Les parias de l’atome – M.-A. Rayjean

Après une guerre atomique, Henri Fridman décide d’emmener sa femme Françoise et leurs deux enfants Hélène et Jean-Marie à Lunatown pour fuir la radio-activité qui se propage sur Terre. François Fridman se consacre à la mèdecine, comme son père et son grand-père avant lui, et découvre dans son hôpital parisien le premier bébé mutant à la peau verte.
L’anticipation scientifique des conséquences insidieuses de l’atome mutagène est projetée à partir d’une société marquée par le rejet de la différence, le racisme et une susceptibilité qui nourrit l’eugénisme. Car les mutants sont supérieurs au niveau physiologique avec des sens surdéveloppés et leur intégration reste problématique. Mais les premiers meurtres par la pensée sonnent le glas de la fraternité, un mouvement international se forme pour préserver la pureté de l’espèce, se protéger de la menace psychique, et décision est prise d’isoler les mutants à Vénustown dans un lointain exil forcé qui exacerbe un désir de vengeance. A ce moment, la fantaisie science-fictive amène un tournant décisif dans le récit et introduit le neutraton, un minerai bleu de Vénus qui inhibe la fission nucléaire, et un commando de mutants réussit à travestir sa couleur de peau afin de s’infiltrer sur Terre malgré le blocus et neutraliser la production d’énergie atomique à l’échelle de la planète, plongeant la civilisation terrienne dans une régression technique. L’astuce de cette histoire réside dans le renversement moral de l’intention, dans la démarche punitive qui se transforme en bénédiction pour entrevoir sans pouvoir y échapper une révolution imposée en direction des énergies propres. Ce mélange de fantastique et de science fiction fait un ample détour narratif pour aboutir à un message écologiste subtil dicté par l’après-guerre et trouvant dans la littérature spéculative une illustration grandiloquente des futurs dangers du nucléaire militaire et civil, source de péril biologique pour l’espèce, de division et d’inégalité.

A l’état de nature – Damon Knight

Alvah Gustad est un acteur populaire de cinéréel dont le profil a été sélectionné pour la mission confiée par Boleslaw Wytak le Manager de la Ville du Grand New York, consistant à faire une tournée dans la campagne pour vendre aux Bourbeux des produits technologiques et les civiliser.
La première partie de l’histoire regorge d’humour, brouillant la dialectique traditionnelle entre candide et cynique dans la confrontation entre Alvah le produit de l’ère des machines et des gratte-ciels avec Betty Jane Hofmeyer et Doc Bither le responsable d’un laboratoire. Le passage d’un monde aseptisé et d’une immense pression sociale à un milieu paysan avec ses odeurs et sa simplicité pastorale pousse Alvah dans une rixe qui amène les autochtones à utiliser sur lui des insectes métalophages neutralisant son équipement et son moyen de locomotion aérien. Cet évènement ouvre la seconde partie et renverse totalement la situation d’adaptation et la position de domination, Alvah doit composer avec les conditions de la vie naturelle et accepter que les Bourbeux sont en passe de gagner la guerre contre les Villes et que son statut de cobaye valide cette démarche de retour possible à l’état de nature. Cette novella intelligente développe une vision écologiste et anticapitaliste, une sagesse certaine dans une anticipation sociopolitique et une fable de renversement des valeurs en faveur de l’émancipation des peuples, de la défaite du dogmatisme productiviste et de l’affirmation d’une science biologique et responsable.

L’iceberg rouge – Maurice Limat

L’équipage du Salvador, navire-aquarium en mission dans les mers polaires pour prélever les pinnipèdes en voie d’extinction, se rend à la source d’une anomalie lumineuse et découvre au milieu de la banquise un étrange iceberg rouge.
La première partie du livre voit le capitaine norvégien Karemson et les trois vétérinaires, Gerda Weinbaum de Berlin, Cyril Olivet de Paris et Kashimoto de Tokyo tourner autour du mystère et de l’incongruité de ce qui se révèle être un caillot sanguin glacé. La seconde partie, la plus importante, prolonge la dimension fantastique par l’entrée des protagonistes dans l’univers souterrain de la Terre creuse et déploie une science fiction métaphysique par la rencontre avec les extra-terrestres venus de la planète Ylli qui se meurt dans la constellation de l’Hydre. L’explication de la présence des Ylliwars tient à leur survie dans un vampirisme technique consistant à transmuter au niveau subatomique l’énergie de la pyrosphère en un substrat sanguin transportable jusqu’à leur planète moribonde. Cette alchimie de spoliation présuppose les arcanes du principe vital de la nature et la Terre, en tant que Gaïa, finit par se défendre par des soubresauts et des expectorations destructrices de sang en réaction au risque de géoleucémie. La romance entre Gerda et Cyril est inévitable, le rapprochement se fait aussi entre les deux peuples assez similaires, entre Karemson et Dannykar la représentante des Ylliwars. La troisième partie réside dans l’exil forcé après la destruction de cet alambic industriel, pour finir sur un caillou perdu dans l’espace et déployer une ironie métaphorique. Les personnages terriens ne sont pas assez approfondis pour échapper à la caricature ethnique ou à la platitude, les extra-terrestres sont fluctuants jusqu’à la contradiction dans un mélange de gentillesse et de volonté implacable de pillage à l’image de leur capacité d’hypnose juste effleurée, le blanchon apprivoisé est mignon mais accessoire, l’histoire avance grâce à une action rare mais grandiloquente qui se noie dans des séquences totalement surréalistes, dans un divertissement léger qui gâche tout le potentiel philosophique et mystique du texte.

Les Héros de la Rome antique – Jean-Pierre Andrevon

Pour présenter sa vision de l’histoire de la Rome antique, Jean-Pierre Andrevon décrit quatorze séquences comme autant de tournants décisifs sur le chemin de la grandeur et de la décadence d’un Empire immense, dans un récit vivant et incarné se concentrant sur les individus en-deça des mythes avec un sens aigu de la tragédie.
A cet égard, la fondation de Rome, découlant d’une traitrise si courante dans l’Antiquité d’un trône usurpé et de meurtres intrafamiliaux, est introduite avec originalité du point de vue de la louve Tara qui découvre Remus et Romulus. La ville nouvelle, érigée après que Romulus ait tué son frère, comme dans un ancrage symbolique rustre, n’abrite que des hommes et la décision est prise d’attirer par une fête les nobles de la voisine Albe la Longue, capitale du royaume des Sabins, et de capturer leurs femmes. Ce moment donne lieu à une des bizarreries éthiques de l’époque avec les Sabines qui acceptent rapidement leur condition de captives. Ensuite, Jean-Pierre Andrevon met en scène avec subtilité le dialogue entre Horacius Cocles et Mucius Scaevola, un borgne et un manchot, pour évoquer leurs exploits face aux Étrusques et les horreurs de la guerre, faisant infuser son antimilitarisme avec discrétion. Par l’arrogance fatale du consul Quintus Falius, Rome est mise à sac par les Gaulois menés par Brennus, sauvée finalement par Camille, général exilé. Les guerres puniques sont racontées par le soldat Appius Publicola sur son lit de mort, du point de vue d’un légionnaire dans la confrontation avec Hannibal et les Carthaginois au pied des Alpes et à Cannes, déroutes rachetées par la prise Syracuse et de Carthagène, campagne qui prend fin en Lybie. L’effritement sociétal de Rome trouve en Spartacus une figure puissante qui représente le soulèvement des esclaves face à la dictature. L’arrogance politique qui assure à la fois gloire et discontinuité à Rome trouve son expression dans l’existence contrastée de Jules César et sa fin théâtrale. Justement, Cléopâtre fait le constat amer de sa relation avec Rome, sa passion avec Jules César puis avec Marc-Antoine installé à Alexandrie comme consul d’Orient, idylle finissant de funeste façon sous la pression d’Octave alors consul d’Occident. Le pouvoir peut aussi rendre fou à l’image de Néron qui doit son ascension aux assassinats intrafamiliaux devenant une habitude et menant à une vie psychique de mégalomanie et de cruauté. Comme un signe avant-coureur parmi d’autres, Pline le Jeune est témoin de l’éruption du Vésuve et de l’ensevelissement de Pompéi, augure d’un Empire destiné aux ruines. Un nouveau sursaut sociétal apparait avec le monothéisme chrétien porté par le martyre de Sébastien de Narbonne, officier exécuté par le préfet Manlius suivant l’ordre de l’empereur Dioclétien. L’ouverture vers une tolérance religieuse et à terme la prédominance du christianisme viendront de la révélation du consul d’Orient Constantin lors de sa victoire sur Maxence. La plus grande confrontation opposera finalement les Romains aux Huns menés par Attila et vaincus par Aetius aux champs catalauniques près de Troyes en Gaule.
Jean-Pierre Andrevon déploie une approche personnelle et passionnée qu’il explique dans sa postface, une étude faite de fascination, similaire à celle pour les dinosaures, à l’endroit des traces et des vestiges laissés après une disparition monumentale.

Jason et la conquête de la Toison d’or – Christian Grenier

Christian Grenier présente ici sa propre version d’un récit maintes fois recomposé, source fondatrice de ce que deviendra la fantasy et odyssée antérieure à l’œuvre de Homère. Cette histoire est avant tout une quête d’identité, un « connais-toi toi-même » dans une révélation brutale pour Jason d’une tragédie familiale, son oncle ayant usurpé le trône de son père après avoir égorgé sa mère et ses frères. Ces prémices sanglantes n’altèrent en rien l’éducation de Jason pourvue par Chiron le centaure et sa seule motivation consiste à restaurer l’honneur de son père et rendre justice. La particularité de l’épreuve à l’origine de l’aventure tient dans le fait qu’elle ne lui est pas imposée, Jason veut affirmer son courage dans une défiance envers un monde figé quitte à cheminer à l’encontre des conventions divines. Mais des divinités appuient sa démarche et l’équipage de l’Argo se constitue autour de demi-dieux et de héros, d’une cinquantaine de personnages hétéroclites peu mis en avant. Une dimension incongrue plane sur cette aventure, symptomatique de l’Antiquité et similaire à certains passages bibliques ou de la Rome antique, qui déploient non seulement une sauvagerie comme le crime inaugural de Pélias, mais aussi un flottement éthique difficile à appréhender, d’autant plus pour des enfants, comme le comportement des femmes de Lemnos, et encore mieux avec la figure plus que contrastée de Médée qui cumule ces deux traits de perversité et incarne une sorte de personnage horrifique dans un conte destiné à terroriser la jeunesse. Christian Grenier se démène avec un matériau brut qu’il raffine comme il peut, démarche qui trouve son apogée dans l’épisode du massacre des Dolions d’une magnifique intensité émotionnelle.

Les Héros de la Grèce antique – Christian Grenier

En douze chapitres et autant de figures héroïques dans les domaines de l’art, de la philosophie, de la politique et de la guerre, l’histoire devenue légendaire de la Grèce antique est tissée chronologiquement dans un entrelacs de données historiques et de motifs romancés pour rendre les mythes vivants et les habiller de dialogues plausibles. Christian Grenier s’en explique à merveille dans sa postface pleine d’honnêteté intellectuelle.
Il débute cette plongée lointaine par l’incertitude de la question homérique pour enchainer sur la légende de la bataille de Marathon et de la course de Philippidès qui mène au barrage des Thermopyles. Ensuite le savoir est mis à l’honneur en concrétisant la démarche fondatrice par l’astronomie d’Anaxagore et introduisant la figure tutélaire de Socrate, en valorisant l’influence d’Aspasie sur Périclès, en interprétant le passage de témoin entre Socrate et Platon, en illustrant le dénuement de Diogène, en montrant la résilience de Démosthène puis en déployant l’exil d’Aristote qui le mènera à assurer l’éducation du futur Alexandre le Grand qui sombrera dans la décadence à l’image de la dilution d’un territoire immense dans une soif inextinguible de conquêtes. Enfin, un retour au rationalisme s’opère avec le calcul de la circonférence de la Terre sous l’impulsion d’Eratosthène et avec l’illumination à l’origine de la poussée d’Archimède.
Derrière la magnificence intemporelle de cette civilisation apparait dans ce livre une zone d’ombre constituée d’une réalité sociale loin d’être idyllique et d’un intégrisme religieux qui protège les traditions et répand l’intolérance, présentant des pistes de réflexion d’actualité, la promotion de l’autonomie de la pensée par la présentation des notions socratiques de la maïeutique et de l’allégorie de la caverne ou le divertissement suprême pour un jeune lectorat que constitue le cynisme de Diogène en tant que démarche totale d’humilité.

Le gouffre du diable / Les naufragés d’Orphée – Christian Grenier

Dans Le gouffre du diable, Étienne à 15 ans est en vacances chez ses grands-parents absents pour toute la journée du dimanche et Jo son ami de 18 ans passe le chercher pour une virée surprise, une expédition spéléologique dans le gouffre du diable, lieu de graves accidents un demi-siècle auparavant. Cette aventure imprudente ponctuée par un incident attendu apporte l’occasion de se familiariser avec l’hydrologie, la géologie et la spéléologie, en insistant sur la nécessité des conditions de sécurité basiques pour profiter des merveilles souterraines, malgré le dénouement heureux grâce au courage et à la jugeote du jeune héros.
Dans Les naufragés d’Orphée, Gil Lakmi à 19 ans part avec Maïa une robiole à bord du Lumi 13 pour secourir sur la planète Orphée l’équipage du Lumi 9 qui ne donne plus signe de vie depuis plusieurs mois. Au-delà de l’aspect space opera, de la dimension émotionnelle du sauvetage de ses parents, des éléments de robotologie et de la possibilité d’une romance entre humain et être artificiel, cette petite histoire science-fictive relie le premier récit au second, le présent à l’avenir, dans une mise en valeur des notions hydrologiques discrètement placées dans Le gouffre du diable et concrétisées dans le message écologiste qui clôture Les naufragés d’Orphée en expliquant l’interdépendance des éléments d’un biotope et en présentant la fragilité de l’écosystème de la Terre qu’il faut chérir aussi pour sa rareté à l’échelle cosmique, pour constituer un livre parfaitement adapté au milieu scolaire qui instruit et fait réfléchir tout en restant divertissant dans une belle démarche didactique.

Dracula – Bram Stoker

Jonathan Harker en tant que clerc de notaire rend visite au comte Dracula dans son château des Carpates pour finaliser l’achat d’une propriété à l’est de Londres.
Ce roman épistolaire repose sur une ambiance surnaturelle de légendes et de folklore confrontée à la modernité naissante du XIXe siècle, son évolution scientifique et technique. Ce récit est avant tout une histoire d’amours et d’amitié comme un dernier rempart face à l’adversaire Dracula qui s’insinue au centre d’un noyau social constitué de Jonathan Harker et de sa fiancée Mina Murray amie de Lucy Westenra qui choisit comme fiancé Arthur Holmwood tout en conservant l’admiration de ses prétendants éconduits Quincey P. Morris et le docteur Jack Seward qui sollicite l’aide de son mentor le professeur Abraham Van Helsing. Le texte constitué de courriers et de comptes-rendus prolonge la forme de témoignage que revêt Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu mais dans le fond s’en éloigne, partant de la même affectation languide qui dans la longueur abandonne le mystère insoluble d’une illusion provoquée par la perturbation du système nerveux. Après la fondation d’une réalité pittoresque dans un passage mouvementé entre superstition et rationalisme, entre la plongée inaugurale dans une Roumanie exotique et la lutte autour de Londres comme mégapole cosmopolite, certains aspects rébarbatifs de l’histoire sont parfaitement justifiables par l’époque, les personnages de la bourgeoisie et de la noblesse, le sexisme civilisationnel, le terreau historique d’antisémitisme, la gradation dans la bigoterie et le pathos religieux, l’omniprésence de la passion romantique et la profusion de séquences d’un sentimentalisme idéalisé, le rappel constant du progrès par la physiognomonie, les débuts de l’étude clinique de la folie et l’innovation technique du phonographe. L’activité du vampire devient bien concrète et ouvre le huis-clos à des enjeux qui concernent l’espèce humaine dans son ensemble par une contamination planifiée. L’aspect scientifique permet de documenter le parasitisme vampirique, physique et psychique, à l’image du jeu de cache-cache autour de Lucy puis Mina et de l’influence sur Renfield, alliant fantastique et modernité dans un mélange de ferveur religieuse grandissante et de méthode rationnelle. Parmi les témoignages et une enquête tributaire de la sincérité et de la confiance des protagonistes entre eux freinées par la réticence d’une éducation rigide, quelques séquences mémorables émergent du peu d’action, comme l’accostage brutal du Déméter ou l’euthanasie grand-guignolesque de Lucy, pour constituer une œuvre transcendant le gothique, la poésie éthérée et le Sturm und Drang solipsiste.
Dans L’invité de Dracula, Jonathan Harker installé à l’hôtel des Quatre-Saisons de Munich décide de visiter les alentours la nuit de Walpurgis alors qu’un orage se prépare et se sépare de son cocher pour rejoindre un mystérieux village malgré ses protestations. L’intention de faire de cette courte nouvelle le chapitre zéro du roman reste discutable tant elle brise la lente gradation roumaine dans l’inquiétante étrangeté en confrontant si rapidement Jonathan Harker au péril concret d’une non-morte et d’un loup redoutable, même si cette parenthèse allemande insiste bien sur la préciosité de la vie du solicitor pour Dracula.
Le dossier en fin de livre développe une double approche, d’abord dans la présentation du thème du vampire en littérature puis dans l’approche historique du mythe dans sa constitution politique et religieuse.

Druillet – Vampires

L’édition Opta de Dracula datant de 1968 revit dans un écrin luxueux associant symboliquement le rouge au noir et blanc, au service d’un roman épistolaire basé sur une ambiance surnaturelle de légendes et de folklore confrontées à la modernité naissante du XIXe siècle, son évolution scientifique et technique.
L’illustration de couverture de la version de base, représentant Dracula en pleine translation sous une lune noire, se réfère directement à la description du comte au visage anguleux dans le texte de Bram Stoker et à l’apparence hideuse du Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau.
Le choix de présenter le texte en double colonne sur chaque page est un parti pris qui concourt à forger une expérience particulière et la nouvelle traduction d’Alain Morvan qui choisit, contrairement à celle de Jacques Finné, de ne pas altérer les difficultés grammaticales du batave Van Helsing y contribue également.
Les illustrations dans le récit suggèrent le mouvement dans la captation d’une dynamique soutenue par une perspective fuyante, brisée ou aspirée.
A la suite du roman de Bram Stoker sont présentés des peintures et des dessins titrés Nosferatu ou Dracula de 2009 à 2015 qui sont des portraits à la fois organiques et aux formes épurées soulignées de lignes de force aux influences technologiques dans des décors d’abstraction cosmique, suivis de dessins et de croquis au crayon de 2018 à 2025 soulignant les portraits de motifs géométriques en lignes droites leur conférant une grande puissance iconographique.
Le Bestiaire des Émotions est un beau complément qui fait le lien avec le matérialisme biologique présent dans toute l’œuvre de Joseph Sheridan Le Fanu en donnant forme aux éléments sanguins observés par Van Helsing qui correspondent aux émotions humaines.
Ensuite la reproduction des planches de la bande dessinée Nosferatu de Philippe Druillet et de ses carnets de travail montre bien ses recherches préparatoires.
Dans Dracula et le montreur d’ombres de Nicolas Stanzick, Jean Boullet embarque Philippe Druillet, Jean-Claude Michel et Roland Lacourbe sur un projet de film d’ombres chinoises, adaptation expressionniste du Dracula de Bram Stoker dont le tournage chaotique et rudimentaire constituera une légende underground surréaliste, dont les croquis préparatoires et les fascinants photogrammes restaurés sont ici reproduits.
Les affiches de Philippe Druillet pour les films de Jean Rollin, sa critique de Nosferatu, fantôme de la nuit de Werner Herzog parue dans Métal Hurlant n°39 et une courte présentation de ses projets de séries animées referment la partie cinéma.
Enfin, différents artistes présentent leur vision du vampire.

Bifrost 48

Dans Tea, coffee, me ? de L. L. Kloetzer, Vinh et Charlotte forment un duo de consultants de la Cohésion Interne chargés de trouver une solution au Projet Huysmans et découvrir la cause des problèmes qui perturbent la production d’une usine de bonbons. Cette nouvelle à la limite du polar cyberpunk déroule une tension permanente et la pression de la concurrence tout en conservant une jubilation communicative malgré les doutes, la fatigue et les distorsions perceptives.
Dans Huertas, les Terrasses du Crépuscule de Daniel Walther, la suave tranquillité de la planète Huerta est profanée par l’arrivée de Caliban et de ses frères clonés, chasseurs sanguinaires recréés par le Pr Morrow et son équipe sur la station orbitale LS XVII. La figure du savant fou en dehors de toute éthique représente la décadence d’une humanité, coupée d’une simplicité pastorale et d’une poésie bucolique héritées de l’ère mythologique polythéiste, et incarne la désécration brutale du couple maudit formé par Dan et Zenna.
Dans Dans la Maison des Quatre Saisons de Jeffrey Ford, Denni, Mr. Brown, Andre et Lenice sont les quatre pensionnaires de la Maison ouverte vers l’intérieur dirigée par Ima une thérapeute hermaphrodite. Cette histoire cultive l’inquiétante étrangeté, le morcellement identitaire, les mystères de la mort et de la parentalité dans une ligne brisée de causalité.
Dans Rapiéceur de néant : un entretien avec Daniel Walther de Richard Comballot, l’interview revient sur son enfance solitaire et rêveuse, l’impact du divorce de ses parents, ses nouvelles dans Fiction et sa relation à Alain Dorémieux, ses débuts d’anthologiste et ses premiers romans puis l’entrée dans l’édition chez Opta, sa production dans le fantastique, la science fiction et la fantasy, ses nombreux projets avortés par des fermetures de maisons ou de collections. Cet entretien passionnant dessine une œuvre vaste à l’impulsion poétique, se déployant dans de nombreux domaines et genres de littérature, exprimant la nature d’un homme sincère et fragile.
Dans Les Anticipateurs, chapitre cinquième : Où l’on contamine malgré soi de Frédéric Jaccaud, la démarche littéraire de Camille Flammarion incarne une période de transition qui influencera les littératures de l’imaginaire et de l’anticipation, par un mélange de vulgarisation scientifique et de fiction imprégnée de romantisme excentrique, de poésie mythologique et de métaphysique.
Dans Scientifiction : Une étoile sous cloche de Roland Lehoucq, la faisabilité d’une sphère de Dyson autour d’un soleil pour capter son énergie, comme dans la série Omale de Laurent Genefort, est présentée à la lumière des contraintes de matériau dictées par sa solidité et sa capacité d’absorption, pour aboutir à un non-sens d’un gigantisme comique.

Chasse à mort – Jean-Pierre Andrevon

De retour d’un photo-reportage mouvementé avec une équipe de Greenpeace au contact d’un baleinier norvégien et conforté par sa lointaine formation militaire et son expérience de journaliste sur de nombreux théâtres d’opérations de guerre, Marc Lucciani est chargé d’infiltrer un safari confidentiel pour personnes fortunées en Roumanie.
L’ouverture du roman est une plongée instantanée à la fois dans l’aventure trépidante et surtout le socle thématique à la dimension autobiographique nourri par le questionnement éthique de Jean-Pierre Andrevon sur le règne animal et l’espèce humaine. Avec l’opinion de l’auteur sur la chasse, l’antimilitarisme rejoint une empathie pour l’innocence animale et sa souffrance, pourtant consciente du piège de l’anthropomorphisme et de la tentation d’instituer une échelle des victimes. Le récit prend la forme d’un thriller sur le trafic d’espèces animales menacées imprégné par la description omniprésente de l’environnement froid et humide des Carpates, par un rythme alternant la vie feinte en communauté parmi une dizaine de personnages dans un huis clos tendu et des scènes d’action sauvage dans une gradation parfaitement maitrisée, ponctué comme dans beaucoup de romans de Jean-Pierre Andrevon d’innombrables références culturelles surtout cinématographiques et d’un érotisme très présent. L’histoire bascule dans le dernier tiers du livre, l’humain est un animal qui se divise en deux catégories et la bienveillance naturelle de Marc le pousse vers une amitié improbable pour un couple de riches naïfs éveillée par l’émotion ressentie face à la destinée cruelle d’une innocente employée roumaine, vers une confrontation bestiale avec les responsables cyniques d’une entreprise inique qui justifie moralement le meurtre comme à la fois condition de survie et moyen de vengeance, promise, préventive et proportionnée au-delà de la justice des hommes.

Kofi et les buveurs de vie – Jean-Pierre Andrevon

Julien est passé en cinquième au collège, contrairement à Rachid, et se retrouve en classe à côté de Kofi qui est plus vieux que lui et toujours aussi mutique. Julien a moins de problèmes d’asthme et s’intègre mieux en sympathisant avec Ludo et Merzouk, des potes de Kofi, et en participant aux répétitions d’un spectacle à la maison de quartier dont le rôle principal féminin est tenu par Chafia. Mais l’ambiance est pesante, des jeunes disparaissent sans explication et des rumeurs se propagent à propos d’une voiture imposante qui circule la nuit en émettant une vive lumière bleue.
Étant la suite directe de Le parking mystérieux, la comparaison s’impose, le nombre de personnages est beaucoup plus important, le récit à l’image de Julien est beaucoup moins introspectif et présente une enquête collective basée sur des faits et une camaraderie qui se construit, l’action est autrement intense car concrète. Le verlan est encore plus présent par la multiplication des dialogues entre jeunes du quartier mais Jean-Pierre Andrevon a la bonne idée de faire grandir son héros et de rendre son histoire plus mature avec un apprentissage sentimental, la confrontation avec des cadavres et même deux fusillades. Dans la dernière partie et la résolution d’angoisse divertissante, un hommage est rendu au vieux fantastique science-fictif basé sur l’invasion ponctuelle de prédateurs terrifiants, les vampires qui dessèchent les corps humains étant des extra-terrestres. Alors que Le parking mystérieux misait exclusivement sur la puissance cosmogonique de l’imaginaire et une poésie oniriques soutenues par une éthique, Kofi et les buveurs de vie s’ancre dans une réalité commune et cruelle qui aboutit à une situation surmontée sans vraiment apporter de sens sinon celui de la nécessité de lutter ensemble contre l’adversité irrationnelle, dans une narration plus équilibrée et plus classique mais moins portée sur le merveilleux et l’évasion.