Une équipe de scientifiques qui étudie le magnétisme en Antarctique découvre dans la glace un vaisseau et un corps inhumain muni de trois yeux rouges. Ce huis clos est très psychologique, le récit ne s’embarrasse pas de longue introduction et de fioritures en général, dès le début le groupe se scinde entre les partisans et les opposants à la décongélation de la créature et, à partir de son réveil, la tension monte avec la découverte de ses facultés de métamorphe télépathe. Chaque membre du groupe peut être assimilé biologiquement puis émulé comportementalement, l’ambiance de paranoïa, de terreur et d’abattement s’installe en l’absence d’un test destiné à confondre les infectés. Des passages s’ancrent dans la science fiction et l’horreur cosmique est froidement immédiate, simple et directe avec la perspective de l’invasion de la Terre, et les hommes peuvent se battre pour contrecarrer la propagation. Sur le fond, La chose est proche de Les montagnes hallucinées de Howard Phillips Lovecraft alors que dans la forme les deux textes s’opposent, la nouvelle de John W. Campbell mise sur les dialogues et un petit périmètre presque aveugle pour l’action, atteint une certaine pureté avec l’académisme extra-terrestre au lieu de l’obsession géologique, sans toute la quincaillerie du Mythe lovecraftien et les tergiversations temporelles. Comme expliqué dans l’introduction de Pierre-Paul Durastanti, La chose est d’une efficacité redoutable, focalisant l’intensité dramatique sur l’horreur biologique comme une alchimie abyssale à base de protoplasme, ce qui fait un point commun avec les Shoggoths. Par d’autres moyens, John W. Campbell suscite des réflexions métaphysiques à l’échelle de l’individu et de l’espèce, un sentiment de vulnérabilité et d’incongruité face à un être supérieur à l’hostilité potentielle.
Édition Magellan & Cie (2020). Traduction de Jacques Papy (1954) et Simone Lamblin (1991). Une mission scientifique est affrétée par l’université Miskatonic d’Arkham pour effectuer une étude géologique de l’Antarctique. Après la mise en garde du narrateur à propos d’un effroyable secret, l’histoire s’installe dans la tradition du récit d’aventure, et même d’exploration, développant la rêverie dans un paysage presque vierge du regard humain, entrecoupée par des détails techniques. Avec cette introduction scientifique et la découverte des fossiles regroupés en dépit de leurs périodes d’origine, le concept de l’ancienneté primordiale s’immisce dans les esprits. Ce poids suffocant fait sentir aux humains leur existence dérisoire à l’échelle de l’univers, la portée négligeable de leur espèce et la vacuité de leur individualité, exhalant un froid cosmique et la folie. Au gigantisme des lieux s’ajoute l’exotisme primitif et intrinsèquement étranger avec la description méticuleuse des Anciens, s’inscrivant totalement dans la science fiction. Dans sa similitude avec le plateau de Leng, le site communique avec la vie d’une dimension solitaire et montre une architecture onirique, mirage d’une cité mythique. Le témoignage de Lake et la connaissance indirecte des faits prennent fin avec la découverte du camp avancé en charpie et la décision du narrateur de voir ce qui se trouve derrière ces montagnes du délire. La survivance d’un domaine cyclopéen peuplé par des tonneaux ailés pourvus de tentacules et de pieds triangulaires, hésitant entre le règne animal et végétal, perché au sommet des plus hautes montagnes de la planète, ne s’embarrasse pas de la crédibilité. Depuis les pulps, les endroits magiques et secrets sur Terre répondent aux prodiges d’un autre monde. Le sommet de l’écrasement, de l’infériorité de l’humanité, provient de la vérité, dans les frises sculptées narrant la création de la vie sur cette planète par les Anciens. Derrière la répulsion instinctive et la terreur mentale apparaissent une grandeur et un raffinement qui caractérisent cette étrange forme de vie. Mais les Anciens eux-mêmes dans leur matérialité ont une place relative dans le contexte macrocosmique et sont contestés par les Grands Anciens, les Shoggoths et les Mi-Go. Ce texte est fondateur thématiquement non seulement par les techniques de narration emblématiques chez Lovecraft mais aussi par l’étude détaillée de l’architecture, de l’exobiologie et de la civilisation des Anciens et des Shoggoths. Les longs passages descriptifs sont indispensables pour qui veut se plonger dans toute la production lovecraftienne. Symboliquement Les montagnes hallucinées est une variation matérialiste d’A la recherche de Kadath et des aventures souterraines de Prisonnier des pharaons (terre creuse et créatures difformes, sculpture dans le roc du Ngranek, grandeur et décadence de Kadath gelée). L’antiquité et la nostalgie, la magnificence et la décrépitude nourrissent un spleen aux accents mythiques qui se transforme en implacable effroi à l’idée que la Terre a toujours été fréquentée par des êtres transcendants d’une échelle infinie, constat terrassant tout anthropocentrisme. Les dessins d’Olivier Subra sont d’un archaïsme puissant, la couverture est vraiment magnifique.
Dans l’édition Bragelonne illustrée par François Baranger, le support visuel accompagne à merveille l’histoire, exploitant le fourmillement de détails descriptifs architecturaux et exobiologiques, affirmant l’ambiance glacée et le gigantisme monstrueux.
Dans la version en bande dessinée de Ian Culbard chez Akileos, des choix éditoriaux dans l’adaptation sont exprimés, la scène inaugurale dans le métro est judicieuse, l’irruption dès le départ du « Tekeli-Li » escamote son mystère profond au contraire de la nouvelle de Lovecraft le son flûté doit être représenté par ce vocable, des libertés sont prises en général pour dynamiser le récit, en atténuant la position de narrateur unique de la nouvelle tout en insistant bien sur la connaissance préalable du Necronomicon et en transposant des passages descriptifs en dialogues, le déroulement acquiert une dynamique, la plupart des paragraphes techniques étant graphiquement représentés dans les nombreuses cases. La contribution de Ian Culbard est à la fois une porte d’entrée très accessible et un complément qui fait valoir sa différence.
Amma fait partie d’un peuple du Nord aux longs hivers rigoureux et une nuit, alors qu’elle veille sur le feu, une lumière bleue descend du ciel jusqu’au sol de la plaine. Fascinée, elle oublie la flambée et se fait chasser de la tribu par le chef Arok. Sur les lieux du phénomène nocturne, elle trouve un enfant bleu qu’elle nomme Rourk et le ramène dans la tribu qui les accepte, d’autant plus que l’enfant a des pouvoirs fantastiques, mais il ne cesse de penser à sa vraie famille. Dès le début la structure sociale est violente, stigmatisant les femmes sans enfant, alors Amma va en adopter un prodigieux. Le thème de l’exil est omniprésent, la représentation de la société humaine est acerbe dans sa primitivité reposant sur un chef capricieux qui exerce son autorité à vie. Le message de tolérance est vaste, la différence enrichit le collectif dans l’ouverture vers l’étranger, le réfugié, l’adopté, l’handicapé et même le non humain.
La situation sur Terre est devenue catastrophique, entre pollution et surpopulation, et l’Humanité colonise la Lune puis Mars. Alors que sur Terre la Grande Guerre Climatique éclate par la convoitise pour les derniers territoires viables et décime une grande partie de la population, l’indépendance de Mars est proclamée par la Fédération Démocratique Martienne. A l’issue de la GGC et dans un souci d’unité, le Gouvernement Mondial Terrien est constitué, secondé par le Conseil des Affaires Spirituelles qui se charge d’imposer la religion de la foi vraie et unique par l’intermédiaire de l’Inquisition Mondiale composée de guerriers fanatiques. Lors de la Guerre de Sécession Martienne une armada terrienne écrase la rébellion et impose son système anthropocentrique. Ensuite, les découvertes combinées du compresseur HTW permettant le voyage dans l’hyper-espace et de la captation de l’énergie noire cosmique permettent d’accélérer l’essaimage des humains qui les mène à Nerthus, planète qui va connaitre un essor fantastique jusqu’à faire de l’ombre à la Terre. Cette chronique s’étend sur quinze siècles dans une histoire du futur non romancée avec une narration distanciée et un seul personnage identifié (Ashwatthama II le Grand Inquisiteur Planétaire), dans une succession d’articles thématiques non linéaires, dans des entrées encyclopédiques sur le contexte sociopolitique modelé par les guerres de religion et sur les technologies très détaillées. Le côté atlas historique et le souci des détails techniques se rapprochent de la présentation d’une base de jeu de rôle. L’immersion dans cet univers est facilitée par la connivence entre les deux artistes et la complémentarité de leur travail, les textes et les illustrations se répondent dans l’anticipation analytique d’un portrait iconologique et sémiologique du monde, jusqu’à définir les mouvements picturaux adoptés et exprimés par Sébastien Hue. Ce livre est atypique comme son format paysage en 21×28 cm et forme un cadre général qui enflamme bien l’imagination, s’engouffrant dans les détails suggérés même si l’Histoire a toujours tendance à se répéter.
Dans Deux crapules pleines de talent, Mark découvre à la mort de son père Laird Carmody comment il est devenu écrivain à succès du jour au lendemain une nuit de novembre 1978, au cours d’une partie de chasse avec son acolyte Butch devenu ensuite un grand peintre. La nouvelle développe avec sensibilité le thème de la filiation et interroge la nature du talent artistique à l’occasion d’une rencontre avec des extra-terrestres qui récompensent la bonté naturelle des deux amis issus de l’Amérique profonde. Dans La cinquième étape, Harold Jamieson est abordé alors qu’il lit son journal sur un banc de Central Park par un homme qui doit se confier à un inconnu pour compléter sa démarche chez les Alcooliques Anonymes. Cette nouvelle à chute permet d’illustrer le triptyque cher à Stephen King de l’alcoolisme, du mensonge et de la violence. Dans Willie le Tordu, un garçon un peu simplet et fasciné par la mort des animaux entretient une relation privilégiée avec son grand-père sur le point de mourir d’un cancer. L’histoire repose sur la transmigration du mal absolu rappelant l’Outsider dans son mécanisme atavique. Dans Le mauvais rêve de Danny Coughlin, Danny trouve au cours d’un cauchemar terrifiant l’avant-bras d’une femme qui dépasse du sol, grignoté par un chien derrière une station-service abandonnée. Hanté par la scène il parvient ensuite à identifier l’endroit, s’y rend pour découvrir la même nature morte et décide de prévenir les autorités de façon anonyme. Cette histoire est une longue et sensible illustration de l’injustice, toujours à la frontière entre polar et surnaturel, avec des personnages bien développés, Danny en pleine rédemption loin de l’alcool, l’enquêteur Jalbert arithmomaniaque et sa collègue Davis en transition pour sortir de l’aveuglement . Dans Finn, Finn Murrie est né sous une mauvaise étoile, enchaine les péripéties malchanceuses avant d’être victime d’un enlèvement sur une méprise à ses 19 ans. Cette nouvelle rejoint le texte précédent dans le thème de l’injustice mais avec plus de liberté et un onirisme enfantin. Dans Slide Inn Road, la famille Brown se rend au chevet de Nan, la sœur du Grand-Père qui a insisté pour prendre un raccourci de sa jeunesse avec sa vieille Buick et ils tombent sur deux criminels à côté d’une auberge en ruines. La nouvelle est nuancée entre le décalage des générations et la transmission du courage. Dans Écran rouge, l’inspecteur Wilson a des problèmes de couple alors qu’il doit interroger Lennie affirmant avoir poignardé sa femme, habitée par l’esprit d’une entité extra-terrestre. Cette nouvelle malicieuse allie la science fiction au fantastique en développant une ambiance paranoïaque dans la tradition des récits d’invasion pernicieuse. Dans Le spécialiste des turbulences, Craig a un don et il est payé pour voyager sur des vols précis. Cette nouvelle construit un contexte parapsychique de terreur dans les transports aériens et de précognition. Dans Laurie, Lloyd qui se laisse aller depuis le décès de sa femme reçoit la visite de sa sœur et une jeune chienne en cadeau. Stephen King aime raconter la relation entre un homme usé et son chien comme dans la première partie de Conte de fées, avec sensibilité et optimisme. Dans Serpents à sonnette, Vic est un veuf âgé qui part faire le point en période de Covid-19 dans la maison d’un ami absent en Floride et rencontre Allie, une vieille marginale promenant un landau double vide. Le thème réside dans le deuil mais la longueur du texte permet de parcourir différents développements dans diverses directions, humour, fantastique, horreur, émotion, polar et possession d’outre-tombe. Cette richesse narrative transparait dans les références convoquées (Cujo / Duma Key / Providence) et le personnage de Vic bien développé dans sa confrontation avec la perte d’un enfant et la persistance du souvenir palpable des circonstances de la tragédie. Dans Les rêveurs, William Davis trouve un travail de transcription à son retour de la Guerre du Vietnam et devient l’assistant d’Elgin, un savant fou qui mène des expériences sur des cobayes rémunérés afin de découvrir ce qui est tapi derrière les rêves. L’hommage déclaré à Howard Phillips Lovecraft, comme une modernisation de Par-delà le mur du sommeil, se concentre sur la contamination entre plans d’existence, la communication de l’indicible et la soumission de la matière à une influence cosmique. Dans L’Homme aux Réponses, Phil Parker une fois diplômé en droit prend du recul pour décider si, après son mariage avec Sally Ann, la pression familiale le poussera à rejoindre le cabinet lucratif de Boston ou si son désir de s’installer dans la petite ville de Curry l’emportera. Il tombe par hasard sur le stand en pleine campagne d’un vieil homme qui proclame pouvoir répondre à toute question personnelle. Cette nouvelle poétique prouve que l’existence n’est pas écrite à l’avance, son déroulement puise dans un relativisme pour un résultat qu’aucune prédiction ne pourrait figer. Dans la Postface, Stephen King présente son écriture comme une évidence dans une mise en abyme du thème de la créativité présent dans nombre de ses textes, des histoires qui s’imposent à lui et qu’il pratique à merveille, comme dans ce recueil, avec simplicité dans un ton adulte et profond.
Dans La Cité des Enfants de Claude Mamier, une espèce extra-terrestre a envahi la Terre sans difficulté et stérilise toute la population humaine jugée toxique pour son environnement. Une poésie désespérée s’exprime par la légende d’une enclave dissimulée sous terre dans laquelle l’humanité perdure loin de la vague de suicides et de l’anarchie. Dans De la Faculté de l’être humain à s’adapter aux milieux exotiques de Michael Moorcock, Greg Morle a vendu son âme à un démon après avoir bien examiné les clauses du contrat. Derrière la situation classique et la vanité humaine plane avec subtilité un vice caché et toute la nouvelle est construite autour d’une duplicité, d’un jeu de dupe qui convient à la nature humaine, dans un mélange de science fiction et de tragédie mythique. Dans Sur la banquette arrière de Jean-Pierre Andrevon, Benny Serano est conçu à l’arrière d’une voiture, s’engage dans l’armée et part en Vietnam, reprend des études et réussit à créer un trou noir. Ce conte scientifique est une bulle qui gonfle avec la grandiloquence des savants fous et éclate dans la banalité la plus naturelle. Dans Éclats lumineux du disque d’accrétion de Claude Ecken, David Fontaine est un garçon dévoré d’ambition et expert en système d’information, désireux de s’émanciper de sa condition de désœuvré. De son côté Cyril Vabenne mène tant bien que mal des recherches théoriques sur les trous noirs, alors qu’une insurrection éclate nourrie par la ségrégation sociale. Cette novella est la chronique d’une société aux bases utopiques du choix personnel de son activité avec une garantie de gratuité des besoins nécessaires, système qui devient sournoisement une dystopie aux mécanismes proches des enjeux actuels. Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, l’analyse rapide des productions collatérales du succès d’Harry Potter (Artemis Fowl, A la croisée des mondes et Peggy Sue) est savoureuse. Dans Jean-Pierre Andrevon, repères dans l’infini, interview menée par Richard Comballot, la carrière de Jean-Pierre Andrevon est abordée en détail après une présentation biographique, insistant sur ses appétences pour le dessin et la peinture, le cinéma et la musique toujours présents derrière son choix de devenir surtout écrivain. Dans Le talent assassiné : annexe temporaire de Francis Valéry, l’auteur entrecroise son reportage aux Utopiales 2002 avec des séquences de la vie de son alter ego P. Paul Dostert aux prises avec l’alcool, les somnifères, les femmes et les idées suicidaires. Dans Scientifiction : Toujours plus vite ! de Roland Lehoucq, l’astrogation est abordée sous l’angle des problèmes posés par le déplacement juste en-deça de la vitesse de la lumière, la relativité du mouvement et l’effet Doppler-Fizeau qui déforment les observations. Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire – Huitième partie : Les années 90 – Little Big de Mike Ashley, le dernier chapitre présente le rebond du magazine au début des années 90 et le cruel malentendu logistique qui l’éloigne d’un potentiel lectorat. Ce numéro approche la nature indomptable de Jean-Pierre Andrevon avec une belle sélection de nouvelles, dont celles de Claude Mamier et Michael Moorcock qui sont inédites, une interview qui remplace un dossier pour laisser l’intéressé s’exprimer mais qui apparait aussi dans son Lunatique Spécial et Voix du futur, et une autofiction décalée de Francis Valéry.
Dans L’odyssée de Lucifer de Roger Zelazny, Lucifer Tanner est un criminel mais aussi un as du volant, désigné pour mener un convoi à travers les États-Unis et acheminer un antidote à une épidémie, en échange d’une amnistie. Le début du récit se focalise sur le personnage de Lucifer, qui deviendra Hell dans Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer), plus que nuancé éthiquement, meurtrier et violeur quand même capable d’aimer sincèrement son jeune frère, et dépeint un environnement post-apocalyptique, cataclysmes bibliques et faune chimérique, avec une poésie infernale aux accents cosmiques. Le périple est double avec d’un côté une action intense clouée au sol et de l’autre un parcours initiatique proche de la fantasy suivant un chemin vers la lumière. Cette nouvelle est le substrat du roman qu’elle a ensuite engendré, le texte brille par sa radicalité presque christique dans un sursaut métaphysique d’Amour à travers la tempête. Dans La prison de cristal de Fritz Leiber, les jeunes Candy et Jack déroulent un stratagème pour échapper au pays des Anciens et son carcan social afin de rejoindre les Rivages Libres. Cette dystopie décrit une civilisation hygiéniste et liberticide menée par des personnes démesurément vieilles. Dans Un soir comme un autre de R. A. Lafferty, la frénésie s’est emparée de la société, l’ordinaire étant de se marier, de faire fortune puis banqueroute et divorcer plusieurs fois par jour. Cette critique du capitalisme est acerbe, déroulant une circularité existentielle insensée. Dans De l’huile de ricin dans le carburateur de Jim Harmon, Hilliard Turner a des crises de réminiscence fantomatiques d’un passé lointain quand il parcourt des vieux comics. Peu à peu, le vertige perceptif et onirique se transforme en dystopie expérimentale d’immortalité et de virtualité. Dans Le monde intérieur de Richard Wilson, Regan a fait une chute après un accident depuis l’espace jusque dans l’Atlantique pour être aspiré dans un tunnel sous-marin. Cette situation loufoque revisite le thème de la terre creuse avec un peuple troglodyte et un premier contact avorté à cause d’un scaphandre, dans un voyage trépidant au long d’une autoroute intérieure mystérieuse. Dans L’image dans le miroir de Daniel F. Galouye, le professeur Yardley est interné à la demande de sa nièce Lydia pour le spolier de sa fortune. Il expose à un comité d’évaluation sa théorie sur l’existence d’un monde parallèle vu dans les miroirs et affirme pouvoir briser la synchronicité de cet aperçu pour prouver que l’univers réciproque est indépendant malgré les apparences reflétées. Cette nouvelle montre l’inventivité de l’auteur pour relativiser la réalité et généraliser le glissement pour atteindre une racine métaphysique. Dans Question d’urgence de George O. Smith, Holly Carter a décidé seule d’utiliser le Tunnel de Transfert pour rejoindre une forme de vie sur Vénus mais l’atmosphère est toxique pour les humains. Toute l’équipe tente de la sauver via la télépathie de Teresa avec l’objectif d’expliquer à l’alien la différence entre la gauche et la droite pour enclencher le processus de retour. C’est une vraie science fiction à l’ancienne, celle des inventeurs et des théoriciens exaltés, fascinés par l’exotisme galactique et sa dimension réflexive qui parle de l’espèce humaine. D’abord ce recueil est indispensable par la présence de l’unique traduction française de la nouvelle de Roger Zelazny, suivie par celles inédites de Harmon, Wilson, Galouye et Smith dans un ensemble de grande qualité.
« Un écrivain de science-fiction connu, qui habite seul avec son chat dans une maison campagnarde isolée sur une colline, a survécu à une catastrophe imprécise ayant transformé la vallée à ses pieds en un infranchissable fleuve de boue brûlante. L’écrivain imagine qu’il est l’unique survivant du cataclysme, et peut-être l’est-il. Cependant, il tente de mener une vie normale. Sa principale préoccupation, néanmoins, est de passer en revue toutes les femmes qu’il a connues dans sa vie. Il en conçoit des fantasmes qui se traduisent par force masturbations. Le corps du récit sera constitué de divers portraits de femmes et des menus incidents quotidiens, montés en parallèle. Un autre fantasme de l’écrivain est de pouvoir enfin écrire un grand roman qui-ne-serait-pas-de-la-SF. Va-t-il y parvenir ? » synopsis de Jean-Pierre Andrevon.
CARRERE/KIAN (1988) Ce roman qui est surtout une collection de textes courts contient la nouvelle du même nom, parue dans Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle, des détails ont changé et des noms de femmes sont modifiés, les passages sont réorganisés, ce qui adoucit l’entrée en matière de la nouvelle, frontale et très directe, mais c’est reculer pour mieux sauter. Le sous-titre du roman est : Mémoires d’un dernier homme, incipit et introduction qui installent la mise en abyme d’un écrivain de science fiction en pleine dystopie, une situation qui génère un solipsisme fait de souvenirs et de doutes. Mais très vite le récit s’ancre dans un catalogue de pratiques sexuelles et d’érotisme animal nourri de fantasmes illuminés à base de poitrines généreuses, de cunnilingus et de poils, ponctués par des masturbations à une fréquence soutenue et d’éjaculations précoces régulières. Cette sexualité atypique se nourrit d’une imagination exacerbée qui joue avec l’objet littéraire et le principe de véracité, annonçant le roman Toutes ces belles passantes. A mi-chemin entre l’auto-fiction et les Mémoires, le naufragé libéré est un obsédé sexuel qui s’est façonné entre les années 50 et 80, une façon de parler de cette époque et de se raconter quand même avec ce ton de révolté et de renoncement, rejoignant la crudité de la bande-dessinée française de cette période. Derrière la provocation se trouve la peur de vieillir, dans cette démarche un peu déconcertante de défiance résignée envers l’entropie. Les textes sont truffés de tiroirs avec des paysages mentaux de collectionneur à la recherche de la pépite dans chaque instant, de l’affirmation cathartique d’une liberté par cet empilement de réalités, réservant un espace de recul pour l’auteur.
EONS (2008) Cette réédition et révision vingt ans plus tard permet d’abord d’obtenir des explications de l’auteur dans une introduction brillante qui revient sur la genèse de ce projet littéraire en trois temps, de la nouvelle aux romans, et cultive la mise en abyme entre réalité et fiction, entre délire égocentré et projection dystopique avec exubérance et sérieux, transcendant l’histoire du naufragé sur une ile déserte et du journal intime. Jean-Pierre Andrevon a ajouté dans le texte du roman diverses saillies, coupes et déplacements à l’échelle d’un mot ou de paragraphes qui ne modifient aucunement l’essence de l’histoire. Le contenu gigogne se développe sur trois niveaux : le Jean-Pierre Andrevon initial comme racine créatrice donne vie dans ses pages à un Jean-Pierre Andrevon, écrivain et alter ego, qui a la coquetterie d’inventer une partie de son passé dans une distorsion littéraire inviolable, une prouesse narrative virevoltante et onirique, un tout qui exprime quelque chose de personnel. L’image d’un défilé de femmes à disposition en imagination renvoie à la nouvelle Un garçon solitaire dans le recueil Fins d’après-midi de 1997, à la libido galopante et aux fantasmes qui se déploient librement. C’est aussi finalement un livre sur la vieillesse, la mort et la presque dissolution de la nature. Dans sa postface Pirate !, Joëlle Wintrebert insiste sur la liberté et la poésie, l’humour et la sincérité qui caractérisent Jean-Pierre Andrevon.
Dans Souriez, vous êtes filmés, Joyce commence à étouffer dans la société de surveillance supervisée par Biopax. Le sourire devient un masque face à la technologie qui analyse les humains, manipule leurs humeurs et prolonge leur vie, dans un vrai cauchemar dystopique. Dans Hors saison, Léopold montre à Tonio, un restaurateur italien, une pèche fraiche en dehors de la saison. Le voyage dans le temps est traité de façon humoristique, confrontant idéalisme et pragmatisme. Dans Situation désespérée, Kolya dérive après un accident survenu lors d’une sortie dans l’espace. Cette expérience limite pose un parallèle surnaturel avec l’histoire de son grand-père mort dans une situation similaire. Dans L’archiviste, Castérac découvre un carton d’archives datant de 1999 non numérisées et concernant un concours de nouvelles sur l’avenir. Cette nouvelle sereine constitue une mise en abyme de la lecture d’une science fiction d’anticipation écrite très longtemps auparavant. Dans Joe, la mémoire de Joe se trouble au moment de sa mort. La description de la réincarnation est a la fois géométrique et métaphysique. Dans Cent dix-huit heures avant la fin, le capitaine d’un vaisseau interstellaire arrive à destination d’une planète à coloniser, éprouve déjà la nostalgie de la vie spatiale et en discute avec Jody son ordinateur de bord. Cette nouvelle développe l’idée d’une conscience synthétique inquiétante. Dans Premier contact, hélas !, un vaisseau humain est arraisonné par des extra-terrestres vulnérables à l’hélium. Le texte a un côté enjoué derrière le fatalisme, une vraie introduction à un spectacle dystopique d’invasion. Dans Corps diplomatique, un ambassadeur étire son spleen alors qu’il est sur une planète aux conditions très hostiles pour une réunion diplomatique en scaphandre. Cette nouvelle laisse imaginer les dialogues à venir entre les protagonistes. Dans Patrimoine naturel, des résistants protègent des terrils recouvrant une centrale nucléaire abandonnée au nom du devoir de mémoire, dans une nostalgie futuriste ironique. Dans Accéléré, un homme a passé sa vie subjuguée par la statue glacée d’une femme inaccessible. Dans Le prix de l’or, une délégation extra-terrestre visite un musée terrien. C’est un exemple humoristique de psychologie étrangère et d’incompréhension entre espèces, illustration du relativisme. Dans Relégation relative, Léo est payé pour convoyer des criminels dangereux sur une planète habitable. Cette nouvelle fait écho à la précédente, se basant cette fois sur le délai du voyage et l’hibernation calquée sur la génétique de la marmotte. Dans Merde, ils ont bougé !, l’homme découvre la vie sur Mars sous la forme de rochers. Dans La promenade, un homme propose à sa femme robot une promenade aux Tuileries. Cette histoire renverse la dialectique entre créateur et créature, humains et machines. Pierre Gévart est un nouvelliste jardinier qui plante avec concision et facétie des chemins de réflexion en suggérant des thématiques fertiles à étirer, des histoires à compléter dans un monde humain envahi par l’intelligence artificielle et le premier contact déstabilisant.
[Ce commentaire subjectif n’est pas représentatif des propos contenus dans ce magazine mais il est calqué sur les thèmes abordés pour donner un aperçu du sommaire.] Eraser Head est comme un manifeste de son œuvre artistique, sa composition formelle et la dimension métaphysique et ontologique pour devenir théologique impose le rapprochement avec Stanley Kubrick. Il questionne la paternité en terme de génération et de responsabilité, produisant l’illustration d’une quête de sens représentative de sa vie quotidienne. Des influences apparaissent dans l’approche onirique, entre magie et sorcellerie, chamanisme et divination, mais aussi dans des références explicites à des grands films. Elephant Man lui permet de développer le thème de la monstruosité, la dialectique entre corps et esprit, le voyeurisme qui s’efface devant la préciosité de la bonté dans une révélation. Son œuvre monstrueuse est composée d’éléments hétéroclites qui se reflètent pour atteindre la puissance du symbolisme. L’humour chez Lynch repose souvent sur ce genre de décalage, des situations pleines d’étrangeté qui se basent sur la violence du premier degré. Tous les rires sont inquiétants et cernés par la mort. Ensuite la rencontre avec George Lucas et la science fiction est ratée, Lynch ne réalisera pas Le retour du Jedi. A la place il réalise l’adaptation de Dune, gigantesque projet au passif maudit et sa vision de ce monde ne transparait pas assez dans le résultat. Cette fois le poids du studio et du roman lui pèse. Pourtant le potentiel onirique et métaphysique était bien là mais il en résulte surtout un film de rebelle ponctué de sa noirceur toute personnelle. Le monde intérieur se trouve dans les rêves et la subjectivité des souvenirs, et une fois exprimé il appelle à être décodé et reconstruit en se l’appropriant et en se confrontant à ses propres illusions, en visant l’illumination dans une mise en abyme essentielle. Blue Velvet introduit la figure de l’enquêteur qui traverse un puzzle terrifiant pour enfin trouver sa place au milieu des cauchemars, d’un mystère féminin sulfureux et la thématique de la parentalité sous la forme d’un conte initiatique. Le spleen est intense chez Lynch, les émotions sont surpuissantes, il emprunte au soap opera la forme de chronique sociale aux motifs sexuels, toujours dans la démesure, devenant un mélodrame à la portée mythique. A l’image de ses premiers courts-métrages et certains de ses travaux tardifs, le cinéma d’animation dans sa dimension manuelle de l’artisan infuse son œuvre et son esthétique rappelant les cartoons et l’apparence de conte fascinant et révoltant. Sailor & Lula est un conte abrasif qui révèle, sous le vernis acidulé et derrière la sauvagerie de la réalité, le chemin vers l’âge adulte. Le rouge est associé à des concepts et des objets, l’omniprésence de cette couleur renforce la symbolique sexuelle liant cabaret et Technicolor dans le contact avec un univers transitoire où les archétypes se révèlent. Twin Peaks pousse toujours plus loin ce qui a été initié avec Blue Velvet, prend la forme d’un soap opera qui glisse jusqu’à l’ésotérisme, au milieu du chaos communautaire, dans une société déliquescente. Les lieux dans l’œuvre de Lynch sont toujours menaçants, aucun n’est rassurant, sauf peut-être le diner, aucun n’est un havre de paix, surtout pas son propre domicile ou une chambre de motel, aucune pause, les déplacements et la topologie deviennent des abstractions. Twin Peaks : Fire walk with me permet de remonter le fil de la série et d’assister à l’inexorable, une façon de réaffirmer le meurtre de Laura Palmer comme élément fondateur et articulation suprême, installant tout de suite une nostalgie anticipée, une nécrologie intime comme le passage d’un astre dans une noirceur infinie. Les femmes sont au centre d’une cellule familiale éclatée, artistes en représentation, elles se dédoublent et deviennent des fonctions incarnées qui touchent au mythe. Lynch entre en symbiose avec Angelo Badalamenti à partir de Blue Velvet et saura ensuite s’entourer de musiciens pour tenir un rôle depuis Dune ou interpréter des chansons. Lost Highway est d’abord un mouvement qui va nulle part et vite, les personnages principaux sont des vecteurs en transition, la structure de ce monde fermé est centrale, ressemblant à un ruban de Moebius parcouru d’orages quantiques, déployant l’ubique et le mort-vivant dans un changement de perspective, une torsion de l’identité dans une translation qui s’auto-alimente. La métaphore industrielle d’un Être ouvrier au cœur de la réalité transforme les usines et les bâtiments désertés en émanations d’un ordre chaotique, la sidérurgie devient une alchimie et l’électricité forme un réseau qui magnétise. Depuis fin 2001 avec l’ouverture de davidlynch.com, il a trouvé un nouveau bac à sable pour son inspiration et une façon plus directe de partager son art. Une histoire vraie tient une place à part dans la filmographie, une parenthèse décélérée qui véhicule la beauté et la bonté comme une démarche méditative dédiée à la présence d’un horizon. Depuis ses débuts, la peinture conditionne son œuvre artistique, sert de vecteur à la projection autobiographique en développant les thèmes de l’enfance, de la parentalité, du mystère féminin et de la lutte entre déliquescence et illumination. En tant que peintre, Lynch déploie le même univers que dans ses films fait de manufacture et de pourrissement exprimant l’entropie, avec la particularité d’une fascination pour la mort et une inspiration à la limite de l’hallucination. Inland Empire s’affranchit des normes techniques de l’industrie et déploie sa nature d’expérimentation plastique dans la lignée d’Eraser Head et de continuation des thèmes de Lost Highway et de Mulholland Drive. L’irruption de la méditation transcendantale dans sa vie explique la fluidité de sa créativité en éradiquant les barrières du surmoi avec comme objectif une conscience totale. Twin Peaks : The Return est donc la troisième saison de la série avec une bombe atomique comme déclencheur de la lutte contre le mal absolu dans un univers toujours aussi distordu, à multiples facettes. Ce bel hommage à un génie trouve un équilibre entre anecdotes et développements théoriques, avec une vraie générosité iconographique.
Ce gros livre renferme une avalanche de nouvelles inédites, dont celle de Clive Barker, bel intermède entre Secret Show et Everville, et celle puissante de Lucius Shepard qui clôture en apothéose ce recueil très cohérent, avec aussi Pat Cadigan et K. W. Jeter. Dans Notre-Dame des Situations de Stephen Dedman, un étudiant raconte sa courte relation avec une jeune femme violée durant son enfance par son père et détentrice d’une mémoire parfaite. Ce texte développe une ambiance, une réflexion contrastée sur ce qu’implique l’hypermnésie dans la cristallisation de l’élan de vie et de mort, d’amour et de souffrance. Dans La peau affamée de Lucy Taylor, une femme qui n’a pas connu son père sculpteur le découvre indirectement en visitant sa demeure qu’il lui a léguée après son suicide pour échapper au cancer. La noirceur du sujet provient de la logique incestueuse gravée dans les générations de cette famille et dans la pierre, dans la composition monolithique d’un piège qui imbrique les corps. Dans Becky lives de Harry Crews, un homme engage une jeune prostituée pour jouer le rôle de sa fille, tuée par un chauffard dix ans plus tôt, auprès de son ex-femme ignorante de cette tragédie. C’est un texte de vengeance qui repousse les limites de la moralité, très violent et flirtant avec l’inceste. Dans Poupée d’amour de Wayne Allen Sallee, la relation au long de la seconde moitié du XIXe siècle entre James Trainor, résultat de l’influence du radium sur le fœtus, et Celandine Tomei, enfant de la thalidomide, illustre le rejet de la différence dans la société et la fascination malsaine pour la sexualité tératologique. Dans La balance de Nicholas Royle, les relations amoureuses sont sadomasochistes et l’appartenance se matérialise par le passage d’un anneau accroché à une laisse dans une plaie fraiche, dans une société basée sur la domination ambivalente. Dans Sahib de J. Calvin Pierce, le colonel Peter Burgess de retour des tropiques en Angleterre engage un médecin pour traiter son obésité galopante et ses cauchemars mettant en scène sa femme dans les bras d’autres hommes. Le jeune médecin est tiraillé entre son devoir de soulager ce raciste ignoble et son attirance pour sa femme, dans une ambiance de malédiction exotique en 1911. Dans La prudente géométrie de l’amour de Kathe Koja & Barry N. Malzberg, un photographe est engagé par une femme riche et secrète pour composer des nus avec les modèles qu’elle lui amène. Le texte explore la fascination tératologique et les bordures de l’âme dans une horreur sophistiquée. Dans Yaguara de Nicola Griffith, Jane se rend au Belize pour effectuer un reportage sur un site de fouilles dans la jungle et rencontrer l’épigraphiste Cleis. Le mystère des divinités incas plane dans la moiteur exotique, sur la fécondité du jaguar et la tension sexuelle entre les protagonistes. Dans Sur les rives d’Amen de Clive Barker, Ruty et Beisho se rendent à Joom, un port de pêche au bord d’un lac communiquant avec l’océan onirique Quiddity, et aident Leauqueau à retrouver son frère avalé par un poisson. Cette nouvelle s’inscrit dans l’univers de Secret Show et développe une poésie vénéneuse entre émanations oniriques, interpénétration des mondes, mystique généalogique et cosmogonique, cryptozoologie métaphysique et inceste. Dans Isobel Avens retourne à Stepney le printemps venu de M. John Harrison, le couple que forment Isobel et China est tumultueux, perturbé par l’irruption du docteur Alexander qui a voulu exaucer dans sa clinique les désirs de liberté d’Isobel, dans un drame de science fiction génétique et sombrement poétique. Dans La grille de la douleur de Joel Lane, Lee aborde dans un night-club Tony, un acteur de torture porn, qui l’emmène ensuite passer la nuit sur un lieu de tournage devenu son squat. Dans Sinfonia expansiva de Barry N. Malzberg, un violeur séropositif sévit dans une obsession pour le secret. Dans Boutons de fièvre de Joyce Carol Oates, Virginia et Douglas se retrouvent comme à l’époque où ils sont devenus amants, dans le même hôtel de Miami et la même chambre, pour clore une parenthèse et en ouvrir une autre, mais le temps a fait son œuvre. Dans Le rocher de Mélanie Tem, un épisode pluvieux a mis à nu un rocher qui surplombe et menace la maison de John Paul Clark et de sa femme Charlotte. La jeune Mara apparait alors pour s’ajouter à la liste de ses conquêtes. Le fantastique magique rejoint l’influence démoniaque d’un tellurisme sexuel et une imbrication surnaturelle. Dans Un passe-temps de Ruth Rendell, un homme prend du plaisir à effrayer des femmes dans les bois le soir et commence à adopter un comportement psychopathique. Dans cette nouvelle à chute, l’errance morale implique l’existence du pire sur l’échelle de la malveillance et une causalité aveugle. Dans Et Salomé dansait de Kelley Eskridge, Mars auditionne Joe pour le rôle de saint Jean-Baptiste, qui revient le lendemain en tant que Jo et décroche celui de Salomé. L’androgynie est dépassée par une plasticité surnaturelle et une puissance psychique qui transforment le théâtre en mythe. Dans La muse inquiétante de Kathe Koja, le Dr Coles prend avec désinvolture les séances de groupe de thérapie par l’art qu’il organise, jusqu’à l’arrivée de Ruth, une jeune malade qui l’ensorcèle dans une possession animale et satanique. Dans Trous de Sarah Clemens, Beth est déchirée entre Marty, qu’elle vient de rencontrer et qui l’initie aux modifications corporelles, et Gary qui la manipule depuis longtemps à l’aide de tatouages magiques du Pacifique, depuis qu’il connait la résistance surhumaine à la douleur de Beth. Dans Cravate d’école de Jack Womack, un éditeur d’ouvrages médico-légaux voit son ami de fac Charles, professeur de lettres, succomber à une fascination destructrice pour Valerie, jeune étudiante, déesse du masochisme. Dans Le Palais de Glace de Douglas Clegg, Charlie est témoin du bizutage de Lewis enseveli sous la glace dans un tunnel rebouché, supplice organisé par Nate au nom de la confrérie, dans une nouvelle secouant l’homophobie et l’hypocrisie grégaire qui fabriquent des monstres. Dans Monogame en série de Pat Cadigan, Julie résolue à divorcer pour la troisième fois débarque chez B. J. sa petite sœur. La nouvelle repose sur une dynamique de groupe secret, courante chez cette autrice, et tisse une métaphore arachnide d’une prédation machiavélique. Dans La chemise de nuit noire de K. W. Jeter, le fils du boucher s’éprend de la veuve à la peau blanche dans une ambiance de société bouleversée, d’hétérogénéité des sexes, de religion et d’apparition spectrale. Dans Ménage à trois de Richard Christian Matheson, un couple vit sa passion nocturne avec un couteau entre eux. Dans La dernière fois de Lucius Shepard, Michael enchaine les relations vouées à l’échec avec des femmes mariées et sa rencontre avec Kathleen ouvre un chemin si tumultueux qu’il fait appel au vaudou. La gradation appliquée à la tension du récit mène à une horreur biologique et psychologique, une poésie à la lisière du scientifique, un délire métaphysique de fusion et de dilution, l’égocentrisme nourrissant l’illusion.
Dans La ballade de la balle élastique, un éditeur raconte sa découverte d’une nouvelle à publier et de son auteur qu’il accompagne dans son délire paranoïaque à l’issue funeste. La mise en abyme du métier d’écrivain, courante chez Stephen King, se dresse et s’impose pour illustrer ses questionnements sur la réalité et la créativité, sur la folie et les littératures de l’imaginaire. Deux des thèmes les plus importants de l’ensemble de son œuvre sont développés, la caractérisation des angoisses au travers d’une entité fantasmagorique et la propagation d’une énergie mentale qui voyage dans des réseaux et rayonne dans des sursauts électromagnétiques, un rayonnement de réceptacles, un peu comme chez David Lynch dans Twin Peaks, fire walk with me. La paranoïa nourrit et construit un nœud évènementiel qui enclenche la balle élastique, la rend dure et concrète, et le petit garçon simplet est juste un lecteur assidu des pulps et d’Edmond Hamilton, et puis cette littérature (fantastique, science fiction et fantasy) qui a happé Stephen King est semblable à une maladie transmissible ouvrant sur d’autres mondes, comme dans le mythe lovecraftien. Dans L’homme qui refusait de serrer la main, un groupe d’amis accueillent un homme qu’ils ne connaissent pas et qui fuit tout contact physique pour une partie de poker. Le ton plutôt humoristique de la nouvelle est dilué progressivement par l’exposition du passé du nouveau joueur solitaire et dévoré par une culpabilité dont la source se situe entre psychologie et croyances magiques. La paranoïa se propage et enchâsse le suicide dans un écrin d’immortalité par le recul de la narration. Les deux nouvelles, tirées du recueil Brume – La Faucheuse, partagent sous la forme de témoignages un même paysage thématique, une mise en perspective de la création littéraire et l’altération de la réalité par l’imaginaire, possibilité d’un monde fantastique angoissant.