Bifrost 81

Dans Pour une nuit de Pierre Pelot, le monde en toute objectivité n’existe pas. L’utopiste est atteint de maladie, l’idéaliste est un fou. Le monde est en dehors de nous, n’est pas la somme des perceptions et des conceptions personnelles. Ce récit solipsiste est une constatation sur la nature de la réalité, les limitations ontologiques de l’ipséité, la solitude de l’être centripète jamais en phase avec la réalité et cerné par l’illusion de l’inductivisme.
Dans Les Yeux de l’arc-en-ciel de Greg Egan, un garçon membre d’une famille dans laquelle la cécité est génétiquement inscrite connecte ses rétines artificielles à une application mobile pour modifier sa vision en l’améliorant. C’est le journal d’un cyborg dans la confrontation entre sa conscience et l’avancée technologique qui est censée le rapprocher de la perception de la réalité objective inatteignable, une chronique qui raconte l’assimilation par la société de cette évolution de l’individu.
Dans L’Amidéal de Pierre Pelot, Gabin Toldo est un écrivain en panne d’inspiration, en proie au doute depuis que Janice s’est éloignée de lui. Un soir pluvieux, un inconnu se présente à son domicile pour l’aider. A travers cette crise existentielle, c’est l’évolution de la société humaine qui est visée, vers un avènement de la solitude, du doute et de la méfiance, de l’aliénation, de l’étouffement et du rêve par procuration.
Dans Cinquante ans d’écriture de Claude Ecken, la biographie de Pierre Pelot montre un enfant imaginatif des Vosges passionné par le cinéma, qui dévore les livres au milieu d’un monde ouvrier. Il s’intéresse à la peinture, réalise plusieurs bandes dessinées mais il raconte mieux les histoires qu’il ne les dessine. A la base de ses velléités d’écriture se trouve le western, la nature et la liberté, pour ensuite s’épanouir dans la science fiction avec une société fracturée menée par un pouvoir politique et religieux de mensonges et de conservatisme violent. Les héros de ses histoires cherchent une anarchie éclairée, utopie impossible qui se heurte à un système pourvoyeur de paranoïa et de renoncement devant la fatalité jusqu’à la folie et la mort, mais c’est bien l’homme qui se trouve dans ses récits.
Dans Être ou ne pas être un géant, Claude Ecken s’entretient avec Pierre Pelot qui insiste sur les difficultés de la condition d’écrivain et montre qu’il est toujours resté à la frontière de la science fiction.
Dans Les années Suragne de Philippe Boulier, cette étude bibliographique montre que la production sous pseudonyme chez Fleuve Noir de Pierre Pelot installe ses thèmes de prédilection dans des genres littéraires divers, une exploration aux résultats plus ou moins concluants mais dans lesquels apparait un grand talent.
Dans Histoires dangereuses : le roman noir de Pierre Pelot de Laurent Leleu, bien que toutes ses histoires soient pétries de noirceur il a aussi officié sans l’ajout d’un contexte de science fiction ou de fantastique pur, les personnages ignobles en déshérence lui servent de support dans une nature rude et une folie sinistre.
Dans C’est ainsi que les hommes lisent, des critiques parues dans Bifrost sont réunies pour former une somme aux points de vue divers.
Dans Pourrons-nous reconstruire la tour de Babel de Frédéric Landragin, la transparence d’un dispositif de traduction universelle automatique escamote le charme exotique du particularisme des langages et donne l’illusion de l’existence d’une langue unique. Le traducteur est un objet convoqué comme une commodité déduite du genre science fiction, une sorte de compromission, un raccourci qui n’a pas lieu d’être. Donner un sens au message traduit instantanément ne peut pas se faire en se coupant du contexte d’une culture, et sa faisabilité scientifique semble improbable. Transformer un vocable en données brutes coupe le signal dans son authenticité. L’alliance de la statistique avec la linguistique ne permet pas de rendre la richesse de la communication, de la littérature ou de la poésie, montrant la supériorité du cerveau humain sur la technologie envisageable.
Ce numéro renferme trois nouvelles de grande qualité et surtout un dossier bien fourni sur un immense auteur qui marque de façon indélébile.

Bifrost 21

Dans Extermination Highway de Thomas Day, Tom Wolf purge sa peine de prison pour meurtre, réticent à intégrer les suprémacistes blancs, habité par une haine farouche mais pragmatique, accompagné par une meute de loups qui lui apparait depuis un voyage jusqu’au Grand Canyon avec son père, par les visions d’une portion d’autoroute truffée d’épaves accidentées. C’est un exercice de style dans le fantastique réaliste violent et psychologique localisé aux États-Unis, le portrait au vitriol d’un homme à l’enfance brisée, à la vie menacée par ce monde hideux. Le récit à la première personne exprime le désarroi face à la liberté et l’étonnement face à la possibilité d’une rédemption, déploie les nuances d’une personnalité cabossée en direction d’un acte cathartique pour changer de peau.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze, Pierre Stolze s’intéresse à La Terre en héritage de Jean-Marie Pelt, à la fois anticipation écologique et ouvrage de vulgarisation scientifique s’alarmant de l’état de la planète en 2000 et finissant par un plaidoyer pour la foi chrétienne.
Dans La passion de l’enchantement, Org questionne Jean-Louis Fetjaine sur sa démarche initiale d’écriture mélangeant Faërie et récit arthurien tout en exposant la base de paganisme derrière la relecture chrétienne du Mythe, ouvrant sur une vision ethnologique derrière les peuples merveilleux.
Dans Super les Héros ! de Philippe Paygnard, il aborde la série Grendel continuée par Darko Macan pour Dark Horse Comics à la lumière du vécu de l’homme pendant la guerre des Balkans.
Dans l’interview de Gardner Dozois par Pierre-Paul Durastanti, l’écrivain anthologiste parle de ses origines modestes en Nouvelle-Angleterre, de l’impact du service militaire sur ses écrits, puis part dans une vision prophétique de l’apport d’internet et de l’informatique à l’édition.
Dans L’ascenseur vers l’espace de Roland Lehoucq, les limitations techniques d’un câble tendu apparaissent, du matériau qui le constitue principalement, la gravité et la force centrifuge pouvant être théoriquement surmontées.
Dans Amazing Stories : une sensationnelle histoire (première partie) de Mike Ashley, la création du magazine par Hugo Gernsback repose sur son intérêt pour la spéculation scientifique, la stimulation d’une créativité crédible et d’une anticipation inventive. Cette publication se construit sur un équilibre entre aventure et romance d’un côté, et cadre scientifique de l’autre.

Je suis la Mort – Jean-Pierre Hubert

En 2055 l’usage des drogues a été révolutionné par la cybertropine et d’autres substances qui perturbent chimiquement le corps, le cerveau et la conscience de la réalité. Jonis Fall est un musicien toxicomane qui se prend pour la Mort après une crise de terribles visions. Ladislav Tomek est un flic impitoyable qui commence à douter du sens de sa vie de nettoyeur des quartiers infestés des pires criminels et le confesse à l’Église de la Clarté ultime, une secte manipulatrice.
Cet univers de dystopie cyberpunk urbaine, sombre et violente, se base sur l’imprégnation de la réalité par l’intelligence artificielle via le Jus de Mémoire Morte, une substance mutagène modifiant le corps et l’esprit. La source des visions de Jonis intéresse une religion apocalyptique à la recherche d’une révélation transcendante et d’un avènement démesuré. La riche description de cette société inique construit une ambiance épaisse et glauque transpercée par des éclairs de pure folie, massacres et monstruosités. L’action est constante dans la traque du spécimen Jonis, dans cette recherche qui doit mener à l’immortalité et à l’acquisition de la conscience immanente de toute l’espèce depuis son apparition. Au centre de cette histoire se trouve le lien entre technologie et biologie dans une anticipation au questionnement plein d’action typique de la fin des années 90 sur le sens et les implications phénoménologiques, éthiques et même ontologiques que pourrait avoir la transformation radicale de l’être-au-monde dans une modernité déstructurante. Ce roman à la profonde noirceur post-apocalyptique difficilement atténuée lorgne vers le polar nerveux et déroule une créativité débordante.

Le Temps du Retour – Philip José Farmer

Le Dr Leif Barker est un espion des Commandos de la Guerre Froide de la petite république de March infiltré dans l’administration de la grande Fédération Haijac. Halla la femme de l’Archonte Dannto est morte à l’hôpital après un accident de la route et Leif a pour mission de lui substituer sa sœur en tout point identique, début d’un plan aux retentissements politiques et religieux dans une société de contrôle en attente du Retour du Voyageur temporel Sigmen.
Cette science fiction d’action, d’aventure et d’espionnage multiplie les références mystiques aux principales religions pour rejouer l’existence mouvementée des grands empires antiques et des communautés secrètes comme les Templiers, avec une tension sexuelle omniprésente d’inspiration mythique. Le questionnement sur la réalité est central dans le récit, exprimé par la cohabitation de la vérité dans la communication des extra-terrestres s’exprimant de façon surnaturelle avec le contexte permanent de mensonges, de manipulations et de machinations. L’histoire est très touffue, traversée par des personnages intenses dans des situations entre surréalisme et métaphysique, étoilée de symbolisme religieux et rythmée par les différentes conceptions du monde qui s’affrontent sans répit dans un théâtre à la vitalité grisante. Et ce qui débutait assez simplement, presque comme un huis clos, ne cesse de s’enrichir, de gonfler et de se complexifier dans une ampleur cosmique à l’échelle de l’espèce et de son évolution, une dystopie divertissante à la gloire de l’orgasme et des sentiments, de la liberté.

Les erreurs de Joenes – Robert Sheckley

Joenes mène une vie candide sur une petite ile isolée du Pacifique et décide, après le décès de ses parents et son licenciement, d’aller découvrir les États-Unis, leur pays d’origine.
Dès l’introduction de cette histoire de science fiction, morcelée et déjantée, l’ambition littéraire consiste à coller la structure de la Bible et le principe de la vie réelle de Jésus, tournés en dérision avec sérieux et enrichis de légendes et croyances de toutes les traditions. Le témoignage du voyage de Joenes est donné par des témoins qui font office de prophètes, montrant le manque de chance et l’inadaptation de Joenes face à une société absurde de soumission et de renoncement. Sur fond de drogue hallucinogène, tout commence avec une arrestation pour trouble de l’ordre public et soupçon de complot, une condamnation et un jugement donné par un Oracle, pour ensuite déboucher sur une quête de non-sens dans un récit dépendant du point de vue du narrateur, des modifications de la réalité inhérentes à la proportion inévitable de fiction, exagérations ou altérations. Là réside la grande intelligence du texte, s’emparant du processus de mythification à rebours dans une mise en abyme distordue, présentation dans les années 3000 d’une histoire des années 2000 écrite en 1962, source d’étrangeté archéologique entre culture psychédélique et ambiance de Guerre Froide. Cette odyssée allégorique, clin d’œil à l’Antiquité, prend les couleurs d’une uchronie chahutante et stupéfiante qui a la grandeur humoristique de pousser à réfléchir, dans ces aventures peuplées d’archétypes, à propos de la société, la liberté, la justice, la religion et la morale par une philosophie du non-sens. Le message est socio-politique en dénonçant les absurdités de la modernité, comme de ses alternatives, ciblant finalement la nature chaotique de l’espèce humaine.

L’Antizyklon des atroces – Georges J. Arnaud

Le Poulpe est sur les traces d’une cargaison de Zyklon-B détournée à la fin de la Guerre dans l’Oise.
Ce polar est très classique avec ses filatures et ses surveillances, ses personnages pittoresques de vieux résistants et survivants mais c’est avec le fils de collabo se rêvant commandant de camp d’extermination que l’histoire rayonne dans un dégout hérité du passé. Comme toujours le Poulpe se trouve embarqué, à son corps défendant, dans un combat qui le dépasse, ici plutôt idéologique avec peu d’action entre fantasmes psychopathiques et agissements politiques masqués. Ce court roman est très sombre, dénué de présence féminine, et baigne dans une ambiance de fiente et de nausée par un gros fond historique. La thématique éculée du néonazisme fonctionne toujours, soutenue par la trahison passée à la nation et la lâcheté de l’extrême politique présent. Conformément à l’époque, le message social du XXe siècle pourtant encore d’actualité appelle à être vigilant face au populisme, conscient et méfiant face à l’Histoire prête à se répéter.

Faeries 7 – Lovecraft / Smith

Dans L’homme qui aimait la mer d’Alan Brennert, Steven rejoint sa tante Dierdre sur l’ile de Chincoteague après le décès de son oncle Evan, découvre et expérimente lors d’une sortie en mer la relation unique que le défunt entretenait avec une entité transcendante. La dimension poétique surnaturelle du lien amoureux côtoie l’aspect grivois bassement physique sublimé par l’union de la cendre et de l’eau dans la mort.
Dans DésILLUSIONS de Mike Resnick et Lawrence Schimel, Vivian s’ennuie dans sa relation avec Edward, plus grand sorcier de Constantinople, dans sa vie constituée d’illusion et du sentiment de vacuité derrière le voile des apparences.
Dans Territoire familier de Kristine Kathryn Rusch, Winston le magicien prépare des funérailles viking pour Buster son chat familier selon sa volonté. Cette nouvelle est d’une douceur confondante, pleine de nostalgie, d’émotions subtiles et de connexion féline.


Pour le dossier Howard Phillips Lovecraft, Denis Labbé débute par une biographie efficace et une bibliographie succincte.
Dans Une clef onirique, Denis Labbé expose la filiation avec Lord Dunsany et le désir de développer chez Lovecraft une fantasy onirique à l’influence antique autour de son alter ego Randolph Carter, dans un reflet irréel qui questionne la place de l’homme dans le monde en le laissant visiter une réalité qu’il ne maitrise pas.
Dans L’effroi urbain, Dennis Labbé présente les villes lovecraftiennes comme le résultat d’une déliquescence, d’une chute de l’espèce, perte de vitalité et arrogance.

Pour le dossier Clark Ashton Smith, Simon Sanahujas produit une courte biographie, pour ensuite aborder le cycle d’Hyperborée, sa relation avec Kull de Robert E. Howard sous une forme plus onirique et son imbrication totale dans l’horreur cosmique de Lovecraft et son Panthéon.
Ensuite Denis Labbé présente Zothique comme le cycle le plus abouti dans un futur où règne la magie, poussant à son paroxysme l’éclatement des histoires dans un contexte géographique défini et rejoignant la noirceur lovecraftienne du destin de l’humanité.
Puis Denis Labbé s’intéresse aux nouvelles hors les cycles, textes alliant la fantasy et la science fiction aux thèmes proches de Lovecraft, convergeant dans la négligeabilité de l’espèce humaine qui court à sa perte dans une poésie vénéneuse.
Dans Un pont entre le passé et l’avenir de Denis Labbé, les influences réciproques qui lient le trio SmithLovecraftHoward sont mises en exergue, leur socle mythologique et le développement d’une mise en abyme des livres maudits.
Dans Portrait d’un poète de Denis Labbé, Smith est un poète reconnu qui partage avec Lovecraft une précocité et un intérêt pour l’Antiquité mais fantasmant de son côté sur des aïeux français dans des thématiques autour de l’amour et la beauté, le fantastique et l’inconnu.

Dans Les ailes ne poussent qu’une fois de Jean-Pierre Andrevon, une famille s’agrandit jusqu’à se trouver à l’étroit dans son nid et le père rencontre des difficultés à subvenir aux besoins du foyer, à l’image de la ville surpeuplée. Un beau jour des ailes poussent dans leur dos et ils s’envolent vers une nouvelle ville plus spacieuse, où ils perdent leurs ailes alors que la famille s’étoffe encore. Cette nouvelle poétique illustre le cycle de la vie comme un éternel recommencement de gravité et d’envol, une lutte acharnée et douce-amère pour croitre à travers un sacrifice de soi, sous la forme d’un conte métaphorique plombé par le matérialisme.
Dans La Source des errances d’Alexis P. Nevil, Odare Shinwa est un scribe aveugle, abandonné dans le froid de la montagne, qui rencontre le Voyageur et ses poursuivants mais doit subir seul l’attaque des redoutables serpents-flèches Sh’Jah
Dans La lumière de Satel de Gaël-Pierre Covell, Niel-Au-Bras-Fort est envoyé pour délivrer la Reine Dianh de Sinir captive depuis le début de la guerre contre l’Oniromancien et ses armées. Cette heroic fantasy pas très mature repose sur la magie et une sensualité un peu gauche.
Le double dossier Lovecraft et Smith est développé dans une approche judicieuse compte tenu du nombre de pages, présentant les deux auteurs dans l’essentiel, mais s’attardant plus sur le second, mais s’attarde aussi sur leur relation, ouvrant le propos sur d’autres écrivains comme Poe, Lord Dunsany et Howard. La nouvelle inédite de Rusch sort du lot même si une continuité certaine rassemble les textes dans l’ensemble.

Bifrost 11

Dans Vif Argent de Greg Egan, Claire Booth est une épidémiologiste chargée d’enquêter sur une épidémie et piste le vecteur de propagation en Caroline du nord. Cette nouvelle est un thriller scientifique, une chasse menée par une héroïne consistante sur les traces d’une maladie atroce considérée de façon mystique et presque religieuse par une communauté d’illuminés.
Dans A travers le vortex (Corsaires des étoiles 5) de Francis Valéry, Salomon en apprend plus sur ses parents et décide avec l’équipage du Jérusalem de faire face au trou noir menant à l’univers des Keurls et de prendre part à cette guerre temporelle.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, il aborde Les particules élémentaires de Michel Houellebecq sous l’angle de la science fiction, avec circonspection, pour finir catastrophé par l’indigence littéraire et idéologique de cet objet médiatique.
Dans Neil Gaiman. Un marchand de sable au pays de nulle part, l’auteur s’entretient avec Patrick Marcel pour la sortie de Neverwhere, à propos de Londres, des États-Unis, de la bande dessinée, de son rapport à la création télévisuelle et cinématographique.
Dans Super les héros ! de Philippe Paygnard, il retrace la carrière de Rob Liefeld qui, après des débuts chez DC Comics puis Marvel, participe à la création d’Image Comics pour ensuite galérer dans le monde pléthorique et mouvementé de l’édition.
Dans Clifford D. Simak : le vieil homme à l’écoute des étoiles, André-François Ruaud explore les thèmes des œuvres de Simak, la vieillesse et la sagesse, le foyer et la nature, la réflexion et la nostalgie, une démarche de respect et d’humilité, une écriture tellement reconnaissable.
Dans Des monstres géants et autres énormités de Roland Lehoucq, la question de la taille des êtres vivants est abordée de façon scientifique, au niveau physiologique par la résistance du squelette au poids total et à la hauteur d’une chute, le nombre de pattes et la présence d’articulations, pour conclure que le gigantisme a ses limites et en milieu terrestre implique la fragilité sauf si le squelette est constitué d’un matériau plus solide, ou si le milieu est aquatique ou spatial.
Dans Chad Oliver : l’anthropologiste de la S-F, André-François Ruaud montre que la formation professionnelle de l’auteur transparait dans ses histoires très psychologiques de contact extra-terrestre.

Nuit d’émeute – Paul Béra

La société est organisée dans un système de castes entre simples ouvriers, techniciens et ingénieurs au sommet. La colère gronde parmi les techniciens et une grève éclate avec la prise en otage d’usines indispensables au fonctionnement de l’Europe. Kurt Mac Nott fait partie du Comité des Chefs et décide de s’infiltrer parmi les contestataires par l’intermédiaire de son ami Freddie Michelson pour étouffer le soulèvement et impressionner Helen Allison, fille du Président de la Confédération européenne.
Cette dystopie socio-politique installe une ambiance prenante d’infiltration et de double jeu permanent, de trahison et de basculement imminent dans la violence. Tout se joue en huis clos par des luttes d’influence et des combats d’égos, avec en fond l’opposition entre progrès et humanisme cristallisée par le combat de l’homme contre la machine, dictature supposée éclairée et liberté absolue, esclavage productiviste et culture du temps libre, mais surtout la sempiternelle réapparition d’une menace révolutionnaire sanglante, l’ombre de la destruction et de la chute de la civilisation. L’intérêt du livre vient des personnages et de leurs motivations décalées, particulièrement pour le cynique et égocentrique Mac Nott et l’idéaliste jamais à sa place Michelson. Le récit est sombre, moralement désabusé, habité par une entropie inarrêtable dans un contexte dénué d’empathie et de modération, dans un monde sauvage et injuste.

Le livre jaune – Michael Roch

Un pirate naufragé s’éveille devant Carcosa la Cité d’Ailleurs d’où jaillit la forteresse du Roi en jaune qui accroche les cieux. Accompagné par Maar l’aveugle, il part à la recherche du secret tapi en ces lieux derrière le voile.
Michael Roch délivre ici sa vision de l’Acte Second du Roi en jaune à travers l’histoire singulière et métaphysique d’un voyageur dans sa confrontation avec le Roi, à la lumière d’un tragique triangle amoureux qui baigne dans l’inéluctable. La démarche littéraire est vraiment en phase avec Robert Williams Chambers et le fantastique sombre toujours doublé de romance contrariée, la grandiloquence et le symbolisme, rappelant Le paradis du Prophète de Chambers, à la limite de la fantasy et en plein dans la poésie. Le lien est fait aussi avec James Matthew Barrie et Moi, Peter Pan mettant en scène l’enfermement dans un rôle, le passé qui s’estompe et l’aveuglement choisi jusqu’à la révélation cathartique et réflexive d’une évidence escamotée par des émotions tumultueuses. Certains passages du livre sont magnifiques de noirceur et de vertige mais la conclusion psychologique et vaguement philosophique détruit toute portée horrifique en s’extirpant du récit pour discourir à propos de la vie.

Les Portes Noires – Sébastien Degorce

Naaren est tuée en essayant de protéger son bébé de Jorgön le lion noir et elle devient alors un fantôme errant qui se matérialise en vampire assoiffée. Inoka devient shaman et se lance à la poursuite du démon qui décime les peuples paisibles de la contrée.
Cette histoire de fantasy très sombre s’étend sur des milliers d’années, s’inscrivant de fait dans une dimension mythologique sur un fond shamanique de réincarnation et d’immortalité, dans une épopée tragique de personnages archétypaux et la destinée d’un peuple scindé par des manipulations ataviques à l’échelle d’un Empire. La magie s’exprime par le parallèle entre monde des vivants et celui des morts, interpénétrés à l’aide d’artefacts, par l’invention de cultes et la prédominance d’un sentiment de prédestination en dehors du temps, d’irrémédiable. L’ambiance d’emprise vampirique sur l’histoire géopolitique est de plus en plus présente dans une stratégie de contrôle individuel et collectif que la quête du héros solitaire doit déjouer. Le récit est d’ampleur, noir comme les illustrations sauvages de Saï, abordant des sujets d’une pesanteur mythique comme la tyrannie religieuse, la cruauté envers les enfants et l’inceste, ambitionnant de s’inscrire dans une tradition à la fois antique et shakespearienne, menant à une inconscience de l’Histoire et une volonté de la réécrire.

Bifrost 31

Dans L’Appel de la nébuleuse de Claude Ecken, l’équipage d’un vaisseau sonde le cosmos à la recherche de la vie, dans une nouvelle de science fiction minimaliste qui développe une poésie scientifique, une personnification des astres, une approche cosmogonique par le biais du système de reproduction des corps stellaires, mariant cosmologie et biologie pour ouvrir la voie à l’alliance de la physique et de la biochimie, et émettant l’idée de parentalité dans l’apparition de la vie à tous les niveaux.
Dans Les pierres vivent lentement de Philippe Caza, une femme meurt en donnant naissance à une pierre blanche et les deux sont inhumées sur place. Cent dix ans plus tard un sculpteur s’installe sur cette terre et construit son atelier autour de cette roche qui dépasse du sol. Il se décide à la façonner à l’image de Lûne, une jeune femme qui fait du ménage et pose pour lui. Cette nouvelle poétique et allégorique semble être un conte alchimique d’une vie minérale et d’une transcendance digne du Grand Œuvre.
Dans La Cité de pierre de George R. R. Martin, Holt est coincé sur un monde-étape, planète abritant un astroport et une ville extra-terrestre immémoriale, en attendant d’être affecté à un vaisseau. Cette histoire est un mélange élégant de science fiction et de fantasy avec une poésie nostalgique et tragique dans la narration, des espèces non-humaines variées et une expérience étouffante au-delà de l’espace-temps dans un labyrinthe souterrain rempli de portes.
Dans Parlez-moi d’amour de Philippe Curval, un équipage est en expédition sur Maurlande, une planète sur laquelle aucune vie n’a été détectée mais d’étranges modifications topographiques adviennent et des membres de l’équipage commencent à mourir brutalement. La planète étrange est un catalyseur pour l’âpreté du désir et la radicalité du fantasme chez les humains dans un récit de science fiction métaphysique qui pointe les limitations de l’être humain.
Dans Super les héros ! de Philippe Paygnard, la seconde partie de l’histoire d’Image Comics après 1995 montre avec force détails la réalité d’une maison d’édition, la vie d’entreprise entre idéalisme et loi du marché.
Dans l’entretien tronqué (la version complète se trouve dans Portraits Voltés) entre Richard Comballot et Philippe Curval, ils opèrent une traversée de l’histoire de la science fiction après-guerre, de la vie personnelle et professionnelle d’un homme d’une importance considérable, un véritable artiste épris de liberté et d’aventure, par une approche biographique et bibliographique pleine de nostalgie onirique et de besoin de spéculation, entre passion et raison, angoisse et espoir.
Dans La sortie ? A gauche au fond de l’espace… de Roland Lehoucq, la question des univers parallèles est abordée scientifiquement dans un article bien construit qui se base sur la physique des particules élémentaires pour poser la pluralité potentielle de configuration d’univers.
Dans Mon histoire avec la science-fiction d’Alfred Bester, le récit autobiographique est savoureux, racontant sa vision de l’apparition de la science fiction aux États-Unis, parlant de sa vision de l’inspiration, narrant sa rencontre improbable avec John W. Campbell.
Avec quatre nouvelles de grande qualité et deux portraits passionnants, ce numéro est intéressant du début à la fin.