
Dans Quirites de Ugo Bellagamba, Numa Pompilius vit caché auprès de la Nymphe Égérie dans la serre du Latium, enclave technologique dominée par Tarquin le Superbe dont le seul contre-pouvoir réside dans la caste religieuse des pontifes, alors que les Rom’ survivent dans une immonde décharge. Cette anticipation de dystopie écologique très sombre présente la continuité de l’espèce dans une structure calquée sur le système sociopolitique romain avec ses qualités et ses défauts, mélangeant durabilité et iniquité dans une forme à la fois d’antiquité et de modernité.
Dans Après-guerre de Emmanuel Jouanne, le compagnon de Marie ressent le besoin de s’éloigner de leur hameau de maisons-coquilles pour un court voyage. Ce petit conte surréaliste mais surtout poétique développe une légère fantasy de quête d’identité, fantaisiste et initiatique, futuriste mais profondément onirique et symbolique, à l’image des baleines mauves échouées en provenance des étoiles.
Dans Galactic north de Alastair Reynolds, Irravel et Markarian sont tirés de leur sommeil cryogénique par leur cargo suite à une avarie, l’Hirondelle s’étant amarrée à une comète pour effectuer les réparations, mais les laissant aussi exposés à une attaque de pirates. S’inscrivant dans le cycle des Inhibiteurs, ce long texte courant sur des millénaires associe une action efficace à une grande profondeur thématique dans la lignée du cyberpunk et exprime dans la tradition de la tragédie des dilemmes intenses à l’implication éthique impactant les espèces et les galaxies entre loyauté inculquée, sentiment de culpabilité et désir de vengeance.
Dans Emmanuel Jouanne : L’ange blessé, Rêveur de chats, Richard Comballot suscite le portrait d’un auteur précoce et rêveur, débordant de créativité et indépendant, à l’aise dans une forme d’expression atypique, sans aucun doute un artiste souvent incompris et contrarié mais épanoui dans l’acte de création collaborative suivant les affinités, affublé d’un imaginaire itinérant dans une sincérité naturelle.
Dans Trois précurseurs : où l’on commence à inventer la S-F de Fred Jaccaud, l’anticipation utopique L’an 2440, rêve s’il en fut jamais de Louis-Sébastien Mercier en 1771 va influencer des auteurs ultérieurs par sa manière de pamphlet sur le bonheur et le progrès, comme pour Le Roman de l’avenir de Félix Bodin en 1834 qui projette un imaginaire scientifique et pour Ignis de Didier de Chousy en 1883 qui entérine la vision contre-utopiste capitaliste et industrielle.
Dans Les divisions socio-spatiales : dans la ville de science-fiction de Alain Musset, les différentes modalités de ségrégation urbaine sont explorées, ayant pour critères le niveau de richesse et/ou l’ethnicité. Alors que dans une configuration verticale la répartition est toujours ascendante, horizontalement elle peut varier, les privilégiés occupant le centre historique et repoussant les défavorisés à la périphérie pour la tradition européenne et le contraire pour la vision américaine. L’organisation basée sur la dimension de l’ordonnée reste la plus puissante sur le plan symbolique par l’ombre écrasant les profondeurs comme une oppression et une exclusion de l’élévation vers un pouvoir solaire. Les enclaves sont plus ou moins poreuses mais illustrent une exploitation capitaliste transcendant l’aspect politique et débouchant sur une xénophobie qui identifie et maintient la différence dans la criminalité et la maladie.
L’intérêt de ce numéro réside grandement dans la présence des deux nouvelles inédites de Ugo Bellagamba et surtout de Alastair Reynolds ainsi que dans l’article original de Alain Musset, l’entretien avec Emmanuel Jouanne figurant également dans Clameurs – Portraits voltés depuis 2014.

