Faiseurs d’univers et autres récits sur le jeu

Dans Le Jeu de Gérard Klein, deux hommes se posent sur Mars et trouvent très rapidement une forme de vie. Le contraste est saisissant entre l’extra-terrestre habitant une planète désolée qui le pousse à chercher un divertissement et l’humain sérieux parlant financement de la mission, se sentant tout de suite en danger et réagissant avec agressivité.
Dans Bon sang de bois de Piers Anthony, Buddy à deux ans et demi se réfugie dans l’exercice méticuleux du fendage de petits bouts de bois pour échapper au harcèlement de ses cinq sœurs ainées. A quatre ans son talent est repéré par un extra-terrestre de passage qui l’emmène pour participer à un concours interespèces. Buddy ne trouve chez son père que le sérieux des adultes, certainement pas à la hauteur de l’aventure extraordinaire qu’il vient de vivre.
Dans L’Heure H de Ray Bradbury, les enfants de moins de neuf ans de tout le pays jouent à l’invasion et suivent les directives de Commando un mystérieux extra-terrestre. En s’installant dans une solide société pacifiée, les adultes ont perdu leur imagination et ne voient pas que leurs jeunes enfants sont la porte d’entrée d’une attaque alien.
Dans Honorable adversaire de Clifford D. Simak, les humains de la Confédération galactique ont subi une lourde défaite dans la guerre contre les Fivers, ont signé un armistice et patientent au point de rendez-vous pour un échange de prisonniers. Cette histoire d’hétérogénéité mentale entre espèces illustre la nature grossière des humains aveuglés par leur arrogance face à des extra-terrestres qui considèrent le conflit comme un jeu d’échecs stimulant sans conséquence matérielle.
Dans Mini-révolte de Philip K. Dick, Bobby fait connaissance dans sa chambre d’enfant avec un soldat mécanique doué de conscience que son père lui a acheté. La conspiration des jouets contre les adultes implique le contrôle d’une usine et l’infiltration d’un magasin, mais aussi la concurrence d’une autre faction pour la manipulation de la progéniture humaine.
Dans Faiseurs d’univers de Francis Valéry, Alvin et Peter s’affrontent dans un jeu de simulation uchronique. Cette nouvelle inédite a la particularité d’aborder d’emblée la résistance de la trame temporelle aux modifications puis illustre la perte de contrôle sur l’intelligence artificielle et finit par introduire la survenue de possibles non réalisés envisageables seulement par l’imagination humaine.
Dans Match retour de Philip K. Dick, le commissaire Joseph Tinbane teste un billard électrique extra-terrestre récupéré lors d’une descente dans un casino clandestin et la partie s’apparente plutôt à une roulette russe. Ce texte déploie une paranoïa latente qui se sert de l’addiction au jeu comme un piège mortel acquérant sa cible par un tropisme encéphalographique.
Dans La machine à sous de Jacques Sternberg, un homme joue à une machine à sous dans un café et obtient invariablement le même score à chaque partie. Par l’absurde le jeu revêt une fonction d’oracle totalement contraire au hasard.
Dans Cache-cache de Gérard Klein, un homme parvient après plus de dix ans de labeur à trouver la preuve mathématique de l’existence de Dieu, ce qui implique la réciproque.

Le Rayon Zen – Barrington J. Bayley

L’amiral Archier à la tête de l’Armada-Dix reçoit l’ordre, émanant du Haut Commandement de l’Empire humain du Diadème Galactique, de diriger sa flotte jusqu’au secteur d’Escoria pour mater une rébellion. Sur Terre, devenue une planète quelconque, Boudeur est une chimère, mélange génétique d’homme et de primates, créée et enfermée par Torth Nascimento dans son musée, libérée par un bienfaiteur attendri lors d’une inspection de routine et armée d’un étrange pistolet électrique après une visite à la section armurerie pendant sa fuite.
Le contexte d’un Empire immense permet au roman de s’inscrire totalement dans la tradition du space opera, avec une vraie ampleur politique et un biais technologique fondateur bien fourni. Cet Empire est en plein déclin, éparpillé et miné par une natalité humaine insuffisante, déséquilibré par une structure sociale similaire à la Grèce et la Rome antiques avec l’humanité génétiquement pure et indolente au sommet, débordée par les citoyens de seconde zone que sont les hybrides d’hommes et d’animaux intelligents mais dénués de créativité, et les robots caractériels en grève permanente à défaut de reconnaissance. Édité un an après Les diamants de la planète interdite, Le Rayon Zen en comparaison est plus ouvert, met en scène plus de personnages, remplace les conceptions philosophiques grecques par une spiritualité asiatique plus douce et surtout abandonne la noirceur profonde pour une légèreté de divertissement et un humour à la fois ironique et désabusé qui s’appuie sur la confrontation entre l’humanité décadente et l’animalité extravagante dans une ambiance surréaliste peuplée de femmes aux vieux visages sur des corps redevenus juvéniles et d’une grandiloquente ménagerie subalterne constituée par un éléphant, des porcs, des singes, des chiens, une belette et autres joyeusetés. Une grande différence avec le livre précédent se situe aussi dans l’implication autrement plus développée par Barrington J. Bayley au niveau des sciences théoriques, présentant longuement des extrapolations conceptuelles concernant le déplacement des vaisseaux dans des bulles superlumiques, le transfert de matière et d’informations à cette occasion et la conception non-newtonienne de la structure de l’univers et de l’espace-temps rendant virtuelles les forces d’attraction au profit des seules forces de répulsion au travers des lignes de récession, démarche motivée dans une postface euphorique de l’auteur. Le message derrière cette histoire réside toujours dans la dénonciation du pouvoir dictatorial, de l’impérialisme brutal et du colonialisme aveugle, à travers cette lutte symbolisée par l’automatic’zen qui prouve qu’un simple individu éclairé peut renverser un Empire.

Les diamants de la planète interdite – Barrington J. Bayley

Le capitaine Joachim Boaz est engagé pour convoyer une cargaison à destination d’Harkio. Gare Romrey a volé à un groupe de malfrats les coordonnées de la réapparition de Meirjain-l’Errante, planète aperçue et visitée une seule fois dans sa course erratique parmi les étoiles du Bouquet de brillants, et se rend dans la région d’Harkio où il rencontre Mace une esclave suicidaire.
Ce space opera, plus porté sur l’aventure que sur l’action, déploie un mélange riche de considérations philosophiques et de conceptions scientifiques, se positionnant à la fois dans le récit aux enjeux temporels et dans le cyberpunk. Le roman gravite autour de Joachim Boaz et sa quête, s’attarde longuement sur sa ligne de vie, sa jeunesse d’infirme rejeté et brutalisé, sa rencontre avec un colonnier qui lui permet de devenir un cyborg surpuissant et lui enseigne les principes de l’ataraxie face à la nature cyclique du monde, son expérience d’une douleur inhumaine lors de la tentative d’alchimistes de créer un feu éthéré qui tourne au fiasco et le dévore sans le tuer à cause de ses implants cybernétiques, sa reconfiguration en symbiose avec son vaisseau spatial et son désir d’acquérir les diamants temporels de Merjaine la Fabuleuse pour modifier son avenir. La rencontre avec les extra-terrestres à tête d’ibis permet de relativiser l’enseignement colonnier de la circularité du temps et du prédéterminisme, Joachim Boaz souhaitant briser la promesse de revivre son calvaire, alors que le gouvernement de l’Econosphère veut éviter tout changement dans la trame et les aventuriers opportunistes recherchent la richesse. Une profondeur certaine se cache derrière le divertissement, une spiritualité infuse la science fiction en dénonçant la vanité des hommes qui amalgament le microcosme et le macrocosme, appliquent aux individus les lois du cosmos et Joachim Boaz par une révélation émerge de la noirceur en transcendant sa malédiction d’une dimension mythologique, tout en gardant son ampleur mythique et en acquérant une sagesse existentielle d’un équilibre dynamique.

Fiction 263

Dans L’œil sur le futur (1ère partie) de Robert Silverberg, Lew Nichols est un stochasticien qui monnaye ses prédictions auprès d’entreprises et se laisse embarquer dans l’équipe de campagne de Paul Quinn pour briguer la mairie de New-York. La première des trois parties ici présentée, et première édition française, de L’homme stochastique / Le maître du hasard met en scène les faiblesses de Lew, son obsession pour la conquête du pouvoir, l’irruption du chaotique Transitisme lui ravissant sa femme adorée et surtout la leçon de clairvoyance que lui donne Carvajal.
Dans Sous les masques de Joël Houssin, Toos rencontre un immense succès social et politique par sa production littéraire et ses discours opportunistes d’un humanisme bienveillant. Cette nouvelle inédite, s’insérant dans une dystopie environnementale de pollution et d’inégalités, est un bloc intense qui illustre la surenchère et compétition entre cynisme ambitieux et pur nihilisme, entre immoralité et amoralité.
Dans Comme le phénix renaissant de ses cendres de Phyllis MacLennan, le scientifique Manuel Da Silva et sa compagne pilote Brangwyn se sont posés sur une planète lointaine habitée par des anthropomorphes compatibles biologiquement avec eux, concrétisant la recherche pour pallier la stérilité des Terriennes. Le texte se concentre sur la dimension psychologique de cette quête aliénante, sur les implications personnelles qui s’expriment par la jalousie et une angoisse essentielle dans un vertige émotionnel.
Dans Le lendemain des salamandres de George W. Barlow, les salamandres géantes écrasent l’Humanité sous une pluie diluvienne. Comme dans un songe apocalyptique, le cataclysme s’abat dans un mélange de punition divine insensée et de résurgence cyclique de l’évolution biologique.
Dans La machine à jazz de Richard Matheson, un trompettiste suit un spectateur blanc chez lui qui veut enregistrer le musicien et traduire son morceau grâce à une machine de son invention. La poésie et la dignité suintent de ce texte à la gloire du blues, de l’expression indicible de la tristesse et de la colère face au racisme.
Dans Les monstres de P. G. Wyal, le syndicat des freaks mendiants de Gothopolis avec Hank le Crâne à sa tête entame une grève illimitée et met la pression au maire avec des revendications inacceptables. Cette nouvelle ironise sur la nécessité des anormaux pour assurer la stabilité de la société dans son ensemble.
Dans Tremble le temps de David R. Bunch, des incarnations du temps craignent pour leur existence face à un homme et son vaisseau dont la vitesse se joue de la distance.
Dans Une délicieuse et amusante nouvelle de Barry N. Malzberg, le rédacteur en chef Ferman commande à l’écrivain Malzberg une nouvelle drôle pour changer de ses habituels textes sombres mais les propositions en retour ne correspondent pas aux attentes.

Nova Africa – Terry Bisson

En 1859 l’abolitionniste John Brown, secondé par la stratège Harriet Tubman, lance un raid victorieux sur l’arsenal fédéral de Harper’s Ferry en Virginie et s’installe dans les montagnes de la Blue Ridge pour mener une guérilla avec ses maigres troupes furtives et bien armées pour provoquer le soulèvement des esclaves. En 1959 Yasmin récupère sa fille Harriet chez sa belle-mère et se rend à Harper’s Ferry pour déposer au musée local la correspondance de son arrière-grand-père le Dr Abraham, témoin et acteur à l’âge de douze ans de la lutte de John Brown.
Cette uchronie avant tout historique imagine que Tubman ne tombe pas malade, que le raid n’est pas repoussé de plusieurs mois pour mener très vite à l’arrestation et à la pendaison de Brown, modifie donc un concours de circonstances et déroule sous une forme épistolaire l’histoire du jeune Abraham et de Thomas Hunter un sympathisant abolitionniste de Philadelphie, sans intervention science-fictive initiale mais décrivant en parallèle un avenir autour de Yasmin qui aboutit à la conquête de Mars par une mission africaine comme un aboutissement après une accélération technologique aux accents steampunk, l’avènement du socialisme et la constitution de Nova Africa une nation indépendante créée par les peuples opprimés dans le sud des États-Unis. La Guerre s’enlise et consiste en des exactions ponctuelles par la stratégie d’évitement des troupes de John Brown jouant avec les forces de Robert Lee, atténuant la dimension politique du conflit et troublant la figure d’Abraham Lincoln, occasionnant de magnifiques passages littéraires, mélange de tragédies existentielles et d’espoir poétique. Le texte développe avec subtilité une discrète perspective faite de ponts et d’échos entre réalité et uchronie, passé et futur, atteignant même une double couche uchronique avec Le Corps de John Brown, poème devenu ici un roman qui effectue un retour vers la réalité, exemple de la résistance de la trame aux modifications comme le retard de Yasmin pour la commémoration qui correspond à celui du raid originel, dans une mise en abyme vertigineuse, une odyssée autour de la filiation à l’image de Cricket qui tournoie au bout de sa corde et de Léon qui flotte aux alentours de Mars, images puissantes de sacrifice et de libération.

Tendres termites – G.-J. Arnaud

Clotilde Saint-Rémy, paraplégique à la suite d’un accident de la route avec son mari, quitte pour la première fois sa clinique de Neuilly et attend ses quatre enfants arrivant de leurs pensionnats à l’étranger pour passer les vacances d’été dans la propriété isolée près d’Aix-en-Provence, au lieu de rejoindre leur père comme d’habitude.
En tant que thriller psychologique, l’histoire se focalise sur Clotilde, son infirmité compensée par le personnage secondaire de Valérie son aide à domicile, sa perception de la façon d’être des enfants qu’elle connait en fait bien peu, leur désir de liberté et leur fougue maladroite au sein d’une famille éclatée, rongée par l’absence. A défaut de la moindre action, le récit tient sur une ambiance pesante façonnée par les attentes hésitantes de Clotilde, ses doutes, sa frustration et sa susceptibilité menant à de véritables bouffées paranoïaques mais aussi à un glissement virtuel d’âge dans des traits de caractère et réactions émotives de grabataire. L’attitude secrète des enfants se réfugiant souvent dans les endroits inaccessibles à leur mère et leur désinvolture sensuelle font bouillir l’atmosphère, les rapprochent doucement de Valérie et bousculent les principes bourgeois de Clotilde. Le tournant du roman est la mort au volant du père, Adrien, après une visite à la famille et son refus de laisser ses enfants s’installer à l’année dans la vieille maison avec leur mère. Le texte se nourrit de nébuleuses contradictions et de l’incertitude en permanence des intentions changeantes chez Clotilde et opaques chez les enfants dans un mélange sans cesse instable de manipulation larvée et de sincérité fragile. La situation s’éclaire dans le dénouement pour s’inscrire comme une illustration d’une famille rendue dysfonctionnelle par l’argent qui a exacerbé un manque d’amour et d’empathie.

Bifrost 34

Dans La Pucelle enfumée de Jean-Pierre Andrevon, Maïssé-27 et Rahu-93 sont des agents temporels chargés de garantir l’efficience historique du destin de Jeanne d’Arc. Le point de départ de cette mission étant basé sur des témoignages indirects et un déroulement souvent invérifiable, le duo constate que la véritable et réticente Jeanne n’est pas à la hauteur de sa légende forcément embellie. La décision est prise de remplacer la Pucelle par Maïssé-27 briefée sur la trajectoire de la trame des évènements et l’enchainement de la causalité à déployer. L’incrédulité provoquée par le décalage des époques pousse à un interventionnisme qui dégénère et flirte avec le paradoxe contre-productif, prouvant que la manipulation du passé peut provoquer une bifurcation en faveur d’intérêts contraires.
Dans Voyage au bout de l’Europe de Gilbert Millet, le général Cavaignac en 1848 charge Vidocq de supprimer Victor Hugo qui soutient la fédération des Révolutions à l’échelle de l’Europe continentale. Louis Destouches en 1932 imagine dans un roman, à la place du conflit entre la France et le Royaume-Uni en 1914, une France indépendante et la constitution d’un impérialisme d’une Allemagne prussienne dont la confrontation accouche d’une haine menée par un peintre raté. Ce texte montre la résistance de la trame aux modifications, peu importe les bifurcations, la voie de l’historicité est impénétrable.
Dans La Nuit du Grand Duc de Johan Heliot, les Ligues ont choisi le jour de la demande d’investiture du gouvernement de Daladier pour leur tentative de putsch mais c’était sans compter sur l’intervention d’un lieutenant-colonel professeur d’Histoire à l’École Militaire. Le récit déploie une ambiance insurrectionnelle pleine d’action dans la grande tradition des héros costumés et réserve à De Gaulle un rôle différent de sauveur de la République.
Dans Sisyphe et l’Étranger de Paul Di Filippo, Albert Camus en tant que fonctionnaire indispensable par sa compétence organise depuis son bureau du Palais impérial d’Alger les festivités d’anniversaire de la découverte des rayons N et l’avènement de l’Empire français. Dans ce contexte de monopole technologique hérité de la victoire éclair dès le début de la Première Guerre mondiale et de l’essor implacable de l’Empire, la monotonie absurde vécue par Camus n’est pas même brisée par un faux dilemme que lui présente un homme venu d’une autre dimension.
Dans Cinépanorama de Xavier Mauméjean, un homme après une enfance mouvementée entre placement en famille d’accueil et scolarité chaotique est envoyé à la guerre en Indochine, son retour à Paris après avoir perdu un œil dans un accident de voiture le mènera au cinéma.
Dans Le Seigneur Cordwainer : une interview de Sébastien Guillot, l’entretien avec Org présente la réédition du cycle chez Folio SF, sa réorganisation éditoriale, son harmonisation signée Pierre-Paul Durastanti et ses illustrations de Manchu.
Dans Johan Heliot : le Hacker de Faërie, l’entretien avec Richard Comballot revient sur le début de carrière de l’écrivain jusqu’en 2004, la diversité des genres littéraires explorés, ses principales influences et sa formation d’historien, s’attardant sur l’inévitable La Lune seule le sait.
Dans Pour un panorama de l’uchronie en France de Pedro Mota, la relative pauvreté de l’uchronie française s’explique par un dogmatisme académique rejetant la pertinence de possibles non réalisés, la frilosité concernant certaines périodes et épisodes, l’exigence de connaissances préalables en Histoire du lectorat et la récupération idéologique d’une minorité qui escamote tout le travail rationnel de mise en perspective. Cet article fait un état des lieux du particularisme national des périodes de divergence prisées et propose un guide de lecture qui ne se limite pas à la science fiction.
Dans Scientifiction : En route pour Mars ! de Roland Lehoucq, le déroulement d’un voyage jusqu’à Mars est décortiqué par le prisme de la physique, le calcul de la bonne période pour le décollage et la trajectoire sur une ellipse de Hohmann prenant en compte le mouvement relatif des planètes, le freinage à l’arrivée pour se mettre en orbite, sans oublier les contraintes de charge utile d’un véhicule habité. Les conditions à la surface sont dictées par la faible gravité et l’absence de champ magnétique occasionnant le profil géologique de gigantesques volcans sur une planète dépourvue d’atmosphère.
Dans Toutes pinces dedans de Frederik Pohl, l’auteur se replonge dans les années 20 et 30, les difficultés économiques des États-Unis, sa découverte du Cycle de Mars d’Edgar Rice Burroughs et ensuite d’Edward Elmer Smith évoquée dans une vibrante indulgence avec le recul et retenant surtout les idées transmises d’échappatoire à la morne réalité, ses débuts comme éditeur de magazines à 19 ans, l’histoire derrière l’écriture de Planètes à gogos et sa conception du métier d’écrivain recomposant des influences diverses et se nourrissant d’expériences personnelles.

La croisade de l’idiot – Clifford D. Simak

Dans La croisade de l’idiot, Jim est l’idiot du village de Mapleton mais du jour au lendemain il se découvre de puissants pouvoirs psychiques. Cette histoire d’infiltration extra-terrestre pour évaluer l’humanité démontre l’impasse éthique de l’égoïsme et de la subjectivité en général, d’une intervention arbitraire qui fausse une nature déjà sujette aux aléas intrinsèques de la causalité. Dans ce texte la critique est radicale concernant la religion, le capitalisme, la sournoiserie et tous les vices constitutifs de l’espèce humaine.
Dans Le zèbre poussiéreux, Joe fait du troc avec une autre dimension, il s’est rendu compte que les objets posés sur son bureau disparaissent, remplacés par d’autres totalement inconnus. Cette nouvelle montre la différence entre l’invisible et le vide, critique la folie commerciale et productiviste tributaire d’un équilibre instable aux conséquences potentiellement néfastes dans une démesure globale, à la fois locale et universelle.
Dans Honorable adversaire, une délégation militaire terrienne après la défaite complète de la Confédération Galactique et la signature d’un armistice avec les Fivers se rend au point de rendez-vous pour un échange de prisonniers. Le texte se base sur le relativisme psychologique et l’hétérogénéité radicale entre les deux espèces, présentant la conception humaine de la guerre faite d’imperméabilité éthique, d’arrogance et de brutalité pour ensuite y opposer celle des extra-terrestres comme un jeu stratégique qui rejette mort et destruction.
Dans Lulu, un Robot d’Exploration Planétaire part en mission avec à son bord un équipage de trois hommes pour la forme car Lulu est capable d’autonomie dans son fonctionnement. Abreuvée par la poésie sentimentale composée sans répit par Jimmy le spécialiste des communications, Lulu a décidé de tomber amoureuse des trois humains et de les prendre en otage sans espoir de retour sur Terre. Cette longue nouvelle pointe avec humour les risques de malfonction de l’intelligence artificielle, l’implication morale des rapports entre homme et machine, les subtilités d’une relation psychologique biaisée par l’anthropomorphisme et conditionnée par la matérialité.
Dans La grande cour du devant, Hiram Taine est à la fois brocanteur et réparateur mais il découvre que les objets refonctionnent sans son intervention et que sa cave présente un nouveau plafond fait d’une matière étrange. Le thème classique de la maison communiquant avec un autre monde permet d’aborder la conception utopiste de l’échange désintéressé d’idées avec une civilisation très avancée, le premier contact par l’intermédiaire de Beasly un homme simple et télépathe, la présence du chien Towser seul véritable ami d’Hiram dans son foyer familial séculaire, en opposition avec les industriels, militaires et politiques dévorés par l’ambition.
Dans Copie carbone, Homer Jackson en tant qu’agent immobilier est engagé par Oscar Steen un promoteur ayant fait construire un lotissement luxueux destiné à la location pour un loyer dérisoire. Cette nouvelle a la particularité de mettre en scène un extra-terrestre renégat qui trahit la moralité de son espèce en déployant une plaisanterie proche de l’arnaque, inspirée par l’esprit du capitalisme et basée sur la superposition de dimensions parallèles.
Dans Le père fondateur, un groupe de six terriens immortels s’installent sur une planète après un siècle de voyage pour fonder une nouvelle colonie humaine. La prise de conscience de la réalité crue par Winston-Kirby, de sa solitude parmi les robots aux noms bibliques, montre la difficulté de sortir de l’illusion créée par le dimensino pour ménager sa santé mentale face au solipsisme et aux sacrifices de la responsabilité de Patriarche dans une mélancolie insidieuse.

Les cadavres ne font pas de cinquième colonne – Fredric Brown

Dans Étranges sœurs Strange, le détective Carey Rix est engagé par les soeurs Clarice et Dorothy Strange craignant d’être assassinées. Cette courte nouvelle s’inscrit dans du polar minimaliste et s’appuie sur l’intuition de l’enquêteur laissant le coupable se révéler et traversant une phase d’action avant la révélation finale.
Dans Les cadavres ne font pas de cinquième colonne, Harley Williams découvre que sa femme Molly a vendu pendant son absence de leur animalerie à Otto Garson un biologiste des souris blanches teintes en gris par ses soins. Dans une allégorie loufoque du jeu du chat et de la souris, la situation dérape totalement, Garson est un espion trop bavard qui a trouvé le moyen par l’injection d’un composé chimique de changer les souris grises en souris blondes comme l’est la famille Williams prise en otage avec la complicité de son acolyte patibulaire nommé Katz.
Dans La mort et les neuf vies, le détective Jerry Jackson pense avoir repéré l’escroc et tueur Calvin E. Vernal après plusieurs jours d’enquête intensive. La tension est palpable dans la confrontation entre le criminel retors et le justicier débrouillard qui adoucit la noirceur du récit par son amour pour sa chatte Mirabelle.
Dans Murmures de mort, Slim Wilson est un journaliste sportif qui doit annoncer à un ancien boxeur alcoolique Packy Terris la mort de son chien Uppercut écrasé par une voiture. Slim en bon samaritain remonte la chaine de causalité de la situation sordide du champion devenu suicidaire et rencontre à cette occasion une femme qui lui correspond vraiment.
Dans Bière pour tout le monde, Slim est chargé d’écrire un article sur l’enterrement de deux malfrats et se retrouve pris en étau entre le gang d’Augie Wheeler et Frankie Sorrent qui s’est échappé de prison pour assouvir sa vengeance. Cette histoire devient vite éprouvante pour le héros journaliste mais se résout par son pragmatisme et surtout par une chance inespérée.
Dans Herbie se laisse mener par son intuition, Herbie Austin en tant qu’employé du Bureau d’Aide Sociale remarque un chariot de vivres s’engouffrant dans une propriété non inscrite au programme puis s’arrête devant une banque qui vient d’être braquée. L’intuition d’Herbie et son amour pour sa femme le poussent à un manque de prudence et dans une situation critique finalement surmontée avec courage.
Dans Ça va saigner, Henry Minton est un comptable un peu rêveur qui malgré sa certitude d’être innocent est accusé du meurtre d’un de ses patrons. Il finit par s’affirmer et se sert d’une logique implacable pour confondre le coupable d’une manipulation intéressée.
Dans Le cirque dans le sang, Jerry est un simple employé terrifié par les grands félins qui assiste à l’attaque d’un lion sur son dompteur Hank. Le modeste personnage principal éclaire par ses déductions la rivalité cupide installée par Earl Wilkins l’autre dompteur et beau-frère de Hank, puis réussit à prendre confiance face à sa peur des bêtes féroces.
Dans Le Blues du Poivre Rouge, le journaliste Eric Horne est témoin d’une pantomime de règlement de compte destinée à le discréditer dans le métier qui se révèle être un véritable meurtre. Grâce à sa mémoire et son subconscient, Eric parvient à dénouer un complot au-delà des apparences.
Fredric Brown a sa méthode pour colorer sa base de polar noir avec une bonhommie jubilatoire, une introduction aux éléments incongrus qui préfigurent la résolution de l’histoire, un protagoniste principal qui se surpasse et aide sincèrement des personnes dans le besoin, une opposition manichéenne garantie par des méchant patibulaires, un vrai penchant pour l’alcool et la bagarre, un amour immodéré pour les animaux, la promesse d’une vie conjugale épanouie et un humour omniprésent qui grince et dédramatise. Les nouvelles sont courtes et efficaces, détricotent avec malice les manipulations alambiquées grâce à un mélange d’instinct et de rationalité.

Le Dictionnaire Féérique – André-François Ruaud

Ce dictionnaire est une vraie mine d’informations sur la Faërie, ses habitants et le folklore mondial, avec quelques touches de mythologie, un grand souci de classification, des exemples précis, des extraits de textes et de nombreuses illustrations. L’ensemble installe une ambiance à la fois merveilleuse et studieuse, mélangeant une exigence explicative, pour éviter une globalisation simplificatrice qui mène à des confusions assez répandues, avec également des détails anecdotiques mais passionnants, qui exprime la richesse multiculturelle du matériau féérique et constitue une belle ressource documentaire compilée avec passion et sérieux, en insistant sur une approche amorale de cette population en dehors des projections anthropomorphiques et sur la frontière essentielle entre les deux mondes qui assure une poétique souvent cruelle.

Le talent assassiné – Francis Valéry

Francis Valéry se rend à un rendez-vous avec son éditeur Gilles Dumay chez Denoël pour lui présenter un projet de livre, mais juste avant d’arriver à destination une déflagration l’en empêche. Jean-Hubert de la Thibaudière se rend à un rendez-vous avec son directeur littéraire Gilles Dumaysberg aux éditions Steele & Rubinstein pour renouveler sa production destinée à la jeunesse et il découvre que son existence n’est qu’une émanation parmi d’autres d’un Auteur, un pseudonyme devenu un Alter Ego.
Sous la forme d’un polar rythmé, le roman dès son ouverture se présente comme une mise en abyme sur la création artistique, un rêve dans un rêve qui prend la teinte d’un cauchemar surréaliste, Gilles Dumaysberg et son Assistante puis les différentes incarnations de l’Auteur sont assassinés à la manière des œuvres, Agent X avec son action violente et complotiste, Ange-Louis Léonardini avec ses polars classiques et Vanessa Ardeur avec ses récits pornographiques. L’enquête ontologique dans la métafiction est entrecoupée d’intermèdes, appelés Coma : plongées libres, qui tiennent la fonction d’évocations autobiographiques grivoises se rapprochant de la démarche de Jean-Pierre Andrevon, initiée par Tout à la main et Blanche est la couleur des rêves, explorant les souvenirs d’aventures sexuelles comme des jalons introspectifs. La dimension métaphysique contamine la narration, à la fois dans l’expression de la mémoire et dans la fluctuation matérielle du monde simulacre par une gradation qui mène à une dernière partie culminant au travers d’une science fiction euphorique. Dans un mélange des genres et des formes littéraires, le texte présente des facettes multiples qui se répondent dans un chaos apparent pourtant structuré en plusieurs niveaux de réalité recelant les affres de l’écriture, de la schizophrénie créatrice à la frénésie cosmogonique qui donne du sens à une identité diluée dans un théâtre existentiel forcément grandiloquent par un humour excentrique.

L’Arche des Rêveurs – Francis Valéry

Lyle a passé un accord avec l’Insider pour qu’il l’aide à retrouver, grâce à son installation électronique, sa mémoire diluée après un accident de prospection parmi les astéroïdes, en échange d’échantillons de son sang pour composer un antidote à la Maladie qui décime l’humanité.
Les Insiders sont un groupe de scientifiques retranchés dans le Château sous le Dôme, gardé par une troupe de Mercennaires, et cette recherche de souvenirs allie la forme cyberpunk dans une ambiance gothique au contenu de science fiction spatiale. Le mystère est cultivé autour des séquences du passé de Lyle-le-Prospecteur à la recherche de métaux dans la Ceinture d’Astéroïdes, sa rencontre avec une concurrente inconnue et la découverte d’une nef interstellaire devenue épave. Il est devenu Lyle-le-Rêveur, immunisé à la Maladie, depuis que Flamme un Mutant l’a retrouvé atrocement mutilé et errant en stase dans son vaisseau en perdition, puis déposé en urgence dans un Centre de Reconstruction pour traiter son cerveau à moitié explosé. Les Mutants doivent pour survivre ingérer des doses de sérum produites par les Insiders et trouvées sur les Mercenaires en chasse de cobayes dans la Ville Basse hors de la Cité Couverte, les Cybs doivent aussi renouveler constamment leurs implants. Le roman est une quête d’identité qui s’inscrit dans l’Histoire du Futur de Francis Valéry et en rappelle l’historique dans le contexte global de disparition de l’espèce humaine, de la dislocation du nuage d’Oort et de l’exil dans les Arches Stellaires. Dans cette sombre parenthèse construite avec ingéniosité, le divertissement basé sur une action nerveuse et la bifurcation du récit solipsiste vers le Gestalt des Mutants, comme une communauté de superhéros plus proche du fantastique, n’atténuent aucunement la noirceur du roman et l’ampleur tragique qui exprime l’essence troublée de tout ce cycle littéraire.