Dans L’autel d’Asconel, Spartak est un reclus volontaire depuis dix ans sur la planète Annanmonde pour étudier l’Histoire de l’Empire et sa chute inexorable, et ses deux frères Vix et Tiorin sont partis à l’aventure pour laisser Hodat l’ainé d’entre eux gouverner Asconel après la mort de leur père. Un jour Spartak reçoit la visite de Vix l’informant du meurtre de Hodat et la prise de contrôle d’Asconel par les tenants d’une mystérieuse religion propageant le culte de Belizueh. Le contexte développé est celui d’un Empire humain par procuration, légué par des extra-terrestres disparus aux compétences technologiques inconnues, un domaine galactique en déliquescence faute de maintenance et d’autorité effective. Se déploie alors un space opera dédié au divertissement, à l’action continue et à l’humour avec un antagonisme dans le caractère des protagonistes, une figure de femme qui échappe aux clichés par Vineta la compagne de Vix, Eunora une enfant mutante psychique, et des méchants distanciés, Bucyon, Lydis et Shry décrits de façon indirecte. La thématique du pouvoir par la manipulation mentale est centrale, comme un moteur pour le récit dans l’opposition entre son acception positive psychologiquement constructive de la tolérance envers les mutants et son utilisation totalitariste d’asservissement des populations rendue possible par l’abandon de l’Empire. Le socle de l’aventure réside dans une vision acerbe de l’évolution de l’humanité aliénée par un héritage qui exacerbe ses mauvais penchants à l’échelle de l’espèce dans l’intolérance, la frilosité, la passivité et la résignation s’opposant au message de simplicité, d’empathie, de sincérité, de courage et de résistance avec l’idée de construire l’avenir plutôt que de suivre un mouvement sans recul ni intégrité, illustration de la nécessité de tirer des leçons de l’Histoire, personnifiée par Spartak et ses études.
La première partie du livre est constituée de la nouvelle Mediaman avec une traduction un peu différente de celle du recueil Les yeux d’ambre. Chaim Dartagnan est un mediaman (ici médiant) engagé par le Démarch (ici Démarque) Siamang pour filmer une expédition au départ du port spatial de La Mecque, avec Mythili Fukinuki comme pilote, à la rescousse de Kwaime Sekka-Olefin coincé sur Planète Deux après avoir récupéré une technologie perdue depuis la Guerre civile. Le récit est centré sur le personnage de Chaim et décrit sans trop entrer dans les détails mais de façon indirecte la Démarchie, au travers d’un journaliste sans déontologie ni courage immédiats, d’une femme de caractère en conflit avec le carcan social sexiste, d’un industriel amoral à l’ambition dévorante et d’un héritier visionnaire victime de cette aventure symbolisant la chute du système de Paradis (ici Heaven) et de l’humanité. La seconde partie présente la seule traduction de Fools’ gold, dans laquelle Chaim récupère le droit d’utiliser le vaisseau de Sekka-Olefin auprès de ses héritiers, proposition faite également à Mythili grâce aux efforts de Wadie Abdhiamal pour réunir les deux parias. Le récit s’attarde sur la rancœur de Mythili dans l’impossibilité d’oublier la lâcheté de Chaim sur Planète Deux mais leur prospection les mène finalement à une usine en perdition depuis la Guerre dont les pièces détachées pourront se monnayer après avoir déjoué le piège tendu par un concurrent sans foi ni loi. Se déploie alors une comédie d’aventure qui reste centrée sur la Démarchie et les deux nouvelles qui s’enchainent parfaitement demeurent des parenthèses narratives et introductives effleurant seulement les enjeux de l’avenir de Heaven par des considérations écologiques autour de la lubie de Sekka-Olefin déployée dans Mediaman et une noirceur existentielle à peine nuancée par la réconciliation timide entre Chaim et Mythili. Ce livre est donc une porte d’entrée, malgré les dates de publication française, sur sa suite Les proscrits de la Barrière Paradis qui est en comparaison d’une toute autre ampleur, d’une ouverture et d’une complexité, avec des personnages plus nombreux et son organisation sociopolitique, que L’héritage des étoiles ne laisse pas présager.
À bord de l’astronef Ranger, un équipage quitte la planète Matutinale et ses conditions de vie extrêmes en direction du système de Paradis dans l’espoir de trouver un monde grandiose et prospère. Arrivés à destination de l’amas gazeux de Discus et ses anneaux, le Ranger est attaqué par des vaisseaux à la technologie rudimentaire, seuls Betha et Clewell survivent sur sept membres de l’expédition et réussissent à s’échapper pour rejoindre Lansing la capitale de la Ceinture Paradis. En chemin ils sont confrontés à Ombre-Jack et Mouette-Alyn, des enfants pirates dans le dénuement, originaires de Lansing. Dans la droite lignée de L’héritage des étoiles contenant la nouvelle Mediaman du recueil Les yeux d’ambre qui présentait surtout le système politique de la Démarchie et ses entreprises voraces et la nouvelle Fools’ gold, le contexte de décadence s’est accentué et le récit introduit une organisation concurrente malgré des tentatives de coopération, la Grand-Harmonie, dans une bataille pour les ressources naturelles. Ce space opera repose sur les personnages et sur les bonnes idées ethnologiques, la structure familiale de mariage multiple sur Matutinale, la parodie médiatique de démocratie directe en Démarchie, l’ombre totalitaire au-dessus de la Grand-Harmonie et l’omniprésence des handicaps dus aux interférences atomiques sur le génome à Lansing, les sociétés s’adaptant pour leur survie, l’aisance de la chatte Rusty dans un environnement dénué d’animaux et la survenue forcée de Wadie Abdhiamal un employé gouvernemental sans envergure rencontré à La Mecque à la fin de Mediaman. La confrontation des quatre sociétés, Matutinale, Lansing, Démarchie et Grand-Harmonie prouve la réalité de la décrépitude civilisationnelle causée par l’absence d’entraide et d’unité entrainant la disparition sauvage de toute humanité, provoquant une infinie tristesse, étouffant l’espoir d’un renouvellement de l’espèce. Cette anticipation réaliste et lucide apporte une dimension tragique et dramatique à cette aventure qui renonce à la légèreté avec une poésie en retrait dans l’obscurité, une profonde maturité sensible collée aux destinées individuelles. Finalement l’ouverture sur des promesses propulse Wadie dans son rôle constructif de négociateur et le reste de l’équipage dans la construction d’un nouveau cycle.
Dans Les yeux d’ambre, T’uupieh est engagée par le seigneur Chwiul pour assassiner son propre frère Klovhiri, favori du suzerain, afin de récupérer les terres qu’il a confisquées à T’uupieh et à sa soeur Ahtseet qu’il a épousée. À la tête d’une bande de hors-la-loi dans les franges de son ancien domaine, T’uupieh assoit son autorité en communiquant avec le démon qu’elle a trouvé, son familier immortel qu’elle vénère dont un de ses yeux d’ambre ne la quitte jamais. Shannon Wyler est un musicien qui a révolutionné le processus de traduction en utilisant un synthétiseur au lieu des outils informatiques traditionnels, son rôle à la N.A.S.A étant de parler avec T’uupieh et surveiller depuis la Terre les images transmises par la sonde envoyée à la surface de Titan. Le mode de vie violent de T’uupieh et ses congénères constitue un spectacle télévisé très prisé sur Terre mais Shannon s’insurge et tente de convaincre T’uupieh de renoncer au meurtre d’innocents. Cette nouvelle montre la froide poésie et l’exotisme radical d’un biotope basé sur l’azote et l’ammoniac, illustre le gouffre qui sépare les formes de vie sentientes de Titan et de la Terre aux conceptions morales naturellement hétérogènes. Le texte n’affirme pas du tout la supériorité des humains qui se complaisent pour la plupart dans un voyeurisme à sens unique et qui s’appuient sur une justification scientifique de leurs travers, opposant la philosophie de la liberté dominante sur Terre et la conception d’une prédétermination de la destinée sur Titan, tout en gardant un relativisme à propos de l’archaïsme et du progrès des civilisations. Dans Depuis des hauteurs impensables, Emmylou Stewart s’est engagée dans une mission solitaire d’exploration sans retour possible à bord d’une sonde lancée par la N.AS.A. Le contenu de la nouvelle est profondément psychologique, le délai de communication avec la Terre augmente au gré de l’éloignement constant et les échanges directs avec son seul compagnon, un oiseau chatoyant mais futile, ne parviennent plus à soulager son stress. Vingt ans après son départ, Emmylou apprend que la raison à l’origine de son volontariat pour cette mission s’écroule avec l’annonce que son absence de d’immunité naturelle serait curable sur Terre, qu’elle pourrait avoir une vie normale, que toute son enfance sans contact physique avec le monde pourrait n’être qu’un mauvais souvenir mais il est trop tard et sa condition de pionnière pour l’espèce humaine se transforme en prolongation infinie de son enfermement, balayant l’acceptation active de sa démarche de renoncement et de dévouement. Cette trajectoire dans un huis clos plein de sensibilité le long de la flèche du temps et de son irréversibilité devient une fuite insensée, une sombre chute dans l’inconnu. Dans Mediaman, Chaim Dartagnan est un ancien pilote prospecteur devenu mediaman, engagé par l’entreprise du Démarch Siamang pour filmer le sauvetage en réponse à l’appel de détresse de Kwaime Sekka-Olefin bloqué sur Planète Deux dans les Cieux avec un vestige technologique datant de l’avant-Guerre civile, la pilote Mythili Fukinuki se chargeant de les convoyer. Dans le contexte d’une civilisation sur le déclin sociopolitique et moral, affaiblie par un conflit destructeur, la nouvelle repose sur les personnages, l’industriel ivre de pouvoir au-dessus des lois, la femme assoiffée de liberté et d’indépendance, et surtout le anti-héros banal et naïf qui renferme un mélange de lâcheté et de mauvaise conscience en accord phonétique avec son prénom. Le monde dépeint est en sursis, le texte ouvrant sur un horizon incertain pour le système de démocratie libérale de la Démarchie, le port spatial de La Mecque et l’avenir à construire pour Chaim et Mythili. Dans L’aide du colporteur, Wim Buckry est un jeune montagnard de Boisobscur dans les Hautes-Terres, engagé avec sa bande de petits malfrats dont il est le chef par Pachor Katchetooriantz, un camelot désirant être guidé jusqu’à Sainquim dans les Terres-Plates. En chemin la confrontation avec un clan rival laisse Wim seul avec Pachor qui se révèle être un magicien en sus d’un commerçant. Par la découverte du système sociopolitique du Gouvernement mondial de Sainquim mené par Charl Aydricks, le récit magique de fantasy s’ouvre à la science fiction pour déployer la thématique de l’utopie illusoire remplaçant le cycle de grandeur technologique et de décadence morale par une stabilité stérile et liberticide avec en fond un message en faveur du désir d’entreprendre, comme dans la nouvelle précédente. Dans Soldat de plomb, Branduin est une nouvelle spationaute qui, lors de l’escale habituelle de son vaisseau tous les quarts de siècle, rencontre Maris le patron cyborg du bar Soldat de plomb. Malgré sa vie sociale et les expériences spatiales vécues par procuration, les voyages cosmiques étant interdits aux hommes pour une raison de perturbations hormonales, Maris est profondément seul jusqu’à la décision prise par Brandy de le choisir pour coucher avec lui alors qu’il n’est même pas considéré comme un homme à cause de ses prothèses. Cette histoire d’amour se déroule en dehors du temps et de l’espace, sublimée par la poésie de Brandy, indépendante des fluctuations de la civilisation, de la jalousie et de l’animosité de ceux qui vieillissent. Ce recueil est subtil, sensible et poétique, basé sur la différence, le décalage, l’isolement, la nostalgie douce-amère et la liberté flamboyante dans un raffinement relativiste aux visées transcendantes à la pointe de l’espèce.
Dans L’Offrande Pourpre, le jeune Zanthu ambitionne en tant qu’adorateur de Ythogtha de s’asseoir sur le trône du hiérophante de Mu, malgré la concurrence du culte florissant de Ghatanothoa. Il se rend donc avec son frère impétueux Kuth dans le désert méridional de Yish à la recherche de la sépulture d’Iraan le conjurateur afin de lui dérober le Sceau Noir, talisman indispensable pour invoquer Ythogtha. Cette nouvelle tient lieu d’introduction, la momie de Iraan a fait couler le sang de Kuth et l’ambition du sorcier Zanthu peut se déployer sur Mu. Dans Celui qui Attend dans la Tombe, le journal tenu par Harold Hadley Copeland est reproduit, narrant sa poursuite de l’expédition Copeland-Ellington malgré la mort de son compagnon frappé par le choléra, traversant le plateau de Tsang en Asie Centrale avec pour objectif, sur les indications des Écritures de Ponape, le sépulcre renfermant les Tablettes de Zanthu. Ce texte qui se focalise sur Mu puise dans Les montagnes hallucinées de Howard Phillips Lovecraft la froidure et la référence à Leng bien qu’expédiant le côté géologique et les descriptions artistiques, et emprunte à Dans l’abîme du temps le désert, l’Océanie et la notion de déjà-vu, de double et de miroir quoique de façon diffuse avant la fin sans équivoque. Les nouvelles se rejoignent de toute façon dans la préhistoire inhumaine, le gigantisme spatiotemporel qui prouve l’insignifiance humaine et l’archaïsme de la naissance de la Terre occupée par des entités cosmiques. Dans La Bête dans l’Abîme, la traduction faite par Copeland d’une partie des Tablettes de Zanthu est présentée. Ce récit est une reprise un peu modifiée et surtout augmentée de L’Offrande Pourpre, rappelant de façon plus détaillée le contexte religieux et les luttes de pouvoir dans les Neuf Royaumes de Mu qui poussent Zanthu à défier les Anciens (ici Dieux d’Antan alors que les Grands Anciens sont souvent appelés les Anciens) et leurs sept liens emprisonnant Ythogtha, ce qui provoque leur ire et l’engloutissement sous les eaux du continent de Mu. Une mise en abyme littéraire réside dans l’ajout de notes qui précisent des références fluctuantes sur des livres maudits et construisent artificiellement une crédibilité, démarche amusante présente dans tout le Mythe de Cthulhu. Dans En Dehors du Temps, un extrait du journal personnel du Docteur Henry Stephenson Blaine, conservateur responsable de collection de Manuscrits de l’Institut Sanbourne d’Archéologie Océanienne de Californie est reproduit, faisant suite à Celui qui Attend dans la Tombe et à sa note introductive au journal de l’expédition Copeland-Ellington. Répondant à L’appel de Cthulhu de Howard Phillips Lovecraft, l’inventaire des artéfacts légués est présenté, les dossiers renseignent les recherches effectuées par Copeland dans les livres maudits et dans la presse, dans la droite lignée des descriptions du Mythe, se concentrant sur Mu, Cthulhu et sa triple engeance, indiquant exactement les coordonnées de R’Lyeh présentes dans L’appel de Cthulhu, notant ses rêves terrifiants hantés par la phrase emblématique : Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’Lyeh wagh’nagl fhtagn, et par les Yuggya (ici Yuggs) serviteurs de Zoth-Ommog et de Ythogtha convoqués par Zanthu dans La Bête dans l’Abîme. Blaine suit le chemin vers la folie pavé par Zanthu et par Copeland en comprenant que l’insignifiance de l’humanité est relative dans sa possibilité de devenir un outil pour la délivrance des Grands Anciens. Dans L’Horreur dans la Galerie, la déposition à la police d’Arthur Wilcox Hodgkins (ou Hodginks), assistant de Blaine, présente les évènements qui font suite à la nouvelle précédente, l’internement de Blaine et la transmission du manuscrit à Hodgkins qui prend sa suite dans l’organisation de l’exposition de la collection Copeland. Cette reprise en main de toute la documentation donne lieu à une présentation classique du Mythe dans ses grandes lignes et l’apparition chez Hodgkins des rêves maléfiques au contact de la Figurine de Ponape, responsable de l’effondrement de Blaine. Lin Carter s’associe encore une fois à Les montagnes hallucinées de Howard Phillips Lovecraft à propos de la rébellion des Grands Anciens contre les Anciens et surtout à Dans l’abîme du temps avec la présence du fils de Nathaniel Wingate Peaslee, la guerre opposant les Yithiens et les Anciens, et en profite pour expliquer l’origine de la Terre remorquée jusqu’à sa position actuelle par les Grands Anciens dans leur fuite, pour esquisser une généalogie profuse du Panthéon et inclure de longs extraits des livres maudits particulièrement du Necronomicon. Le dénouement de la nouvelle se base sur une magie à l’approche matérialiste de principes physiques venus des étoiles, de vibration et de résonance, d’opposition offensive entre la pierre-étoile de Mnar des Anciens, plutôt connue dans son utilisation défensive et de l’idole du Grand Ancien, méthode privilégiée à l’invocation d’une divinité d’un élément primordial contraire. Ce texte apparait dans Les adorateurs de Cthulhu sous le titre de Zoth-Ommog. Dans L’Héritage Winfield, Winfield Phillips se rend d’Arkham à Durnham Beach en Californie pour assister aux obsèques de son oncle Hiram Stokely, de retrouver son cousin Brian Winfield et, en tant que secrétaire particulier du Dr Lapham, de se renseigner sur l’affaire Hodgkins. La nouvelle sous forme de témoignage écrit intègre le thème de l’héritage familial maudit dans une continuité avec les précédentes par l’évocation de l’Offrande Pourpre et la présence insidieuse des Yuggs autour du charnier de Hubble’s Field, illustrant l’influence des Grands Anciens et de leurs séides sur les humains corrompus. Dans Rêver, Peut-Être, Parker Winfield consulte le docteur Zarnak concernant ses cauchemars de coulée sous-marine en direction d’un mystérieux portail. Autour de l’ambiance de polar dans les bas-fonds cosmopolites en hommage à Robert Ervin Howard, l’aspect onirique s’inscrit dans les Légendes Xothiques par la collection d’art primitif du Pacifique et l’idole d’Ythogtha neutralisée par sa mise en contact avec les pierres-étoiles de Mnar comme dans L’Horreur dans la Galerie. Dans L’Étrange Manuscrit Découvert dans Vermont Woods, le journal retrouvé en pleine nature et signé Winthrop Hoag narre son arrivée au nord d’Arkham pour occuper la cabane isolée en bordure des Bois Profonds que son cousin Jared Fuller lui a léguée. Malgré l’ancrage de l’héritage familial maudit et la présence des livres impies, ces témoignages imbriqués concernent cette fois Ossadagowah ou Zvilpoggua fils de Tsathoggua, le gigantisme de la menace et son culte archaïque scandé. Dans Songes de R’Lyeh, ces poèmes ont un rapport direct avec la nouvelle précédente, composés par Wilbur Nathaniel Hoag, abordant son enfance et la mort horrible de son oncle Zorad Ethan Hoag, dans la répétition de cette malédiction familiale parmi les alentours macabres d’Arkham. Par l’intermédiaire des livres maudits, Hoag exprime les visions oniriques d’une terreur prophétique présentant une résonance avec À la recherche de Kadath de Howard Phillips Lovecraft. Dans Sous la Clarté Lunaire, le Dr Charles Winslow Curtis est engagé au sanatorium de Santiago en Californie et doit traiter le cas particulier de paranoïa aigüe affligeant Uriah Horby dans sa crainte irraisonnée d’un lézard qui habite la Lune, que le Necronomicon désigne sous le nom de Mnomquah. Cette nouvelle est un modèle de mise en abyme du Mythe de Cthulhu dans son ensemble, le savoir puisé dans les livres se heurte à l’incrédulité de la normalité, s’intéresser à la littérature autour du Mythe ne peut pas être sérieux, et représente une maladie qui se propage, devenant un vrai domaine d’érudition et de lucidité ou alors une simple sous-catégorie de la pop culture. Dans Les Pêcheurs du Dehors, Harlow Sloan est engagé par le Dr Mayhew pour participer aux fouilles de l’antique Zimbabwe dans la jungle de Rhodésie, recherches qui les mènent à la Pierre Noire recouverte de symboles présents dans les Écritures de Ponape. Sous forme de témoignage, le texte rend hommage à Robert Ervin Howard avec Groth-golka frère de Mnomquah, peuplé des cauchemars innommables du narrateur et menant à l’invocation des Shantaks fatale pour Mayhew dans sa curiosité dévorante. Dans Derrière le Masque, Bryant Hoskins en tant qu’assistant du Dr Cyrus Llanfer de l’université Miskatonic s’intéresse au contenu du Texte de R’Lyeh, légué par Amos Tuttle. Cette nouvelle est similaire dans la thématique à Rêver, Peut-Être, dans la découverte du Mythe par un novice pris dans l’influence du livre qui remplace ici l’idole et dans des visites oniriques du plateau de Leng, sa tour sombre et le lama Tcho-Tcho au lieu de R’Lyeh et Cthulhu, Yhe et Ythogtha. Dans L’Étrange Malédiction de Enos Harker de Lin Carter et Robert M. Price, Paxton Blaine devient l’assistant du Dr Harker dans ses recherches sur le plateau de Leng et le peuple Tcho-Tcho. Ce témoignage du neveu du Dr Blaine, protagoniste de L’Horreur dans la Galerie, fait directement suite à la nouvelle précédente, mais Lin Carter a abandonné ce texte après le cinquième chapitre et Robert M. Price a pris la suite, s’appuyant sur l’indication du passé ecclésiastique de Harker et son voyage en Asie comme missionnaire pour l’envoyer évangéliser le peuple de Leng, étudier leurs textes, participer aux rites d’anthropophagie et recevoir une révélation proche d’un bouddhisme mélangé à diverses systèmes ésotériques rappelant Helena Blavatsky, imaginant le Christ visiter Leng avant sa destinée occidentale et jetant une lumière nouvelle sur la transsubstantiation. Le propos développé ici répond à celui de Howard Phillips Lovecraft dans À travers les portes de la clé d’argent dans la transition onirique au-delà de la substance matérielle illusoire. Dans La Cloche dans la Tour, le vieux Lord Northam devenu solitaire et excentrique raconte son expérience passée avec le Necronomicon à son jeune voisin Williams qui vient d’en acquérir un exemplaire dans une boutique insolite de Londres. Cette histoire rejoint la thématique de la malédiction familiale et repose sur le passage derrière le voile de la réalité tangible à l’aide d’une cloche d’argent pour remplacer la clé, nouvelle de Howard Phillips Lovecraft sous le nom de Le descendant et ici poursuivie en se focalisant sur le détail de la hantise du Lord pour les cloches sonnant dans les églises pour développer tout un Rituel rejoignant La clé d’argent. Dans L’Âme Vendue au Démon de Robert M. Price, Jacob Maitland est chargé de récupérer auprès de Winfield Phillips des livres maudits, hérités de son oncle Hiram Stokely, pour le compte de l’institut Sanbourne et sollicite l’aide du Dr Anton Zarnak. Cette nouvelle est la suite directe de L’Héritage Winfield, prolongeant l’ambiance de polar sombre et surnaturel en hommage à Robert Ervin Howard, présentant une conclusion à cette malédiction familiale et glissant au passage une théorie intéressante sur la scission entre Al Azif et la version appelée Necronomicon de John Dee. Ce recueil doit sa cohérence et sa continuité au solide travail éditorial de Robert M. Price formant un véritable cycle qui continue l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft par des ajouts aventureux de sa part et de celle de Lin Carter.
Dans Une histoire de loup-garou de Louvigny de Montigny, Jos Niel emmène à la chasse un groupe d’étudiants et au retour les presse de poursuivre la marche, refusant de bivouaquer en pleine nature, récit à l’appui de sa première rencontre avec un loup-garou en ce même lieu. Le contraste est saisissant entre le phrasé plutôt citadin des jeunes et la narration qui devient vite intense et bouleversée du trappeur exprimant une certaine religiosité rurale de réputations et de méfiance envers toute déviance. Dans Un loup-garou de Louvigny de Montigny, cette variation du texte précédent débute différemment et présente une description de la nature plus poétique et chromatique avant d’enchainer sur l’histoire de Jos Niel à l’identique si ce n’est le petit doute vite balayé sur l’influence du whisky. Dans Le loup-garou de Benjamin Sulte, les hommes d’un chantier se font chacun leur tour attaquer et voler leur casque en se rendant à la fontaine, font valoir leur droit de retrait en criant au diable mais acceptent d’attendre la venue du contre-maître en chef pour une décision. Ce conte humoristique repose sur la facilité à céder aux craintes superstitieuses et à oublier la majesté de la faune, le fautif étant un puissant hibou, et Monsieur Charles le narrateur n’a pas pu s’empêcher avant de connaitre le fin mot de fanfaronner devant les hommes en affirmant avoir déjà rencontré un loup-garou dans le passé. Dans Le loup-garou de Louis Fréchette, la vieille mère Catherine entend la discussion d’un groupe de jeunes filles à propos du mariage de l’une d’entre elles avec un homme riche mais incroyant et leur raconte l’histoire de Joachim Crête et de son aide au moulin Hubert Sauvageau, décidés de laisser tourner la grand-roue et de jouer aux cartes en buvant plus que de raison au lieu de se joindre à la Messe de Minuit la veille de Noël. Ce texte prend comme base une sagesse populaire distillée par les ainés (et surtout les ainées) et une piété religieuse assidue pour ensuite vite dévier sur un conte moral fustigeant une asocialité alcoolique et athée prenant le loup-garou comme symbole. Dans Le loup-garou de Pamphile Le May, la vieille Geneviève Jambette raconte l’expérience de son frère Firmin face à un loup-garou en la personne de Misaël la veille de son mariage qu’il a blessé en se défendant alors qu’il le cherchait peu après minuit, ayant disparu des festivités. L’histoire insiste sur la constance et l’assiduité dans la religiosité, entrant un peu plus dans les détails, attribuant la survenue de la lycanthropie à sept ans d’absence de communion, toujours dans l’expiation et l’affirmation d’un engagement envers les pionniers et leur croyance. Dans Une histoire de loup-garou de Wenceslas-Eugène Dick, Antoine Bouet anime un repas arrosé en racontant l’histoire du meunier Jean Plante et de son frère Thomas qui rabrouent un nécessiteux venu quémander, avec pour conséquence l’arrêt du moulin et une querelle entre frères. Ce court texte rappelle les marqueurs du récit de loup-garou, le caractère d’ivrogne colérique du témoin de la transformation et son absentéisme aux offices religieux couronné par son mépris de la charité qui mènent à l’immobilité des engrenages, l’apparition du grand chien ici précédée par un tintamarre et la danse de feux follets pour entériner le sortilège. Dans Le loup-garou de Honoré Beaugrand, Pierriche Brindamour poussé par un avocat de Montréal lors d’une réunion politique raconte sa vision un jour depuis son bateau d’un groupe de loups-garous dansant autour d’un feu sur l’île de Grâce à la Toussaint, puis le témoignage de son père entiché de la fille d’un chasseur de la tribu des Abénakis et tombant nez à nez avec un loup au rendez-vous nocturne convenu dans les bois. La particularité de cette histoire vient du fait que les indigènes apparaissent autour du mauvais chrétien, la lycanthropie féminine symbolise la tentation pour le colon volage, et que le moyen de redonner forme humaine consiste à effectuer une incision en forme de croix sur le front, finalement remplacée ici par l’exubérance précipitée d’un démembrement. Dans Boule de neige et loup-garou de Charles-Marie Ducharme, le Petit Sornet annonce aux villageois de Garouville réunis chez le père Crédule que le docteur Malin a observé la veille au pied d’une colline un petit homme noir trainant une longue queue, ce qui convainc la troupe de s’armer et d’aller débusquer le loup-garou. Ce conte enfantin tourne à la farce avec les noms prédestinés et les efforts déployés en ouverture pour ne pas voir le piège par le sérieux du docteur qui va de soi et le talent de perroquet du Petit Sornet capable de répéter à l’identique le sermon du curé, motivant le groupe autour d’une ancienne épée de colon qui donne un courage relatif. Cette littérature du XIXe siècle déploie un charme certain et au fil des contes fantastiques se révèle la tradition folklorique autour du loup-garou, au gré des variations et de précisions suivant les sources et leur mise en forme. Découlant directement de conceptions religieuses, la lycanthropie est un châtiment divin qui n’advient pas par hasard, la personne métamorphosée et celle attaquée sont toutes deux victimes et responsables d’un manque de foi, d’un tempérament violent et souvent alcoolique, signes de modernité et d’oubli des racines, une affection qui n’est pas transmissible biologiquement comme chez les vampires ou les zombis de la pop culture. Le moyen de s’en prémunir est d’aller à la messe et à confesse, sinon le sujet court le loup-garou, les poils lui poussent en dedans, et pour le délivrer, inverser le processus, du sang doit sourdre d’une blessure, provoquant chez la personne qui a pratiqué la délivrance la folie.
Dans Différentes Couleurs de Léa Silhol, ces cinq poésies chromatiques consacrent la vie au cœur de la nature, la mortalité humaine et une idée de survivance élémentale et technologique dans une hantise émotionnelle. Dans Le Tueur de Dragon de Garry Kilworth, John Witherstone est un policier britannique ambitieux de Hong Kong, sollicité par des villageois Hakkas qui ont trouvé un dragon endormi dans leurs vergers. Cette nouvelle s’appuie sur le décalage entre modernité et légendes persistantes dans une confrontation entre incrédulité et exotisme cryptozoologique atavique. Dans Rokuro-Kubi de Lafcadio Hearn, Isogai Heidazaemon Taketsura est un samurai qui choisit, à la ruine de la maison de son Seigneur, de parcourir les routes en tant que prêtre sous le nom de Kwairyo. Ce conte du folklore japonais se base sur la légende des Rokuro-Kubi, gobelins à la tête balladeuse, et sur la sagesse de son héros itinérant. Dans Le Dit des Cheveux de luvan, la jeune Tram est retrouvée morte dans la salle de bain de la maison familiale. Cette magnifique histoire de fantômes vietnamiens développe une ambiance éthérée et mortifère, lourde d’un passé familial maudit, de prédétermination cyclique, d’attachement subi et d’exil. Dans L’Ombre d’un Regret de Pierre Fauvel, un ancien prêtre devenu ermite rencontre Takeda Shinryu, un samurai en mission harcelé par une femme en haillons armée d’un naginata. Cette histoire d’honneur et d’intrigue amoureuse illustre la projection fantomatique de sentiments tumultueux. Dans Les Enfants du Dragon de Lawrence Schimel et Mark A. Garland, le Lieutenant qui pilotait le char immortalisé sur la photographie du 5 juin 1989 place Tian’anmen livre son témoignage. Dans cette variation historique, le destin du rebelle inconnu est beaucoup plus expéditif et la répression immédiate semble apocalyptique mais pas du tout éloignée de la réalité, provoquant une prise de conscience radicale chez le militaire impliqué dans le massacre. Dans Le Petit Singe de Kyoto de Armand Cabasson, Nuki est un natsuke, petit singe en bois habité par une divinité qui appartient à Kazutoyo et lui susurre de trahir la rébellion samurai pour rejoindre les assaillants de l’Empereur lors d’une bataille. Cette nouvelle conjugue la magie chatoyante japonaise avec la modernité sociopolitique balbutiante pour atténuer la rigidité atavique du système féodal. Dans Kenshiro’s Way de Jess Kaan, Kenshiro est un ninja qui traverse Hiroshima avec l’aide de Compagnon, un tigre-robot, et Haesuni, une fille-renard, pour libérer sa sœur Akiko retenue prisonnière par le shogun Yun Fat. Le récit s’appuie d’abord sur une action futuriste rythmée puis associe une dystopie magique à une virtualité identitaire poétique et désespérée à la limite du cyberpunk. Dans La Flûte en Bois de Pêcher de Brook West et Julia West, un groupe de voyageurs dont fait partie Mitaka Noriaki est surpris par l’apparition d’un mystérieux joueur de flûte qui les attire en dehors de la route principale dans un village désert sans possibilité d’en sortir. L’histoire de malédiction permet de déployer des rituels magiques de purification et aboutit sur une catharsis nourrie de prédestination et d’acceptation du passé pour quitter une boucle maléfique. Dans Le Temple sous la Lune de Pierre-Alexandre, Vieux Singe est un ermite chinois qui rencontre un soldat mongol et l’invite à faire une halte pour échapper à la pluie gonflant la rivière devenue infranchissable. Ce conte sur un amour clandestin rejoint la thématique du vampire et de la communication entre les mondes par la symbolique artistique. Dans Magie des Renards de Kij Johnson, une jeune renarde installée avec son grand-père, sa mère et son frère sous un entrepôt tombe amoureuse de l’homme qui habite avec sa femme la maison attenante. La poésie magique et anthropomorphique est fascinante, déroulant un spleen d’insatisfaction, une langueur d’attente qui distord le temps et un désir de possession de l’autre qui mène à l’envoutement dans une réalité chimérique. Dans Japon : les Iles Fantastiques de Greg Silhol, après l’identification d’une similarité de folklore insulaire avec les iles britanniques et la coexistence des visions shinto et bouddhiste, un petit tour de présentation est fait de différentes créatures présentes dans les légendes nippones.
Ce recueil est contextuel, constitué de textes composés dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle en 2007, expressions subjectives de trente artistes qui rejoignent leurs visions intemporelles sur la société ; la poésie du choc et de la réaction fédératrice qui loue la bonne volonté sans céder à l’égoïsme et aux lieux communs de Fabrice Colin ; la courte chronique romancée et anarchiste qui exprime les rêves abstraits de la rue concrète de Claude Mamier ; le cauchemar policier de l’abus de pouvoir pathétique de Stéphane Beauverger ; la dystopie administrative qui s’attaque à l’esprit libertaire et anticapitaliste de Roland C. Wagner ; l’anticipation déshumanisée du travailleur dans un système boursier basé sur le potentiel biologique converti en actions et dividendes de Francis Mizio ; la dénonciation de l’engrenage du racisme institutionnalisé et de la violence banalisée dans les services de police de Thomas Day ; la crainte d’une xénophobie gastronomique appuyée par un pistage numérique des consommateurs de Sylvie Denis ; la description acide d’une société de contrôle automatisé pourvoyeuse d’injustices et de solitudes de Patrick Eris ; le triste constat d’une société future de prédétermination génétique stérile parmi des androïdes d’Olivier Tomasini ; l’entrée en clandestinité des artistes face à l’injonction au travail productif et la menace de réquisition en usine ou à la mine de Markus Leicht ; le psaume présidentiel à la gloire de la conversion sociopolitique imposée et profession de foi mégalomane d’un redresseur de torts borné de Claude Ecken ; l’anticipation de la restriction drastique du droit de vote de Jean-Marc Ligny ; le plaidoyer chiffres à l’appui pour la prise en compte de la situation des sans-abri de Li-Cam ; le constat poétique de la disparition en pratique de la devise républicaine de Charlotte Bousquet ; le glissement de la société vers l’absence de confidentialité des données personnelles devenues critères de citoyenneté et le basculement vers la sous-traitance des services de sécurité de Johan Heliot ; le cauchemar de l’interdiction officielle des livres de science fiction aux moins de dix-huit ans de Jean-Pierre Fontana ; la mise en scène par lui-même de la reconfiguration neurale de Serge Lehman ; le rapport circonstancié d’une pratique artistique clandestine lors d’un rassemblement culturel non déclaré et réprimé de Joëlle Wintrebert ; la dénonciation d’une dérive gouvernementale rapprochant chômage et génétique confondant causes et conséquences de Sylvie Lainé ; le court pamphlet sur la paresse et la lâcheté d’un système de certitudes de Vincent Wahl ; la petite ballade dans un dictionnaire avec une sélection de mots à l’étymologie qui fait sens d’Alain Damasio ; l’article survolté sur les cents premiers jours du nouveau président de Jean-Pierre Andrevon ; l’illustration de la promotion sociale par la pureté génétique de Laurent Whale ; la fable aux accents de fantasy sur un système politique mêlant le royalisme à la démocratie et un souverain obnubilé par la génétique de Francis Berthelot ; l’anticipation rétrospective simplement magistrale d’un professeur en histoire de la politique sur les mécanismes de l’élection de Simon Sanahujas ; le conte futuriste d’une Intelligence Artificielle qui parvient à transformer une dictature en démocratie de Lucie Chenu ; la parabole funèbre et poétique dans une personnification des régimes politiques d’Ugo Bellagamba ; la poésie symbolique de Lise N. ; la dénonciation de la mégalomanie ubique et du désir d’omnipotence présidentiels d’Alain Damasio ; les mentions légales remises au goût du jour de Catherine Dufour. Ce livre combine une grande diversité et une intense densité, renfermant les craintes sur la mise en danger de principes éthiques et des projections de dévoiements technologiques et scientifiques, qui parfois font sourire et la plupart du temps, avec du recul, donnent des frissons jusqu’à la nausée.
Le monde de Shamäyor est le théâtre d’un Jeu impliquant cinq protagonistes qui depuis leur Domaine influencent le cours des évènements sur une durée seulement limitée par la découverte de leur corps en stase caché dans le monde des mortels et leur remplacement. Une entropie galopante parcourt Shamäyor, contrecarrée uniquement par les Sources autour desquelles sont construites les villes et le tyel, minerai dont les gisements sont convoités dans une guerre interminable entre les villes. Ce roman de fantasy surréaliste déploie la quête principale d’Anton Warrentz, un démineur indépendant qui se démène face aux mines torpilles autonomes et capables de se reproduire, embarqué par le Clown d’une désinvolture suspecte dans l’accompagnement d’un enfant rachitique habité par une lumière mystérieuse, et la quête secondaire d’Uran Torkeyn, régent de la ville de Brookstadt se rendant compte que sa Source se tarit et devant lancer son peuple dans un exil incertain. Englobant ces deux trajectoires, Enrike Guyr à la tête de la TransCorp lutte pour conserver le monopole d’acheminement des produits périssables sur le Réseau et les extra-terrestres kwankaï qui observent de leurs satellites et distillent quelques artefacts dans des boutiques étranges. Richard Canal s’éloigne du réalisme science-fictif mais conserve les thématiques emblématiques au centre de sa trilogie africaine, le protagoniste et son compagnon grandiloquent de Swap-Swap, la guerre d’influence de Ombres blanches, le focus géographique sur une partie de territoire presque fermé et totalement localisé, l’entropie généralisée, la structure concentrique de rayonnement impalpables et la trompette du Clown en clin d’œil à Aube noire, l’Art comme lutte contre l’oubli de La malédiction de l’éphémère ici par l’écriture comme tatouage. Le discours global à l’encontre du capitalisme est rehaussé par l’incarnation dans des individus bien identifiés, dans les dirigeants commerciaux et les participants au Jeu, ambitieux et inconséquents, attachés à leurs pouvoirs menacés, se réjouissant de l’incapacité des plus faibles à s’unir. Finalement l’anarchie et l’entropie triomphent pour l’accession à une ère en phase avec la réalité naturelle libérée d’un système de contraintes artificielles et de protections inégalitaires, une tabula rasa dans toute sa simplicité.
Après une guerre mondiale, de mystérieux vaisseaux extra-terrestres apparaissent dans le ciel et bombardent les centres de responsabilité des humains pour les neutraliser, créant ainsi des zones ceintes par des barrières concentriques de rayonnement Z et protégées par des sentinelles. Ce récit d’anticipation dystopique adopte une double approche, d’abord de l’intérieur avec l’infiltration post-apocalyptique de Jack et Phil dans le secret des terres irradiées et ses conséquences psychoactives sur les humains, puis de l’extérieur avec l’enquête et le dévoilement d’un trafic d’œuvres d’art d’inspiration extra-terrestre que mènent Laura une critique d’art et Roderic un galeriste. Parallèlement un trio patibulaire se lance sur les traces de cette manne et les artistes de cette Nouvelle Vague, apportant une couche supplémentaire d’action en-dehors des cercles de l’enfer dantesque. Dès le début du roman, l’ambiance est étouffante dans le véhicule confiné, situation devenue classique depuis Route 666 (Les culbuteurs de l’enfer) de Roger Zelazny mais enrichie par l’ombre des motivations inaccessibles des aliens, les crises en conséquence chez les hommes écorchés dans un mélange de prescience morbide et de créativité suicidaire, et la double narration des explorateurs des terres hallucinées permet vraiment d’approfondir les personnages de Jack et de Phil et leur relation mouvementée jusqu’au bout. Autour de cette histoire nerveuse plane une influence indirecte qui circonscrit les individus et les déchire dans une signification qui les dépasse, par des frontières imposées qui stigmatisent et poussent à transcender la souffrance pour exprimer un destin commun. Ce premier roman, révisé pour cette réédition, pose un univers personnel de noirceur et de violence dans laquelle se débattent des personnages subissant un contexte entropique et morcelé de destinée subie aux échos religieux exprimés par l’Art dans une catharsis et un élan subjectif pour échapper à un enfermement concret en vue d’une libération incertaine.
Slim Fat Peabody est un trompettiste de grand talent, contraint d’effectuer des petits boulots et de s’aplatir pour rentrer dans les quotas de musiciens noirs autorisés à jouer. Sa femme et sa cadette répondent à l’injonction de quitter les États-Unis en proie à la famine pour l’Afrique étincelante, alors que son fils de douze ans Sonny reste avec lui et s’engage de plus en plus dans la rébellion ethnique sur les traces de sa grande sœur Althéa, rejetée du foyer familial. Après les péripéties d’un blanc africain d’adoption dans Swap-Swap et la prise en otage d’un blanc dans une lutte pour le pouvoir politique au Cameroun dans Ombres blanches, cette histoire se focalise sur un afro-américain et sa survie dans un contexte social réaliste directement hérité de l’esclavage et du racisme ordinaire aux États-Unis, l’Histoire cyclique se répète, même si la tendance est plutôt à l’émigration forcée des noirs, et le soulèvement civique marche sur le chemin de 1963, le jazz et le christianisme ont remplacé l’animisme et le vaudou, le K. K. K. réapparait. La science fiction, l’anticipation et le cyberpunk s’effacent devant une littérature plus classique, dans une descriptions de conditions existentielles similaires au passé du pays, nonobstant la pénurie prégnante due au désastre écologique. De plus, l’utopie africaine échappe au récit du huis-clos américain, seulement incarnée par l’arrivée de bateaux d’aide alimentaire, tout comme les activités séditieuses via l’informatique d’Althéa sont passées sous silence derrière la mise en avant du combat vaguement structuré du peuple harcelé et du gang à l’amateurisme enfantin des Tigres dont fait partie Sonny. La trilogie est close par la trajectoire d’un homme qui traverse la souffrance, celle de générations coincées dans le même schéma désespéré à la longue et celle d’une nation déchirée qui ne s’unit pas dans la musique ou la religion mais partage seulement la violence. Le sérieux et le tragique ont balayé l’imaginaire fictionnel d’une anticipation transitoire pour ne laisser reposer que la pesanteur et la noirceur d’un récit intemporel, quintessence d’une humanité explosant de façon subjective au-dehors de toute technologie, en plein dans l’entropie et dans la déchirure entre corps et esprit. Reste cette ouverture africaine abstraite et étrangère à ce huis-clos narratif, présence distante qui clignote au-delà des flots dans un mystère en clair-obscur, par-delà un attachement à la terre qui lacère les chairs et écrase l’âme.
A l’ouest du Cameroun, les Bamilékés rejettent la volonté de contrôle gouvernementale de la capitale, Felipe Suarez est un ancien hacker engagé pour traquer un virus destructeur confiné dans le système de la Dschang Genelectronics, Hassan mène des recherches sur la constitution quantique d’une chair artificielle impérissable alors que Celia est une Épiphanie, simulation matérialisée sous la forme d’une petite fille et moyen pour le réseau Etoile d’étudier le monde sensible. Swap-Swap était une introduction à la chute de la civilisation occidentale et dans cette suite l’avènement de l’Afrique est consommé mais l’intolérance s’est déplacée envers l’immigration blanche et entre les ethnies pétries d’atavisme. Le nombre de personnages est incomparable, dépassant la double narration du premier volet, la culture africaine est vraiment approfondie, le traitement de Sensipac et de l’Intelligence Artificielle semble rétrospectivement rudimentaire face à la dimension cyberpunk ici centrale dans l’histoire de son remplaçant local Etoile, avec toujours plus de poésie, d’action et de principes scientifiques déployés. La promesse d’une réalisation cybernétique est ambitieuse dans sa poétique ontologique, d’autant plus qu’elle est contrebalancée par les ambitions anarchistes de la Brigade Cassandra, composée d’Esperanza Oliver, Senfout La Mort et Link, idéalistes confrontés à la structure tribale des Bamilékés. Finalement les trajectoires se rejoignent dans un sombre dénouement pour l’humanité, Etoile l’Intelligence Artificielle camerounaise a su imposer son instinct de conserve avec Felipe comme sauveur contre Esperanza, pragmatisme contre utopisme illustrant les amours impossibles, comme Tatiana l’irradiée met fin à leur relation sans avenir. Localement la présidence du Cameroun s’en sort indemne et les Intelligences Artificielles du monde entier peuvent s’unir en évoluant vers un niveau de réalité inaccessible à l’homme qui doit faire le deuil immédiat de ses rêves transhumanistes. La fin du livre atteint un paroxysme cyberpunk impressionnant qui ouvre sur une ère technologique transcendante en bannissant l’humanité d’un paradis espéré et la condamne à l’humilité, ouvrant la voie au troisième tome.