Dites-le avec des mots – Emmanuel Jouanne – Jean-Pierre Vernay

Dans Dites-le avec des mots, André Deligne se rend compte de sa difficulté à communiquer et reconvertit son entreprise dans l’écriture de scénario personnalisé suivant les situations de la vie exposées par ses clients. Cette dystopie sociale devient vite surréaliste et absurde à l’image d’un système anarchique de capitalisme sauvage côtoyant la misère d’une économie de guerre invisible mêlant troc, rationnement et mendicité. L’imprévu et le sens des relations humaines disparaissent au point qu’un lémurien devient un rédacteur surdoué et l’anticipation des dialogues remplace la volonté et annihile la personnalité, dans une parabole aux fulgurances métaphysiques de l’incommunicabilité, de la prévisibilité et de l’uniformité vidant la pensée de toute substance.
Dans Les portées du silence, Frédéric N’Guele est forcé de se lancer à la poursuite de Bétabéta Juliette, membre de la Société protectrice des extraterrestres, qui a emporté les spécimens de vie exotique commandés sans les payer. Cette science fiction exubérante s’appuie sur la grande variété exobiologique des espèces importées sur Terre et exploitées en silence pour leurs capacités spécifiques, arrogance humaine qui mène à un soulèvement libérateur sur fond d’un écho cosmogonique et d’une destinée mathématiquement prévisible.
Dans Vénus aux papiers, Cendres est entourée de vieux journaux tapissant son domicile, interrogée sur la mission de terraformation de Vénus dont elle fut, sous l’identité de Jeanne-Terre, la seule survivante amnésique après une vague de suicides dans la colonie sous la férule du philosophe Grâce-Sur-Toi. Ce texte déploie une violence contenue et une douceur poétique dans l’amère constatation d’un ensemencement qui conduit à une certaine mort, le changement imposé comme un embrasement d’une personnalité, d’un astre vivant incarné.
Dans Le vol de la mésange, Jan Mees le Tricheur est un orphelin de dix ans qui a la tête dans les étoiles, posté au sommet de l’escalier vain qui ne mène nulle part, et qui déménage à la mort de son oncle dans une maison bruyante et vibrante. La puissance de l’imaginaire se nourrit des arcanes de la réalité, dans le voyage immobile, la structure intime de l’Univers, une constellation distribuée comme un jeu de cartes et projetée par une logique réflexive dans un élan unificateur.
Dans Les jours d’Été, Péon est un artiste qui traverse le temps, fige ses modèles dans une mort suspendue pour la postérité et rencontre un jour Été, le clone d’une vieille chanteuse. Cette nouvelle parle d’immortalité dans la danse entre Éros et Thanatos, la création destructrice par l’Art ou la technologie au-delà de l’égocentrisme et des remords.
Dans Eh ! et si l’amour des étoiles avait plus de rapports avec la chair qu’on ne le croit ? Et si les rêves d’enfant avaient moins de rapports avec les joujoux qu’on ne le croit ? Hé ! Qu’est-ce que vous dites de ça ?, le jeune Jérôme Whittlesby III voit une Luciole pour la première fois gigantesque phénomène cosmique en forme de femme lascive, lors d’une excursion pour observer une guerre sur Zavijava Bêta Trois dans la constellation de la Vierge et attend d’être adulte pour partir la retrouver. Cette poésie stellaire en hommage aux astres en tant qu’êtres vivants projette par contraste l’insignifiance et la vanité, la vacuité des agitations humaines sans envergure à l’aune des mystères de l’Univers.

Bifrost 43

Dans Quirites de Ugo Bellagamba, Numa Pompilius vit caché auprès de la Nymphe Égérie dans la serre du Latium, enclave technologique dominée par Tarquin le Superbe dont le seul contre-pouvoir réside dans la caste religieuse des pontifes, alors que les Rom’ survivent dans une immonde décharge. Cette anticipation de dystopie écologique très sombre présente la continuité de l’espèce dans une structure calquée sur le système sociopolitique romain avec ses qualités et ses défauts, mélangeant durabilité et iniquité dans une forme à la fois d’antiquité et de modernité.
Dans Après-guerre de Emmanuel Jouanne, le compagnon de Marie ressent le besoin de s’éloigner de leur hameau de maisons-coquilles pour un court voyage. Ce petit conte surréaliste mais surtout poétique développe une légère fantasy de quête d’identité, fantaisiste et initiatique, futuriste mais profondément onirique et symbolique, à l’image des baleines mauves échouées en provenance des étoiles.
Dans Galactic north de Alastair Reynolds, Irravel et Markarian sont tirés de leur sommeil cryogénique par leur cargo suite à une avarie, l’Hirondelle s’étant amarrée à une comète pour effectuer les réparations, mais les laissant aussi exposés à une attaque de pirates. S’inscrivant dans le cycle des Inhibiteurs, ce long texte courant sur des millénaires associe une action efficace à une grande profondeur thématique dans la lignée du cyberpunk et exprime dans la tradition de la tragédie des dilemmes intenses à l’implication éthique impactant les espèces et les galaxies entre loyauté inculquée, sentiment de culpabilité et désir de vengeance.
Dans Emmanuel Jouanne : L’ange blessé, Rêveur de chats, Richard Comballot suscite le portrait d’un auteur précoce et rêveur, débordant de créativité et indépendant, à l’aise dans une forme d’expression atypique, sans aucun doute un artiste souvent incompris et contrarié mais épanoui dans l’acte de création collaborative suivant les affinités, affublé d’un imaginaire itinérant dans une sincérité naturelle.
Dans Trois précurseurs : où l’on commence à inventer la S-F de Fred Jaccaud, l’anticipation utopique L’an 2440, rêve s’il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier en 1771 va influencer des auteurs ultérieurs par sa manière de pamphlet sur le bonheur et le progrès, comme pour Le Roman de l’avenir de Félix Bodin en 1834 qui projette un imaginaire scientifique et pour Ignis de Didier de Chousy en 1883 qui entérine la vision contre-utopiste capitaliste et industrielle.
Dans Les divisions socio-spatiales : dans la ville de science-fiction de Alain Musset, les différentes modalités de ségrégation urbaine sont explorées, ayant pour critères le niveau de richesse et/ou l’ethnicité. Alors que dans une configuration verticale la répartition est toujours ascendante, horizontalement elle peut varier, les privilégiés occupant le centre historique et repoussant les défavorisés à la périphérie pour la tradition européenne et le contraire pour la vision américaine. L’organisation basée sur la dimension de l’ordonnée reste la plus puissante sur le plan symbolique par l’ombre écrasant les profondeurs comme une oppression et une exclusion de l’élévation vers un pouvoir solaire. Les enclaves sont plus ou moins poreuses mais illustrent une exploitation capitaliste transcendant l’aspect politique et débouchant sur une xénophobie qui identifie et maintient la différence dans la criminalité et la maladie.
L’intérêt de ce numéro réside grandement dans la présence des deux nouvelles inédites de Ugo Bellagamba et surtout de Alastair Reynolds ainsi que dans l’article original de Alain Musset, l’entretien avec Emmanuel Jouanne figurant également dans Clameurs – Portraits voltés depuis 2014.

L’âge de Fer – Emmanuel Jouanne

Après avoir bousculé par inadvertance une jeune femme dans la rue, Néon se retrouve ligoté à un panneau de signalisation par de la barbe à papa. Plus tard, il parvient à retrouver la trace sa tortionnaire, qui se fait appeler docteur Fer, grâce aux renseignements donnés par son ami informaticien Pixel.
L’ambiance totalement surréaliste apparente le récit à un fantastique exubérant plutôt qu’à une science fiction nonchalante, les expériences du docteur Fer convoquant un occultisme à la présentation désordonnée et aux explications escamotées tout à fait raccord avec la société dystopique décrite par Néon, un Loup solitaire qui survit de meurtres et de rapine en compagnie d’Eau, justement victime d’un sort qui la fait léviter au-dessus du sol. Le terrain de jeu des péripéties mouvementées de Néon est une Ville immense composée de villages hétéroclites et devenue après des émeutes un théâtre de confrontation entre criminels et forces de sécurité avec barricades et systèmes de protection impitoyables. Le bricolage hermétique empreint d’une magie combinant cadavres et bibelots en un assemblage topologique, aux effets proches de perturbations quantiques, excite la convoitise de Néon qui reconstitue sa meute de Loups pour prendre d’assaut la Folie de Fer, immeuble d’habitation transformé en entrepôt de sorcellerie mouvante, et donne lieu à un summum d’action opérant une rupture avec un texte très descriptif qui se limitait surtout à des saynètes et des interminables inventaires d’objets loufoques, entérinant aussi la prédilection jubilatoire et bienvenue pour des éléments gore. Le manque de sérieux et l’unique objectif de divertissement de ce court roman correspond à la démarche créative d’Emmanuel Jouanne et à l’humilité de la structure globale de l’histoire en forme de parenthèse abstraite dans une mise en abyme imaginative et une bulle cyberpunk d’énergie mémorielle exploitée par une savante folle.

Cruautés – Emmanuel Jouanne

Une histoire s’ennuie, enfermée dans un cahier, et décide de se scinder pour s’ennuyer à deux et briser la solitude.
Des humains qui viennent de nulle part et portent leur prison personnelle jusque dans la ville, déambulant à la recherche de l’amour chez leurs semblables à travers les barreaux, protègent leur liberté de l’entropie du monde dans une danse de cellules à pattes.
A la campagne les maisons sont des êtres qui vivent avec la nature, qui accueillent l’activité bienveillante des gens de passage ou de retour.
La puce, fils de la Tour de Guet et du Guetteur, est envoyé sur la planète-école où il développe une technique de sculpture sur pierre, lui donnant forme grâce à son sifflement.
Un voleur écume les bas quartiers à la nuit tombée, conscient de son rôle de principe, dérobant uniquement des détritus avec lesquels il érige une statue, un golem miroir de vacuité.
Le Camp est la structure abstraite qui se concrétise topologiquement par le biais de l’organisme alliant humains et machines qui occupent le centre de cette zone en constante expansion, cernés par les parias génétiquement altérés errant sans fin.
Casanova immortel constitue un puzzle de femme avec les parties des victimes qu’il assassine.
Nietzsche est interné en 1889, les idoles sonnent creux, Dieu est mort, Dionysos est un ardent syphilitique, le temps est emmêlé, la musique saute et le principe de causalité cafouille dans un univers de mort et de destruction.
L’entropie est en marche pour la chute, trajectoire vers la mort dans un Plan qui dilue l’individu en promettant la disparition.
Une femme surnommée la guêpe provoque des catastrophes aéronautiques dans ses rêves qui deviennent réalité dans sa tête et elle reste otage de cette nécessité destructrice.
Un clown est devenu le cobaye d’une expérience scientifique, il transporte sa tête coupée dans une valise et arbore à la place une fausse tête sculptée puis décapite des victimes qui croisent son chemin pour s’approprier leur chef.
Un homme renseigne les évènements marquants du monde et de son monde sur sa peau à l’aide d’un pyrograveur, surmonte son asociabilité en rencontrant une femme mais elle le quitte et il sombre.
Nuit après nuit, vues de la Terre, les étoiles s’estompent, glanées par un immense habitant du cosmos pour confectionner des jouets qu’il offre à son fils.
Un homme ne cesse de se suicider mais vit toujours, séquestré dans un hôpital pour examens et déclaré mort par l’administration. Il découvre qu’il est le vecteur originel d’une épidémie d’immortalité privant les individus de leur plus grande liberté.
Ce livre est plus proche du roman que du recueil de nouvelles, développant une ambiance de poésie surréaliste sombre, des variations sur l’imbrication du microcosme et du macrocosme, des mondes en médaillons, univers gigogne dans une dynamique entre intérieur et extérieur, identité et altérité, passé et futur. Ce contexte cohérent découle de visions relativistes aux accents fractals et quantiques, où la question de point de vue est fondamentale, où le vertige métaphysique est constant dans une réalité changeante. Science fiction et fantastique se mélangent pour donner une vaste dystopie psychotique et ce sont parfois des textes très ardus mais toujours surprenants qui interrogent la matérialité et l’incarnation, la vacuité possible de l’existence et l’éparpillement du sens vers la disparition.

Clameurs – Portaits voltés

Alain Damasio. La démarche initiale d’Alain Damasio est fondée sur la sociologie, la psychologie et surtout la philosophie. Influencé par Nietzsche et Deleuze il épingle les cours donnés dans les grandes écoles de commerce. Son premier roman, La zone du dehors, est avant tout de la philosophie politique et de la poésie, servies par une histoire qui illustre la lutte contre la dévitalisation des individus et l’endormissement des esprits bercés par la technologie. La horde du contrevent montre l’énergie positive déployée par une communauté horizontale. La zone du dehors dénonce l’asservissement intégrée dans une illusion de liberté. Le premier est socio-politique, très conceptuel avec des convictions fortes, le second est plus poétique, influencé par Mallarmé, ancré dans un réel vivant. Cet entretien datant de 2014 permet de mieux comprendre le processus créatif d’Alain Damasio et la genèse de ses œuvres.
Stéphane Beauverger. Littéraire à la base et passionné de science fiction et de BD, Stéphane Beauverger devient journaliste avant d’être scénariste pour le jeu vidéo et la BD. Ce lien à la technologie se retrouve dans son mémoire sur le cyberpunk. Chromozone, son premier livre édité, est basé sur la pulsion d’autodestruction et l’instinct de survie. Avec Les Noctivores et La Cité Nymphale, la trilogie est constituée et sonorisée par Hint. Ensuite Le Déchronologue est un roman de flibuste et de voyage dans le temps, d’aventure et d’histoires d’enfance.
Jacques Barbéri. De son enfance il tient une arachnophobie mais aussi une passion pour les insectes et l’astronomie, rêveur et intrépide. Il a une grande expérience dans le milieu de l’édition et de la télévision, témoigne de l’évolution de la science fiction française et décrit son arrivée dans La Volte, entre réédition et continuité, composition musicale et intérêt pour la science.
Emmanuel Jouanne. Il était un garçon plutôt introverti à l’imaginaire fertile. Comme Jacques Barbéri il développe une passion pour la musique et multiplie les collaborations littéraires. Il a eu une vie personnelle mouvementée et une trajectoire contrariée pourtant vite lancée avec Damiers Imaginaires et Nuage.
Philippe Curval. Toute sa vie il a cherché à pratiquer la liberté, réticent au carcan social avec des envies d’aventure, un besoin d’évasion par rapport au réel, une sorte de surréalisme qui multiplie et relativise les points de vue. L’onirisme permet l’extrapolation socio-politique et la spéculation en décalage d’un monde en construction, tributaire des responsabilités individuelles.
David Calvo. Il a grandi en jouant aux jeux de rôle et aux jeux vidéo, d’abord dessinateur la scénarisation s’est imposée avec un sens du merveilleux foutraque. Sa création est versatile, due à un imaginaire foisonnant et très personnel, un univers mouvementé et à fleur de peau. Son genre de prédilection est une fantasy sans limite où le merveilleux intègre la réalité.
Léo Henry. A l’adolescence il pratique beaucoup les jeux de rôle, devient scénariste et, en parallèle, commence à écrire des nouvelles qui sont publiées et enchaine sur des recueils et des BD en collaboration, mû par une forte volonté d’expérimentation.
L’entretien avec Emmanuel Jouanne est présent dans Bifrost 43, ceux avec Jacques Barbéri, Philippe Curval et Léo Henry sont les versions complètes des versions dans Bifrost 37,31 et 74, les autres sont inédits.