Le petit bonheur piégé – G.-J. Arnaud

Pour préserver la famille qu’il forme avec Agnès Sauval et leurs deux enfants Michel et Sophie de ses activités secrètes entre l’Allemagne et la France de son supérieur Karl Hertz et de sa mère Gertrud Bruckner, Pierre Laffitte embauche comme secrétaire dans son agence immobilière Solange Simoni, se rapproche d’elle mais surtout de son petit garçon Gilbert pour en faire une diversion de moyen de pression sur lui. Ayant reçu l’ordre de rentrer à Berlin-Est, Pierre Laffitte/Peter Bruckner piège Solange, avec l’aide d’Alexandre Pernales le mari de la tante d’Agnès, pour kidnapper Gilbert qui deviendra Michael Bruckner et pour la faire accuser de double meurtre. Dix-neuf ans plus tard, Gertrud parcourt le sud de la France sur les traces de potentiels documents confidentiels cachés par son fils mort d’un cancer et talonne Solange lancée à la recherche d’informations sur Gilbert alors qu’Agnès, après une vie de fugitive paranoïaque traumatisant ses deux enfants, reçoit la visite de Michael qui la prend pour sa mère.
Ce polar peut paraitre aride au premier abord par son âpreté, ses nombreux personnages et ses ellipses provisoires qui sont comblées au fur et à mesure d’un tourbillon tumultueux de sentiments et d’émotions constituant un récit écorché d’une force centripète implacable, ramassant des trajectoires existentielles contrariées dans la filiation. Dans l’ombre de Peter et de sa mort, l’histoire suit deux principales lignes narratives nuancées aux caractères complexes et à la psychologie bouleversée, à la fois victime et son propre bourreau. Agnès était complice résignée, par l’immense amour partagé avec Peter s’exprimant seulement lors de ses quatre courtes visites par an, en impliquant le mari de sa tante qui la violait dans son enfance et en le payant pour qu’il garde le silence sur l’enlèvement de Gilbert, et par son errance préventive à travers l’Europe pour fuir la possible menace des services secrets en tirant ses deux enfants qu’elle déprécie avec dédain. De l’autre côté, Solange n’a jamais eu d’instinct maternel et surnageait dans la dépression avant ses quatre ans de prison pour rien. Au milieu débarque Michael, incarnation parfaite du romantisme allemand dans son idéalisme, son innocence et sa volonté. Au-delà de l’ignoble Alex, la figure de Gertrud est terrifiante en parangon de l’amoralité, passée par la Gestapo puis la Stasi, présence démoniaque absolue. L’ensemble forme une tempête d’états d’âme contradictoires qui mène à un subtil relativisme et une incertitude éthique, flottements narratifs n’empêchant pas la solidité de la construction et garantissant l’intensité de la tension.

Une si longue angoisse – G.-J. Arnaud

Patricia Bourgade, en tant qu’ainée vivant toujours dans la vieille maison familiale toulonnaise, seule depuis la mort de la mère de maladie, du père ensuite suicidé, de Gertrud l’employée de maison autrichienne puis de son divorce, invite sa sœur Odile avec son mari Christophe et ses frères, Romain avec son amie Sonia et Julien le cadet avec sa femme Erika pour discuter à l’occasion des fêtes de Noël de la vente de la propriété à un groupe immobilier souhaitant y installer des appartements luxueux et un parking souterrain.
La simplicité du huis clos à l’étouffée repose sur une tension palpable qui découle des non-dits et d’un écrasant secret familial concernant la disparition d’une jeune camarade de classe huit ans plus tôt lors d’une boum et les soupçons ciblant leur frère Noël atteint de folie furieuse devenu à cette occasion un meurtrier plausible sans preuve qui s’est suicidé après même s’il était protégé par Gertrud qui se serait débarrassé du cadavre sur la propriété. Cette crainte de la potentielle révélation du crime a disloqué inexorablement la cohésion des Bourgade, les pousse à fouiller les recoins et à enquêter pour exorciser l’accumulation de silences et le sentiment de culpabilité. L’apparition de bijoux volés et la découverte de meurtres en rapport avec des cambriolages qui continuent jusque dans le présent sortent le récit du passé et le transforment en whodunit paranoïaque. L’ambiance viciée de ce roman noir procède de sa construction efficace et de la figure tutélaire de Gertrud qui hante toute la propriété, faisant de la vieille femme sévère mais dévouée et du lieu chargé de souvenirs inconfortables des personnages à part entière conditionnant indirectement l’histoire pour la situer en marge à la fois du polar, du thriller et du fantastique.

Tendres termites – G.-J. Arnaud

Clotilde Saint-Rémy, paraplégique à la suite d’un accident de la route avec son mari, quitte pour la première fois sa clinique de Neuilly et attend ses quatre enfants arrivant de leurs pensionnats à l’étranger pour passer les vacances d’été dans la propriété isolée près d’Aix-en-Provence, au lieu de rejoindre leur père comme d’habitude.
En tant que thriller psychologique, l’histoire se focalise sur Clotilde, son infirmité compensée par le personnage secondaire de Valérie son aide à domicile, sa perception de la façon d’être des enfants qu’elle connait en fait bien peu, leur désir de liberté et leur fougue maladroite au sein d’une famille éclatée, rongée par l’absence. A défaut de la moindre action, le récit tient sur une ambiance pesante façonnée par les attentes hésitantes de Clotilde, ses doutes, sa frustration et sa susceptibilité menant à de véritables bouffées paranoïaques mais aussi à un glissement virtuel d’âge dans des traits de caractère et réactions émotives de grabataire. L’attitude secrète des enfants se réfugiant souvent dans les endroits inaccessibles à leur mère et leur désinvolture sensuelle font bouillir l’atmosphère, les rapprochent doucement de Valérie et bousculent les principes bourgeois de Clotilde. Le tournant du roman est la mort au volant du père, Adrien, après une visite à la famille et son refus de laisser ses enfants s’installer à l’année dans la vieille maison avec leur mère. Le texte se nourrit de nébuleuses contradictions et de l’incertitude en permanence des intentions changeantes chez Clotilde et opaques chez les enfants dans un mélange sans cesse instable de manipulation larvée et de sincérité fragile. La situation s’éclaire dans le dénouement pour s’inscrire comme une illustration d’une famille rendue dysfonctionnelle par l’argent qui a exacerbé un manque d’amour et d’empathie.

L’atoll des Bateaux Perdus – G.-J. Arnaud

Ugo Cardone, son équipage et son cargo stagnent dans le port d’Adelaïde et se laissent donc engager par trois inconnus pour ravitailler un équipage en déroute au milieu de l’océan.
Cette histoire d’aventure maritime suit les codes du genre avec le vocabulaire adéquat, la présence d’un trésor, une histoire d’amour et une action pleine de vitalité dans une ambiance épaisse d’alcool et de saumure. Le récit tire sa particularité de son jeu subtil avec le thème du voyage dans le temps, mettant un pied dans le steampunk sans vraiment en être, introduisant la technologie de 1935 dans un contexte qui gravite autour du XVIIIe siècle et développant un combat sociopolitique populaire de libération qui rejoint une quête personnelle de simple liberté d’un aspect fantasy. L’anachronisme constant contribue au divertissement par ce décalage permettant une action plus spectaculaire dans le climax d’une lutte contre la dictature, anomalie dans le monde de la piraterie incarnée dans l’enclave de Fantom-Harbor, où s’enchevêtrent la décrépitude, le despotisme et la folie religieuse. Mélange de classicisme et de modernité, ce roman a la bonne idée d’être ancré dans l’entre-deux-guerres tout en conservant une énergie de cape et d’épées qui fait écho à l’habillage respectueux des aventures de flibuste et à leur légèreté.

L’Antizyklon des atroces – Georges J. Arnaud

Le Poulpe est sur les traces d’une cargaison de Zyklon-B détournée à la fin de la Guerre dans l’Oise.
Ce polar est très classique avec ses filatures et ses surveillances, ses personnages pittoresques de vieux résistants et survivants mais c’est avec le fils de collabo se rêvant commandant de camp d’extermination que l’histoire rayonne dans un dégout hérité du passé. Comme toujours le Poulpe se trouve embarqué, à son corps défendant, dans un combat qui le dépasse, ici plutôt idéologique avec peu d’action entre fantasmes psychopathiques et agissements politiques masqués. Ce court roman est très sombre, dénué de présence féminine, et baigne dans une ambiance de fiente et de nausée par un gros fond historique. La thématique éculée du néonazisme fonctionne toujours, soutenue par la trahison passée à la nation et la lâcheté de l’extrême politique présent. Conformément à l’époque, le message social du XXe siècle pourtant encore d’actualité appelle à être vigilant face au populisme, conscient et méfiant face à l’Histoire prête à se répéter.