À Dakar, un homme émerge amnésique face à un chien qui lui parle, lui explique qu’il est victime du virus H-38 inoculé pour siphonner la mémoire. Effacé du réseau planétaire Sensipac, il est malgré tout aiguillé sur la piste de son passé par un mystérieux message. Autour de la base science-fictive et dystopique d’une technologie intrusive et d’une nature bafouée, le côté polar se déroule dans une dialectique entre chasse et fuite qui brouille les rôles, et surtout l’aventure profite de ce terrain diversifié, entre exotisme et claustrophobie, reposant sur une galerie de personnages exubérants, alcooliques et désespérés. L’histoire s’égrène suivant l’émergence des souvenirs de Roman Leyter, semés par Mérine Snojborg dont la véritable fonction est volontairement floue comme tous ceux en rapport avec Sensipac et des dirigeants en retrait derrière l’ombre de la guerre, l’emprise sociale et la déliquescence étatique. Les péripéties sur trois continents du duo improbable sont incertaines et agitées, à leur image, Roman qui subit et ne s’appartient plus, Stanislas un keïno chien écrasé par sa conscience humaine et manifestement cachottier, mais au bout de ce récit la maïeutique débouche sur le cœur de l’anticipation, la quintessence d’une vision littéraire prévoyant la chute de la civilisation occidentale arrogante, la nocivité d’un système d’information aliénant et mondialisé qui empoisonne les esprits et de fait les générations, et surtout en réponse l’éveil inexorable de l’Afrique noire qui rayonne comme un aimant dans les échos de l’origine de l’homme, une terre ancrée face aux ridicules désirs de verticalité dénaturée des blancs. Ce livre est à la fois un cri d’amour et la considération d’un passé à transcender qui se concrétise dans l’évolution de l’espèce, un avenir à construire.
Dans Les Voltigeurs de Gy de Ursula K. Le Guin, le peuple Gyr arbore des plumes multicolores évoluant au cours de leur vie comme les humains se couvrent de poils et seulement une partie d’entre eux se verra pousser sans prévenir des ailes à la maturité. Ce conte poétique prend la forme d’une étude ethnologique qui atténue la féérie initiale et, par des témoignages, rend l’approche sociologique réaliste qui affirme la liberté de choix individuelle au-delà d’une détermination biologique, dans une métaphore très actuelle sur l’identité et la tolérance. Dans Trouver son cœur et tuer la bête de Johan Heliot, la guerre fait rage en Autriche et en Afrique, l’Empire compte sur la bête ultime sortie de terre à Panama pour faire basculer le conflit alors qu’Arthur est chargé par le réseau de résistance de contrecarrer ce plan. Retrouvant l’ambiance et les personnages de La Lune seule le sait, cette nouvelle déroule l’uchronie steampunk à la technologie terrifiante et surtout la dimension politique qui illumine l’ignoble contexte par un espoir fou et un idéalisme volontaire. Dans À Mélodie pour toujours de Michel Demuth, David Donato est un meurtrier pornographe arrêté par l’Union religieuse et soumis à une torture psychique. Cette expérience cyberpunk présente un monde dystopique contrôlé par les instances religieuses fondamentalistes aux visées génétiques d’hégémonie liberticide. Dans Voisin, voisine et autres monstres de Guillaume Thiberge, une vieille dame meurt dans un quartier miséreux et laisse sa place à un jeune couple avec deux bambins. Cette nouvelle est d’une noirceur insondable, passant d’une chronique sociale désespérée de déliquescence poisseuse à un affrontement de sorcellerie grandiloquente dans une métaphore mystique de l’enfermement conditionné dans la marginalité et la précarité. Dans Le djinn qui vivait entre nuit et jour de Bruce Holland Rogers, le djinn Tayab rend visite au djinn Al-faq pour lui raconter son dernier méfait. Ce très court conte fait preuve d’un sens de l’humour démoniaque. Dans Être ou ne pas être un disney de Sylvie Denis, l’identification de la fonction profonde de la science fiction réflexive au travers de Bleue comme une orange et Il est parmi nous de Norman Spinrad mène à des réflexions sur la portée de l’anticipation, la constitution de futurs réalisables et l’éveil des consciences en direction d’une responsabilité individuelle qui participera au bien commun à l’échelle de l’espèce, expression de l’essence même de cette littérature dans son inspiration philosophique en-deça de sa surface divertissante, situation transitoire qui avec du recul ne fait que durer d’une manière exaspérante. Dans Nancy Kress : un entretien de Tom Clegg, l’autrice revient sur ses débuts entre science fiction et fantasy, l’apport tardif du thriller et de la hard science, son ressenti sur la place de la femme dans cette littérature, un entretien judicieux à une époque où son travail était peu traduit. Dans Michel Demuth ou la nostalgie de l’avenir, Richard Comballot aborde avec l’auteur sa longue carrière entre écriture, édition et bien d’autres domaines, avec beaucoup d’anecdotes, sincérité, humilité, nostalgie et lucidité par rapport à sa créativité spontanée proche de l’écriture automatique, un cheminement habité par l’amitié simple et son admiration pour certains auteurs, multiples activités qui ont repoussé la possibilité de clôturer Les Galaxiales (fait en 2022 en son absence), une vision inestimable sur la science fiction. Dans Scientifiction : apprivoisons le Soleil de Roland Lehoucq, la vie de l’étoile est basée sur un équilibre entre la contraction gravitationnelle et le processus de fusion nucléaire qui émet un rayonnement, mène doucement à une déperdition calorifique et à une dilatation de son enveloppe suite au manque de carburant, menant l’astre au stade de géante rouge qui souffle tout le système planétaire. Les idées pour empêcher cette évolution invasive et destructrice de la vie sur Terre restent hypothétiques, reposant soit sur la fuite, soit sur une intervention au bon moment pour raviver l’étoile. Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire, quatrième partie, les années 50 : les mondes de rêve de Mike Ashley, Howard Browne est à la tête d’Amazing avec l’idée d’en faire une publication plus raffinée dans la forme, le fond n’évoluant pas vraiment, et lance Fantastic qui correspond mieux à ses goûts moins scientifiques. Le saut qualitatif ne prend pas, la guerre de Corée s’annonce, le format digest s’impose, la réalité éditoriale reste un peu floue entre continuation pulp et avant-garde plus adulte et le bilan de Browne en 1958 n’est pas fameux du tout.
Roy Emerson est un inventeur qui a fait fortune du jour au lendemain avec son Essuie-Glace à Ondes Soniques pour écarter les gouttes d’eau, convié à rejoindre le conseil d’administration de Parkinson’s, immense entreprise dans l’industrie du verre. Donald Craig a mis au point avec sa femme Edith une technique à base d’algorithmes pour escamoter la présence du tabagisme dans les anciens films et une grande société nippone s’intéresse à leur savoir-faire pour un grand projet. Jason Bradley est un plongeur qui a conservé une petite réputation dans le milieu des plates-formes pétrolières. Les trois arcs narratifs vont se rejoindre et cohabiter dans le double projet parallèle du renflouement du Titanic brisé en deux pour le centenaire du naufrage et son exploitation commerciale, la proue pour le projet de l’ouest et la poupe pour celui de l’est. Les approches scientifiques des deux camps sont très différentes, abondamment étayées avec leurs lots de complications technologiques et écologiques, éthiques et politiques, insérant le récit dans une science fiction réaliste. Mais subtilement une dimension inhumaine infiltre le texte, par la réalité brutale géologique qui émerge et l’illustration anthropocentrique de la mort qui infuse, avec l’apparition en fond de la métaphore mathématique et géométrique de l’Ensemble-M basé sur l’équation de Mandelbrot. Le dessin du graphique de coordonnées forme l’empreinte de l’Univers, un territoire fractal vivant et clapotant pour mettre en valeur sa bordure évanescente qui touche à la racine de la poésie scientifique. Au-delà du titre du livre, de son déroulement concret et de sa couverture représentant un épisode anecdotique de Bradley effarouchant une pieuvre géante pourtant transcendée par l’Ensemble-M tachant l’œil du monstre, l’analogie élémentaire des conditions sous-marine et cosmique prend toute son ampleur dans la relation humaine à l’inconnu qui pousse à une humble fascination devant la vacuité matérialiste de l’espèce. Ce livre traversé par une certaine froideur dans de courts chapitres, une narration éclatée et un traitement impitoyable des personnages cache une ouverture cosmogonique et métaphysique d’une portée vertigineuse.
A la surface des Enfers, les hommes souffrent, meurent et reviennent dans un cycle éternel géré avec opacité par les Réaffectations et l’Administration du Pentagramme, la guerre fait rage entre l’Occident et l’Orient. Le camp de Octavien Auguste est dirigé par Jules César secondé par Decius Mus et Mucius Scaevola, aidé par Niccolo Machiavel et Dante Alighieri, Cléopâtre et Hatchepsout et Sargon roi d’Akkad, face au harcèlement des Viet-Congs, la menace sourde des Dissidents, l’hostilité folle de Tibère et les complots de Mithridate. Alors que Césarion a rejoint les Dissidents, Marcus Junius Brutus apparait soudain, amnésique et âgé de dix-sept ans, auprès de Jules César avec deux mille ans de retard. Une fois Césarion rattrapé, Jules César a réuni ses deux fils, qui réussissent à s’échapper, l’un poussé par sa rébellion et l’autre suivant par sa soif de vérité. Dans le fond, ce livre n’a pas de base science-fictive et déploie plutôt un fantastique historique qui s’amuse avec le principe de l’uchronie, le décès initial d’un personnage l’intégrant à une réalité parallèle, un bac à sable théâtral qui concentre une situation politique et la déploie au gré des caractères et des luttes d’influence. Dans la forme, la première partie du livre développe une sorte de vaudeville à base de conflits familiaux hérités du réel condensé en dehors du temps classique, formant une mythologie humaine et matérialiste façonnée par les oppositions, les trahisons et les non-dits. A cet égard, la position de personnage conducteur de Brutus découvrant ce contexte ramassé et virevoltant accompagne la situation du lectorat et son entrée naïve dans le récit. La seconde partie du livre installe un rythme effréné avec une action qui insiste sur le mélange de l’antique et du moderne pour mener à une apothéose nerveuse et clôturer un roman bouillonnant d’humour et convoquant pléthore de personnages incongrus comme Napoléon Bonaparte, Jean-Pierre de Vauban, Charles VII ou Lawrence d’Arabie.
Dans L’Horreur à la Fête Foraine de Brian Lumley, le professeur Hiram Henley découvre une attraction, nommée Tombeau des Grands Anciens, qui lui rappelle ses recherches archéologiques au Moyen-Orient. Cette nouvelle réunit les marqueurs lovecraftiens des ouvrages maudits, des artéfacts immémoriaux, du Panthéon augmenté et même du meurtre justifiable, ici de son frère cadet devenu fou par Anderson Tharpe. Outre le postiche dans le pastiche cachant un parasite cthuléen, des clins d’œil sont disséminés, comme le nom de l’écrivain Hodgson ou la présence discrète de Titus Crow. Dans Le Silence d’Erika Zann de James Wade, un groupe avec Erika comme chanteuse fait le succès d’un banal bar de San Francisco, une ascension fulgurante qui cache une menace sourde derrière l’euphorie ambiante. Cette nouvelle modernise le concept de La musique d’Erich Zann de Howard Phillips Lovecraft, mettant en scène sa petite-fille dans une destinée similaire mais décalée, un mutisme très différent et une mort plutôt accidentelle en présence de nombreux témoins, une variation hippie du contact avec l’horreur cosmique. Dans Grand-Œil de Bob van Laerhoven, un étudiant québécois s’enfonce dans l’immense forêt canadienne sur les indication d’Echard, un explorateur français qui a décrit la cachette recelant une statuette cthuléenne. Une présence hostile harcèle son campement et il prend la fuite en abandonnant son guide, pour tomber sur un médecin dans sa tournée auprès des trappeurs. L’auteur s’approprie le Mythe et le restitue au travers de l’influence culturelle des Hurons, le Wendigo devenant Hingoo et Cthulhu s’appelant Haigh-Ohgi, dans un texte qui glorifie la malignité manipulatrice des serviteurs des Grands Anciens par l’intrusion parasitaire dans les corps humains avec une jubilation sardonique. Dans L’Attraction de Ramsey Campbell, Ingels est un journaliste convié à une exposition dans laquelle une toile représente un cauchemar qui le poursuit. Cette histoire explore la veine onirique, la veille et le sommeil se répondent par des visions prophétiques immémoriales hantant plusieurs générations, la coïncidence d’une cité sous-marine qui émerge et d’une planète inconnue qui perturbe le système solaire, rappelant la véritable place dévolue à l’espèce humaine. Dans Sur les Terres de Yidhra de Walter C. DeBill Jr., Peter Kovacs doit faire un détour pour traverser une rivière déchainée et se trouve coincé à Milando, une petite bourgade où il rencontre Wilhelm Kramer qui lui offre l’hospitalité. Une alliance de colons avec un culte de renégats comanches mène à la survivance d’une divinité métamorphe, primordiale, immortelle et planétaire dont l’incarnation américaine est Yolanda, une femme reptilienne aux pouvoirs psychiques. Dans Visions de A. A. Attanasio, Gene Mirandola est sollicité magiquement par son oncle Armand Saadi qu’il connait à peine pour transmettre au sorcier Marc Souvate une pierre ronde trouée en son centre. En illustrant la confrontation universelle opposant Nodens et Yog-Sothoth, et en développant une philosophie du vide, le Mythe est modernisé par un récit de voyage temporel vers l’avenir qui implique la résignation du rôle d’outil dérisoire dans une Histoire transcendante. Dans La Guerre de la Tong Noire de Robert M. Price, le détective Steve Harrison combat la secte des Tcho-Tchos, aidé par le docteur occultiste Anton Zarnak et son serviteur Akbar Singh. Ce pastiche de la série de Robert E. Howard renferme de la castagne, la résurgence omniprésente des anciens peuples et la présence nécessaire de la trahison. Dans Ténèbres est mon Nom de Eddy C. Bertin, Herbert Ramon se rend dans le village enclavé de Freihausgarten situé dans une vallée qui correspond à la description faite dans des ouvrages ésotériques maudits. La solitude hostile des habitants se concrétise par une emprise inhumaine dans des coulisses d’un gigantisme cosmique où la Lune devient un œil répondant à l’homme dérisoire, introduisant le Grand Ancien Cyäegha dans le théâtre de la lutte nécessaire avec les Anciens, ici Dieux d’Antan, et s’approchant d’une vision quantique du monde. Dans La Terreur issue des Profondeurs de Fritz Leiber, Georg Reuter Fischer reçoit dans sa maison familiale de la banlieue de Los Angeles le professeur assistant de l’université Miskatonic Albert N. Wilmarth pour participer à un groupe de recherches occultes. Ce texte est un hommage vibrant à Howard Phillips Lovecraft par la reprise de ses principales histoires, sa figure qui habite les personnages de Wilmarth et de Danforth, la mise en abyme de son décès. La nouvelle incarne totalement l’horreur souterraine, l’empathie objective inhumaine et l’inspiration onirique formant un écrin représentatif de l’œuvre lovecraftienne. Ce recueil est tuilé avec Les Adorateurs de Cthulhu, seule la nouvelle Zoth-Ommog de Lin Carter est absente, six autres sont ajoutées dont celle de Fritz Leiber qui existe néanmoins en volume indépendant chez Mnémos titré Ceux des Profondeurs.
A Shadows sont étudiés des spécimens de Personnalité Artificielle Induite Bactériologiquement, cadavres frais réanimés par une recombinaison ADN à partir de bactéries prélevées dans la terre d’un cimetière vaudou. Donnell Harrison est un nouveau pensionnaire, un poète veuf aux yeux verts fluorescents pris en charge par Jocundra Verret, sa thérapeute dédiée. Lucius Shepard traite le thème des zombies par le biais d’une approche psychanalytique, documentant l’émergence de personnalités ex nihilo qui découlent d’une construction biologique ou d’une magie archétypale, et illustrant le mécanisme réciproque d’une thérapeutique qui remet en cause la vision classique de la vie. Jocundra devient le témoin de cette mutation et de cette ouverture perceptive sur un éther électromagnétique. L’approche est nuancée, mêlant une froideur scientifique et une poésie à la fois existentielle et inhumaine au cours d’une cavale de pestiférés déséquilibrés facilitée par l’intervention de Hilmer Magnusson, chercheur en médecine, et de Jack Richmond, membre d’un gang de motards. La double quête complémentaire de Donnell et Jocundra ne parvient pas à estomper la nature profondément solitaire de leurs démarches respectives derrière les moments de partage qui pourraient presque faire oublier l’anormalité et la mutation. Mais cette évolution biologique et magique, le pouvoir d’interaction avec la structure de la réalité et l’efficience psychoactive qui mènent Donnell au rôle de guérisseur les pousse à côtoyer la religion et la cosmogonie atavique du vaudou. Les deux protagonistes passent des expériences scientifiques de Shadows à la surenchère démente de Maravillosa, domaine vénéneux d’Otille Rigaud, descendante de nécromants. L’assise science-fictive n’est pas du tout envahissante et s’estompe volontiers pour laisser rayonner les personnages, s’épanouir une poésie sensible et planer une sérieuse noirceur, dans un récit de zombies intelligent et complexe basé sur une archéologie de l’âme, de l’irruption d’une conscience transcendante et d’un lien vivace avec l’invisible, une histoire de réincarnation nécessaire d’une magie exotique et grandiloquente, d’émotions primordiales et de destinées implacables.
Les ravisseurs d’éternité 3 Un commando de la secte de la Congrégation de la Foi Retrouvée tente d’intercepter un convoi de malades catatoniques du syndrome Karelmann en direction de Nouvelle-Jéricho où ils sont tous rapatriés. Pendant le voyage les comateux se mettent à bouger quelques minutes. Cette fois le passage d’un tome à l’autre se fait sans transition avec la présence d’Eric Wagner, le chef de la police, dans un contexte de contestation et de d’émeutes, surtout dans le quartier Sôroum. Charlie Jimba prend le relais de Hermann Strawn en tant qu’enquêteur et Karen Anderson entrevoit enfin la culpabilité de Wagner, la première couche de mystère se dissipe et demeurent les questions sur les raisons derrière la schizophrénie suicidaire du chef de la police, sur la nature du syndrome et son lien avec les conflits politiques et commerciaux au sommet de la société, faisant écho à la nébuleuse possibilité d’une immortalité. Le récit prend le temps de récapituler l’enquête de Strawn, pour être lu indépendamment, englobe les deux premiers tomes et le complot se révèle presque entièrement, l’immortalité de Ram Friedlander, Shangri-La, la seconde personnalité de Wagner implantée et la fausse épidémie qui fait de la place dans les corps pour les transformer en véhicules, menant à un nouvel embranchement dans l’évolution de l’espèce humaine. L’histoire dans son ensemble est un peu éclatée mais garde une certaine unité cohérente, l’aspect fantastique et science-fictif étant canalisé par le côté thriller et polar, l’ambiance est de plus en plus prenante et tendue, parsemée de bonnes idées comme les films muraux sur les parois des tunnels ferroviaires, la mise en abyme allégorique des trois toiles de Maitres ou celle humoristique du caméo de l’écrivain Scovel. Reste la frustration de l’annonce du quatrième et dernier volet, Les Froisseurs de temps, jamais publié.
Les ravisseurs d’éternité 2 Bobby Karelmann est pris soudain de démangeaisons très douloureuses pendant sa performance avec son groupe dans une boite et le concert terminé il tombe dans le coma, recouvert d’éruptions cutanées. Rudo Chiern est un tueur à la double identité, engagé pour faire exploser deux établissements de Nouvelle-Jéricho dans le quartier malfamé de Sôroum. Sayelma est une prostituée qui en pleine passe subit un violent accès de prurit la conduisant à l’inconscience et la catatonie. L’unité géographique est assurée avec le précédent volet mais les personnages changent et prennent plus d’ampleur en comparaison, mieux caractérisés par une narration partagée dans des lignes évènementielles parallèles et destinées à se rejoindre au milieu d’une histoire d’épidémie mystérieuse. La mièvrerie du premier tome a disparu, remplacée par une ambiance sexualisée et trash, la linéarité de l’action laisse place à une partition de trajectoires nerveuses. Vers la moitié du livre, le Professeur Ram Friedlander réapparait fugacement et le personnage de Karen Anderson surgit pour faire le lien avec Dernier étage avant la frontière, figure féminine d’une autre ampleur que Caprice, de la même manière l’ex-Ninja Hermann Strawn ouvertement méchant et devenu enquêteur pour l’occasion est plus consistant que Verne. Le texte est moins monolithique mais plus éparpillé, il corrige certains défauts de son prédécesseur mais perd en simplicité inexorable et implacable en vue d’une fin à révélations égocentrées. Malgré tout, les dialogues acquièrent enfin une certaine solidité, proche du polar, le ton est plus adulte et le seul personnage caricatural est un homme, Tony l’amant transi de la volontaire Karen. Le microcosme du quartier Sôroum est présenté plus en détail, carte en début d’ouvrage à l’appui, montrant que le véritable personnage principal est Nouvelle-Jéricho.
Les ravisseurs d’éternité 1 Le Professeur Ram Friedlander est un biologiste spécialiste du clonage qui a inventé la musique sensitive constituant une expérience synesthésique pour l’auditoire en transe. Il est assassiné en pleine représentation de sa dernière œuvre et Verne De Velt, jeune étudiant, apprend qu’il hérite de sa fortune et de documents scellés. Ce livre est une plongée paranoïaque, une course effrénée pour échapper à des tueurs dont un Ninja et des policiers inflexibles d’un héros totalement perdu face à des enjeux qui le dépassent, le condamnant à bannir tout immobilisme. Sans être une orgie d’action, le récit trouve un rythme, se consacre à la vie dans Nouvelle-Jéricho, capitale enclavée à l’écart de la nature sauvage depuis la troisième guerre mondiale, dans une dystopie de société de contrôle, puis s’aventure dans les souterrains abritant les industries et une population de marginaux. Les personnages secondaires entrent dans le champ narratif linéaire de Verne et en sortent à volonté, développant tous un mystère sur leurs intentions et poussant insidieusement l’étudiant au doute hyperbolique, même concernant Caprice sa petite amie. Les relations entre protagonistes traduites par les dialogues sont formellement datées, en particulier l’amour exagérément naïf entre Verne et Caprice qui rend la jeune femme transparente, à dessein l’idée n’est pas forcément mauvaise, renforçant Verne comme centre de l’histoire dans sa paranoïa justifiée, mais un peu pénible à lire. Le couple finit par sortir de la ville et se laisse mener au château de Shangri-La, domaine à la beauté paradisiaque où les révélations jaillissent et les thématiques se rejoignent dans un complot basé sur la génétique, la dystopie politique et la mégalomanie du savant fou. Le texte joue vraiment son rôle introductif de premier tome d’une trilogie et recèle des potentielles promesses pour la suite dans son déroulement volontaire, à l’image de Verne s’échappant avec Caprice de Shangri-La avant d’être repris.
Dans Mascarade de Clifford D. Simak, Craig dirige sur Mercure une Centrale Énergétique et ses employés humains cohabitent à distance raisonnable avec des distorsions spatiales dues à la proximité du Soleil et un peuple de chandelles romaines qui se contentent de prendre la forme des images mentales des hommes pour les amuser. L’histoire repose sur l’exotisme total d’une espèce télépathe et métamorphe de pure énergie potentiellement immortelle, la capacité de dissimulation élaborée et une malignité inhumaine qui mènent à une incompréhension radicale et une empathie impossible entre deux formes de vie hétérogènes. Clifford D. Simak ne s’aventure pas dans le récit d’invasion et d’horreur biologique en séparant les corps par des barrières photovoltaïques, mais plutôt de proximité rusée et de duplication indépendante, sans surenchère dans la terreur et même dans une action enjouée, entrecoupée de petites montées d’angoisse, avec comme témoin embrumé Rastus, un vieux fermier alcoolique et incongru sur cette planète aride. Dans Un Van Gogh de l’ère spatiale de Clifford D. Simak, Anson Lathrop se rend sur une planète à la frange de la galaxie habitée par un peuple de gnomes ascétiques et daltoniens, sur laquelle est mort le peintre Reuben Clay au bout de son exil avant d’avoir pu achever sa dernière œuvre. Clifford D. Simak oppose la religion et la science, la foi et la logique, l’humilité et l’aveuglement pour mieux approcher la zone mentale de contact entre simplicité et virtuosité artistique dans une transcendance intemporelle et magique. Dans Une visite chez mère-grand de Clifford D. Simak, deux jeunes enfants arrivent chez les Forbes dans le Wisconsin en 1896 et déclarent porter le même nom de famille que la femme qui les accueille. A l’image de la nouvelle précédente, l’alliance de la spiritualité atavique et de l’évolution technique n’a manifestement pas porté ses fruits dans l’avenir, les enfants devant fuir le futur dystopique, l’ensemble assurant la cruauté rétrospective et la potentialité cyclique de ce conte de voyage temporel à la poésie bucolique qui ne parvient pas à masquer l’angoisse diffuse. Dans Le puits siffleur de Clifford D. Simak, Thomas Parker arpente les terres de ses ancêtres à la demande de sa tante âgée pour des recherches généalogiques sur leur famille. Cette embardée de Clifford D. Simak vers l’horreur lovecraftienne est foisonnante, non linéaire et basée sur des témoignages, reposant sur un sentiment d’appartenance à la terre immémoriale et sur la proximité intemporelle avec la vie préhumaine matérialisée par le caillou de gésier préhistorique et le puits qui devient instrument et passage pour les forces obscures et archaïques. Chez le protagoniste surgit la confrontation entre la rationalité et une religion primordiale qui révèle une filiation d’une étrangeté terrible. Dans A la chandelle de Maitre Doc Stolze de Pierre Stolze, la sortie de La Lune seule le sait de Johan Heliot est l’occasion parfaite de rappeler la conviction d’une importance constitutive de la dimension politique du steampunk dans une profonde démarche utopiste. Dans Super les héros ! : Le retour de Lone Sloane de Philippe Paygnard, ce rappel de la carrière de Philippe Druillet s’articule autour de son héros fétiche qu’il intégrera dans son œuvre majeure Salammbô. Dans Clifford D. Simak : La pêche et les étoiles de Francis Valéry, Clifford D. Simak conservera de son enfance à la ferme familiale une nostalgie du rapport simple à la nature, d’une sagesse paysanne et de l’évidence d’une entraide fraternelle. Cette position de recul sur la fascination pour l’évolution technologique rejoint ce qui s’apparente à l’indépendance d’un écrivain libre et amateur qui aura choisi le journalisme comme métier et l’éloignement des grandes villes comme cadre de vie. Dans Des extraterrestres pour voisins : Réévaluer Clifford D. Simak de David Pringle, Clifford D. Simak n’a pas été précoce et il restait un peu en marge au début de l’âge d’or, sa science fiction n’est pas innovante, mais son art s’affine avec les années, mettant toujours en scène des personnes âgées des aliens bienveillants et des robots serviles dans un mélange détonant de science et de spiritualité, à la limite de l’anarchie et pourtant en quête de quiétude dans un fauteuil confortable parmi les livres. L’analyse thématique de cette étude érudite est foisonnante, révélant une constance dans l’obsession et une forme de récit aux influences multiples. Dans l’Interview de Clifford D. Simak par Paul Walker, l’écrivain revendique l’alliance entre le fantastique et la science fiction, mêlant fantômes et robots, mythologies antiques et visions sociales futuristes. Il parle de l’espèce humaine et atteint un universalisme dans la survivance d’un principe de vie primordiale et un évolutionnisme confiant, la notion d’humilité rejoint la conscience de faire partie d’un Tout. Sa position à propos de la religion s’apparente à un monothéisme un peu vague à tendance chrétienne tirée des premiers temps de l’enseignement christique plus porté sur l’éthique que sur le matérialisme moderne du clergé. Dans Empire, le roman fantôme de Clifford D. Simak de Guy Sirois, la sortie de son seul roman non traduit semble anachronique, la qualité du texte brise la continuité de sa production. La raison résiderait dans le fait que John W. Campbell Jr. soit le géniteur de cette histoire et que Clifford D. Simak ait réécrit ce cadeau avec trop de respect et de déférence pour son mentor. Dans Demain les chiens : une préface de Robert Silverberg, les anecdotes abondent et mènent au paradoxe de l’auteur doux et bienveillant qui écrit un roman pessimiste, misanthrope et transformant la déception en nostalgie amère. Dans Le petit guide de lecture à l’usage de l’explorateur simakien, les critiques parues dans Bifrost sont reproduites, offrant une vue d’ensemble riche de différentes approches personnelles suivant le rédacteur ou la rédactrice. Ce dossier est bien complet en proposant deux nouvelles encore inédites, les deux autres sont trouvables dans Voisins d’ailleurs, et en réunissant une variété de points de vue de qualité afin de prouver que l’œuvre de Clifford D. Simak n’est pas simpliste.
En anticipant la disparition de l’Humanité, toute subjectivité s’efface dans la spéculation d’un après, pour ne laisser que réalisme et matérialisme vierges du principe relatif de l’inductivisme. Dans ce système de pensée, l’objet remplace le sujet, le corps supplante l’esprit humain et chasse l’avidité centripète de l’anthropocentrisme, vision qui correspond au pan horrifique de l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft et à l’exotisme radicalement étranger qui banalise aussi l’humanité dans le texte de John W. Campbell, La Chose. L’ambition affichée dans cet essai consiste à redéfinir la phénoménologie par le biais de l’horreur du corps et des limites de l’altérité. Cette démarche considère un corps antérieur, encore non investi des constructions de l’esprit dans un a priori de la matière qui peut s’ouvrir à l’étrangeté, à l’inhumain, de façon indirecte. Le rappel de l’histoire de la météorite ALH84001, une Shergottite (mot proche de Shoggoth) venue de Mars tombe à pic et prouve qu’un principe de vie peut voyager et se disséminer suivant la panspermie. La perspective d’une origine exogène de la vie terrienne coupe le lien métaphysique unissant l’individu humain et sa planète natale, remet en question la causalité menant à sa présence. La vie se révèle dans toute sa matérialité, son apparition étant une anomalie parmi une infinité stérile. Le corps humain, avant d’être investi par une individualité, existe dans sa matérialité anonyme et générique qui persiste et cohabite avec son double agissant dans le monde conscient. Grâce à Maurice Merleau-Ponty, un accès s’ouvre à la préhistoire du corps et à sa dimension prépersonnelle en retrait du monde sensible et de la temporalité. L’horreur réside dans cet archaïsme, le paradoxe de la scission en corps antagonistes mais interdépendants, et ce corps dans toute sa matérialité inhumaine observe celui habité par l’esprit humain surpris et terrifié, ouvrant la voie aux illustrations artistiques du thème dérangeant du double, et la mort rejoint la vie comme son ombre préexistante. C’est un immense plaisir de se laisser guider parmi des champs de réflexion radicale menant à la nature de la réalité, aux choses en-soi, telles qu’elles sont sans humain pour les percevoir, de se délester d’un anthropocentrisme si prégnant, à l’aulne d’œuvres philosophiques, littéraires et cinématographiques passionnantes, Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Lévinas, Howard Phillips Lovecraft, David Cronenberg et John Carpenter, tout s’emboite à merveille pour révéler ce qui est tapi derrière les apparences.
Alors qu’il donne un cours à l’université Miskatonic d’Arkham, le professeur Nathaniel Wingate Peaslee tombe subitement dans l’inconscience pour se réveiller cinq ans plus tard. Il découvre que pendant tout ce temps une personnalité étrangère habitait son corps et effectuait des recherches sur des traditions occultes. Lancé sur la piste de son double, il est assailli par des rêves exotiques, des réminiscences nébuleuses et des sentiments aliénants. Dans ce témoignage le trouble psychologique est omniprésent face aux secrets inhumains et à la distorsion de l’identité du narrateur. L’explication de l’amnésie et des faux souvenirs ne tient plus avec la découverte d’un site mégalithique australien correspondant exactement à ses visions. La réalité d’un échange de corps imposé par une entité extra-terrestre qui s’infiltre à travers les âges, pour étudier les espèces pouvant constituer une échappatoire temporelle pour fuir une menace implacable, introduit les voyageurs temporels et chroniqueurs civilisationnels qui émanent de la même source archétypale chez Lovecraft que les Anciens, similarité malgré les petites variations et une confusion infusant le Mythe balbutiant, dans leur sempiternel combat avec les Grands Anciens châtiés et momentanément enfermés dans leurs noires constructions cyclopéennes. Le parallèle contextuel et conceptuel même imparfait s’impose entre la lutte opposant la Grand’Race de Yith et les Polypes Volants, et celui confrontant les Anciens aux Grands Anciens dans une variation ponctuelle et la surenchère des peuples listés. Dans l’abîme du temps est proche de Les montagnes hallucinées avec une dimension onirique plus affirmée dans une relation exogène d’une intimité incomparable, pourvue par la substitution d’esprit, le déjà-vu et des révélations, soutenue par le thème du miroir, le dégout de soi et l’inquiétante étrangeté. La menace cosmique concerne plus l’humain dans son individualité qu’au niveau de l’espèce destinée à disparaitre. La nature dérisoire de l’humanité est comme atténuée devant l’homme qui épouse une singularité transcendante. En plus de l’idée de futilité de l’espèce humaine, cette histoire se rattache à l’autre grand concept lovecraftien du rêve comme unique réalité dont le manifeste est présenté dans La clé d’argent, cultivant une nostalgie à la poésie exotique en dehors du temps et d’une perspective désincarnée. Commencée fin 1934 et publiée en 1936 la nouvelle fait partie des textes dont il faut relativiser certains aspects qui appartiennent au contexte historique et découlent de l’influence littéraire des siècles précédents.