Métal Hurlant 18 bis – H. P. Lovecraft

Les quatre histoires par Enki Bilal reproduites ici s’approprient l’emphase lovecraftienne, une narration sous les signe de l’inquiétante étrangeté et les thématiques exubérantes que sont l’horreur cosmique et l’influence sidérale, la déliquescence de l’espèce humaine et la contamination des individus par des forces extra-terrestres, la marche inexorable vers la révélation d’un indicible, une initiation forcée aux arcanes universelles qui mènent à la folie et à la mort, comme le signale Claude Ecken.
La démarche de Frank Margerin dans Excursion nocturne…, avec ses dessins tout en rondeur et ses détails discrets, atténue le macabre et le sentiment de menace jusqu’à la pointe d’humour finale.
Claude Ecken présente la relation privilégiée entre Virgil Finlay et Lovecraft à l’aide d’extraits de lettres et d’un poème dans un court article illustré par le portrait The old gentleman from Providence et, au lieu des deux seules illustrations publiées du vivant de Lovecraft, est présente une composition destinée à Abraham Merritt.
Mœbius au travers de sa courte histoire Ktulu délivre surtout un message politique personnel fustigeant l’arrogance moderne qui dispose de la vie ancestrale sans la respecter.
Approche sur Centauri par le scénario de Philippe Druillet et le dessin de Mœbius opère une jonction entre un contexte technologique science-fictif et l’esthétique cauchemardesque d’un contact innommable avec les êtres d’une autre dimension.
Alex Nikolavitch détaille le contenu de la réédition de Démons et merveilles version Opta, son approche graphique d’un assemblage de textes, du conte horrifique à la fantasy onirique en passant par un manifeste du rêve conscient.
Philippe Foerster choisit le ton humoristique dans Mon petit frère, André, se base sur la candeur de Fernand et l’incrédulité générale pour dédramatiser l’infestation du monde humain par des monstres à tentacules.
Le passage de Le chef-d’œuvre de Dewsbury à L’énigme du mystérieux puits secret par Yves Chaland et Luc Cornillon est celui d’un pastiche de l’artiste inspiré par ses cauchemars à une parodie absurde qui décrédibilise le surnaturel, puis dans Les 2 vies de Basil Wolverton par Yves Chaland seul est déroulée la caricature raciste du savant fou.
Marc Caro dans Barzai le Sage adapte la nouvelle Les Autres Dieux de Lovecraft dans une scénographie en clair obscur représentant la révélation dans la clarté lunaire.
Serge Clerc dans L’Homme de Black Hole revisite sommairement l’archétype de l’occultiste rattrapé suite à ses expérimentations par l’innommable.
Nicolas Deneschau effectue un reportage sur la production vidéoludique percutée par la guerre du studio ukrainien Frogwares, jeux d’enquêtes dans des univers lovecraftiens étouffants où la folie paranoïaque progresse.
Jean-Michel Nicollet rend hommage à Lovecraft dans Fièvre par une vision métaphysique de sa maladie et dans H.P.L. comme gardien de l’innommable.
Halmos développe par Fièvres un fantastique muet et violent dans la tradition asiatique.
Jérôme Lachasse et Lloyd Chéry dirigent une longue interview du mangaka Gou Tanabe en le questionnant sur sa perception personnelle de l’horreur, de l’œuvre de Lovecraft et de ses techniques d’adaptation.
Avec Rodolphe au texte et Loisel au dessin, Le roi des mouches est une déambulation post-apocalyptique qui mène à une transition dans le pourrissement.
L’entretien avec François Dumoulin mené par Boris Szames aborde seulement l’aspect technique des représentations des créatures lovecraftiennes dans la série Lovecraft Country.
Deux adaptations de textes emblématiques, L’Abomination de Dunwich et Le Monstre sur le seuil, sont présentés dans un noir et blanc raffiné du duo Norberto Buscaglia au texte et Alberto Breccia au dessein.
Thomas Spok a concocté un guide de lecture dans l’ordre chronologique au ton léger qui constitue une bonne entrée en matière soutenue par les illustrations colorées de Juliette Etrivert.
Ensuite la version graphique du Necronomicon par Philippe Druillet apparait, tirée de la réédition de Démons et merveilles abordée un peu plus tôt.
Caza avec Mandragore aborde le mystère d’une homoncule qui vampirise le protagoniste et le fertilise pour préparer la résurgence féérique sur la Terre rendue stérile par les hommes
Laurent Folliot raconte sa participation à l’aventure pour constituer le volume que la Pléiade a consacré à Lovecraft.
Frédéric Bézian dans Mausolée construit une histoire de fantôme gothique au noir et blanc très tranché, aux ombres abyssales délimitant la demi-mort.
Esteban Maroto propose son adaptation de L’Appel de Cthulhu en noir et blanc dont le plus grand intérêt réside dans sa propre version de l’apparence de la statuette figurant Cthulhu, de R’Lyeh et de son résident bien vivant.
Avec Le Langage des chats, Nicole Claveloux rend hommage à la nouvelle Les chats d’Ulthar de Lovecraft en perspectives d’un foisonnement proche d’un remplissage périodique en noir et blanc.
L’interview de Ian Miller donnée à Guillaume Renouard aborde sa démarche instinctive dans la création artistique et précède les planches de Les Chroniques de Tiwag d’un gigantisme torturé.
La couverture par Philippe Druillet de la version collector est parfaite, représentant un Profond, et le contenu brille par sa diversité mais la présence, confortée par l’éditorial de Jerry Frissen, des vignettes Grands artistes, horribles humains de Otto Maddox disséminées tout au long de la publication est étrange, voulant comparer Lovecraft à des meurtriers et des pédophiles de toutes époques.

Druillet – Vampires

L’édition Opta de Dracula datant de 1968 revit dans un écrin luxueux associant symboliquement le rouge au noir et blanc, au service d’un roman épistolaire basé sur une ambiance surnaturelle de légendes et de folklore confrontées à la modernité naissante du XIXe siècle, son évolution scientifique et technique.
L’illustration de couverture de la version de base, représentant Dracula en pleine translation sous une lune noire, se réfère directement à la description du comte au visage anguleux dans le texte de Bram Stoker et à l’apparence hideuse du Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau.
Le choix de présenter le texte en double colonne sur chaque page est un parti pris qui concourt à forger une expérience particulière et la nouvelle traduction d’Alain Morvan qui choisit, contrairement à celle de Jacques Finné, de ne pas altérer les difficultés grammaticales du batave Van Helsing y contribue également.
Les illustrations dans le récit suggèrent le mouvement dans la captation d’une dynamique soutenue par une perspective fuyante, brisée ou aspirée.
A la suite du roman de Bram Stoker sont présentés des peintures et des dessins titrés Nosferatu ou Dracula de 2009 à 2015 qui sont des portraits à la fois organiques et aux formes épurées soulignées de lignes de force aux influences technologiques dans des décors d’abstraction cosmique, suivis de dessins et de croquis au crayon de 2018 à 2025 soulignant les portraits de motifs géométriques en lignes droites leur conférant une grande puissance iconographique.
Le Bestiaire des Émotions est un beau complément qui fait le lien avec le matérialisme biologique présent dans toute l’œuvre de Joseph Sheridan Le Fanu en donnant forme aux éléments sanguins observés par Van Helsing qui correspondent aux émotions humaines.
Ensuite la reproduction des planches de la bande dessinée Nosferatu de Philippe Druillet et de ses carnets de travail montre bien ses recherches préparatoires.
Dans Dracula et le montreur d’ombres de Nicolas Stanzick, Jean Boullet embarque Philippe Druillet, Jean-Claude Michel et Roland Lacourbe sur un projet de film d’ombres chinoises, adaptation expressionniste du Dracula de Bram Stoker dont le tournage chaotique et rudimentaire constituera une légende underground surréaliste, dont les croquis préparatoires et les fascinants photogrammes restaurés sont ici reproduits.
Les affiches de Philippe Druillet pour les films de Jean Rollin, sa critique de Nosferatu, fantôme de la nuit de Werner Herzog parue dans Métal Hurlant n°39 et une courte présentation de ses projets de séries animées referment la partie cinéma.
Enfin, différents artistes présentent leur vision du vampire.

Druillet / Lovecraft

Ce recueil luxueux est la réédition de Démons et merveilles paru chez Opta en 1976, réunissant les quatre nouvelles de la quête onirique de Randolph Carter en réaction à l’esprit dominant dans la civilisation qui se fourvoie dans l’agitation stérile et l’uniformité lâche.
Les trois premiers textes sont une préparation indirecte à base de témoignages en vue de ses aventures dans les contrées du rêve, installant l’horreur dans la réalité tout en déployant l’élasticité spatiotemporelle qui ouvre sur les dimensions tout aussi réelles accessibles à l’esprit par un point d’entrée derrière le voile des apparences.
A la recherche de Kadath conte alors la quête symbolique de son enfance perdue avec le concours d’alliés inattendus et sous la menace insidieuse des Autres Dieux, dans des paysages magiques d’une beauté ou d’une déliquescence insondables, véritable bijou de la fantasy grotesque et disproportionnée, œuvre centrale à la gloire de l’imagination et de l’esprit relativiste.
L’ajout de l’Histoire du Nécronomicon est cohérent par un rappel de la rumeur sur Richard Pickman et Le Roi en jaune de Robert Williams Chambers, personnages présents dans A la recherche de Kadath.
La vision du Nécronomicon est ensuite présentée par la reproduction de planches magnifiques d’une justesse occulte confondante.
Puis toute l’œuvre de Philippe Druillet en rapport avec Lovecraft est réunie, contenant des illustrations emblématiques et incluant sa série sur les goules et mettent à nouveau en exergue le personnage de Richard Pickman.
Pour finir, l’adaptation de La cité sans nom en bande dessinée reprend la simplicité de la courte nouvelle dans sa linéarité jusqu’au dénouement, avec une dynamique qui mène aux deux dernières vignettes, paroxysme de l’horreur.
En cadeau, le carnet, les autocollants et les cartes postales sont superbes mais c’est l’ex-libris numéroté sur 1831 exemplaires et tamponné qui reste inestimable.