De la Terre à la Lune en déambulateur – Serge Scotto

Après la prise d’otages ratée dans la bonneterie, écourtée par la vendeuse Jasmine (devenue ici Justine dans le récapitulatif) qui lui a tiré une balle dans le bide avec son flingue subtilisé à un flic, Philippe est dans le coma mais conscient de ce qui l’entoure, son émanation éthérée flottant dans sa chambre d’hôpital au-dessus de son corps inerte. Une infirmière nommée Khiara prend l’habitude d’assouvir ses penchants de dominatrice en le violant plusieurs fois par semaine avant de l’aider à s’échapper pour le cacher chez elle et le tyranniser comme un esclave soumis et consentant.
Avec la trahison de Justine qui ne connaissait pas le syndrome de Stockholm et l’emprise de Khiara qui lui fait découvrir la dimension physique de la sexualité dans un mélange de projection de passivité homosexuelle et de fascination hétérosexuelle craintive, Philippe est confronté à la perversité de l’autre, le plaçant en position de victime sans que ce soit une leçon éthique transcendante sur sa propre nature malgré son retour à la décorporation. Il sera libéré de sa servilité par un accident qui ressemble surtout à un acte manqué et va le reconnecter à sa sauvagerie, à la simplicité et la liberté du monde animal encore plus proche que dans les précédents romans, en mettant sur son chemin une femelle rottweiler qu’il nomme Khiara et dont il fait sa complice et arme de meurtre. Cette nouvelle cavale le mène aux alentours de Corbières dans un retour au point de départ pour clôturer une existence monstrueuse par une réclusion volontaire en marge de l’humanité et sur les traces de son enfance. Ce dernier volet de la trilogie continue à distiller une touche d’irréalité et de mise en abyme aussi psychologique que métaphysique, renforcée par le contraste avec une insistance sur la scatologie symbolisant la réalité matérielle et amorale du monde en-deça de toute civilisation.

La grande évasion en pantoufles – Serge Scotto

Après son arrestation, le psychopathe est incarcéré à l’isolement, s’accommode aisément de la solitude mais regrette amèrement sa liberté. Le portrait du baroudeur était confirmé lors du procès : égocentrisme exacerbé, absence d’empathie et intolérance à la frustration.
Pour n’être pas qu’une suite dans une simple linéarité, le prisonnier dans sa cellule décide d’écrire son autobiographie qu’il intitule Massacre à l’espadrille dans une belle mise en abyme à rebours et pour l’englober il emprunte à la bibliothèque carcérale un polar de Serge Scotto. Manifestement pas avare de transcendance narrative et pour justifier au passage son titre, l’histoire conjugue l’enfermement à l’apprentissage pour le reclus de la décorporation méditative et de l’escapade astrale pour singer de manière convaincante l’état de mort apparente et de se faire conduire à la morgue d’où une cavale lui tend les bras. Le voilà donc reparti dans une errance vraiment très comparable au premier volet de cette trilogie avec le viol suivi du meurtre d’un jeune garçon homonyme de sa première victime et le massacre de deux flics encore une fois lors d’un contrôle routier, à la différence que l’action se situe surtout à Poitiers et que son identité est désormais connue de tous en tant qu’ennemi public n°1. Passé le choc de la surprise du premier roman, la répétition approximative de la structure ici s’essouffle un peu en abandonnant rapidement la métamorphose originale de l’approche des premières pages qui ouvrent finalement sur une aventure fantasmatique moins sérieuse qui ne se transforme jamais en quête, à raison, en accord avec l’absence radicale de sens, mais les tribulations de Philippe le criminel traqué peuvent sembler aussi abstraites que le produit d’un rêve, réduisant la tension immédiate et l’impact moral du précédent livre, poussant la quatrième de couverture à déborder quelque peu en proclamant que le protagoniste est « terriblement sympathique ».

Massacre à l’espadrille – Serge Scotto

Le narrateur est un violeur d’enfants devenu tueur en série qui loue des chambres de sa maison de Corbières à des étudiants et des touristes. Dans le calme de hors-saison, il décide de prendre des petites vacances itinérantes pour chasser l’opportunité du côté de Marseille, de Cassis, de La Ciotat et dans l’arrière-pays provençal.
Cette littérature bâtarde est un exercice de style d’équilibriste, pas vraiment du polar en utilisant pourtant ses codes narratifs et pas tout à fait une étude criminologique par sa forme romancée quoique assez clinique dans l’autoportrait, le soliloque aussi banal que révélateur. Le spécimen qui se raconte est un monument d’égocentrisme, un solitaire qui cherche la tranquillité mais paradoxalement doit composer avec les conséquences de ses pulsions et freiner sa fascination pour le traitement médiatique de ses crimes. Dans son rôle de collectionneur amoral, il cultive le souvenir de ses victimes et les convoque sous forme d’hallucinations qui le flattent, minimise sa responsabilité par son absence de préméditation, présente une distanciation émotive certaine par exemple à propos du décès naturel de ses parents, constate avec circonspection l’évolution anarchique du profil de ses cibles et frémit avec froideur de sa propension au faux-pas symbolisé par la casquette qu’il conserve du petit garçon poussé du haut d’une falaise après son agression, découverte dans son coffre de voiture par deux gendarmes qu’il tue avant de les exposer dans une mise en scène puérile. Car ce violeur devenu meurtrier est piégé dans une sexualité rudimentaire et immature, dans un stade masturbatoire et platonique d’une homosexualité neutralisée par une perception androgyne et une méconnaissance datant de son enfance. Ce journal d’un psychopathe reste crédible avec ses passages faits pour choquer, d’autant plus que cette personnalité est totalement dénuée de noirceur, développant des délires aussi incongrus que sa haine des Anglais comme une rengaine et son admiration pour Lynda Carter en Wonder Woman.