Les montagnes hallucinées – Howard Phillips Lovecraft

Édition Magellan & Cie (2020). Traduction de Jacques Papy (1954) et Simone Lamblin (1991).
Une mission scientifique est affrétée par l’université Miskatonic d’Arkham pour effectuer une étude géologique de l’Antarctique.
Après la mise en garde du narrateur à propos d’un effroyable secret, l’histoire s’installe dans la tradition du récit d’aventure, et même d’exploration, développant la rêverie dans un paysage presque vierge du regard humain, entrecoupée par des détails techniques. Avec cette introduction scientifique et la découverte des fossiles regroupés en dépit de leurs périodes d’origine, le concept de l’ancienneté primordiale s’immisce dans les esprits. Ce poids suffocant fait sentir aux humains leur existence dérisoire à l’échelle de l’univers, la portée négligeable de leur espèce et la vacuité de leur individualité, exhalant un froid cosmique et la folie. Au gigantisme des lieux s’ajoute l’exotisme primitif et intrinsèquement étranger avec la description méticuleuse des Anciens, s’inscrivant totalement dans la science fiction. Dans sa similitude avec le plateau de Leng, le site communique avec la vie d’une dimension solitaire et montre une architecture onirique, mirage d’une cité mythique. Le témoignage de Lake et la connaissance indirecte des faits prennent fin avec la découverte du camp avancé en charpie et la décision du narrateur de voir ce qui se trouve derrière ces montagnes du délire. La survivance d’un domaine cyclopéen peuplé par des tonneaux ailés pourvus de tentacules et de pieds triangulaires, hésitant entre le règne animal et végétal, perché au sommet des plus hautes montagnes de la planète, ne s’embarrasse pas de la crédibilité. Depuis les pulps, les endroits magiques et secrets sur Terre répondent aux prodiges d’un autre monde. Le sommet de l’écrasement, de l’infériorité de l’humanité, provient de la vérité, dans les frises sculptées narrant la création de la vie sur cette planète par les Anciens. Derrière la répulsion instinctive et la terreur mentale apparaissent une grandeur et un raffinement qui caractérisent cette étrange forme de vie. Mais les Anciens eux-mêmes dans leur matérialité ont une place relative dans le contexte macrocosmique et sont contestés par les Grands Anciens, les Shoggoths et les Mi-Go.
Ce texte est fondateur thématiquement non seulement par les techniques de narration emblématiques chez Lovecraft mais aussi par l’étude détaillée de l’architecture, de l’exobiologie et de la civilisation des Anciens et des Shoggoths. Les longs passages descriptifs sont indispensables pour qui veut se plonger dans toute la production lovecraftienne. Symboliquement Les montagnes hallucinées est une variation matérialiste d’A la recherche de Kadath et des aventures souterraines de Prisonnier des pharaons (terre creuse et créatures difformes, sculpture dans le roc du Ngranek, grandeur et décadence de Kadath gelée).
L’antiquité et la nostalgie, la magnificence et la décrépitude nourrissent un spleen aux accents mythiques qui se transforme en implacable effroi à l’idée que la Terre a toujours été fréquentée par des êtres transcendants d’une échelle infinie, constat terrassant tout anthropocentrisme.
Les dessins d’Olivier Subra sont d’un archaïsme puissant, la couverture est vraiment magnifique.

Dans l’édition Bragelonne illustrée par François Baranger, le support visuel accompagne à merveille l’histoire, exploitant le fourmillement de détails descriptifs architecturaux et exobiologiques, affirmant l’ambiance glacée et le gigantisme monstrueux.

Dans la version en bande dessinée de Ian Culbard chez Akileos, des choix éditoriaux dans l’adaptation sont exprimés, la scène inaugurale dans le métro est judicieuse, l’irruption dès le départ du « Tekeli-Li » escamote son mystère profond au contraire de la nouvelle de Lovecraft le son flûté doit être représenté par ce vocable, des libertés sont prises en général pour dynamiser le récit, en atténuant la position de narrateur unique de la nouvelle tout en insistant bien sur la connaissance préalable du Necronomicon et en transposant des passages descriptifs en dialogues, le déroulement acquiert une dynamique, la plupart des paragraphes techniques étant graphiquement représentés dans les nombreuses cases. La contribution de Ian Culbard est à la fois une porte d’entrée très accessible et un complément qui fait valoir sa différence.

Druillet / Lovecraft

Ce recueil luxueux est la réédition de Démons et merveilles paru chez Opta en 1976, réunissant les quatre nouvelles de la quête onirique de Randolph Carter en réaction à l’esprit dominant dans la civilisation qui se fourvoie dans l’agitation stérile et l’uniformité lâche.
Les trois premiers textes sont une préparation indirecte à base de témoignages en vue de ses aventures dans les contrées du rêve, installant l’horreur dans la réalité tout en déployant l’élasticité spatiotemporelle qui ouvre sur les dimensions tout aussi réelles accessibles à l’esprit par un point d’entrée derrière le voile des apparences.
A la recherche de Kadath conte alors la quête symbolique de son enfance perdue avec le concours d’alliés inattendus et sous la menace insidieuse des Autres Dieux, dans des paysages magiques d’une beauté ou d’une déliquescence insondables, véritable bijou de la fantasy grotesque et disproportionnée, œuvre centrale à la gloire de l’imagination et de l’esprit relativiste.
L’ajout de l’Histoire du Nécronomicon est cohérent par un rappel de la rumeur sur Richard Pickman et Le Roi en jaune de Robert Williams Chambers, personnages présents dans A la recherche de Kadath.
La vision du Nécronomicon est ensuite présentée par la reproduction de planches magnifiques d’une justesse occulte confondante.
Puis toute l’œuvre de Philippe Druillet en rapport avec Lovecraft est réunie, contenant des illustrations emblématiques et incluant sa série sur les goules et mettent à nouveau en exergue le personnage de Richard Pickman.
Pour finir, l’adaptation de La cité sans nom en bande dessinée reprend la simplicité de la courte nouvelle dans sa linéarité jusqu’au dénouement, avec une dynamique qui mène aux deux dernières vignettes, paroxysme de l’horreur.
En cadeau, le carnet, les autocollants et les cartes postales sont superbes mais c’est l’ex-libris numéroté sur 1831 exemplaires et tamponné qui reste inestimable.

Démons et merveilles – Howard Phillips Lovecraft

Dans H. P. Lovecraft ce grand génie venu d’ailleurs de Jacques Bergier, cet homme ayant correspondu avec Lovecraft insiste à raison sur la dimension autobiographique de ce livre, spécifiquement dans La clé d’argent qui constitue une forme de manifeste spirituel, sa vision acerbe de la société des hommes.
Dans Le témoignage de Randolph Carter, le réalisme fantastique s’exprime au travers d’une courte déposition basée sur un mécanisme d’ignorance indirecte, comparable à l’ouverture de Le monstre sur le seuil qui reste un sommet de cette narration de terreur au contact de l’indicible. La disparition de Harley Warren permet d’introduire le personnage de Randolph Carter et les thèmes du double, de l’ignorance et de l’initiation.
Dans La clé d’argent, la description de la vie de Randolph Carter englobe la nouvelle précédente, l’intégrant à un processus de rejet de la terne et commune réalité humaine, ouvrant la dimension onirique nourrie d’immémoriabilité et de nostalgie. Randolph Carter retourne sur les traces de ses rêveries enfantines dans une nature majestueuse, aux échos répondant à la prose de Ambrose Bierce, qui entoure la maison abandonnée de ses aïeux, décidé à utiliser la clé d’argent. Les époques se superposent et il disparait dans une caverne. Cette nouvelle est une entrée en matière qui épaissit le personnage de Randolph Carter et trace sa trajectoire dans une sorte de manifeste symbolique et autobiographique d’un rêveur lucide.
Dans A travers les portes de la clé d’argent, Randolph Carter ayant disparu lors de son prétendu départ pour un voyage vers son enfance, son testament doit être expédié. La porte est un point d’entrée qui mène derrière le voile entrebâillé des apparences trompeuses, idée au centre de Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen. La description de cette expérience métaphysique vécue par Randolph Carter explique les interférences entre les mondes qui sont au centre de toute son œuvre, la prédominance des Anciens en tant que déités objectives et les torsions spatiotemporelles d’une réalité à géométrie variable, les résurgences générationnelles immémoriales qui aboutissent ici au voyage de Randolph Carter via Yaddith et son incarnation en extra-terrestre griffu au groin de tapir derrière un déguisement humain, situation emblématique de science fiction mêlant avec habileté inquiétante étrangeté et humour malaisant de la caricature anthropomorphique, des comparaisons animalières dignes de William Hope Hodgson.
Dans A la recherche de Kadath, c’est par le monde des rêves, pas moins réel, que Randolph Carter va se confronter à l’inconnu, en parallèle à Le gouffre de la Lune d’Abraham Merritt, dans une fantasy d’aventure classique d’un onirisme sombre avec la présence des Grands Anciens (appelés ici Autres Dieux) mais aussi dans une certaine bonhomie plus lumineuse et un enchainement un peu naïf des étapes qui s’imposent au héros. Le récit se construit autour d’épisodes de puissante évocation et d’une magnifique magie, entre la résidence de Randolph Carter en Ulthar et son prolongement dans la bataille sur la face cachée de la Lune contre les choses visqueuses aux formes de crapaud, nouvelle irruption de l’horreur biologique d’un ridicule sardonique, et la vision de l’autoportrait sculpté des Anciens (appelés ici Grands Anciens ou Très Anciens) sur la face secrète du Ngranek, interrompue par la venue des maigres bêtes de la nuit. Cette plongée souterraine permet de deviner dans l’obscurité les Dholes, les Gugs à la bouche verticale, les Pâles aux sauts de kangourou, les Shantaks bêtes ailées à tête de cheval et les goules (ici appelées les vampires) dont Richard Pickman fait partie, retrouvailles avec le peintre de Repas du vampire dans la nouvelle Le modèle de Pickman traduite par Yves Rivière. Les images suscitées sont impressionnantes entre l’exobiologie, la nature majestueuse et l’exotique architecture mais derrière, le gigantisme ressenti dans certains passages provoque un vertige métaphysique exprimant l’émotion indicible de l’insignifiance de l’homme. Cette quête est une ode vivace au rêve lucide et à la nostalgie de l’enfance, d’un âge d’or qui magnifie le ravissement chez Lovecraft de la douceur du foyer dans une Nouvelle-Angleterre féconde, le désir d’être un chat et d’avoir la capacité de lutter contre un monde hostile.

Plongée sur R’Lyeh – Loïc Richard – Yann Delahaie

Dieter Neuer, lieutenant de la Wehrmacht, est un espion attaché aux Veilleurs des Ruines et infiltré dans un programme de recherches occultes voulu par Hitler. Votre mission est de participer à une expédition dans le Pacifique et d’empêcher les nazis d’acquérir un pouvoir ésotérique pouvant changer le monde.
Ce livre reprend le principe du jeu de rôle et le récit serpente au gré des choix d’action qui sont présentés pour s’informer et avancer, dans la tradition des Livres dont vous êtes le héros, avec une ambiance sombre et violente qui allie le régime nazi et le surnaturel, rappelant tout de suite Indiana Jones et les Aventuriers de l’arche perdue, Indiana Jones et la Dernière Croisade et Hellboy, un mélange thématique et historique qui fonctionne toujours très bien.
La tension est bien présente par le ton implacable du texte et les illustrations d’objets et de situations, les quelques scènes gore sont dosées et évitent l’outrance, l’immersion se fait sans aucun problème à l’aide des nombreux personnages secondaires.
Du point de vue de la conception, la gradation dans le nombre d’embranchements est maitrisée, les branches du récit sont foisonnantes à partir du voyage dans le U-Boot qui devient un vrai huis-clos psychologique. Les pages n’étant pas numérotées, la lecture est dynamique, sans indication sur l’avancée, sur l’imminence d’un cul-de-sac ou du dénouement.
Cette activité est une vraie gymnastique mentale, une expérience plaisante et équilibrée qui peut constituer une belle porte d’entrée dans la mythopoièse lovecraftienne pour un jeune lectorat et une aventure efficace pour les habitués.

Clark Ashton Smith, Poète en prose – Donald Sidney-Fryer

Aussi compressée que celle sur Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith par Jean Marigny, cette étude présente les influences exercées sur les poèmes en prose de Clark Ashton Smith, à commencer par Charles Baudelaire et Edgar Allan Poe, et il parvient à embrasser cette nouvelle forme poétique, à l’enrichir d’une créativité originale transcendant les thèmes par une musicalité et une composition mentale parfaitement maitrisées qui annoncent les particularités de ses nouvelles mais font déjà de lui un poète d’une importance capitale.

Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith – Jean Marigny

Plus un court article qu’un livre, ce texte présente pourtant l’essence des nouvelles de Clark Ashton Smith se déroulant dans les Mondes perdus que sont l’Atlantide, l’Hyperborée, Averoigne et Zothique. Chaque histoire est une parenthèse, une représentation en médaillon, la résurgence d’un passé condamné, prisonnier d’une fatalité inéluctable, nostalgie déçue d’une entropie immanente comme la gravure figée en-dehors de l’espace et du temps. Il convient d’insister sur la qualité littéraire de l’œuvre de Clark Ashton Smith, probablement le seul auteur à la hauteur de Howard Phillips Lovecraft en terme de tragédie cosmique et de lucide noirceur, d’écrasement et de frustration devant l’impréhensible aussi bien matériel que spirituel, insaisissable à la poigne charnelle et au pseudopode mental. Ce minuscule livre doit éveiller un immense désir pour ce raffinement funèbre.

Le Livre de Iod

Dans Le Mythe selon Khut-N’hah, introduction de Robert M. Price, la contribution au Mythe de Henry Kuttner par ses écrits de jeunesse provient d’un mélange d’influences : Lovecraft, Bloch, le zoroastrisme et la théosophie.
Dans Le Secret de Kralitz de Henry Kuttner, le Baron Kralitz est conduit la nuit dans les souterrains de son château pour découvrir le secret de sa famille. Cette histoire de passage vers la non-mort s’appuie sur un satanisme féroce et sur le mystère du Panthéon lovecraftien, enrichissant le surnaturel d’une ouverture sur une mythopoièse vivace, les créatures multiformes formant un écrin diffus mais ceinturant la famille Kralitz et ses bacchanales.
Dans Le Mangeur d’Âmes de Henry Kuttner, le sindara qui règne sur Bel Yarnak se confronte à la créature du Gouffre Gris. Cette courte chronique développe une fantasy onirique et cosmique, teintée de nostalgie antique.
Dans L’Horreur de Salem de Henry Kuttner, Carson découvre une pièce secrète dans le sous-sol de l’ancienne maison d’Abbie Prinn, sorcière de Salem. Kuttner enrichit le fantastique classique avec sa participation au Mythe lovecraftien, sous la forme de Nyogtha, dans l’occultisme et l’exploration de l’influence des Grands Anciens sur l’homme.
Dans Le Baiser Noir de Robert Bloch et Henry Kuttner, Graham Deane est assailli par des rêves aquatiques terrifiants depuis qu’il a hérité d’une maison. Comme dans la précédente nouvelle, bien que celle-ci ne se réclame que de magie noire, l’accent est mis sur le contact et l’emprise de créatures marines hybrides douées de pouvoirs psychiques.
Dans La Cruelle Blague de Droom-Avista de Henry Kuttner, le prêtre Thorazor de Bel Yarnak invoque le Dieu Droom-Avista pour obtenir la Pierre Philosophale. Derrière la plaisanterie du dieu Bouffon, cette courte chronique de fantasy magique repose sur la beauté ternie, l’irréversibilité, la destinée et donc la nostalgie éternelle.
Dans Les Rejetons de Dagon de Henry Kuttner, deux malfrats se retrouvent impliqués dans le complot des Fils de Dagon pour détruire l’Atlantide. Cette nouvelle d’heroic fantasy magique développe l’idée éminemment lovecraftienne d’un peuple qui abhorre les terres émergées, se sent spolié et cherche à reconquérir son domaine perdu.
Dans Les Envahisseurs de Henry Kuttner, Hayward est un écrivain assailli dans sa maison par des êtres étranges qu’il a ramenés de ses songes narcotiques. Kuttner utilise la réincarnation et la drogue pour pousser ses personnages au milieu d’une bataille dimensionnelle entre deux forces cosmiques, les humains étant alliés aux Grands Anciens.
Dans La Grenouille de Henry Kuttner, Hartley s’installe à Monk’s Hollow dans l’ancienne maison d’une sorcière et se débarrasse d’une grosse pierre qui le dérange dans le jardin. Cette nouvelle repose sur la résurgence de la sorcellerie à la manière de Salem et sur l’hybridation monstrueuse qui galope derrière le anti-héros citadin.
Dans L’Hydre de Henry Kuttner, trois occultistes sont piégés par une ruse venant d’autres dimensions, sous la menace de l’Hydre coupeuse de têtes et d’Azathoth accompagné de son flutiau. La mise en fiction des trois écrivains réels est un jeu littéraire entre eux qui donne ici une occasion de se pencher sur l’Extérieur et ce qui se trouve derrière le Voile en référence au Grand Dieu Pan d’Arthur Machen.
Dans Les Cloches de l’Horreur de Henry Kuttner, après cent cinquante ans passés dans une cachette les cloches sont retrouvées et réinstallées, sonne alors le chaos, éclipse et tremblements de terre. Cette nouvelle illustre l’influence du monde des esprits sur l’homme, s’inscrivant dans la tradition des textes de malédiction amérindienne qui entourent le Mythe.
Dans La Traque de Henry Kuttner, Benson est dérangé en pleine invocation de Iod par son cousin Doyle venu à Monk’s Hollow dans l’idée de s’approprier un héritage. Comme dans La Grenouille, le narrateur est poursuivi, mais cette fois dans les autres dimensions par une divinité.
Dans Sous la Pierre Tombale de Robert M. Price, William s’installe à Tophet dans la maison que son oncle Absalom lui a légué. Son intérêt innocent pour les activités du vieil homme ouvre les barrières aux forces obscures.
Dans Ne pas Dormir Nuit de Lin Carter, le Docteur Anton Zarnak est appelé à l’aide par la nièce de Don Sebastian de Rivera, collectionneur en possession d’artefacts en rapport avec des légendes amérindiennes. A défaut d’éclipse, une coupure de courant permet l’insinuation fatale de l’obscurité.
L’intérêt de ce recueil est de présenter les textes de Henry Kuttner publiés du vivant de Lovecraft et le travail éditorial de Robert M. Price est appréciable, commentant et resituant le contexte.

L’empire des esprits – Clifford D. Simak

Horton Smith retourne à Pilot Knob, sa ville natale, pour écrire dans le calme de la campagne et parmi ses souvenirs. Juste avant d’arriver il assiste à des apparitions irréelles qu’il identifie comme des hallucinations jusqu’à la réception d’un courrier contenant un texte étrange.
Ce roman totalement dans la veine fantastique s’appuie sur la science pour extrapoler le prochain niveau d’évolution de l’homme. Le développement de l’espèce a toujours été soumis à la matérialité mais la suite du processus consiste à rendre concrète l’imagination, des archétypes infiltrent la réalité par la création d’égrégores. La nature bucolique est présente, suscitant la nostalgie de la simplicité. Après une situation de polar le récit glisse vers la fantasy et le féérique, comme dans un rêve éveillé, tout en restant ancré dans la substance historique et ouvrant la porte à l’uchronie matérialisée, théâtre de faits partagés dans l’inconscient collectif, et là se situe la critique sociologique sur le progrès technologique et l’appauvrissement spirituel. Cet autre monde pose la responsabilité commune à tous les hommes, l’utopie apparait si des pensées canalisées peuvent créer un monde adaptable dans un dessein écologique. Ce roman est une occasion pour Simak de développer une philosophie de la simplicité et de la frugalité, de la responsabilité et de l’amour plutôt que de la modernité pour lutter contre les peurs humaines, avec un petit clin d’œil à Lovecraft. Sur le thème très classique du pouvoir de l’imagination cette histoire pleine de vitalité correspond bien à un jeune lectorat dans une promotion de la connaissance et de la sagesse.

L’ombre du Maître

Dans Un secret du cœur de Mort Castle, un homme raconte comment il a atteint l’immortalité après avoir constaté l’échec de son père dans cette quête, repoussant le monothéisme ambiant et sollicitant l’horrible pouvoir des Autres Dieux. Dans cette nouvelle l’hommage à Lovecraft se pare d’une petite subtilité en développant un système référentiel parallèle et équivalent aux sempiternel balisage occulte du Mythe.
Dans L’autre homme de Ray Garton, un homme terrorisé et intrigué par la mort apparente de sa femme chaque nuit depuis qu’elle lit des livres sur les expériences extra-corporelles décide de s’intéresser à sa nouvelle lubie. Dans un mélange entre voyage astral et rêve lucide, la dimension de terreur cosmique est cohérente, ajoutant aussi à l’inspiration lovecraftienne un côté cavalier avec un fantastique noir ironique basé sur la sexualité.
Dans Will de Graham Masterton, un chantier archéologique est installé à Londres sur l’emplacement du théâtre du Globe de Shakespeare et un cadavre atrocement mutilé est découvert conservé dans l’argile. Cette uchronie fantastique, dense et efficace, s’appuie sur la menace furtive d’un Grand Ancien et les témoignages autour du dramaturge tenu par un pacte aux conséquences cosmiques dans un texte maitrisé et teinté de gore.
Dans « C » comme Cancer de Brian Lumley, Luna II est un satellite naturel de la Terre découvert par des observations depuis une base lunaire. L’équipage envoyé pour l’étudier devient fou sous une influence mystérieuse et, pour l’essai suivant, Smiler est le candidat parfait pour se poser sur le rocher, son cancer lui laissant une courte espérance de vie. C’est une histoire de contact avec l’influence d’une intelligence cosmique, d’horreur biologique par un parasite qui devient autonome après la mutation de l’hôte, la naissance d’un protoplasme psycho-actif cohérent à partir d’une maladie dégénérescente. L’appropriation de la Terre par l’entité est modernisée par l’utilisation d’une stratégie nucléaire de la théorie des jeux. Le mélange entre science fiction et fantastique déborde un peu du socle lovecraftien mais insiste bien avec ironie sur la faiblesse de l’humanité.
Dans Affreux de Gary Brandner, Murray développe une relation étrange avec un lézard qui semble magique. Cette nouvelle se situe dans le fantastique noir, avec une jubilation certaine et quelques détails gore, plein d’ironie classique faussement morale avec ses personnages abjects et le protagoniste candide et différent qui découvre l’extraordinaire.
Dans La lame et la griffe de Hugh B. Cave, Mark Cannon retourne en Haïti pour écrire, accompagné de sa femme Ellen. Dans la maison louée à leur intention, il découvre des objets de culte vaudou. Cette histoire n’a que peu de rapports directs avec Lovecraft sinon la spiritualité atavique et l’intervention de spectres terrifiants, ici l’accent est mis sur le fantastique ironique, le personnage féminin principal est un cliché misogyne, la tension sexuelle est accessoire, l’action gore est privilégiée.
Dans Le gardien des âmes de Joseph A. Citro, un homme se réveille après un accident de voiture dans un endroit désert du Vermont, séquestré par un catholique fanatique à son domicile. La situation initiale est classique avec le cliché de la femme bigote et celui de l’illuminé psychopathe, dans un récit dénué de fantastique et de rapports avec Lovecraft.
Dans L’affaire Helmut Hecker de Chet Williamson, un écrivain arrogant et plein de dédain pour le fantastique apprend par son agent que son nouveau livre est un plagiat de l’œuvre de Lovecraft alors qu’il ne l’a jamais lue. Cet hommage à la douce ironie prend du recul sur l’influence de Lovecraft et s’adresse aussi au chat. L’idée de réécriture ou de reformulation ouvre la réflexion sur les pastiches et sur les traductions.
Dans Meryphillia de Brian McNaughton, une goule se nourrit de la mémoire des humains qu’elle dévore pour découvrir ce qu’est l’amour. Cet hommage d’une féérie gothique et macabre illustre l’inspiration de l’écrivain versé dans l’occulte et ses désirs trop flamboyants pour ce monde, de l’auteur médium d’une réalité surnaturelle.
Dans La cité des morts de Gene Wolfe, un homme rend visite à une famille pour recueillir des vieilles histoires folkloriques auprès du grand-père qui lui décrit le suceur d’âmes. Une ambiance oppressante nimbe la jonction faite entre les mythes de l’Égypte Antique et les légendes anciennes de la campagne américaine, la preuve de l’existence d’un parasite divin opérant des rivages de la vie aux nécropoles immatérielles.
Dans H.P.L. de Gahan Wilson, un jeune écrivain est invité à Providence par Lovecraft presque centenaire qui vit avec Clark Ashton Smith ressuscité par les techniques d’Herbert West. Le texte en plus d’être uchronique joue avec la véracité et la réalité du Mythe, son succès mondial et justifie la guérison de Lovecraft par un pacte passé avec Shub-Niggurath. Ce fantasme de l’existence objective du Panthéon permet d’expliquer à la fois l’inspiration d’avant sa maladie et de déduire ses effets sur la vie de Lovecraft à partir de la révélation cosmique, de projeter les conséquences de son implication volontaire dans l’occulte, démarche rusée et jubilatoire.
Dans L’ordre inconnu des choses d’Ed Gorman, un tueur de femmes raciste et bien intégré comprend, en discutant avec un vieil aveugle, qu’il est manipulé par un Dieu abject. Cet hommage criminologique insiste sur la localisation de l’influence maléfique, dans un quartier pauvre et cosmopolite, adoptant le point de vue du séide offrant des sacrifices malgré lui à une cause absurde qui le dépasse, dans une variation sur les tueurs en série et leurs obscures motivations.
Dans Les lumières des pins de F. Paul Wilson, Jonathan Creighton recontacte Kathleen McKelston qu’il n’a pas vue depuis leurs études pour lui servir de guide dans ses recherches sur le folklore du New Jersey sauvage, d’où elle est originaire. Localisée dans une région désolée à la population arriérée et atteinte de difformités, le thème est comme dans Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen la quête de ce qui se cache derrière le voile de la réalité, puis son influence toute lovecraftienne sur les hommes à travers la métamorphose du protagoniste, les références sont semées sans lourdeur dans une gradation de l’angoisse maitrisée.

Faeries 7 – Lovecraft / Smith

Dans L’homme qui aimait la mer d’Alan Brennert, Steven rejoint sa tante Dierdre sur l’ile de Chincoteague après le décès de son oncle Evan, découvre et expérimente lors d’une sortie en mer la relation unique que le défunt entretenait avec une entité transcendante. La dimension poétique surnaturelle du lien amoureux côtoie l’aspect grivois bassement physique sublimé par l’union de la cendre et de l’eau dans la mort.
Dans DésILLUSIONS de Mike Resnick et Lawrence Schimel, Vivian s’ennuie dans sa relation avec Edward, plus grand sorcier de Constantinople, dans sa vie constituée d’illusion et du sentiment de vacuité derrière le voile des apparences.
Dans Territoire familier de Kristine Kathryn Rusch, Winston le magicien prépare des funérailles viking pour Buster son chat familier selon sa volonté. Cette nouvelle est d’une douceur confondante, pleine de nostalgie, d’émotions subtiles et de connexion féline.


Pour le dossier Howard Phillips Lovecraft, Denis Labbé débute par une biographie efficace et une bibliographie succincte.
Dans Une clef onirique, Denis Labbé expose la filiation avec Lord Dunsany et le désir de développer chez Lovecraft une fantasy onirique à l’influence antique autour de son alter ego Randolph Carter, dans un reflet irréel qui questionne la place de l’homme dans le monde en le laissant visiter une réalité qu’il ne maitrise pas.
Dans L’effroi urbain, Dennis Labbé présente les villes lovecraftiennes comme le résultat d’une déliquescence, d’une chute de l’espèce, perte de vitalité et arrogance.

Pour le dossier Clark Ashton Smith, Simon Sanahujas produit une courte biographie, pour ensuite aborder le cycle d’Hyperborée, sa relation avec Kull de Robert E. Howard sous une forme plus onirique et son imbrication totale dans l’horreur cosmique de Lovecraft et son Panthéon.
Ensuite Denis Labbé présente Zothique comme le cycle le plus abouti dans un futur où règne la magie, poussant à son paroxysme l’éclatement des histoires dans un contexte géographique défini et rejoignant la noirceur lovecraftienne du destin de l’humanité.
Puis Denis Labbé s’intéresse aux nouvelles hors les cycles, textes alliant la fantasy et la science fiction aux thèmes proches de Lovecraft, convergeant dans la négligeabilité de l’espèce humaine qui court à sa perte dans une poésie vénéneuse.
Dans Un pont entre le passé et l’avenir de Denis Labbé, les influences réciproques qui lient le trio Smith – Lovecraft – Howard sont mises en exergue, leur socle mythologique et le développement d’une mise en abyme des livres maudits.
Dans Portrait d’un poète de Denis Labbé, Smith est un poète reconnu qui partage avec Lovecraft une précocité et un intérêt pour l’Antiquité mais fantasmant de son côté sur des aïeux français dans des thématiques autour de l’amour et la beauté, le fantastique et l’inconnu.

Dans Les ailes ne poussent qu’une fois de Jean-Pierre Andrevon, une famille s’agrandit jusqu’à se trouver à l’étroit dans son nid et le père rencontre des difficultés à subvenir aux besoins du foyer, à l’image de la ville surpeuplée. Un beau jour des ailes poussent dans leur dos et ils s’envolent vers une nouvelle ville plus spacieuse, où ils perdent leurs ailes alors que la famille s’étoffe encore. Cette nouvelle poétique illustre le cycle de la vie comme un éternel recommencement de gravité et d’envol, une lutte acharnée et douce-amère pour croitre à travers un sacrifice de soi, sous la forme d’un conte métaphorique plombé par le matérialisme.
Dans La Source des errances d’Alexis P. Nevil, Odare Shinwa est un scribe aveugle, abandonné dans le froid de la montagne, qui rencontre le Voyageur et ses poursuivants mais doit subir seul l’attaque des redoutables serpents-flèches Sh’Jah
Dans La lumière de Satel de Gaël-Pierre Covell, Niel-Au-Bras-Fort est envoyé pour délivrer la Reine Dianh de Sinir captive depuis le début de la guerre contre l’Oniromancien et ses armées. Cette heroic fantasy pas très mature repose sur la magie et une sensualité un peu gauche.
Le double dossier Lovecraft et Smith est développé dans une approche judicieuse compte tenu du nombre de pages, présentant les deux auteurs dans l’essentiel, mais s’attardant plus sur le second, mais s’attarde aussi sur leur relation, ouvrant le propos sur d’autres écrivains comme Poe, Lord Dunsany et Howard. La nouvelle inédite de Rusch sort du lot même si une continuité certaine rassemble les textes dans l’ensemble.

La ballade de Black Tom – Victor Lavalle

Charles Thomas Tester est un jeune noir de Harlem en 1924 qui vit avec son père, se débrouillant par des magouilles dans le racisme ambiant. Il décide de jouer de la guitare près d’un cimetière dans un quartier blanc et rencontre Robert Suydam un vieil homme qui veut l’engager pour meubler une soirée. Il croise ensuite Malone un flic accompagné d’un détective qui semblent le surveiller. Tommy se rend comme convenu chez Suydam qui lui montre et lui vante le retour des Grands Anciens.
La première partie de l’histoire illustre la vie dans certains quartiers de New-York à cette époque de façon réaliste. Le fantastique s’installe doucement et subjugue ce gamin perdu qui trouve dans l’ouverture de portes dimensionnelles une échappatoire. La seconde partie déroule l’enquête du flic passionné d’occultisme jusqu’au climax éminemment lovecraftien. C’est un hommage qui entérine le contexte social d’une Amérique raciste tout en se basant sur les réflexions universalistes d’un péril qui concerne l’humanité en tant qu’espèce. La ballade de Black Tom s’insère dans Horreur à Red Hook de Lovecraft, dans une mise en abyme qui permet de vivre l’embrigadement du point de vue d’un habitant, d’adoucir et de circonstancier le récit original, de développer les personnages de Suydam et Malone, de moderniser l’action avec l’intervention très musclée de la police, s’engouffrant dans les mystères ménagés par Lovecraft dans sa nouvelle, grâce à des témoignages et la caractérisation d’un nouveau personnage, membre de la population sournoise qui voue un culte aux Grands Anciens.
« Je préfère cent fois Cthulhu à des monstres comme vous. »

Les pirates fantômes – William Hope Hodgson

Jessop monte à bord du Mortzestus pour rentrer chez lui, malgré sa réputation de navire hanté. Des apparitions et un accident mortel plongent l’équipage dans l’angoisse.
Le pur récit de fantastique et d’épouvante devient vite une enquête paranormale, une investigation sur l’existence des fantômes et les modalités de leur apparition. La curiosité pour cette inquiétante étrangeté s’installe au milieu des tâches incontournables de l’ancienne navigation. L’ambiance est tendue avec la promiscuité et la prévalence de la hiérarchie. Au travers de trop d’obscurité et de trop de brouillard, entre illusion et matérialisation, un voile recouvre les perceptions avec ses déchirures dans la trame qui délimite des dimensions concomitantes qui coïncident difficilement. L’horreur est entraperçue puis devient palpable dans une révélation paralysante aux implications d’une poésie horrifique connectée à Lovecraft dans la démarche de rationaliser le surnaturel dans un témoignage et à Jean Ray : un équipage fantomatique sort de leur navire hanté qui navigue sous l’eau. Cette histoire repose sur la vie à bord d’un vieux bateau à voiles avec son vocabulaire immersif et sur l’irruption du fantastique dans le réel.