La Planète des dinosaures – Anne McCaffrey

Kai dirige l’expédition sur la planète Ireta aux conditions similaires à celles de la Terre et un contingent de géologues et de biologistes assistés par des gorilles civilisés afin de prospecter les ressources minières et répertorier la faune et la flore.
Ce roman est construit autour d’une science fiction dure qui ne se dilue pas dans son déroulement de fantasy, d’aventure et d’action pourtant très présentes. La première idée astucieuse consiste à relativiser la réalité et le continuum espace temps en adjoignant à la mission d’étude des humanoïdes sur Ireta la démarche équivalente des quasi-immortels Theks, un peuple minéral d’une lenteur et d’une sagesse mythiques sur une planète à la pesanteur extrême et celle des Ryxi, espèce d’oiseaux rapides et arrogants sur une autre planète à faible pesanteur du même système visé par l’Organisation Exploratrice et Évaluatrice de la Fédération des populations intelligentes. La démarche initiale xénobiologique soulève des contradictions dans la nature du biotope local et se transforme doucement en une éthologie de moins en moins exotique reposant à rebours sur une différence de degré dans l’évolution, entre la cruauté antédiluvienne des prédateurs sanguinaires et la beauté pragmatique d’oiseaux capables de confectionner des filets pour pêcher. De la même manière, le récit oppose l’influence de la sauvagerie, comme un écho de l’instinct préhistorique, aux exercices de la Discipline mentale et au végétarisme. Parmi la petite vingtaine de personnages, le couple formé par Kai et Varian la vétérinaire courageuse est central, auquel se greffe la présence du jeune Bonnard en apprentissage parmi les équipes techniques. Le livre trouve son équilibre entre son contenu scientifique, les diverses interactions des protagonistes, des scènes d’action trépidantes et, pour englober le tout, un mystère provenant des origines de la faune préhistorique et d’une précédente visite en des temps reculés sur Ireta, constituant une énigme intemporelle qui opère cette coïncidence décalée d’époques incarnées et de lieux épars en apparente contradiction avec le processus d’apparition de la vie.

Décision à Doona – Anne McCaffrey

Kenneth Reeve et sa femme Patricia sont stigmatisés socialement sur la Terre surpeuplée à cause de Todd leur jeune fils turbulent qui est considéré, contrairement à sa grande sœur Ilsa, comme un nuisible asocial mais la famille parvient à se joindre à l’expédition pour coloniser Doona, une lointaine planète bucolique. Après un long hiver d’installation sur ce nouveau monde, Ken rencontre au cours d’une promenade en éclaireur un peuple de chats à taille humaine ayant échappé aux phases d’études préliminaires menées par les Départements de l’Espace et des Colonies.
A la situation science-fictive initiale succède un récit de fantasy proche de la fable à la découverte d’une société féline exotique aux enjeux philosophiques d’éthique et d’implications géopolitiques. Dès le début, le parallèle est instauré entre les deux espèces, Terrienne et Hrrubienne, intelligentes mais évoluant vers une déliquescence de leur civilisation, la réticence face à l’inconnu dictée par la conscience aigüe de la dangerosité de leur propre nature des humains et par la méfiance instinctive des chats, institutionnalisée respectivement par la règle directrice du Principe de Non-Cohabitation basée sur une culpabilité historique et par le Principe Fondamental aux relents xénophobes. La supériorité technologique objective des Hrrubiens leur permet d’avancer masqués en se faisant passer pour une espèce peu évoluée, démarche qui nourrit la confusion et l’action sur Doona/Rrala comme un symptôme de la complexité paralysante des gouvernances sur Terre comme sur Hrruba aux dissensions contre-productives d’un pouvoir ralenti par les concurrences internes, mais l’espoir utopique d’une coexistence pacifique et constructive s’incarne en modèle de compréhension dans l’amitié entre Todd et le chaton Hrriss. Le texte repose avant tout sur la description de la culture féline et les émotions procurées par le lien qui se construit autour d’une familiarité radicale s’exprimant par les individus mais encore plus à l’échelle des espèces, la narration restant très classique en privilégiant le point de vue masculin, surtout celui de Ken et de Todd, pour bizarrement cantonner par exemple Patricia dans un rôle de bipolaire hypersensible qui fond en larmes quand elle ne cuisine pas, figure effacée si loin de la force de Sara dans Reconstituée, seul bémol incompréhensible au tableau qui n’atténue pas la mignonnerie des Hrrubiens.

Reconstituée – Anne McCaffrey

Sara Fulton se trouve dans Central Park lorsqu’elle perd conscience subitement assaillie par une douleur atroce et des visions d’horreur. Elle se réveille de ses cauchemars avec une apparence physique légèrement différente, sur une autre planète, tenant le rôle d’une infirmière personnelle pour Harlan, pensionnaire de marque et totalement hébété d’une clinique de soins psychiques.
Derrière l’ouverture science-fictive classique du space opera avec le catapultage de la conscience du personnage principal dans un monde exotique se profile son corrélat de fantasy avec la quête d’identité de Sara cherchant ce qu’elle est devenue, la découverte d’une civilisation radicalement étrangère et d’une société en pleine transition historique qu’elle va contribuer à faire évoluer politiquement. La première partie se focalise sur le rapprochement et la naissance de sentiments amoureux entre Sara sortie de sa morne existence terrienne et Harlan le Régent écarté du pouvoir, drogué et séquestré suivant les ordres de Gorlot son officier en second, se concrétise par le sevrage discret de Harlan orchestré par Sara et leur évasion déroulant un côté aventure. La seconde partie, dans une ambiance de cour royale, présente le fonctionnement d’une société construite depuis des siècles sur la haine pour les Mils, géants cellulaires harcelant les Lothariens, et imprégnée par le rejet de la reconstitution, une technique bannie de chirurgie réparatrice. D’un côté, Harlan reprend sa place à la suite de la révélation de la traitrise de Gorlot induite par l’attaque des Mils dévastant les planètes des innocents Tanes et provoquant la contre-attaque avec l’appui des alliés d’Ertoi et de Glan, d’un autre côté, Sara doit cacher la similitude de son état avec celui d’une reconstituée. Pour un premier roman, l’histoire est solidement construite, reposant sur de nombreux personnages approfondis, alternant de riches interactions, comme entre Maxil l’adolescent effacé qui devient Seigneur de Guerre et Sara embarrassée par sa virginité à tous niveaux, avec des séquences trépidantes d’action et d’aventure, formant dans l’ensemble une riche alternative à la tradition narrative masculine pour laisser libre cours aux émotions, à une composition pleine d’intelligence et de raffinement.