Le Sceau des Antarcidès – Alain Paris

Chryzagon a choisi de mener Jaemon Antarcidès et Duann ap Carnghill à la ville côtière d’Ushua afin de longer les Terres Sombres en bateau jusqu’à l’île de Khourg et d’éviter la menace mortelle des Samvatàs.
La première moitié du livre est consacrée à la classique recherche d’une auberge et d’un équipage de pirates criminels, mais aussi à la première vraie rencontre entre Thursa/Sozer et ses prisonniers dans la forteresse de Khourg, Skalla, Dame Kaarla et Rann Trusor. Tout le récit est impacté par la destinée en marche d’Antarcie vers sa future forme de désert glacé. La sorcellerie se libère enfin de sa fonction suggestive pour devenir plus palpable, l’invocation et le renflouement d’une épave échouée au fond de l’océan avec ses pirates fantômes pour éperonner le navire de Chryzagon remplaçant le léger conditionnement du héros dans le premier tome et sa timide syncope dans le second. Alain Paris persiste dans sa propension à expédier des séquences entières dans une élégante recherche d’économie qui peut étonner, absolument tous les combats passent en un éclair et l’accouchement de Skalla se déroule comme une simple formalité, les figures vengeresses de Dame Kaarla et de Rann Trusor sont balayées. Car le plus important est ailleurs, dans l’émergence d’un véritable hommage à Howard Phillips Lovecraft période épouvante, dont Je suis d’ailleurs est ici une référence, et au-delà des phrases exotiques et ésotériques ou la mention du Necronomicon et d’Abdul Alhazred apparaissent les thématiques emblématiques du double, du miroir ontologique, de l’inquiétante étrangeté identitaire, de la filiation monstrueuse et du patrimoine enfoui. Avant d’être Sozer, Fhar-Thursa et Thursa Antarcidès, l’Archonte Atlante est Yan-gan-y-Tan, Mouche Noire des Cadavres, une créature insectoïde tout comme Chryzagon, et Jaemon par son ascendance Antarcide ainsi que son fils.
Dans sa trilogie, Alain Paris réussit l’alliance du classicisme et même de l’archétype éculé avec un traitement particulier de l’action dans une construction d’une grande solidité et d’un ton assez atypique s’insérant à merveille dans l’univers lovecraftien.

L’Ombre des Antarcidès – Alain Paris

Après la mort de l’Antarcide Rurik lors de la bataille de Sobotha contre l’armée valusienne et le séjour de Jaemon au village de Torkvalfherd, où il a rencontré Skalla la fille de Torkval le chef du Clan, il part écumer les Marches du Nord-Est en compagnie de Duann ap Carnghill et de Rann Trusor un guerrier du Clan Llanfair pour unifier les barbares et les mener à l’assaut de Maelmordha afin de libérer les Antarciens de la Régente Karlaa. De retour un an plus tard, Jaemon peut épouser Skalla malgré l’opposition de Rann le Rouge qui laisse éclater sa jalousie et se retrouve banni.
Dans la même veine de fantasy médiévale que le tome précédent, cette suite se focalise sur l’accession au trône de Jaemon Antarcidès, prophétie provoquée malgré son affranchissement permis par l’intervention de Chryzagon de l’influence magique de Thursa. La vraie différence dans le récit provient de l’abandon des ellipses, le premier volet court sur vingt ans et celui-ci sur six mois mais ils se ressemblent énormément sur la forme narrative par un savant équilibre d’une élégance maitrisée qui décrit l’action brutale des guerres sans s’appesantir, d’une façon spectaculaire mais concise comme la prise de Maelmordha sans encombre avec l’aide de la noblesse et de la population, à l’image du sac de Carnghill dans le précédent livre. Le manichéisme entre les deux Archontes reste flou et se résume surtout à une opposition d’égocentrismes qui ménagent Jaemon avec recul pour qu’il demeure un pion, Chryzagon ne quitte la cité interdite de Kadath que pour de courtes apparitions aux intentions nébuleuses et Thursa se consacre depuis l’île de Khourg à sa sorcellerie d’envoutement sur Jaemon à l’aide de figurines, de cheveux et de rognures d’ongles, donnant l’opportunité à Alain Paris de détailler son système magique, un peu grâce à Jean-Pierre Fontana qui n’est jamais loin, et d’approfondir l’Histoire des Premiers Âges de la fuite d’Atlantide à la fondation d’Antarcie. Ce roman s’inscrit donc dans la transition autour de l’idée toujours prégnante du destin de Jaemon et de sa manipulation par deux deus ex machina, tout droit vers leur confrontation, Thursa ayant réuni auprès de lui Dame Karlaa et Rann Trusor qui ont enlevé Skalla enceinte pour attirer dans la forteresse de Khourg Jaemon Antarcidès, Duann ap Carnghill et bien sûr Chryzagon.

La Marque des Antarcidès – Alain Paris

Sur le continent Antarctique avant sa glaciation coexistaient trois royaumes, Antarcie, Leng et la Valusie, le mystérieux Sozer se faufile dans le palais royal de Maelmordha, capitale d’Antarcie, pour déjouer les plans de la Première Dame Kaarla visant à éliminer Tanderine la maitresse du souverain Abarugon Antarcidès et son fils Jaemon au profit de son propre fils Rurik. Sozer cache Jaemon dans la cité fortifiée de Carnghill sous la protection du clan barbare des Marches du Nord-Est, du seigneur Donn ap Carnghill et de son fils Duann. Dame Kaarla apprend la localisation de Jaemon par son homme de confiance Raffar qu’elle parvient à placer comme Compagnon Porte-Epée auprès d’Abarugon Antarcidès pour l’assassiner lors d’une partie de chasse, et elle lance l’offensive contre le fortin de Carnghill pour le rayer de la carte. Sozer réussit à nouveau, avec Duann ap Carnghill, à sauver Jaemon du carnage pour le conduire dans le monastère de l’île de Khourg et assurer son Initiation à la magie sous la direction du Maître Fhar-Nargal.
Cette fantasy s’inscrit dans une forme médiévale, par les classiques manigances de cour et guerre de siège, puis glisse graduellement vers la chronique des Temps Immémoriaux, par les références transparentes à Howard Phillips Lovecraft, Robert E. Howard et Clark Ashton Smith du plateau de Leng, de la Valusie, et de la sorcellerie, de l’Atlantide d’où provient la lignée des Antarcidès, de la présence du monstre cryptozoologique toxodon dans les Marais de Chairaar et les Samovtàs des Terres Sombres Ceux-Qui-Viennent-La-Nuit anthropophages, de la dimension mythique qui s’installe autour de certains personnages. Ce premier tome d’une trilogie est donc une introduction à l’action retenue pour privilégier ce qui ressemble à un conte initiatique sur le destin et la prescience, n’empêchant pas des moments de bravoure soutenus par la qualité littéraire indéniable et la construction appliquée du récit autour d’ellipses utiles pour dynamiser l’aventure promettant la rivalité entre les deux Archontes Atlantes Thursa Antarcidès/Sozer/Fhar-Thursa et Chryzagon, ainsi que la rébellion barbare menée par Duann ap Carnghill.

Les hommes-lézards – Jean-Pierre Fontana / Alain Paris

Les ravisseurs d’éternité 3
Un commando de la secte de la Congrégation de la Foi Retrouvée tente d’intercepter un convoi de malades catatoniques du syndrome Karelmann en direction de Nouvelle-Jéricho où ils sont tous rapatriés. Pendant le voyage les comateux se mettent à bouger quelques minutes.
Cette fois le passage d’un tome à l’autre se fait sans transition avec la présence d’Eric Wagner, le chef de la police, dans un contexte de contestation et de d’émeutes, surtout dans le quartier Sôroum. Charlie Jimba prend le relais de Hermann Strawn en tant qu’enquêteur et Karen Anderson entrevoit enfin la culpabilité de Wagner, la première couche de mystère se dissipe et demeurent les questions sur les raisons derrière la schizophrénie suicidaire du chef de la police, sur la nature du syndrome et son lien avec les conflits politiques et commerciaux au sommet de la société, faisant écho à la nébuleuse possibilité d’une immortalité. Le récit prend le temps de récapituler l’enquête de Strawn, pour être lu indépendamment, englobe les deux premiers tomes et le complot se révèle presque entièrement, l’immortalité de Ram Friedlander, Shangri-La, la seconde personnalité de Wagner implantée et la fausse épidémie qui fait de la place dans les corps pour les transformer en véhicules, menant à un nouvel embranchement dans l’évolution de l’espèce humaine. L’histoire dans son ensemble est un peu éclatée mais garde une certaine unité cohérente, l’aspect fantastique et science-fictif étant canalisé par le côté thriller et polar, l’ambiance est de plus en plus prenante et tendue, parsemée de bonnes idées comme les films muraux sur les parois des tunnels ferroviaires, la mise en abyme allégorique des trois toiles de Maitres ou celle humoristique du caméo de l’écrivain Scovel. Reste la frustration de l’annonce du quatrième et dernier volet, Les Froisseurs de temps, jamais publié.

Le syndrome Karelmann – Jean-Pierre Fontana & Alain Paris

Les ravisseurs d’éternité 2
Bobby Karelmann est pris soudain de démangeaisons très douloureuses pendant sa performance avec son groupe dans une boite et le concert terminé il tombe dans le coma, recouvert d’éruptions cutanées. Rudo Chiern est un tueur à la double identité, engagé pour faire exploser deux établissements de Nouvelle-Jéricho dans le quartier malfamé de Sôroum. Sayelma est une prostituée qui en pleine passe subit un violent accès de prurit la conduisant à l’inconscience et la catatonie.
L’unité géographique est assurée avec le précédent volet mais les personnages changent et prennent plus d’ampleur en comparaison, mieux caractérisés par une narration partagée dans des lignes évènementielles parallèles et destinées à se rejoindre au milieu d’une histoire d’épidémie mystérieuse. La mièvrerie du premier tome a disparu, remplacée par une ambiance sexualisée et trash, la linéarité de l’action laisse place à une partition de trajectoires nerveuses. Vers la moitié du livre, le Professeur Ram Friedlander réapparait fugacement et le personnage de Karen Anderson surgit pour faire le lien avec Dernier étage avant la frontière, figure féminine d’une autre ampleur que Caprice, de la même manière l’ex-Ninja Hermann Strawn ouvertement méchant et devenu enquêteur pour l’occasion est plus consistant que Verne. Le texte est moins monolithique mais plus éparpillé, il corrige certains défauts de son prédécesseur mais perd en simplicité inexorable et implacable en vue d’une fin à révélations égocentrées. Malgré tout, les dialogues acquièrent enfin une certaine solidité, proche du polar, le ton est plus adulte et le seul personnage caricatural est un homme, Tony l’amant transi de la volontaire Karen. Le microcosme du quartier Sôroum est présenté plus en détail, carte en début d’ouvrage à l’appui, montrant que le véritable personnage principal est Nouvelle-Jéricho.

Dernier étage avant la frontière – Jean-Pierre Fontana & Alain Paris

Les ravisseurs d’éternité 1
Le Professeur Ram Friedlander est un biologiste spécialiste du clonage qui a inventé la musique sensitive constituant une expérience synesthésique pour l’auditoire en transe. Il est assassiné en pleine représentation de sa dernière œuvre et Verne De Velt, jeune étudiant, apprend qu’il hérite de sa fortune et de documents scellés.
Ce livre est une plongée paranoïaque, une course effrénée pour échapper à des tueurs dont un Ninja et des policiers inflexibles d’un héros totalement perdu face à des enjeux qui le dépassent, le condamnant à bannir tout immobilisme. Sans être une orgie d’action, le récit trouve un rythme, se consacre à la vie dans Nouvelle-Jéricho, capitale enclavée à l’écart de la nature sauvage depuis la troisième guerre mondiale, dans une dystopie de société de contrôle, puis s’aventure dans les souterrains abritant les industries et une population de marginaux. Les personnages secondaires entrent dans le champ narratif linéaire de Verne et en sortent à volonté, développant tous un mystère sur leurs intentions et poussant insidieusement l’étudiant au doute hyperbolique, même concernant Caprice sa petite amie. Les relations entre protagonistes traduites par les dialogues sont formellement datées, en particulier l’amour exagérément naïf entre Verne et Caprice qui rend la jeune femme transparente, à dessein l’idée n’est pas forcément mauvaise, renforçant Verne comme centre de l’histoire dans sa paranoïa justifiée, mais un peu pénible à lire. Le couple finit par sortir de la ville et se laisse mener au château de Shangri-La, domaine à la beauté paradisiaque où les révélations jaillissent et les thématiques se rejoignent dans un complot basé sur la génétique, la dystopie politique et la mégalomanie du savant fou. Le texte joue vraiment son rôle introductif de premier tome d’une trilogie et recèle des potentielles promesses pour la suite dans son déroulement volontaire, à l’image de Verne s’échappant avec Caprice de Shangri-La avant d’être repris.

Soldat-chien 2 – Alain Paris

Six ans plus tard, Starkel n’est plus soldat-chien, mais il est de retour pour une mission secrète concernant la mafia.
Dans la même veine de polar d’action et de science fiction, les bonnes idées abondent dans le récit et les passerelles avec le tome précédent engagent une transition de cabotinage. Cette nouvelle enquête est nimbée de mystère, visant les puissants et leur compromission avec le crime organisé, se basant plus sur le passé de Starkel et développant un peu plus les personnages secondaires que dans le premier tome, mais gardant cette touche de cyberpunk bien venue, dans un récit plus subtil et humain, moins froid et sérieux. Le ton d’Alain Paris est à la fois désabusé, euphorique et teinté d’une ironie mordante dans un divertissement à l’action expéditive et aux enjeux rendus dérisoires par une sempiternelle entropie, une société malade qui ronge le héros. Finalement tout cela donne un diptyque nuancé, en évolution, qui joue avec le temps qui passe, cruel dans une société dystopique condamnée à la noirceur.

Soldat-chien – Alain Paris

Jedron Starkel est un soldat-chien, le meilleur, mercenaire insaisissable qui ne renonce jamais, engagé par le fortuné Angus Davish pour retrouver sa fille Lana enlevée par le gang Klarno tapi dans le Labyrinthe, cloaque sous la ville.
Ce polar d’action et de science fiction dystopique est d’une efficacité redoutable, la construction du récit est plutôt classique et maitrisée, avec la partition sociale et topologique de la ville, l’antagonisme entre le héros et le criminel qu’il a arrêté des années plus tôt, enfermé dans une prison en décalage temporel, mais surtout le mystère sur la personne qui tire les ficelles et pilote les agissements du gang fantoche. L’action est sanglante, avec un soupçon de cyberpunk, le personnage principal est fondamentalement seul pour gérer une jeune femme vulnérable, le rythme est soutenu, la violence sans fioritures et de très bonnes idées soutiennent l’histoire qui installe un personnage cabossé et opiniâtre de soldat-chien.

Awacs – Alain Paris

Jill Masterton est une journaliste qui couvre la guerre du Golfe en 1991, autorisée à accompagner une mission à bord d’un Awacs. Un rayon lumineux provoque une panne électrique générale au-dessus du Koweit et un amerrissage forcé. Dans la Mésopotamie en 2362 av. J-C, Gilgamesh est intronisé au terme d’une cérémonie magique. Jill et ses deux acolytes militaires survivants passent pour des dieux aux yeux de ce peuple antique. Après ce voyage temporel le trio est pris dans des luttes de pouvoir, des tensions géopolitiques aussi vieilles et simples que dangereuses.
Même s’il y a des morts le tout se passe comme dans une bonne humeur et Alain Paris s’amuse à intégrer des questions philosophiques anachroniques sur la religion et la science. Le contexte d’aviation militaire disparait vite pour une plongée dans la civilisation sumérienne, une sorte d’uchronie d’aventure divertissante, avec quand même un message sur le progressisme contre le dogmatisme, mais illustrant aussi la résistance de l’histoire à être changée par des individus dérisoires.