La Bonté des femmes – James G. Ballard

James à l’âge de sept ans assiste au bombardement accidentel d’un camp de réfugiés chinois au cœur de Shanghai, causant la mort de plus de mille personnes. Ce premier épisode marquant exprime l’absurdité de la guerre dans ce massacre perpétré par un compatriote de ses victimes et la matérialité crue des cadavres déchiquetés perçue par James errant parmi ce chaos. L’invasion des Japonais le pousse à l’âge de treize ans, séparé de ses parents, dans le camp de prisonniers de Longhua auprès de Peggy Gardner qui tente de veiller sur lui comme le faisait sa gouvernante russe Olga Oulianova. Deux ans plus tard, avec la déroute des Japonais suite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il décide de parcourir à pieds le chemin menant à Shanghai et tombe sur une unité nippone qui ligote un jeune Chinois jusqu’à ce qu’il meurt étouffé près du quai d’une gare abandonnée. Ce second épisode comme en dehors et au centre de l’espace et du temps cristallise le débordement d’une guerre pourtant finie qui hypothèque l’avenir dans la représentation d’une cruauté partagée. A vingt ans, James découvre l’Angleterre et débute des études d’anatomie à Cambridge, dissèque le cadavre d’une femme en cours, retrouve Peggy et rencontre le Dr Richard Sutherland du département de psychologie et sa jeune secrétaire Miriam qui lui permet d’accéder à une sexualité échappant au théâtre de son passé. Inspiré par la passion pour l’aviation de Richard qui vole à ses heures perdues, James va se confronter à son désir ancré de piloter en s’engageant avec David Hunter, son meilleur ami depuis leur enfance à Shanghai, dans les forces de l’Otan et leur centre de formation dans les étendues glacées du Canada, galvanisé par l’idée d’être aux commandes d’un bombardier atomique mais plutôt hypnotisé par ce qui se révèle être une fausse piste vers sa propre mythologie, à l’instar de la médecine. S’ensuit une période dorée avec le mariage et l’installation à Shepperton de James et Miriam, la naissance de leurs trois enfants, éclaircie brutalement fermée par le banal et soudain décès accidentel de Miriam lors de vacances en Espagne. Il est alors tiraillé entre sa tâche concrète consistant à élever ses enfants matures avant l’heure, la présence surréaliste des studios de tournage de Shepperton, l’influence sauvage de Sally Mumford et les délires artistiques de Peter Lykiard rencontrés en Espagne, les sollicitations de Dick Sutherland devenu star de la BBC avec des programmes expérimentaux sur la psychiatrie.
Les années 60 s’incarnent dans les images distanciées d’une brutalité pornographique, d’autres guerres, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy et le suicide de Marilyn Monroe, archétypes qui contaminent la réalité dans la destruction mécanisée et une sexualité glauque, rôles dérisoires au sein d’une illusion morbide. Tous ses proches virevoltent autour de James comme des reflets altérés par l’entropie qui clignotent d’absence en réapparition et qui gravitent sous influence au travers des choix, et ses relations aux femmes sont des parenthèses extensibles toujours refermées par une exploration charnelle et émotive. Ce texte autobiographique constitue un éclairage sur les thématiques qui traversent toute l’œuvre de James Graham Ballard, s’attardant au passage sur ses deux romans adaptés au cinéma, d’abord Empire du soleil et ensuite Crash ! avec le duo explosif formé par David Hunter et Sally Mumford. Ce témoignage sur une grande partie du vingtième siècle reste subjectif et nuancé, existentiel et cathartique, réfractaire à tout positivisme universel, dans une vision parfois historiquement surprenante qui se focalise sur l’émergence d’une modernité faite de masques et d’existence par procuration médiatique, instaurant un relativisme désabusé à la sérénité sans cesse bousculée.

La région du désastre – J.G. Ballard

[27/03/24] Dans Rêve d’oiseau, Crispin sur son bateau amarré a repoussé l’attaque soudaine des grands oiseaux avec sa mitrailleuse. Après la bataille une femme sort de sa maison et erre parmi les cadavres en prélevant quelques longues plumes. Dans cette ambiance irréelle de dystopie écologique, l’homme est devenu fou et par sa faute la nature avec lui sombre dans la folie. Cette fable est d’une poésie à la fois sordide, spirituelle et ironique.
Dans La ville concentrationnaire, un étudiant dans une immense cité fermée dénuée de nature a rêvé d’un vol de planeur, incompatible avec l’esprit étriqué de la société et la topologie des lieux. Cette dystopie sociopolitique dénonce le matérialisme et l’obscurantisme d’une civilisation grouillante et renfermée. L’ambiance étouffante accouche d’une ode à la liberté dans la tentative d’un homme de franchir les limites artificielles et s’affranchir d’un non-sens adopté sous forme d’une prison fractale, le propos s’enrichissant d’une réflexion sur la Cause Première et d’une illustration épistémologique.
Dans L’homme subliminal, le Dr Franklin alerté par Hathaway son patient commence à se rendre compte qu’il mène une vie sans but entre travail et achats compulsifs. Cette dystopie économique et sociopolitique s’appuie sur la manipulation des masses pour soutenir la surconsommation et la surproduction, garantir la croissance au prix de la liberté dans un emballement irresponsable.
Dans Que s’éveille la mer…, Richard Mason est réveillé chaque nuit par la mer qui s’insinue dans la ville, malgré la grande distance qui les sépare, expérience illogique qui désarçonne sa femme Miriam. Cette illusion temporelle montre que l’homme n’est rien face à la nature, dans une poétique élémentale au souffle antique et une atmosphère évanescente.
Dans Moins un, James Hinton a disparu de l’hôpital psychiatrique de Green Hill et tous les employés le recherchent en vain, jusqu’à douter même de son existence. Cette dystopie administrative met en cause la considération inhumaine de l’institution médicale et un cynisme justifié de façon métaphysique, ontologique et phénoménologique.
Dans Faux-fuyants, Charles Freeman redevient physiquement un enfant depuis que sa femme est enceinte. Cette histoire à l’angoisse freudienne se base sur l’inversion de la flèche du temps.
Dans Zone de terreur, Larsen doit se reposer dans le calme d’un complexe de chalets en bordure du désert appartenant à son employeur après une crise due au surmenage. Bayliss son seul voisin est un psychologue qui l’aide à surmonter ses hallucinations qui le font se voir en décalé, à la troisième personne, se tenant là où il était un moment auparavant. Entre l’apparition fantomatique subjective et le don d’ubiquité, l’angoisse apparait avec la possibilité d’un vrai dédoublement autonome. L’ambiance paranoïaque est dense, l’aspect psychologique de la terreur panique mène à un dénouement fantastique.
Dans Trou d’homme N°69, le Dr Neill mène une expérience sur trois cobayes enfermés après une opération chirurgicale au cerveau pour supprimer tout besoin de sommeil. Cette science fiction métaphysique explore le champ de la conscience par la modification physiologique d’une fonction biologique, questionnant le rôle du rêve dans la construction de la réalité et extrapolant les conséquences de son absence sur la perception de soi et du monde.
Dans L’homme impossible, Conrad est un adolescent renversé un jour par une voiture et qui bénéficie ensuite d’une greffe de la jambe du conducteur décédé dans l’accident. Conrad se retrouve au centre d’une querelle opposant la vision commerciale de la médecine et la décision des gens âgés de ne pas prolonger indéfiniment la vie.

[14/10/22] Ces nouvelles sont autant de chroniques de la folie des hommes, la pollution mutagène qui bouleverse le règne animal, la prolifération humaine qui engendre une cité étouffant tout désir de liberté, la manipulation mentale et comportementale qui mène à la surconsommation et à la surproduction programmées, le droit au rêve et à l’évasion. Toutes ces nouvelles s’inscrivent dans la tradition de la science fiction écologiste et sociopolitique, dans un style d’anticipation se rapprochant de celui de Jean-Pierre Andrevon, dénonçant des situations aberrantes jusqu’à l’exagération avec une poésie désenchantée et un humour grinçant. La seconde partie du recueil se distingue par son approche très psychologique et métaphysique, centrée sur la mort et la vie comme un cycle, sur la transformation de la nature au sens très large, le changement de l’environnement et la perception que les personnages en ont dans un théâtre des difficultés mentales.