Dans le passé Anton Tchekhov commence son voyage à travers la Sibérie jusqu’à l’île de Sakhaline pour constater les conditions de vie si loin de la capitale. Dans le présent une équipe effectue le même voyage pour tourner une adaptation cinématographique avec l’aide du Dr Kirilenko qui utilise une nouvelle technique d’hypnose permettant à l’acteur principal de devenir Tchekhov. Dans le futur Anton Astrov commande un vaisseau soviétique de colonisation qui part en mission à l’aide d’une propulsion basée sur le déplacement temporel. La triple narration allie la reconstitution historique à une extrapolation scientifique dans l’ambiance glaciale et arriérée de la Sibérie sur un fond de sentiment national assez excentrique et d’humour désabusé. Les époques se télescopent avec comme point de bascule l’explosion dans la Toungouska et comme déclencheur une perturbation quantique accidentelle qui produit l’uchronie et infiltre la réalité du XIXe et du XXe siècle. La mise en abyme de la science fiction amenée par le personnage de Konstantin Tsiolkovski exprime l’anticipation imaginative et les courants temporels dans un univers multiple, illustre la résistance de la trame historique aux modifications et la lutte entre cohérence et versatilité dans le théâtre du monde. Mélangeant psychologie et science fiction, ce roman intelligent cultive les bonnes idées dans un décor propice au relativisme et à la construction du réel.
Jim Todhunter est muté à Egremont pour exercer la fonction de Guide et accompagner les mourants dans leurs derniers instants. Le jour de son arrivée, il assiste au meurtre d’un poète, transgression suprême, et se retrouve désigné pour s’occuper du criminel dévoré par le cancer. Ce récit de science fiction débute sous la forme du polar avec la confrontation entre Jim et l’assassin Nathan Weinberger pour comprendre son mobile et ils se rejoignent dans leurs recherches sur la mort et ce qui se trouve au-delà. Les questionnements philosophiques prennent de l’importance dans un contexte qui définit cette civilisation comme un moule pour l’histoire, ses enjeux éthiques et métaphysiques. Cette société humaine est basée sur une acceptation sereine de la mort organisée, sur la disparition des meurtres et de la guerre. Le processus psychologique pousse Jim et Nathan dans une chasse pour capturer la Mort personnifiée et l’aspect science-fictif de la conception du piège électromagnétique s’enrichit d’une couleur de fantastique inquiétant. Les expériences thanatologiques sont au centre du roman et ouvrent sur d’autres dimensions, l’univers diffracté et l’existence astrale, sur une aventure de fantasy psychique à la structure quantique d’un espace-temps relativiste assujetti à l’imagination et à la créativité au cœur de l’infinité servant de cadre à une quête d’identité, se sens et de vérité. Ce livre intelligent est une parenthèse réflexive qui déconstruit la religion pour révéler le désir de pouvoir et les fantasmes sexuels, une illustration des pouvoirs de l’esprit qui s’adapte à la nature multiple de l’univers façonné par les apparentes contradictions ontologiques.
Fed Leister est un agent secret qui commande une mission de renseignement dans un secteur isolé sur les traces des Troïms, peuple belliqueux à la peau verte, et des Rohrs, ethnie pacifiste qui vénère le Grand Bienfaisant. Le contexte science-fictif d’anticipation déguise un vrai roman d’aventure qui montre un aspect de fantasy ethnologique rachitique. La narration est datée (1961) avec son phrasé rigide, le personnage de Rya unique figure féminine et sœur de Fed ne sert qu’à réveiller l’instinct protecteur du héros. Derrière le crédo de la civilisation terrienne qui consiste à maintenir la paix dans sa zone d’influence, l’histoire repose sur le fait de démasquer une religion adoptée par une peuplade à éduquer et l’entité extra-terrestre bien réelle quoique extraordinaire qui se cache derrière un statut divin, fil narratif très léger flirtant avec la caricature de la colonisation éclairée par son ancrage dans le premier degré béat. Dans la dernière partie, l’infiltration et l’espionnage tiennent lieu d’action, introduisant la prisonnière Hira Hiem comme autre présence féminine fantomatique et insipide. Ce livre est d’une linéarité qui ronronne, les étapes s’enchainent avec évidence, Fed et Rya deviennent télépathes comme une formalité, l’informatique se résume aux cartes perforées et le contenu scientifique est inexistant, le résultat étant avare de bonnes idées l’ensemble ne décolle pas. Restent des images fugaces mais puissantes de planète submergée par une vitrification, les gaz vaporisés pour inverser le processus et l’immersion des héros dans une civilisation brutale, une dictature à la référence historique limpide.
[20/01/25] Dans La vieille Anglaise et le continent, Ann Kelvin est une octogénaire en phase terminale, approchée par Marc Sénac alors qu’ils ne se sont pas vus depuis trente ans pour que son esprit soit transféré dans le cerveau d’un cachalot. La construction du récit est exemplaire, développant les personnages principaux en profondeur et avec subtilité, se concentrant d’abord sur leur relation ambivalente et sur la peur rentrée d’une vieille femme aride. Les séquences sous-marines sont immersives et rendues empathiques par l’étincelle humaine qui subsiste dans le corps du cétacé. A la moitié de la nouvelle, le but de l’opération apparait avec les questionnements sur les limites de l’activisme. Ann expérimente le fait plutôt toléré chez certains animaux d’être un esprit féminin dans un corps masculin et Marc reste contrarié dans ses amours par la différence d’âge. Les considérations sociétales et écologiques de l’histoire demeurent d’actualité et se mêlent à l’action malmenant l’anthropocentrisme et l’égoïsme. Ce texte déploie une vraie science fiction alliant délicatesse et âpreté avec une réflexion sur la biosphère, un désir de nouveau paradigme et la conscience aigüe de la propension humaine à dévoyer les avancées technologiques. Dans Aria Furiosa, le colonel Seifert force Orlando, le dernier castrat retiré de la scène, à tenir une représentation en l’honneur de Rommel. Le contexte de l’Occupation permet de tisser un récit universel, construit avec élégance et qui repose sur les émotions exacerbées à la hauteur de l’opéra, amours fracassées et haine pure submergeant la réalité dans une ampleur fantastique et magique. Dans Saint-Valentin, une femme mariée à un tueur en série de fées trouve dans leur réfrigérateur un elfe de maison qui lui propose de formuler un vœu. Elle réclame alors une vie normale et déchante rapidement, doit s’associer à un ogre interné pour défaire le souhait. Cette nouvelle rythmée déploie un esprit léger avec le divertissement comme seul but et la nécessité de la magie dans la vie comme seul message. Dans Paso doble, une corrida va opposer l’équipe de Don Jaime, patron d’une entreprise ayant renoncé à la transmnèse, à celle de John Minœnder qui continue à miser sur le transfert d’esprit. Cette suite contextuelle de la première nouvelle montre avec encore plus d’intensité que l’esprit implanté garde ses émotions, nouant une histoire de vengeance implacable autour des réflexions sur l’éthique de la science et de la technologie. Dans Stratégies du réenchantement, l’épidémie de la quatrième mutation du sida qui éradique toute émotion dévaste la société et la vie d’un homme infecté puis enfermé par les forces sectaires catholiques dont fait partie sa fille. Cette nouvelle plonge dans une science fiction existentielle, dans la radicalité des sentiments inaltérables qui puise dans l’ontologie troublée par l’évolution dystopique de la civilisation, magnifiée par ce drame à la portée mythique et mystique. Dans Privilège insupportable, les humains vivent dans un complexe souterrain où l’air est rationné et Absal creuse en secret une pièce pour abriter un jardin. Le contexte post-apocalyptique induit une société désespérée, à la limite de la disparition, où l’intérêt général écrase l’éphémère vie individuelle. Dans Gilles au bûcher, une communauté humaine s’est développée sous terre au fil des générations. Dans le prolongement de la nouvelle précédente, un cataclysme nucléaire a forgé une société renfermée qui débouche sur une ampleur mythique par le syndrome de Dieu et l’immortalité, par la controverse éthique des personnages historiques de Gilles de Rais et Jeanne d’Arc. Dans Fugues et fragrances aux temps du dépotoir, les Réguliers ont envahi la station Cécilya en plein chaos spatiotemporel et des groupes de Clochards échappent encore à la traque des occupants. Cette science fiction orbitale joue avec les fluctuations des ondes et des particules, intègre la topographie quantique à une action échevelée et couronnée d’une certaine magie qui constitue un mythe fou, chronique d’une sorcellerie scientifique aux racines métaphysiques. Dans Nettoyage de printemps, les Time Corps parcourent la trame temporelle pour contrecarrer les perturbations provoquées par le tourisme chronologique, même si à terme la Terre est détruite, et un de ses agents veut s’attaquer au problème. Dans la postface L’art du changement d’état de Jean-Claude Dunyach, la courte explication de textes insiste sur la description dans les nouvelles d’un contexte fermé et local qui pousse les protagonistes à transcender une cristallisation dans une affirmation de leur liberté, une revendication de leur identité. Ce qui frappe dans ce recueil est sa densité, les nouvelles en plusieurs dizaines de pages développent un contexte bien défini autour de personnages pris dans un maelström d’émotions puissantes, intégrant intensité et complexité maitrisées et peu communes, avec une parfaite cohérence d’ensemble.
[05/07/22] L’idée de départ est belle, plutôt poétique, et cette science fiction écologiste d’action aventure cyberpunk s’attarde avant tout sur l’éthique. L’âme d’une vieille dame militante est transférée dans un cachalot, elle est en contact permanent avec la Fondation, elle fait partie d’une mission. D’autres auteurs ont utilisé avec succès le principe de l’animal comme véhicule. Les autres nouvelles, dans d’autres genres de l’imaginaire, font ressortir une ambiance personnelle, un ton exubérant et sérieux, rebelle et très direct pour faire réfléchir sur notre place dans le monde. Ce sont des histoires aventureuses et cosmopolites, d’une créativité délurée mais grave, approchant les limites de la moralité pour mieux dénoncer les hypocrisies concernant les questions sociopolitiques et même philosophiques dans notre modernité. L’écriture est énergique, motivée par un engagement pour faire réagir, pour montrer un avenir angoissant fait de progrès problématiques en génétique et en connexion de l’esprit avec la machine. Le recueil est très cohérent dans sa démarche, son approche franche et déjantée comme il faut, entre le fantastique poétique et la science fiction de l’exil spatial.
Ce recueil luxueux est la réédition de Démons et merveilles paru chez Opta en 1976, réunissant les quatre nouvelles de la quête onirique de Randolph Carter en réaction à l’esprit dominant dans la civilisation qui se fourvoie dans l’agitation stérile et l’uniformité lâche. Les trois premiers textes sont une préparation indirecte à base de témoignages en vue de ses aventures dans les contrées du rêve, installant l’horreur dans la réalité tout en déployant l’élasticité spatiotemporelle qui ouvre sur les dimensions tout aussi réelles accessibles à l’esprit par un point d’entrée derrière le voile des apparences. A la recherche de Kadath conte alors la quête symbolique de son enfance perdue avec le concours d’alliés inattendus et sous la menace insidieuse des Autres Dieux, dans des paysages magiques d’une beauté ou d’une déliquescence insondables, véritable bijou de la fantasy grotesque et disproportionnée, œuvre centrale à la gloire de l’imagination et de l’esprit relativiste. L’ajout de l’Histoire du Nécronomicon est cohérent par un rappel de la rumeur sur Richard Pickman et Le Roi en jaune de Robert Williams Chambers, personnages présents dans A la recherche de Kadath. La vision du Nécronomicon est ensuite présentée par la reproduction de planches magnifiques d’une justesse occulte confondante. Puis toute l’œuvre de Philippe Druillet en rapport avec Lovecraft est réunie, contenant des illustrations emblématiques et incluant sa série sur les goules et mettent à nouveau en exergue le personnage de Richard Pickman. Pour finir, l’adaptation de La cité sans nom en bande dessinée reprend la simplicité de la courte nouvelle dans sa linéarité jusqu’au dénouement, avec une dynamique qui mène aux deux dernières vignettes, paroxysme de l’horreur. En cadeau, le carnet, les autocollants et les cartes postales sont superbes mais c’est l’ex-libris numéroté sur 1831 exemplaires et tamponné qui reste inestimable.
Dans H. P. Lovecraft ce grand génie venu d’ailleurs de Jacques Bergier, cet homme ayant correspondu avec Lovecraft insiste à raison sur la dimension autobiographique de ce livre, spécifiquement dans La clé d’argent qui constitue une forme de manifeste spirituel, sa vision acerbe de la société des hommes. Dans Le témoignage de Randolph Carter, le réalisme fantastique s’exprime au travers d’une courte déposition basée sur un mécanisme d’ignorance indirecte, comparable à l’ouverture de Le monstre sur le seuil qui reste un sommet de cette narration de terreur au contact de l’indicible. La disparition de Harley Warren permet d’introduire le personnage de Randolph Carter et les thèmes du double, de l’ignorance et de l’initiation. Dans La clé d’argent, la description de la vie de Randolph Carter englobe la nouvelle précédente, l’intégrant à un processus de rejet de la terne et commune réalité humaine, ouvrant la dimension onirique nourrie d’immémoriabilité et de nostalgie. Randolph Carter retourne sur les traces de ses rêveries enfantines dans une nature majestueuse, aux échos répondant à la prose de Ambrose Bierce, qui entoure la maison abandonnée de ses aïeux, décidé à utiliser la clé d’argent. Les époques se superposent et il disparait dans une caverne. Cette nouvelle est une entrée en matière qui épaissit le personnage de Randolph Carter et trace sa trajectoire dans une sorte de manifeste symbolique et autobiographique d’un rêveur lucide. Dans A travers les portes de la clé d’argent, Randolph Carter ayant disparu lors de son prétendu départ pour un voyage vers son enfance, son testament doit être expédié. La porte est un point d’entrée qui mène derrière le voile entrebâillé des apparences trompeuses, idée au centre de Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen. La description de cette expérience métaphysique vécue par Randolph Carter explique les interférences entre les mondes qui sont au centre de toute son œuvre, la prédominance des Anciens en tant que déités objectives et les torsions spatiotemporelles d’une réalité à géométrie variable, les résurgences générationnelles immémoriales qui aboutissent ici au voyage de Randolph Carter via Yaddith et son incarnation en extra-terrestre griffu au groin de tapir derrière un déguisement humain, situation emblématique de science fiction mêlant avec habileté inquiétante étrangeté et humour malaisant de la caricature anthropomorphique, des comparaisons animalières dignes de William Hope Hodgson. Dans A la recherche de Kadath, c’est par le monde des rêves, pas moins réel, que Randolph Carter va se confronter à l’inconnu, en parallèle à Le gouffre de la Lune d’Abraham Merritt, dans une fantasy d’aventure classique d’un onirisme sombre avec la présence des Grands Anciens (appelés ici Autres Dieux) mais aussi dans une certaine bonhomie plus lumineuse et un enchainement un peu naïf des étapes qui s’imposent au héros. Le récit se construit autour d’épisodes de puissante évocation et d’une magnifique magie, entre la résidence de Randolph Carter en Ulthar et son prolongement dans la bataille sur la face cachée de la Lune contre les choses visqueuses aux formes de crapaud, nouvelle irruption de l’horreur biologique d’un ridicule sardonique, et la vision de l’autoportrait sculpté des Anciens (appelés ici Grands Anciens ou Très Anciens) sur la face secrète du Ngranek, interrompue par la venue des maigres bêtes de la nuit. Cette plongée souterraine permet de deviner dans l’obscurité les Dholes, les Gugs à la bouche verticale, les Pâles aux sauts de kangourou, les Shantaks bêtes ailées à tête de cheval et les goules (ici appelées les vampires) dont Richard Pickman fait partie, retrouvailles avec le peintre de Repas du vampire dans la nouvelle Le modèle de Pickman traduite par Yves Rivière. Les images suscitées sont impressionnantes entre l’exobiologie, la nature majestueuse et l’exotique architecture mais derrière, le gigantisme ressenti dans certains passages provoque un vertige métaphysique exprimant l’émotion indicible de l’insignifiance de l’homme. Cette quête est une ode vivace au rêve lucide et à la nostalgie de l’enfance, d’un âge d’or qui magnifie le ravissement chez Lovecraft de la douceur du foyer dans une Nouvelle-Angleterre féconde, le désir d’être un chat et d’avoir la capacité de lutter contre un monde hostile.
Dans Elle est Trois (La Mort) de Tanith Lee, Armand Valier entraperçoit une femme mystérieuse en traversant un pont. Le texte magnifie l’héritage du fantastique du XIXe siècle, déployant une ambiance irréelle et un vertige perceptif qui rendent fluctuante la réalité nimbée d’un voile n’occultant pas le destin funèbre approché par les Arts. Dans De la Noirceur de l’Encre de Lélio, Sœur Clélie devient la copiste de son monastère à la place de Sœur Yénitéia devenue démente. Cette illustration de la tradition bénédictine repose sur le principe de résurrection et de non-Mort, de l’Écriture et du sein de Dieu dans un vertige théologique et transcendantal. Dans Marcheterre de Léo Henry, un exécuteur des œuvres de la Mort s’attache à une jeune artiste lorsqu’elle se met à dessiner la contrée perdue dont il est originaire. La Mort apparait ici comme une immuable industrie et ses agents inféodés sont interchangeables comme dans une administration dévouée à sa mission d’oblitération. Dans Toutes les Morts ont montré leur Visage de Nico Bally, le seigneur d’un village convoque la Mort pour marchander son immortalité et reçoit plusieurs personnes qui s’en réclament, sous la forme d’un conte ironique garantissant l’anonymat de la Faucheuse. Dans Le Masque de la Mort Rouge de Edgar Allan Poe, le prince Prospero s’enferme avec ses invités dans une de ses abbayes fortifiées pour échapper à la peste. Cette nouvelle affirme l’inéluctable supériorité de la Mort parmi les vivants. Dans De Morte et de Mortis Dementia de Armand Cabasson, un scientifique découvre la formule chimique d’un sérum qui annule la mort mais débouche sur la folie, montrant la nécessité de la mortalité dans une ambiance s’approchant de Herbert West réanimateur de Lovecraft. Dans Toutes mes Excuses de Philippe Depambour, le rôle de l’Ankou se transmet chaque année au réveillon d’une personne à une autre, fonction nécessaire mais désagréable, dans une nouvelle profondément ironique. Dans Sous l’Aile Maternelle de la Mort de Karim Berrouka, Maman Mort essaie de bien éduquer ses cinq filles dans leur futur rôle alors qu’elles pensent surtout à s’amuser. La normalité de la Mort personnalisée apparait dans ce conte facétieux qui renverse le système de référence de la vie. Dans No Man’s Land de Cyril Gazengel, la Mort accompagne auprès de Charon le nocher infernal le dernier des hommes, remplacés par des robots. Cette nouvelle anticipe la disparition de la tradition infernale humaine, met en exergue l’interdépendance liant la Mort aux hommes et ouvre donc la voie à une nouvelle mythologie synthétique pour s’ajuster à la forme de vie robotique. Dans Bourreaux et Passeurs de Léa Silhol, les principales figures en rapport avec la Mort sont présentées, de nombreuses traditions, de la divinité à ses subordonnés, insistant sur les notions de cycle et d’inéluctabilité au-delà du mystère. Dans Écrire la Mort de Sire Cédric, le court guide de lecture reste subjectif et intéressant pour compléter la bibliographie plus généraliste présentée par Léa Silhol dans l’article précédent. Dans la plupart des nouvelles revient l’idée de ruse pour initier un contact entre la Mort et les humains qui devient une relation par une prise de conscience et forge le destin des mortels ne réussissant qu’à repousser vainement l’échéance, preuve de l’unité et de la cohérence des textes choisis dans ce recueil.
Les Humains ont inventé l’ordinateur SEM pour atteindre l’immortalité sous sa protection au-delà de la réalité. Ania fait partie des humains redevenus des enfants pour fuir l’ennui et se rend compte que l’influence de Sem subit des interférences. Cette science fiction à la limite du cyberpunk repose sur une base philosophique, métaphysique et sociopolitique, théologique et anthropologique, sous une forme de fantasy surréaliste chamarrée, de conte sur la nature humaine et de quête assombrie par la candeur et l’oubli permettant un bonheur aveugle. La métaphore religieuse met en scène un dieu qui s’éloigne dans un retrait nécessaire pour tester l’espèce humaine et Ania, figure christique enchainant les postures et redécouvrant les émotions au milieu du bac à sable de l’humanité, terreau de guerres permanentes et de souffrances suprêmes. Cette confrontation avec une liberté angoissante et la responsabilité qui découle de la révélation symbolisent l’émergence de la civilisation dans la difficulté. Le roman unie l’onirisme poétique à la gravité crue, la structure informatique de la réalité à l’irruption entropique de la course du temps dans l’affirmation de l’homme moderne et déicide, victime de l’abandon divin et orphelin maudit dans l’incertitude éthique et la mortalité insensée de l’espèce.
Une psychologue recueille par hasard Gern Enez Sanders qui se déclare perdu, après un voyage dans le temps s’étant mal passé, et poursuivi par des entités extra-terrestres du futur. La situation science-fictive initiale repose sur le témoignage de Sanders, ses aventures au milieu des batailles en Gaule opposant l’Empire Romain aux peuples du Nord, jusqu’à son dernier saut insuffisant vers l’avenir. Le récit installe en profondeur l’ambiance paranoïaque, alternant les points de vue et ménageant les faux-semblants, conservant le plus longtemps possible un doute sur la véracité des souvenirs et les intentions des protagonistes, misant plus sur la tension que sur l’action. La menace d’un avenir prédestiné fait écho à la résistance de la trame temporelle aux modifications, clin d’œil astucieux à l’uchronie. La paranoïa se propage et les enjeux prennent des proportions à l’échelle des espèces dans une guerre temporelle qui unifie deux peuples fougueux contre une élite vieillissante qui s’accroche au contrôle de l’univers. Au niveau thématique le texte part dans tous les sens et couvre tous les domaines de la science, physique et chimie, neuropsychologie qui soutient le côté thriller, jusqu’à la télépathie, la télékinésie et la présence de robots. Mais l’histoire est solide, bien construite, le personnage féminin est central, la narration est subtile, décrivant la situation générale de manière indirecte pour éviter le simplisme et former un roman intelligent.
R’Saanz, cyborg extra-terrestre, s’échappe d’un pénitencier galactique et vole un prototype de vaisseau antigravitationnel. Sur Terre, Nelson Swimer est un scientifique qui constate les conséquences catastrophiques de l’influence magnétique d’un sombre objet céleste. La pure science fiction à la base du roman cède la place à un récit de catastrophe environnementale terrestre dans une double narration qui conjugue l’anticipation scientifique et l’aventure survivaliste individuelle. L’utilisation de pouvoirs psychiques et les prémices d’une histoire d’amour se greffent à la trame, le message humaniste et écologiste prévaut par la description d’une évolution de l’espèce humaine et du bouleversement biblique de la biosphère, de tout le système solaire. Foisonnante de bonnes idées comme les épisodes d’ubiquité, la présence luciférienne de la malignité universelle spontanée et toute cette influence indirecte magnétique et mentale, l’histoire reste focalisée sur le divertissement sensationnel autour de petits accès de profondeur thématique.
Ugo Cardone, son équipage et son cargo stagnent dans le port d’Adelaïde et se laissent donc engager par trois inconnus pour ravitailler un équipage en déroute au milieu de l’océan. Cette histoire d’aventure maritime suit les codes du genre avec le vocabulaire adéquat, la présence d’un trésor, une histoire d’amour et une action pleine de vitalité dans une ambiance épaisse d’alcool et de saumure. Le récit tire sa particularité de son jeu subtil avec le thème du voyage dans le temps, mettant un pied dans le steampunk sans vraiment en être, introduisant la technologie de 1935 dans un contexte qui gravite autour du XVIIIe siècle et développant un combat sociopolitique populaire de libération qui rejoint une quête personnelle de simple liberté d’un aspect fantasy. L’anachronisme constant contribue au divertissement par ce décalage permettant une action plus spectaculaire dans le climax d’une lutte contre la dictature, anomalie dans le monde de la piraterie incarnée dans l’enclave de Fantom-Harbor, où s’enchevêtrent la décrépitude, le despotisme et la folie religieuse. Mélange de classicisme et de modernité, ce roman a la bonne idée d’être ancré dans l’entre-deux-guerres tout en conservant une énergie de cape et d’épées qui fait écho à l’habillage respectueux des aventures de flibuste et à leur légèreté.
Depuis la destruction de la Terre les humains se sont réfugiés sur Vénus, dans des bulles sous-marines pour pallier à l’absence d’atmosphère vivable de la planète. Issu d’une grande Famille d’Immortels, Sam Harker est caché par son père parmi la plèbe sous le nom de Sam Reed et finit par rencontrer Robin Hale, un mercenaire Immortel qui veut relancer la colonisation de la surface avec l’aval du Logicien, un oracle opposé à la main-mise des Familles sur le destin de l’humanité. Cette science fiction rayonne sur plusieurs siècles et se focalise sur l’aspect sociopolitique d’une société humaine post-apocalyptique qui fait de l’homme ordinaire un jouet à la fois déraciné et confiné pour les Immortels. Le personnage central de Sam rejoint une tradition littéraire classique d’enfant déchu de sa condition sociale dans une grande fresque de revanche filiale inconsciente au milieu de faux-semblants et de jeux de dupes à l’ampleur intrinsèquement mythique, présentant des couleurs de la fantasy par une quête d’identité et des enjeux surnaturels à l’échelle de l’espèce. Cette tragédie grandiloquente tourne autour de Sam, d’un destin qui s’épanouit dans l’ignorance de sa véritable identité, et constitue une leçon politique, religieuse et écologique, illustration d’un déséquilibre entre l’adaptation immédiate d’un mortel et la vision distendue d’un être quasi-divin, transposition de la théorie de l’évolution dans une optique sociétale avec précurseur et sacrifiés.