Bifrost 34

Dans La Pucelle enfumée de Jean-Pierre Andrevon, Maïssé-27 et Rahu-93 sont des agents temporels chargés de garantir l’efficience historique du destin de Jeanne d’Arc. Le point de départ de cette mission étant basé sur des témoignages indirects et un déroulement souvent invérifiable, le duo constate que la véritable et réticente Jeanne n’est pas à la hauteur de sa légende forcément embellie. La décision est prise de remplacer la Pucelle par Maïssé-27 briefée sur la trajectoire de la trame des évènements et l’enchainement de la causalité à déployer. L’incrédulité provoquée par le décalage des époques pousse à un interventionnisme qui dégénère et flirte avec le paradoxe contre-productif, prouvant que la manipulation du passé peut provoquer une bifurcation en faveur d’intérêts contraires.
Dans Voyage au bout de l’Europe de Gilbert Millet, le général Cavaignac en 1848 charge Vidocq de supprimer Victor Hugo qui soutient la fédération des Révolutions à l’échelle de l’Europe continentale. Louis Destouches en 1932 imagine dans un roman, à la place du conflit entre la France et le Royaume-Uni en 1914, une France indépendante et la constitution d’un impérialisme d’une Allemagne prussienne dont la confrontation accouche d’une haine menée par un peintre raté. Ce texte montre la résistance de la trame aux modifications, peu importe les bifurcations, la voie de l’historicité est impénétrable.
Dans La Nuit du Grand Duc de Johan Heliot, les Ligues ont choisi le jour de la demande d’investiture du gouvernement de Daladier pour leur tentative de putsch mais c’était sans compter sur l’intervention d’un lieutenant-colonel professeur d’Histoire à l’École Militaire. Le récit déploie une ambiance insurrectionnelle pleine d’action dans la grande tradition des héros costumés et réserve à De Gaulle un rôle différent de sauveur de la République.
Dans Sisyphe et l’Étranger de Paul Di Filippo, Albert Camus en tant que fonctionnaire indispensable par sa compétence organise depuis son bureau du Palais impérial d’Alger les festivités d’anniversaire de la découverte des rayons N et l’avènement de l’Empire français. Dans ce contexte de monopole technologique hérité de la victoire éclair dès le début de la Première Guerre mondiale et de l’essor implacable de l’Empire, la monotonie absurde vécue par Camus n’est pas même brisée par un faux dilemme que lui présente un homme venu d’une autre dimension.
Dans Cinépanorama de Xavier Mauméjean, un homme après une enfance mouvementée entre placement en famille d’accueil et scolarité chaotique est envoyé à la guerre en Indochine, son retour à Paris après avoir perdu un œil dans un accident de voiture le mènera au cinéma.
Dans Le Seigneur Cordwainer : une interview de Sébastien Guillot, l’entretien avec Org présente la réédition du cycle chez Folio SF, sa réorganisation éditoriale, son harmonisation signée Pierre-Paul Durastanti et ses illustrations de Manchu.
Dans Johan Heliot : le Hacker de Faërie, l’entretien avec Richard Comballot revient sur le début de carrière de l’écrivain jusqu’en 2004, la diversité des genres littéraires explorés, ses principales influences et sa formation d’historien, s’attardant sur l’inévitable La Lune seule le sait.
Dans Pour un panorama de l’uchronie en France de Pedro Mota, la relative pauvreté de l’uchronie française s’explique par un dogmatisme académique rejetant la pertinence de possibles non réalisés, la frilosité concernant certaines périodes et épisodes, l’exigence de connaissances préalables en Histoire du lectorat et la récupération idéologique d’une minorité qui escamote tout le travail rationnel de mise en perspective. Cet article fait un état des lieux du particularisme national des périodes de divergence prisées et propose un guide de lecture qui ne se limite pas à la science fiction.
Dans Scientifiction : En route pour Mars ! de Roland Lehoucq, le déroulement d’un voyage jusqu’à Mars est décortiqué par le prisme de la physique, le calcul de la bonne période pour le décollage et la trajectoire sur une ellipse de Hohmann prenant en compte le mouvement relatif des planètes, le freinage à l’arrivée pour se mettre en orbite, sans oublier les contraintes de charge utile d’un véhicule habité. Les conditions à la surface sont dictées par la faible gravité et l’absence de champ magnétique occasionnant le profil géologique de gigantesques volcans sur une planète dépourvue d’atmosphère.
Dans Toutes pinces dedans de Frederik Pohl, l’auteur se replonge dans les années 20 et 30, les difficultés économiques des États-Unis, sa découverte du Cycle de Mars d’Edgar Rice Burroughs et ensuite d’Edward Elmer Smith évoquée dans une vibrante indulgence avec le recul et retenant surtout les idées transmises d’échappatoire à la morne réalité, ses débuts comme éditeur de magazines à 19 ans, l’histoire derrière l’écriture de Planètes à gogos et sa conception du métier d’écrivain recomposant des influences diverses et se nourrissant d’expériences personnelles.

Bifrost 48

Dans Tea, coffee, me ? de L. L. Kloetzer, Vinh et Charlotte forment un duo de consultants de la Cohésion Interne chargés de trouver une solution au Projet Huysmans et découvrir la cause des problèmes qui perturbent la production d’une usine de bonbons. Cette nouvelle à la limite du polar cyberpunk déroule une tension permanente et la pression de la concurrence tout en conservant une jubilation communicative malgré les doutes, la fatigue et les distorsions perceptives.
Dans Huertas, les Terrasses du Crépuscule de Daniel Walther, la suave tranquillité de la planète Huerta est profanée par l’arrivée de Caliban et de ses frères clonés, chasseurs sanguinaires recréés par le Pr Morrow et son équipe sur la station orbitale LS XVII. La figure du savant fou en dehors de toute éthique représente la décadence d’une humanité, coupée d’une simplicité pastorale et d’une poésie bucolique héritées de l’ère mythologique polythéiste, et incarne la désécration brutale du couple maudit formé par Dan et Zenna.
Dans Dans la Maison des Quatre Saisons de Jeffrey Ford, Denni, Mr. Brown, Andre et Lenice sont les quatre pensionnaires de la Maison ouverte vers l’intérieur dirigée par Ima une thérapeute hermaphrodite. Cette histoire cultive l’inquiétante étrangeté, le morcellement identitaire, les mystères de la mort et de la parentalité dans une ligne brisée de causalité.
Dans Rapiéceur de néant : un entretien avec Daniel Walther de Richard Comballot, l’interview revient sur son enfance solitaire et rêveuse, l’impact du divorce de ses parents, ses nouvelles dans Fiction et sa relation à Alain Dorémieux, ses débuts d’anthologiste et ses premiers romans puis l’entrée dans l’édition chez Opta, sa production dans le fantastique, la science fiction et la fantasy, ses nombreux projets avortés par des fermetures de maisons ou de collections. Cet entretien passionnant dessine une œuvre vaste à l’impulsion poétique, se déployant dans de nombreux domaines et genres de littérature, exprimant la nature d’un homme sincère et fragile.
Dans Les Anticipateurs, chapitre cinquième : Où l’on contamine malgré soi de Frédéric Jaccaud, la démarche littéraire de Camille Flammarion incarne une période de transition qui influencera les littératures de l’imaginaire et de l’anticipation, par un mélange de vulgarisation scientifique et de fiction imprégnée de romantisme excentrique, de poésie mythologique et de métaphysique.
Dans Scientifiction : Une étoile sous cloche de Roland Lehoucq, la faisabilité d’une sphère de Dyson autour d’un soleil pour capter son énergie, comme dans la série Omale de Laurent Genefort, est présentée à la lumière des contraintes de matériau dictées par sa solidité et sa capacité d’absorption, pour aboutir à un non-sens d’un gigantisme comique.

Bifrost 27

Dans Le Dernier Phare dans la Noirceur de Claude Mamier, les hommes ont découvert et utilisent la Noirceur, ouverture dimensionnelle sur le vide obscur et oppressant qui permet de voyager plus rapidement, balisé à tâtons par la Sainte Église de la Clarté à l’aide de stations-phares pour guider les vaisseaux. Cette nouvelle inédite raconte le contact de l’Humanité avec l’inconnu, ouvrant la voie à l’envahissement de l’univers par une négativité transcendante d’une ampleur lovecraftienne implacable.
Dans Sous le Portail de l’Ange de Michel Demuth, Lawrence Tidgat est engagé puis formé par les Gitans, nomades cosmiques, pour affronter un alien redoutable sur le Monde de Verdella dans le système de Lourenço de Vargas habité par les Parapluies, des champignons intelligents. Une confusion spatiotemporelle s’empare de Lawrence entre sa formation d’exo-botaniste et de mycologue avec son emploi de journaliste en Espagne, dissociation schizophrène inconfortable alimentée dans une émulation par l’Hellforme.
Dans Le Chasseur de Snark de Mike Resnick, Karamojo Bell est un chasseur professionnel travaillant pour une société de safari qui lui a attribué un groupe de quatre riches touristes pour inaugurer Dodgson IV une planète vierge. Cette histoire inédite de premier contact, sous le signe de la nature humaine belliqueuse que le vernis civilisationnel des règles ne parvient pas à canaliser, s’appuie sur des personnages archétypiques entre le présomptueux et le fragile novice ainsi que Tchajinka le pisteur extra-terrestre expérimenté, dans une transposition à l’exotisme radical du poème de Lewis Carroll qui révèle le relativisme inter-espèces et l’aveuglement finalement surmontés par l’empathie d’un contact télépathique annihilant l’étrangeté et l’hétérogénéité.
Dans Neil Gaiman. Par delà le mur du sommeil, l’interview menée par Johan Scipion, à l’occasion de la sortie française d’American Gods, revient sur les multiples domaines de création de Neil Gaiman, l’impact de sa vie aux États-Unis sur son œuvre et son approche de la littérature pour enfants avec l’annonce de Coraline.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, L’instinct de l’équarrisseur de Thomas Day est présenté à la lumière de ses autres livres portés sur l’action spectaculaire et en identifiant l’aspect uchronique et steampunk autour de Jack l’Éventreur, Sherlock Holmes et Moriarty.
Dans Patrice Duvic. The eyes on an editor’s wings, l’interview menée par Richard Comballot aborde la découverte par l’auteur de la science fiction à l’adolescence, son intérêt pour la BD et le cinéma, ses débuts d’interviewer et sa démarche de précurseur français dans les conventions internationales qui ont facilité ensuite son activité dans l’édition et laissé peu de place pour s’épanouir en tant qu’écrivain au cours d’une longue carrière d’hyperactif qui a tendance à s’éparpiller.
Dans Super les Héros ! 666 de Philippe Paygnard, cette série manichéenne oppose Lilith la fille exubérante de Lucifer et le camp du prêtre exorciste Carmody qui deviendra Pape dans une réponse européenne de critique violente et sensuelle par François Froideval et Franck Tacito à ce qui se trouve dans les comics américains.
Dans Profession : bâtisseur de mondes de Karl Schroeder, l’auteur dans cette leçon d’écriture en littératures de l’imaginaire insiste sur l’équilibre à trouver entre la constitution d’un monde et le développement des intrigues qui vont l’habiter, l’erreur consistant à poser des contraintes structurelles qui étouffent le déploiement de l’histoire faite pour embarquer le lectorat.
Dans Scientifiction. Star Wars : mythes et réalités de Roland Lehoucq, l’analyse scientifique de la saga se concentre sur la Force, le sabre laser, l’étoile de la Mort, différents véhicules et Tatooine. Dans l’ensemble la théorie reste plausible mais se heurte à des problèmes pratiques d’échelle énergétique qui rejoignent l’exagération de la fiction.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire, sixième partie, les années 70 : sex and drugs and rock n’ roll de Mike Ashley, Ted White à son arrivée en 1968 se débarrasse des rééditions de textes pour se concentrer dans Amazing Stories et Fantastic sur la nouveauté en phase avec l’évolution de la société américaine, une vitalité qui ne laisse pas indifférent et une réussite de prestige qui pourtant n’échappera pas aux difficultés de distribution et aux querelles éditoriales.

Bifrost 33

Dans La Faim du monde de Xavier Mauméjean, Paul Veyne est un Entremetteur chargé par les Nations Unies de confectionner des repas réunissant des chefs d’état pour désamorcer les conflits, la vie de sa femme étant suspendue à son succès. Paul est désigné pour œuvrer à la Communion, banquet organisé tous les quatre ans et sommet d’une carrière, réunissant l’ensemble des représentant des pays autour du sacrifice volontaire d’un homme. La stabilité mondiale et l’unité de l’espèce humaine passe par la symbolique de l’anthropophagie dans un hommage aux particularismes culturels et une célébration à la portée métaphysique, dans une transsubstantiation athée aux visées pratiques par l’union du corps et de l’esprit.
Dans L’Homme en forme de poire de George R. R. Martin, Jessie emménage en colocation avec Angela une de ses amies, se retrouve souvent seule à travailler en tant qu’illustratrice pour une maison d’édition et commence à être obnubilée par un voisin repoussant et inquiétant dont personne ne connait le nom. Cette histoire d’un fantastique angoissant modernise le thème de la transmigration de l’esprit en-dehors de tout manichéisme mystique et balaye l’alibi psychologique incarné par Donald le petit ami d’Angela et suggéré avec malice au travers du biscuit soufflé au fromage.
Dans Vous m’aimerez de Jean-Jacques Girardot, une femme d’un autre siècle a rédigé une lettre enflammée à destination du jeune homme qu’elle aime. Le décalage entre le romantisme et la technologie est résolu dans un philtre d’amour alchimique aux composant génétiques.
Dans La Moitié de l’Empire de Bruce Holland Rogers, un jeune pêcheur visite la Capitale, se perd dans ses ruelles, finit par frapper à une porte au hasard et lui ouvre en réponse une femme magnifique. Ce conte de sagesse met en avant la simplicité et la pureté de son héros naïf face à la tentation commune de la beauté, du pouvoir et de la richesse, renonçant aux fantasmes de grandeur pour adopter une vie honnête.
Dans A la Chandelle de Maitre Stolze de Pierre Stolze, il revient à l’occasion de la sortie de l’inédit Le Vampyre des Grampians de Gérard Dôle sur la naissance du personnage d’Harry Dickson, la grande contribution de Jean Ray et les pastiches de Gérard Dôle dans un mélange de lexique et d’ambiance européenne (belge et anglaise) et lovecraftienne.
Dans Hugo Bellagamba : D’histoires et d’enthousiasmes de Richard Comballot, l’auteur aborde sa découverte de la littérature étant jeune, les publications de nouvelles et de livres de sa naissante carrière en 2003, son approche créatrice et ses thématiques de prédilection.
Dans Super les Héros ! : Docteur Banner et Mister Hulk de Philippe Paygnard, Stan Lee crée dans les années 60 le personnage inspiré par celui de Robert Louis Stevenson, au dédoublement dû à l’exposition aux rayons gamma et provoqué d’abord par l’arrivée de la nuit puis par la colère, passant du gris au vert, gagnant en force ce qu’il perd en intelligence, avec des variations suivant les scénaristes, offrant un immense potentiel schizophrénique.
Dans Le chant d’un rêveur : un entretien avec Jean-Pierre Hubert de Richard Comballot, la personnalité de l’auteur transparait, marqué par la Guerre et la Libération, réfractaire à la hiérarchie et aux ordres, lecteur avide depuis l’enfance et cherchant l’aventure. Sa longue carrière est abordée chronologiquement, ses thèmes favoris, sa vision du monde de l’édition et sa considération pessimiste de l’espèce humaine, son approche de l’écriture et sa sensibilité politique farouche d’une existence vouée à la liberté.
Dans Scientifiction : Les voyageurs de l’impossible seconde partie : Au centre de la Terre de Roland Lehoucq, les géophysiciens ont sondé l’intérieur de la planète de façon indirecte en analysant la propagation des ondes sismiques, la solution du forage étant limitée par les lois physiques, reste l’option de l’envoi d’une sonde qui pose un défi technologique immense à la hauteur des conditions de pression et de température, solution qui ne sera pas trouvée dans les inepties de Fusion : The Core.
Dans Magie et scène nue de Brian Aldiss, ce texte de 1974 raconte avec nostalgie l’enfance de l’auteur dans la campagne anglaise du Norfolk, puis la Guerre et l’ouverture sur le monde, développe sa conception de la science fiction et du métier d’écrivain, parle du milieu de l’édition américain et anglais, aborde l’époque de New Worlds et livre un plaidoyer vibrant en faveur de la créativité, l’originalité, l’expérimentation, le courage et l’intégrité.

Bifrost 25

Dans Les Voltigeurs de Gy de Ursula K. Le Guin, le peuple Gyr arbore des plumes multicolores évoluant au cours de leur vie comme les humains se couvrent de poils et seulement une partie d’entre eux se verra pousser sans prévenir des ailes à la maturité. Ce conte poétique prend la forme d’une étude ethnologique qui atténue la féérie initiale et, par des témoignages, rend l’approche sociologique réaliste qui affirme la liberté de choix individuelle au-delà d’une détermination biologique, dans une métaphore très actuelle sur l’identité et la tolérance.
Dans Trouver son cœur et tuer la bête de Johan Heliot, la guerre fait rage en Autriche et en Afrique, l’Empire compte sur la bête ultime sortie de terre à Panama pour faire basculer le conflit alors qu’Arthur est chargé par le réseau de résistance de contrecarrer ce plan. Retrouvant l’ambiance et les personnages de La Lune seule le sait, cette nouvelle déroule l’uchronie steampunk à la technologie terrifiante et surtout la dimension politique qui illumine l’ignoble contexte par un espoir fou et un idéalisme volontaire.
Dans À Mélodie pour toujours de Michel Demuth, David Donato est un meurtrier pornographe arrêté par l’Union religieuse et soumis à une torture psychique. Cette expérience cyberpunk présente un monde dystopique contrôlé par les instances religieuses fondamentalistes aux visées génétiques d’hégémonie liberticide.
Dans Voisin, voisine et autres monstres de Guillaume Thiberge, une vieille dame meurt dans un quartier miséreux et laisse sa place à un jeune couple avec deux bambins. Cette nouvelle est d’une noirceur insondable, passant d’une chronique sociale désespérée de déliquescence poisseuse à un affrontement de sorcellerie grandiloquente dans une métaphore mystique de l’enfermement conditionné dans la marginalité et la précarité.
Dans Le djinn qui vivait entre nuit et jour de Bruce Holland Rogers, le djinn Tayab rend visite au djinn Al-faq pour lui raconter son dernier méfait. Ce très court conte fait preuve d’un sens de l’humour démoniaque.
Dans Être ou ne pas être un disney de Sylvie Denis, l’identification de la fonction profonde de la science fiction réflexive au travers de Bleue comme une orange et Il est parmi nous de Norman Spinrad mène à des réflexions sur la portée de l’anticipation, la constitution de futurs réalisables et l’éveil des consciences en direction d’une responsabilité individuelle qui participera au bien commun à l’échelle de l’espèce, expression de l’essence même de cette littérature dans son inspiration philosophique en-deça de sa surface divertissante, situation transitoire qui avec du recul ne fait que durer d’une manière exaspérante.
Dans Nancy Kress : un entretien de Tom Clegg, l’autrice revient sur ses débuts entre science fiction et fantasy, l’apport tardif du thriller et de la hard science, son ressenti sur la place de la femme dans cette littérature, un entretien judicieux à une époque où son travail était peu traduit.
Dans Michel Demuth ou la nostalgie de l’avenir, Richard Comballot aborde avec l’auteur sa longue carrière entre écriture, édition et bien d’autres domaines, avec beaucoup d’anecdotes, sincérité, humilité, nostalgie et lucidité par rapport à sa créativité spontanée proche de l’écriture automatique, un cheminement habité par l’amitié simple et son admiration pour certains auteurs, multiples activités qui ont repoussé la possibilité de clôturer Les Galaxiales (fait en 2022 en son absence), une vision inestimable sur la science fiction.
Dans Scientifiction : apprivoisons le Soleil de Roland Lehoucq, la vie de l’étoile est basée sur un équilibre entre la contraction gravitationnelle et le processus de fusion nucléaire qui émet un rayonnement, mène doucement à une déperdition calorifique et à une dilatation de son enveloppe suite au manque de carburant, menant l’astre au stade de géante rouge qui souffle tout le système planétaire. Les idées pour empêcher cette évolution invasive et destructrice de la vie sur Terre restent hypothétiques, reposant soit sur la fuite, soit sur une intervention au bon moment pour raviver l’étoile.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire, quatrième partie, les années 50 : les mondes de rêve de Mike Ashley, Howard Browne est à la tête d’Amazing avec l’idée d’en faire une publication plus raffinée dans la forme, le fond n’évoluant pas vraiment, et lance Fantastic qui correspond mieux à ses goûts moins scientifiques. Le saut qualitatif ne prend pas, la guerre de Corée s’annonce, le format digest s’impose, la réalité éditoriale reste un peu floue entre continuation pulp et avant-garde plus adulte et le bilan de Browne en 1958 n’est pas fameux du tout.

Bifrost 29

Dans La Cité des Enfants de Claude Mamier, une espèce extra-terrestre a envahi la Terre sans difficulté et stérilise toute la population humaine jugée toxique pour son environnement. Une poésie désespérée s’exprime par la légende d’une enclave dissimulée sous terre dans laquelle l’humanité perdure loin de la vague de suicides et de l’anarchie.
Dans De la Faculté de l’être humain à s’adapter aux milieux exotiques de Michael Moorcock, Greg Morle a vendu son âme à un démon après avoir bien examiné les clauses du contrat. Derrière la situation classique et la vanité humaine plane avec subtilité un vice caché et toute la nouvelle est construite autour d’une duplicité, d’un jeu de dupe qui convient à la nature humaine, dans un mélange de science fiction et de tragédie mythique.
Dans Sur la banquette arrière de Jean-Pierre Andrevon, Benny Serano est conçu à l’arrière d’une voiture, s’engage dans l’armée et part en Vietnam, reprend des études et réussit à créer un trou noir. Ce conte scientifique est une bulle qui gonfle avec la grandiloquence des savants fous et éclate dans la banalité la plus naturelle.
Dans Éclats lumineux du disque d’accrétion de Claude Ecken, David Fontaine est un garçon dévoré d’ambition et expert en système d’information, désireux de s’émanciper de sa condition de désœuvré. De son côté Cyril Vabenne mène tant bien que mal des recherches théoriques sur les trous noirs, alors qu’une insurrection éclate nourrie par la ségrégation sociale. Cette novella est la chronique d’une société aux bases utopiques du choix personnel de son activité avec une garantie de gratuité des besoins nécessaires, système qui devient sournoisement une dystopie aux mécanismes proches des enjeux actuels.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, l’analyse rapide des productions collatérales du succès d’Harry Potter (Artemis Fowl, A la croisée des mondes et Peggy Sue) est savoureuse.
Dans Jean-Pierre Andrevon, repères dans l’infini, interview menée par Richard Comballot, la carrière de Jean-Pierre Andrevon est abordée en détail après une présentation biographique, insistant sur ses appétences pour le dessin et la peinture, le cinéma et la musique toujours présents derrière son choix de devenir surtout écrivain.
Dans Le talent assassiné : annexe temporaire de Francis Valéry, l’auteur entrecroise son reportage aux Utopiales 2002 avec des séquences de la vie de son alter ego P. Paul Dostert aux prises avec l’alcool, les somnifères, les femmes et les idées suicidaires.
Dans Scientifiction : Toujours plus vite ! de Roland Lehoucq, l’astrogation est abordée sous l’angle des problèmes posés par le déplacement juste en-deça de la vitesse de la lumière, la relativité du mouvement et l’effet Doppler-Fizeau qui déforment les observations.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire – Huitième partie : Les années 90 – Little Big de Mike Ashley, le dernier chapitre présente le rebond du magazine au début des années 90 et le cruel malentendu logistique qui l’éloigne d’un potentiel lectorat.
Ce numéro approche la nature indomptable de Jean-Pierre Andrevon avec une belle sélection de nouvelles, dont celles de Claude Mamier et Michael Moorcock qui sont inédites, une interview qui remplace un dossier pour laisser l’intéressé s’exprimer mais qui apparait aussi dans son Lunatique Spécial et Voix du futur, et une autofiction décalée de Francis Valéry.

Bifrost 31

Dans L’Appel de la nébuleuse de Claude Ecken, l’équipage d’un vaisseau sonde le cosmos à la recherche de la vie, dans une nouvelle de science fiction minimaliste qui développe une poésie scientifique, une personnification des astres, une approche cosmogonique par le biais du système de reproduction des corps stellaires, mariant cosmologie et biologie pour ouvrir la voie à l’alliance de la physique et de la biochimie, et émettant l’idée de parentalité dans l’apparition de la vie à tous les niveaux.
Dans Les pierres vivent lentement de Philippe Caza, une femme meurt en donnant naissance à une pierre blanche et les deux sont inhumées sur place. Cent dix ans plus tard un sculpteur s’installe sur cette terre et construit son atelier autour de cette roche qui dépasse du sol. Il se décide à la façonner à l’image de Lûne, une jeune femme qui fait du ménage et pose pour lui. Cette nouvelle poétique et allégorique semble être un conte alchimique d’une vie minérale et d’une transcendance digne du Grand Œuvre.
Dans La Cité de pierre de George R. R. Martin, Holt est coincé sur un monde-étape, planète abritant un astroport et une ville extra-terrestre immémoriale, en attendant d’être affecté à un vaisseau. Cette histoire est un mélange élégant de science fiction et de fantasy avec une poésie nostalgique et tragique dans la narration, des espèces non-humaines variées et une expérience étouffante au-delà de l’espace-temps dans un labyrinthe souterrain rempli de portes.
Dans Parlez-moi d’amour de Philippe Curval, un équipage est en expédition sur Maurlande, une planète sur laquelle aucune vie n’a été détectée mais d’étranges modifications topographiques adviennent et des membres de l’équipage commencent à mourir brutalement. La planète étrange est un catalyseur pour l’âpreté du désir et la radicalité du fantasme chez les humains dans un récit de science fiction métaphysique qui pointe les limitations de l’être humain.
Dans Super les héros ! de Philippe Paygnard, la seconde partie de l’histoire d’Image Comics après 1995 montre avec force détails la réalité d’une maison d’édition, la vie d’entreprise entre idéalisme et loi du marché.
Dans l’entretien tronqué (la version complète se trouve dans Portraits Voltés) entre Richard Comballot et Philippe Curval, ils opèrent une traversée de l’histoire de la science fiction après-guerre, de la vie personnelle et professionnelle d’un homme d’une importance considérable, un véritable artiste épris de liberté et d’aventure, par une approche biographique et bibliographique pleine de nostalgie onirique et de besoin de spéculation, entre passion et raison, angoisse et espoir.
Dans La sortie ? A gauche au fond de l’espace… de Roland Lehoucq, la question des univers parallèles est abordée scientifiquement dans un article bien construit qui se base sur la physique des particules élémentaires pour poser la pluralité potentielle de configuration d’univers.
Dans Mon histoire avec la science-fiction d’Alfred Bester, le récit autobiographique est savoureux, racontant sa vision de l’apparition de la science fiction aux États-Unis, parlant de sa vision de l’inspiration, narrant sa rencontre improbable avec John W. Campbell.
Avec quatre nouvelles de grande qualité et deux portraits passionnants, ce numéro est intéressant du début à la fin.

Bifrost 46

Dans Le rôle de l’homme de Gérard Klein, l’humanité dans son ensemble a migré dans les étoiles ou dans d’autres plans de réalité. Ne reste plus qu’un seul homme sur Terre, prêt à mourir, entouré de robots à son service. Cette nouvelle a une poésie existentielle nostalgique dans la complémentarité possible entre humain et robot au-delà de la mortalité.
Dans Voyageurs imprudents de Christophe Lambert, un couple fait du tourisme temporel sur les lieux des grandes catastrophes de l’Histoire pour pimenter leurs ébats.
Dans Un espion sur Europe d’Alastair Reynolds, Marius Vargoric est envoyé à Cadmus-Astérius par Gilgamesh-Isis pour récupérer une technologie de la Démarchie des mains de Cholok, une spécialiste de l’hybridation entre homme et poisson, dans une nouvelle d’action et d’espionnage très scientifique, touffue, sombre et froide.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, La Science-fiction d’ Irène Langlet et son approche narratologique des textes sont discutés par l’existence de novum et d’exo-encyclopédie, et cette vision est appliquée à l’analyse de Jacob le mutant de Mario Ballatin, dans un article dense mais enlevé, excentrique mais renseigné.
L’entretien avec Gérard Klein de Richard Comballot en 70 pages présente un homme qui a connu l’apparition de la science fiction dans la société française et à Paris, à travers une vie bien remplie de rencontres et d’aspirations, traversant le monde mouvementé de l’édition, semant des nouvelles et quelques romans, des articles et des préfaces sur la science fiction, sans compter ses écrits sur la psychologie et l’économie.

Clameurs – Portaits voltés

Alain Damasio. La démarche initiale d’Alain Damasio est fondée sur la sociologie, la psychologie et surtout la philosophie. Influencé par Nietzsche et Deleuze il épingle les cours donnés dans les grandes écoles de commerce. Son premier roman, La zone du dehors, est avant tout de la philosophie politique et de la poésie, servies par une histoire qui illustre la lutte contre la dévitalisation des individus et l’endormissement des esprits bercés par la technologie. La horde du contrevent montre l’énergie positive déployée par une communauté horizontale. La zone du dehors dénonce l’asservissement intégrée dans une illusion de liberté. Le premier est socio-politique, très conceptuel avec des convictions fortes, le second est plus poétique, influencé par Mallarmé, ancré dans un réel vivant. Cet entretien datant de 2014 permet de mieux comprendre le processus créatif d’Alain Damasio et la genèse de ses œuvres.
Stéphane Beauverger. Littéraire à la base et passionné de science fiction et de BD, Stéphane Beauverger devient journaliste avant d’être scénariste pour le jeu vidéo et la BD. Ce lien à la technologie se retrouve dans son mémoire sur le cyberpunk. Chromozone, son premier livre édité, est basé sur la pulsion d’autodestruction et l’instinct de survie. Avec Les Noctivores et La Cité Nymphale, la trilogie est constituée et sonorisée par Hint. Ensuite Le Déchronologue est un roman de flibuste et de voyage dans le temps, d’aventure et d’histoires d’enfance.
Jacques Barbéri. De son enfance il tient une arachnophobie mais aussi une passion pour les insectes et l’astronomie, rêveur et intrépide. Il a une grande expérience dans le milieu de l’édition et de la télévision, témoigne de l’évolution de la science fiction française et décrit son arrivée dans La Volte, entre réédition et continuité, composition musicale et intérêt pour la science.
Emmanuel Jouanne. Il était un garçon plutôt introverti à l’imaginaire fertile. Comme Jacques Barbéri il développe une passion pour la musique et multiplie les collaborations littéraires. Il a eu une vie personnelle mouvementée et une trajectoire contrariée pourtant vite lancée avec Damiers Imaginaires et Nuage.
Philippe Curval. Toute sa vie il a cherché à pratiquer la liberté, réticent au carcan social avec des envies d’aventure, un besoin d’évasion par rapport au réel, une sorte de surréalisme qui multiplie et relativise les points de vue. L’onirisme permet l’extrapolation socio-politique et la spéculation en décalage d’un monde en construction, tributaire des responsabilités individuelles.
David Calvo. Il a grandi en jouant aux jeux de rôle et aux jeux vidéo, d’abord dessinateur la scénarisation s’est imposée avec un sens du merveilleux foutraque. Sa création est versatile, due à un imaginaire foisonnant et très personnel, un univers mouvementé et à fleur de peau. Son genre de prédilection est une fantasy sans limite où le merveilleux intègre la réalité.
Léo Henry. A l’adolescence il pratique beaucoup les jeux de rôle, devient scénariste et, en parallèle, commence à écrire des nouvelles qui sont publiées et enchaine sur des recueils et des BD en collaboration, mû par une forte volonté d’expérimentation.
L’entretien avec Emmanuel Jouanne est présent dans Bifrost 43, ceux avec Jacques Barbéri, Philippe Curval et Léo Henry sont les versions complètes des versions dans Bifrost 37,31 et 74, les autres sont inédits.