Bifrost 37

Dans L’Âme des Sondeurs de Jacques Barbéri, Isadora est stagiaire pour devenir sondeur, guidée par Kougar Khalan sur une station d’exploration astroplasmique pour dénicher des planètes à terraformer, et lors de son premier Grand Saut, ils se retrouvent projetés dans le corps d’une habitante de Kaliandra/Bercelune, planète envahie par l’Œkumène sous les ordres d’Elric P. Mandelstrom, prophète de la Nouvelle Église Réformée, identifiant ce lieu comme le Paradis. Ce space opera aux échos transcendantaux alliant technologie quantique et métaphysique déborde de la réalité sordide par une poésie cosmique et nuance une noirceur absolue par une dimension mythique de la lutte contre l’oppression et d’une survivance amoureuse.
Dans Le Garçon mort à votre fenêtre de Bruce Holland Rogers, un enfant mort-né parvient à grandir, étiré sur un chevalet par son père, mais il reste rachitique et, envoyé à l’école à six ans, ses camarades le harcèlent puis l’accrochent à un cerf-volant qui dérive jusqu’à une terre brumeuse. Cette très courte nouvelle poétique met en scène un enfant différent qui trouve son rôle de messager éthéré dans l’entre-deux de sa condition intermédiaire.
Dans A notre image de Guillaume Thiberge, un sculpteur solitaire obnubilé par son projet de Bête d’Apocalypse est témoin de la chute de son voisin Arturo, un sculpteur riche et célèbre qui transforme son hameau en forteresse grandiloquente d’installations défensives depuis sa brouille avec Hans, un clochard devenu un ennemi. Cette illustration de la folie artistique montre l’intention de la création et la perte de contrôle du créateur sur sa créature, la Bête d’Apocalypse devenant une perfection intelligente, autonome et implacable.
Dans Lola Carlo de Sébastien Hostaléry, Ludo s’invente une aventure sexuelle avec une fille inaccessible devant ses potes André et Paul et se rend compte trop tard qu’elle a été retrouvée morte, violée et étranglée. Cette histoire macabre de vengeance d’outre-tombe adopte la crudité d’un ton adolescent.
Dans Chasse au clair de lune de Michael Swanwick, Nick se rend dans un spa qui propose de faire l’expérience de la mort par noyade, puis rencontre au cours d’une promenade Selene, vivant et chassant dans les bois en compagnie de ses chiens cybernétiques. Cette histoire de confrontation exploite un contexte post-apocalyptique sur fond d’épidémie, de sectes, de psychoses et de paranoïa.
Dans Jacques Barbéri, Maître des chimères, une longue interview menée par Richard Comballot, trouvable également dans Voix du futur (2010) et Clameurs : Portraits voltés (2014), aborde son caractère curieux et expansif, sa relation aux araignées qui date de l’enfance, l’éclectisme de sa créativité artistique, ses difficultés dans le milieu de l’édition, l’écriture en collaboration, son activité de scénariste dans l’audiovisuel et de traducteur d’italien, abordant l’ensemble de son œuvre dans le détail.
Dans E = mc2 et compagnie, ou l’histoire d’une révolution de Roland Lehoucq, les trois articles publiés par Albert Einstein en 1905 viennent clôturer l’ancienne conception d’un fonctionnement identique du microcosme et du macrocosme, unifier les théories corpusculaire et ondulatoire de la lumière, lier l’espace et le temps dans la relation entre masse et énergie.
Dans Profession : fiction de M. John Harrison, l’écrivain présente sa vision de la littérature en s’appuyant sur ses romans et ses nouvelles.

La petite mort

Ce gros livre renferme une avalanche de nouvelles inédites, dont celle de Clive Barker, bel intermède entre Secret Show et Everville, et celle puissante de Lucius Shepard qui clôture en apothéose ce recueil très cohérent, avec aussi Pat Cadigan et K. W. Jeter.
Dans Notre-Dame des Situations de Stephen Dedman, un étudiant raconte sa courte relation avec une jeune femme violée durant son enfance par son père et détentrice d’une mémoire parfaite. Ce texte développe une ambiance, une réflexion contrastée sur ce qu’implique l’hypermnésie dans la cristallisation de l’élan de vie et de mort, d’amour et de souffrance.
Dans La peau affamée de Lucy Taylor, une femme qui n’a pas connu son père sculpteur le découvre indirectement en visitant sa demeure qu’il lui a léguée après son suicide pour échapper au cancer. La noirceur du sujet provient de la logique incestueuse gravée dans les générations de cette famille et dans la pierre, dans la composition monolithique d’un piège qui imbrique les corps.
Dans Becky lives de Harry Crews, un homme engage une jeune prostituée pour jouer le rôle de sa fille, tuée par un chauffard dix ans plus tôt, auprès de son ex-femme ignorante de cette tragédie. C’est un texte de vengeance qui repousse les limites de la moralité, très violent et flirtant avec l’inceste.
Dans Poupée d’amour de Wayne Allen Sallee, la relation au long de la seconde moitié du XIXe siècle entre James Trainor, résultat de l’influence du radium sur le fœtus, et Celandine Tomei, enfant de la thalidomide, illustre le rejet de la différence dans la société et la fascination malsaine pour la sexualité tératologique.
Dans La balance de Nicholas Royle, les relations amoureuses sont sadomasochistes et l’appartenance se matérialise par le passage d’un anneau accroché à une laisse dans une plaie fraiche, dans une société basée sur la domination ambivalente.
Dans Sahib de J. Calvin Pierce, le colonel Peter Burgess de retour des tropiques en Angleterre engage un médecin pour traiter son obésité galopante et ses cauchemars mettant en scène sa femme dans les bras d’autres hommes. Le jeune médecin est tiraillé entre son devoir de soulager ce raciste ignoble et son attirance pour sa femme, dans une ambiance de malédiction exotique en 1911.
Dans La prudente géométrie de l’amour de Kathe Koja & Barry N. Malzberg, un photographe est engagé par une femme riche et secrète pour composer des nus avec les modèles qu’elle lui amène. Le texte explore la fascination tératologique et les bordures de l’âme dans une horreur sophistiquée.
Dans Yaguara de Nicola Griffith, Jane se rend au Belize pour effectuer un reportage sur un site de fouilles dans la jungle et rencontrer l’épigraphiste Cleis. Le mystère des divinités incas plane dans la moiteur exotique, sur la fécondité du jaguar et la tension sexuelle entre les protagonistes.
Dans Sur les rives d’Amen de Clive Barker, Ruty et Beisho se rendent à Joom, un port de pêche au bord d’un lac communiquant avec l’océan onirique Quiddity, et aident Leauqueau à retrouver son frère avalé par un poisson. Cette nouvelle s’inscrit dans l’univers de Secret Show et développe une poésie vénéneuse entre émanations oniriques, interpénétration des mondes, mystique généalogique et cosmogonique, cryptozoologie métaphysique et inceste.
Dans Isobel Avens retourne à Stepney le printemps venu de M. John Harrison, le couple que forment Isobel et China est tumultueux, perturbé par l’irruption du docteur Alexander qui a voulu exaucer dans sa clinique les désirs de liberté d’Isobel, dans un drame de science fiction génétique et sombrement poétique.
Dans La grille de la douleur de Joel Lane, Lee aborde dans un night-club Tony, un acteur de torture porn, qui l’emmène ensuite passer la nuit sur un lieu de tournage devenu son squat.
Dans Sinfonia expansiva de Barry N. Malzberg, un violeur séropositif sévit dans une obsession pour le secret.
Dans Boutons de fièvre de Joyce Carol Oates, Virginia et Douglas se retrouvent comme à l’époque où ils sont devenus amants, dans le même hôtel de Miami et la même chambre, pour clore une parenthèse et en ouvrir une autre, mais le temps a fait son œuvre.
Dans Le rocher de Mélanie Tem, un épisode pluvieux a mis à nu un rocher qui surplombe et menace la maison de John Paul Clark et de sa femme Charlotte. La jeune Mara apparait alors pour s’ajouter à la liste de ses conquêtes. Le fantastique magique rejoint l’influence démoniaque d’un tellurisme sexuel et une imbrication surnaturelle.
Dans Un passe-temps de Ruth Rendell, un homme prend du plaisir à effrayer des femmes dans les bois le soir et commence à adopter un comportement psychopathique. Dans cette nouvelle à chute, l’errance morale implique l’existence du pire sur l’échelle de la malveillance et une causalité aveugle.
Dans Et Salomé dansait de Kelley Eskridge, Mars auditionne Joe pour le rôle de saint Jean-Baptiste, qui revient le lendemain en tant que Jo et décroche celui de Salomé. L’androgynie est dépassée par une plasticité surnaturelle et une puissance psychique qui transforment le théâtre en mythe.
Dans La muse inquiétante de Kathe Koja, le Dr Coles prend avec désinvolture les séances de groupe de thérapie par l’art qu’il organise, jusqu’à l’arrivée de Ruth, une jeune malade qui l’ensorcèle dans une possession animale et satanique.
Dans Trous de Sarah Clemens, Beth est déchirée entre Marty, qu’elle vient de rencontrer et qui l’initie aux modifications corporelles, et Gary qui la manipule depuis longtemps à l’aide de tatouages magiques du Pacifique, depuis qu’il connait la résistance surhumaine à la douleur de Beth.
Dans Cravate d’école de Jack Womack, un éditeur d’ouvrages médico-légaux voit son ami de fac Charles, professeur de lettres, succomber à une fascination destructrice pour Valerie, jeune étudiante, déesse du masochisme.
Dans Le Palais de Glace de Douglas Clegg, Charlie est témoin du bizutage de Lewis enseveli sous la glace dans un tunnel rebouché, supplice organisé par Nate au nom de la confrérie, dans une nouvelle secouant l’homophobie et l’hypocrisie grégaire qui fabriquent des monstres.
Dans Monogame en série de Pat Cadigan, Julie résolue à divorcer pour la troisième fois débarque chez B. J. sa petite sœur. La nouvelle repose sur une dynamique de groupe secret, courante chez cette autrice, et tisse une métaphore arachnide d’une prédation machiavélique.
Dans La chemise de nuit noire de K. W. Jeter, le fils du boucher s’éprend de la veuve à la peau blanche dans une ambiance de société bouleversée, d’hétérogénéité des sexes, de religion et d’apparition spectrale.
Dans Ménage à trois de Richard Christian Matheson, un couple vit sa passion nocturne avec un couteau entre eux.
Dans La dernière fois de Lucius Shepard, Michael enchaine les relations vouées à l’échec avec des femmes mariées et sa rencontre avec Kathleen ouvre un chemin si tumultueux qu’il fait appel au vaudou. La gradation appliquée à la tension du récit mène à une horreur biologique et psychologique, une poésie à la lisière du scientifique, un délire métaphysique de fusion et de dilution, l’égocentrisme nourrissant l’illusion.