly et de Tempelmar, Thorn accède à une troisième incarnation sur une Terre post-apocalyptique dominée par une alliance sauvage entre chiens et chats. Pour entériner tout le questionnement philosophique impliqué par cette histoire, l’entité extra-terrestre transcendante ayant égaré le Moteur et les talismans émet son jugement final qui acte l’inconséquence et l’irresponsabilité des humains dévoyant cette invention aux visées virtuelles, qui proclame l’unicité des différentes dimensions et l’irréversibilité de leurs existences objectives parallèles au niveau cosmique et ontologique, l’humanité coexistant dans une utopie relative et fragile, un totalitarisme présent dans sa nature et générant une lutte en réaction et la concrétisation de la destruction induisant l’instinct de survie. La qualité littéraire de ce roman ne repose pas sur une forme excessivement raffinée mais plutôt sur une efficacité diabolique de la narration et l’intelligence du propos mêlant logique formelle et éthique dans un rythme savamment installé.

Les Disciples de Cthulhu

Dans L’Horreur à la Fête Foraine de Brian Lumley, le professeur Hiram Henley découvre une attraction, nommée Tombeau des Grands Anciens, qui lui rappelle ses recherches archéologiques au Moyen-Orient. Cette nouvelle réunit les marqueurs lovecraftiens des ouvrages maudits, des artéfacts immémoriaux, du Panthéon augmenté et même du meurtre justifiable, ici de son frère cadet devenu fou par Anderson Tharpe. Outre le postiche dans le pastiche cachant un parasite cthuléen, des clins d’œil sont disséminés, comme le nom de l’écrivain Hodgson ou la présence discrète de Titus Crow.
Dans Le Silence d’Erika Zann de James Wade, un groupe avec Erika comme chanteuse fait le succès d’un banal bar de San Francisco, une ascension fulgurante qui cache une menace sourde derrière l’euphorie ambiante. Cette nouvelle modernise le concept de La musique d’Erich Zann de Howard Phillips Lovecraft, mettant en scène sa petite-fille dans une destinée similaire mais décalée, un mutisme très différent et une mort plutôt accidentelle en présence de nombreux témoins, une variation hippie du contact avec l’horreur cosmique.
Dans Grand-Œil de Bob van Laerhoven, un étudiant québécois s’enfonce dans l’immense forêt canadienne sur les indication d’Echard, un explorateur français qui a décrit la cachette recelant une statuette cthuléenne. Une présence hostile harcèle son campement et il prend la fuite en abandonnant son guide, pour tomber sur un médecin dans sa tournée auprès des trappeurs. L’auteur s’approprie le Mythe et le restitue au travers de l’influence culturelle des Hurons, le Wendigo devenant Hingoo et Cthulhu s’appelant Haigh-Ohgi, dans un texte qui glorifie la malignité manipulatrice des serviteurs des Grands Anciens par l’intrusion parasitaire dans les corps humains avec une jubilation sardonique.
Dans L’Attraction de Ramsey Campbell, Ingels est un journaliste convié à une exposition dans laquelle une toile représente un cauchemar qui le poursuit. Cette histoire explore la veine onirique, la veille et le sommeil se répondent par des visions prophétiques immémoriales hantant plusieurs générations, la coïncidence d’une cité sous-marine qui émerge et d’une planète inconnue qui perturbe le système solaire, rappelant la véritable place dévolue à l’espèce humaine.
Dans Sur les Terres de Yidhra de Walter C. DeBill Jr., Peter Kovacs doit faire un détour pour traverser une rivière déchainée et se trouve coincé à Milando, une petite bourgade où il rencontre Wilhelm Kramer qui lui offre l’hospitalité. Une alliance de colons avec un culte de renégats comanches mène à la survivance d’une divinité métamorphe, primordiale, immortelle et planétaire dont l’incarnation américaine est Yolanda, une femme reptilienne aux pouvoirs psychiques.
Dans Visions de A. A. Attanasio, Gene Mirandola est sollicité magiquement par son oncle Armand Saadi qu’il connait à peine pour transmettre au sorcier Marc Souvate une pierre ronde trouée en son centre. En illustrant la confrontation universelle opposant Nodens et Yog-Sothoth, et en développant une philosophie du vide, le Mythe est modernisé par un récit de voyage temporel vers l’avenir qui implique la résignation du rôle d’outil dérisoire dans une Histoire transcendante.
Dans La Guerre de la Tong Noire de Robert M. Price, le détective Steve Harrison combat la secte des Tcho-Tchos, aidé par le docteur occultiste Anton Zarnak et son serviteur Akbar Singh. Ce pastiche de la série de Robert E. Howard renferme de la castagne, la résurgence omniprésente des anciens peuples et la présence nécessaire de la trahison.
Dans Ténèbres est mon Nom de Eddy C. Bertin, Herbert Ramon se rend dans le village enclavé de Freihausgarten situé dans une vallée qui correspond à la description faite dans des ouvrages ésotériques maudits. La solitude hostile des habitants se concrétise par une emprise inhumaine dans des coulisses d’un gigantisme cosmique où la Lune devient un œil répondant à l’homme dérisoire, introduisant le Grand Ancien Cyäegha dans le théâtre de la lutte nécessaire avec les Anciens, ici Dieux d’Antan, et s’approchant d’une vision quantique du monde.
Dans La Terreur issue des Profondeurs de Fritz Leiber, Georg Reuter Fischer reçoit dans sa maison familiale de la banlieue de Los Angeles le professeur assistant de l’université Miskatonic Albert N. Wilmarth pour participer à un groupe de recherches occultes. Ce texte est un hommage vibrant à Howard Phillips Lovecraft par la reprise de ses principales histoires, sa figure qui habite les personnages de Wilmarth et de Danforth, la mise en abyme de son décès. La nouvelle incarne totalement l’horreur souterraine, l’empathie objective inhumaine et l’inspiration onirique formant un écrin représentatif de l’œuvre lovecraftienne.
Ce recueil est tuilé avec Les Adorateurs de Cthulhu, seule la nouvelle Zoth-Ommog de Lin Carter est absente, six autres sont ajoutées dont celle de Fritz Leiber qui existe néanmoins en volume indépendant chez Mnémos titré Ceux des Profondeurs.

Galaxie (2ème série) n° 53

Dans L’odyssée de Lucifer de Roger Zelazny, Lucifer Tanner est un criminel mais aussi un as du volant, désigné pour mener un convoi à travers les États-Unis et acheminer un antidote à une épidémie, en échange d’une amnistie. Le début du récit se focalise sur le personnage de Lucifer, qui deviendra Hell dans Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer), plus que nuancé éthiquement, meurtrier et violeur quand même capable d’aimer sincèrement son jeune frère, et dépeint un environnement post-apocalyptique, cataclysmes bibliques et faune chimérique, avec une poésie infernale aux accents cosmiques. Le périple est double avec d’un côté une action intense clouée au sol et de l’autre un parcours initiatique proche de la fantasy suivant un chemin vers la lumière. Cette nouvelle est le substrat du roman qu’elle a ensuite engendré, le texte brille par sa radicalité presque christique dans un sursaut métaphysique d’Amour à travers la tempête.
Dans La prison de cristal de Fritz Leiber, les jeunes Candy et Jack déroulent un stratagème pour échapper au pays des Anciens et son carcan social afin de rejoindre les Rivages Libres. Cette dystopie décrit une civilisation hygiéniste et liberticide menée par des personnes démesurément vieilles.
Dans Un soir comme un autre de R. A. Lafferty, la frénésie s’est emparée de la société, l’ordinaire étant de se marier, de faire fortune puis banqueroute et divorcer plusieurs fois par jour. Cette critique du capitalisme est acerbe, déroulant une circularité existentielle insensée.
Dans De l’huile de ricin dans le carburateur de Jim Harmon, Hilliard Turner a des crises de réminiscence fantomatiques d’un passé lointain quand il parcourt des vieux comics. Peu à peu, le vertige perceptif et onirique se transforme en dystopie expérimentale d’immortalité et de virtualité.
Dans Le monde intérieur de Richard Wilson, Regan a fait une chute après un accident depuis l’espace jusque dans l’Atlantique pour être aspiré dans un tunnel sous-marin. Cette situation loufoque revisite le thème de la terre creuse avec un peuple troglodyte et un premier contact avorté à cause d’un scaphandre, dans un voyage trépidant au long d’une autoroute intérieure mystérieuse.
Dans L’image dans le miroir de Daniel F. Galouye, le professeur Yardley est interné à la demande de sa nièce Lydia pour le spolier de sa fortune. Il expose à un comité d’évaluation sa théorie sur l’existence d’un monde parallèle vu dans les miroirs et affirme pouvoir briser la synchronicité de cet aperçu pour prouver que l’univers réciproque est indépendant malgré les apparences reflétées. Cette nouvelle montre l’inventivité de l’auteur pour relativiser la réalité et généraliser le glissement pour atteindre une racine métaphysique.
Dans Question d’urgence de George O. Smith, Holly Carter a décidé seule d’utiliser le Tunnel de Transfert pour rejoindre une forme de vie sur Vénus mais l’atmosphère est toxique pour les humains. Toute l’équipe tente de la sauver via la télépathie de Teresa avec l’objectif d’expliquer à l’alien la différence entre la gauche et la droite pour enclencher le processus de retour. C’est une vraie science fiction à l’ancienne, celle des inventeurs et des théoriciens exaltés, fascinés par l’exotisme galactique et sa dimension réflexive qui parle de l’espèce humaine.
D’abord ce recueil est indispensable par la présence de l’unique traduction française de la nouvelle de Roger Zelazny, suivie par celles inédites de Harmon, Wilson, Galouye et Smith dans un ensemble de grande qualité.

Le vaisseau lève l’ancre à minuit – Fritz Leiber

Dans Le vaisseau lève l’ancre à minuit, quatre étudiants rencontrent Helen, une jeune femme mystérieuse au contact de laquelle ils débordent de créativité et qui leur inspire amour et dévotion. Cette histoire de premier contact est traitée d’un point de vue sentimental et psychologique, aboutissant à un romantisme cosmique au dénouement tragique dû à l’hétérogénéité des espèces, les humains ne pouvant dépasser leur nature égocentrée.
Dans La maison d’hier, Jack Barr en villégiature chez un professeur pour ses recherches scientifiques se rend sur une ile censée être déserte et rencontre une jeune femme mystérieuse qui croit vivre vingt ans plus tôt. Cette histoire d’amours se présente comme la découverte d’une anomalie temporelle à l’ambiance de fantastique surnaturel puis intègre la science fiction par la biologie et le clonage sans approfondir le sujet et en conservant une approche philosophique archaïque sur le développement d’un être humain. Finalement un peu de magie vient à la rescousse de la méthode hasardeuse pour obtenir la copie d’une personne.
Dans Le jour du professeur Kometevsky, une panique se répand sur Terre depuis la disparition des satellites naturels de Mars et de Jupiter. Dans un mélange de science fiction et de fantastique, cette situation extravagante trouve son explication par le biais d’enfants devenus récepteurs télépathiques des pensées d’êtres supérieurs pour qui les humains ont une insignifiance utile de pions dans un conflit cosmique les menant à une évolution de la conscience.
Dans Une balle à son nom, Ernie Mecker est choisi pour passer un test de rationalité au nom de l’humanité, pour évaluer la capacité de l’espèce à intégrer la citoyenneté galactique. Il reçoit donc des Dons qui surpassent sa condition et la technologie terrienne. Plutôt embarrassé par ses nouvelles capacités, Ernie devient l’incarnation de la différence inconfortable parmi les siens dans une impasse psychosociale causant paranoïa et abus d’alcool.
Dans La vieille petite Miss Macbeth, une vieille femme erre comme une somnambule dans une grande ville déserte, dans une solitude post-apocalyptique.
Dans Essayez de changer le passé, un homme devenu un Serpent après son meurtre perpétré par sa femme tente de modifier le passé pour échapper à la fatalité. Cette nouvelle fait partie de la Guerre Modificatrice et se concentre sur la résistance de la trame du monde au changement et sur les compensations d’une ligne temporelle déviée.
Dans Nos vacances en soucoupe, une famille d’extra-terrestres part faire une expédition touristique sur Terre pour observer une espèce immature. Cette science fiction humoristique se base sur un renversement relatif de point de vue avec le comportement des vacanciers à tentacules qui explique les vagues d’observation de soucoupes volantes et amoindrit l’infériorité humaine, évitant l’interférence pour garantir l’autodétermination.
Dans Le matin de la damnation, un homme est recruté par une femme mystérieuse pour rejoindre la camp des Araignées. Cette nouvelle qui fait partie de la Guerre Modificatrice présente le processus de résurrection et détaille l’initiation à la technique de translation temporelle.
Dans Créativité pour les chats, Gummitch est un chat déprimé rendu casanier par l’agressivité du monde extérieur. Il est au centre du Mystère de l’Eau Renversée, donnant libre cours à sa fibre créatrice.
Dans Les lunettes du professeur Dragonet, son invention permet de visualiser l’esprit des créatures intelligentes. Cette nouvelle est un mélange facétieux de science fiction et de fantastique dans une gradation des révélations pleine d’étrangeté.
Dans Chants secrets, Gwen et Don vivent leur histoire d’amour au-delà de leur passé psychiatrique commun, dans l’utilisation d’excitants pour elle et de somnifères pour lui, se croisent et se trouvent à travers leur imagination dans une poésie profondément humaniste.
Dans Les corridors noirs, un homme amnésique avance le long de corridors, la paroi derrière lui avançant pour le pousser à choisir entre deux portes à chaque fois. Cette nouvelle est une parabole de la vie entre claustrophobie et irréversibilité du temps.
Dans La racine carrée du cerveau, un Jeune Homme Réservé et un Vieil Homme Banal participent à une réception avec le gratin hétéroclite d’Hollywood. Les courts articles qui émaillent le texte s’accordent aux discussions techniques et considérations occultes pour exposer l’évolution de l’espèce humaine et la croissance du savoir dans une ambiance surréaliste, un décalage temporel qui rend une époque baroque jusqu’au ridicule, dans ce qui ressemble à une histoire sur le modèle de la Guerre Modificatrice.
Dans Amérique la belle, un conférencier anglais séjourne chez une famille de Dallas, se confrontant à cette société à la lumière de sa connaissance de la situation mondiale incertaine.
Dans Voyage de nuit, un écrivain rencontre à Las Vegas une jeune femme qui se déclare originaire de Mercure et traquée par les Solariens dans une atmosphère paranoïaque et irréelle.

Un spectre hante le Texas – Fritz Leiber

Christopher Crockett La Cruz fait le voyage pour la première fois de Luna à Terra et débarque au Texas qui occupe une grande partie du globe depuis la Troisième Guerre Mondiale.
Cette science fiction déjantée dans un univers bariolé et excentrique, scène de théâtre halluciné et insensé, ne laisse aucun répit dans l’action comme par les dialogues exubérants. La Cruz ne connait pas du tout la Terre et l’étrangeté de cette société est un défi à la hauteur de sa condition d’acteur plein de panache mais handicapé par la pesanteur qui le force à porter un exosquelette en titane. Derrière la critique sociale, la situation géopolitique et les manigances révolutionnaires, un aspect fantasy se fonde sur la présence du peuple mexicain rabaissé, réduit en esclavage, ajoutant l’exploration d’une culture hybride de légendes et d’oppression. Ce mélange de théâtre, de poésie, de littérature et de folklore est savoureux, formant une dystopie jouée par des personnages inscrits dans une tradition artistique et une histoire mystique, une relecture hystérique se moquant de la bienséance. C’est un texte d’une vitalité hors du commun et d’un humour grinçant, la drogue abonde et le héros ressemblant à la Mort est obnubilé par le sexe, la situation échappe à tout contrôle, anticipation folle découlant d’une uchronie paranoïaque et dépeignant un esprit texan plausible malgré l’exagération, fait de racisme et de soif de pouvoir.

Le grand jeu du temps – Fritz Leiber

L’auteur met en scène une guerre bilatérale dans le temps, vue d’un havre en dehors de l’espace-temps, destiné au repos des combattants. Cette guerre se déroule dans le passé, le présent et le futur avec des déflagrations causales.
Dans un huis clos agité comme une kermesse, les enjeux donnent le tournis, au-delà de l’uchronie ou de l’anticipation, le changement est partout tout le temps. Les personnages sortent d’un théâtre original, grandiloquent et perturbé. On sent un trouble métaphysique, une angoisse indéfinissable, le monde étant sans cesse raturé et modifié par des actions baveuses de conséquences. Le présent devient un mystère : Existe t-il ? Et quand ?