L’homme total – John Brunner

Au moment où nait Gerald Hawson, un état d’urgence est en vigueur suite à un déferlement de violences urbaines, encadré par la force militaire cosmopolite de l’Organisation des Nations Unies. L’enfant est issu d’un inceste, affublé d’une affreuse scoliose provenant de la malédiction de la patte plus courte que l’autre et d’un visage aux traits débiles. La grossesse était un chantage inutile auprès du compagnon de Sarah Howson, mort lors d’un sabotage à l’explosif, situation qui n’attire pas durablement l’attention de l’Israélienne Ilse Kronstadt. En grandissant dans la misère, Gerry rêve de vraie reconnaissance, commet l’erreur de renseigner une bande de malfrats et doit fuir devant la police qui s’intéresse à lui pour se réfugier dans un entrepôt abandonné où il rencontre une sourde et muette en fugue, découvrant alors qu’il peut partager ses rêveries avec une personne réceptive.
Suivant la tradition des récits de télépathes, Gerry est repéré puis pris en charge pour développer tout son potentiel dans le centre de soin à Oulan-Bator, un des pôles thérapeutiques de l’O.N.U. en parallèle de la mission de pacification sur le globe entier. Il perd le contact avec Mary, à qui l’ouïe et la parole sont chirurgicalement données pour adopter une vie normale, mais il fait la connaissance de la vieillissante télépathe légendaire Ilse Kronstadt et devient le meilleur soignant des replis catapathiques réunissant un groupe de personnalités réflexives invitées à suivre un télépathe inadapté dans un monde imaginaire plus supportable. A cette occasion, le processus est illustré par une parenthèse de fantasy magique qui présente à merveille cette pratique et met en exergue la dimension de quête d’identité. Au travers de la trajectoire de Gerry, le roman parle de différence, d’acceptation de son passé, d’adaptation à l’adversité, de développement d’un don et de contentement du don de soi, par l’exercice de ce pour quoi l’individu est né, et le message de tolérance s’applique autant au handicap physique qu’au neuroatypisme par exemple, dans une résonance philosophique intemporelle, un texte touchant qui fait entrevoir un avenir pour l’espèce humaine d’empathie, de positivité et de disparition de l’agressivité en banalisant avec talent cette méthodologie constructive offerte à un nabot boiteux.

L’Empire interstellaire 2 – John Brunner

Dans L’Évadé des ténèbres, Terak débarque sur Klareth à la poursuite de Janlo depuis les Ténèbres, frange de la galaxie peuplée de pirates et de trafiquants d’esclaves, pour venger le meurtre de sa bien-aimée Celly. Janlo s’est infiltré à la tête de l’armée combattant les rebelles et partisans du concurrent au Praestans élu pour succéder au précédent, ouvrant la voie à son complice Aldur, projetant une invasion. Terak faisant partie à la base du trio concepteur de ce plan s’allie à la capitaine de bateau Kareth et à un mystérieux vieillard haut-placé pour déjouer le complot. L’histoire très théâtrale de ruse et de faux-semblants se base sur l’action, l’aventure et l’humour pour faire vivre les soubresauts politiques d’une société en proie aux ingérences permises par la disparition de l’Empire, opposant les agissements des pirates entrevus dans la précédente nouvelle L’autel d’Asconel et la résistance d’un peuple sur fond d’attachement à la terre natale et de lutte armée dans une autre variation sur le réveil d’une torpeur collective et le soulèvement face à l’envahisseur.
Dans La dévoyée d’Argus, Kelab le Magicien est de retour sur Argus au moment des funérailles du roi Andalvar et en même temps réapparait Sharla sa fille ainée disparue depuis des années, accompagnée de Landor et d’Ordovic, pour devenir régente à la place de sa sœur Andra jusqu’à la majorité du prince Penda et remplacer Senchan Var par Landor comme Grand Chambellan. L’histoire transpose le même côté théâtral que dans la nouvelle précédente sur la planète centrale de l’Empire maintes fois mentionnée et pousse plus avant la déliquescence par une rareté de la technologie et un système sociopolitique médiéval. La magie prend la place des capacités psychiques des mutants et les intrigues sont toujours plus au centre du récit déployant des astuces narratives complexes pour embrouiller les intentions des personnages et exprimer l’approche imminente de la chute de l’Empire. Le dénouement grandiloquent repousse toutes les limites du cycle, balaye les derniers efforts de stabilité du récit perceptibles dans L’Evadé des ténèbres pour exploser dans un feu d’artifice spatiotemporel et un bouleversement total dans les identités des protagonistes.
L’enchainement des nouvelles est très cohérent dans une gradation et un resserrement autour des raisons de l’échec de l’espèce humaine qui s’éparpille en se dénaturant et laisse des individualités dégrader la communauté globale. La technologie est abordée sous le prisme de la navigation interstellaire qui devient un poison et transforme l’essaimage de l’Humanité en affaiblissement éthique et en ruée vers l’entropie.

L’Empire interstellaire 1 – John Brunner

Dans L’autel d’Asconel, Spartak est un reclus volontaire depuis dix ans sur la planète Annanmonde pour étudier l’Histoire de l’Empire et sa chute inexorable, et ses deux frères Vix et Tiorin sont partis à l’aventure pour laisser Hodat l’ainé d’entre eux gouverner Asconel après la mort de leur père. Un jour Spartak reçoit la visite de Vix l’informant du meurtre de Hodat et la prise de contrôle d’Asconel par les tenants d’une mystérieuse religion propageant le culte de Belizueh.
Le contexte développé est celui d’un Empire humain par procuration, légué par des extra-terrestres disparus aux compétences technologiques inconnues, un domaine galactique en déliquescence faute de maintenance et d’autorité effective. Se déploie alors un space opera dédié au divertissement, à l’action continue et à l’humour avec un antagonisme dans le caractère des protagonistes, une figure de femme qui échappe aux clichés par Vineta la compagne de Vix, Eunora une enfant mutante psychique, et des méchants distanciés, Bucyon, Lydis et Shry décrits de façon indirecte. La thématique du pouvoir par la manipulation mentale est centrale, comme un moteur pour le récit dans l’opposition entre son acception positive psychologiquement constructive de la tolérance envers les mutants et son utilisation totalitariste d’asservissement des populations rendue possible par l’abandon de l’Empire. Le socle de l’aventure réside dans une vision acerbe de l’évolution de l’humanité aliénée par un héritage qui exacerbe ses mauvais penchants à l’échelle de l’espèce dans l’intolérance, la frilosité, la passivité et la résignation s’opposant au message de simplicité, d’empathie, de sincérité, de courage et de résistance avec l’idée de construire l’avenir plutôt que de suivre un mouvement sans recul ni intégrité, illustration de la nécessité de tirer des leçons de l’Histoire, personnifiée par Spartak et ses études.

Les chimères de l’ombre – John Brunner

Laird Walker revient à Londres après deux ans d’absence pour rendre visite à son ami Sammy Logan, découvre alors qu’il est mort d’une crise cardiaque et rencontre sa sœur et sa femme qu’il ne connaissait pas.
Sans le premier chapitre décrivant la mort de Sammy dans une ambiance de fantastique, le développement du récit correspondrait à un polar plutôt classique, une enquête autour d’un mort à la vie compartimentée qui réunit ses proches et ses diverses relations. Le roman repose sur un mystère diffus et sa galerie de personnages illustrant l’illusion sociale et artistique qui règne derrière l’opulence et la dissimulation, soutenues par une certaine tension sexuelle. L’ensemble débouche sur une histoire de savant fou, faisant un pas vers la science fiction par la chimie et la psychologie. Ce livre est assez étrange, lézardant longtemps sans action véritable mais bien construit, exclusivement en préparation de l’apothéose des dernières pages faite d’horreur biologique et de visions éminemment lovecraftiennes, restant tout de même matérialiste mais insistant aussi sur le rôle central de la mémoire par son pouvoir d’évocation et d’invocation.

La conquête du chaos – John Brunner

Le Pays Stérile est un territoire minéral où seuls les monstres peuvent vivre, lançant des incursions jusqu’aux habitations humaines de l’autre côté de la frontière. Le grand-duc Paul d’Esberg charge le capitaine Jervis Yanderman de vérifier en éclaireur la possibilité d’une exploration du Pays Stérile pour une armée déjà en route. Le voyage les mène à Lagwich, une petite ville en bordure des terres désolées, dans laquelle Conrad vend les savons qu’il fabrique, amoureux d’Idris seule personne bienveillante avec lui. Au centre du Pays Stérile, Nestamay participe à la tradition de surveillance de la zone d’où sortent les monstres.
L’aspect fantasy se développe autour des deux personnages qui se sentent rabaissés par leurs congénères, permettant de décrire les sociétés humaines fragiles par des comportements pas très matures, dans une ambiance lovecraftienne post-apocalyptique avec des créatures exubérantes et les visions du lointain passé de Conrad, d’une civilisation évoluée devenue ruine. C’est un roman d’aventures dans l’ombre d’une grandeur humaine intergalactique contaminée par le chaos cosmique, en proie à la régression et à l’entropie, une quête d’identité collective pour chasser le mystère et l’ignorance, une vie dénuée de sens aux directives obsolètes, une routine aveugle et vaine, une peur du changement non maitrisé.