L’Héritier de Soliman – Michel Pagel

Dans le cadre de ses études menées en dilettante et de la constitution de son mémoire sur les Hittites, Tom Goupil part découvrir la Turquie et, sur les conseils de son professeur, rencontrer à Ankara l’éminent archéologue Mustafa Haydemir qui l’invite à le rejoindre plus tard sur son site de fouilles dans la Cappadoce.
Cette seconde histoire repose sur des enjeux de polar, le héros cherchant les responsables d’une tentative de meurtre sur Mustafa Haydemir et l’enlèvement de sa nièce Fatima et de son neveu Selim. La continuité avec le tome précédent est assurée par la narration à la première personne toujours aussi enlevée, une action bien installée et de nombreux rebondissements mais l’aspect aventures est minimisé par certains choix du récit comme l’abandon de la linéarité de Le Crâne du Houngan qui garantissait une gradation dans la nouveauté du parcours remplacée ici par des allers-retours et une localisation réduite, la transparence du double jeu des vils personnages qui sabote le doute sur leurs intentions, la modifications des motivations de Tom n’ayant plus besoin de chasser le trésor pour s’enrichir et se consacrant à son obsession pour la jeune Fatima qui rend secondaire l’empêchement du projet de coup d’état militaire aux ramifications politiques et religieuses, sans compter un rythme plus saccadé provenant des périodes de claustration du héros dont la première se situe dès le début du roman. Sur le plan des mystères, contrairement au premier tome qui faisait de l’apparition finale des zombis un couronnement surnaturel venant briser un réalisme bien ancré, ici la survenue du djinn dès la moitié du livre injecte un fantastique qui fait fondre le semblant de crédibilité développé auparavant en faisant bifurquer avec précipitation le fond de l’ambiance vers une magie abstraite, venant parasiter l’impact de la traditionnelle conclusion qui flirte avec le gore.
Le véritable problème, totalement indépendant de la qualité d’écriture, provient de l’idylle naissante entre l’aventurier et la nièce, Tom et Ann en Martinique avaient le même âge et pouvaient initier un processus d’identification pour un jeune lectorat, mais cette fois du haut de ses 25 ans il fricote avec une adolescente d’à peine 15 ans et l’initie aux jeux amoureux qui garantissent la virginité de son hymen, sous-entendu assez vague pour s’adresser à un autre public, aux fantasmes d’un lectorat plus vieux et libidineux pour pas dire dégueulasse. Ne faisant pas partie d’une littérature de provocation mais plutôt de divertissement dans la bonne humeur, le choix est incompréhensible de pousser Tom tout au long du texte à se dire qu’elle est un peu trop jeune mais qu’elle ressemble à une femme et qu’elle est consentante dans sa profonde candeur. Le fait est surprenant qu’un roman paru en 1995 soit aussi daté et rétrograde sociologiquement, résultat d’une incroyable maladresse qui procure un malaise certain dans la confusion entre la condamnation formulée du mariage des enfants et la façon de pousser son personnage séducteur dans ses limites floues comme un défi et une escalade inutile qui de tout façon s’arrête là puisqu’il n’y aura pas de troisième volet.

Le Crâne du Houngan – Michel Pagel

Pour financer ses vacances en Martinique après son année d’études à Paris, Tom Goupil occupe un poste de réceptionniste et voit débarquer dans son hôtel de Fort-de-France une belle journaliste de New-York. Ann Winters s’absente et Tom surprend un Américain en train de fouiller la chambre et les bagages de la jeune femme avant de se faire assommer par une tierce personne pour ensuite émerger face au cadavre du cambrioleur.
Le roman lance un développement entre polar et thriller dans un contexte exotique assez peu marqué, seulement souligné par des résidus de la colonisation, l’action s’insère bien dans la nonchalance ambiante pour réunir Tom et Ann sur la piste d’un trésor de pirate. Dès le début, la narration à la première personne prouve son efficacité par l’instauration d’une connivence et d’une immersion mais le ton léger du jeune homme très porté sur la bagatelle lui confère une dimension de littérature pour adolescents. L’autre grande qualité au service de l’aventure provient du traitement rapide des déplacements en avion ou en bateau pour se concentrer sur les personnages rencontrés et les dialogues dans une méfiance hyperbolique justifiée. De la même façon, la recherche du trésor est simplifiée, Ann disposant de la carte et de l’emplacement pour aller à l’essentiel et éviter les classiques et interminables atermoiements du genre, délaissant l’habituel jeu de pistes pour introduire à la fois les malfrats américains et une guérilla haïtienne qui convoitent richesse et pouvoir. A ce moment, le roman bifurque, pour suivre le nom de la collection, passe des aventures sans grande originalité aux mystères du vaudou dans le dernier quart du livre qui déploie au contact de nostalgiques de Baby Doc un fantastique nerveux de sorcellerie et une confrontation surnaturelle de nécromancie, lâchant enfin prise dans un déferlement de violence à la limite du gore. Malgré un manque de profondeur, l’intention de proposer du divertissement est pourvue, surtout pour un jeune lectorat, prouvant le savoir-faire dans le style de Michel Pagel qui, sans le révolutionner, démontre son habileté dans la construction et tout de même à la fin une volonté de se démarquer d’un déroulement trop lisse.

Demain matin, au chant du tueur ! – Michel Pagel

Marc Renouvier dans l’exercice de son activité de tueur à gages pour l’organisation sous le sobriquet de John Wayne exécute le grand truand François Lescarre et libère au passage Gisèle la fille de son rival Romain Guernot qu’il tenait droguée en otage. Le commissaire Richard Barthélémy et le superviseur du métropolitain parisien André Daubet sont convoqués par le préfet Stannier pour assainir Pigalle, quartier devenu un repaire de marginaux échappant à la surveillance de la police.
Ce polar sombre et nerveux tourne autour du personnage nuancé de John Wayne, entremêlant les différents arcs narratifs des deux gangs qui se font la guerre, de la police qui tente de reconquérir les territoires et de l’organisation secrète qui exerce le commerce du meurtre commandité. Des trajectoires secondaires dans le récit viennent enrichir le contexte classique du genre. L’anticipation dystopique s’affirme au travers de l’histoire de Robert Lacordet qui tue en légitime défense les parents anthropophages de Vania, une jeune fille qu’il prend sous son aile, illustrant l’existence des troglodytes réfugiés dans les stations et les lignes de métro désaffectées depuis le tremblement de terre cinquante ans plus tôt, à l’origine du no man’s land de Pigalle depuis reconstruit à la peine comme une favela misérable. Le fantastique, entre horreur biologique et évolution décadente, est représenté par le poète maudit Charles Dietrich et le thème de la plaie bavarde. La nostalgie, la déliquescence sociopolitique et la stagnation civilisationnelle l’emportent sur tout futurisme malgré, comme unique concession science-fictive, l’existence anecdotique d’un cyborg. La grande qualité de ce premier roman réside dans son action survoltée et sanglante apportant densité et intensité, dans sa construction d’une solidité irréprochable par l’agencement astucieux du devenir des nombreux personnages et bien sûr dans un humour noir omniprésent avec entre autres Adolf Hitler en collègue de John Wayne ou la relation contrariée de Richard Barthélémy avec les animaux de compagnie, l’ensemble prouvant s’il le fallait le talent et le savoir-faire d’un auteur qui deviendra majeur.

La Voie des voix

Dans Célia et son fantôme de Barry Pain, Célia a 17 ans et décide de fuguer pour échapper à sa vie morose. Elle rencontre alors un fantôme qui se présente comme le futur père de ses enfants et lui donne la possibilité de remonter le temps pour mieux apprécier sa situation. Véritable condensé de positivité, cette nouvelle développe une certaine sagesse existentielle et une poésie intemporelle pleine de lucidité.
Dans Faisabilité et intérêt zootechniques de la métamorphose de masse de Lionel Davoust, transformer à grande échelle des humains en porcs serait la solution à la faim dans le monde, proposition surréaliste motivée par la magie en dépit du bon sens.
Dans Illuminata de Alain Grousset, Radkali part sur les routes comme tous les garçons de sa génération pour toucher la Fleur au centre du royaume jusqu’à ce que l’un d’eux provoque son fleurissement. Cette nouvelle de fantasy poétique s’appuie sur la simplicité du peuple et l’unité de la biosphère, délivrant un message écologiste par la dévotion et le sacrifice nécessaire à la nature.
Dans Contaminations de Sylvie Denis, Aurore et ses deux fils vivent comme ils peuvent dans leur ferme parmi une communauté cernée par les multinationales de la génétique agricole. Cette anticipation dystopique se base sur une description du monde fournie, l’approche industrielle de l’adaptation des cultures au climat déglingué qui harcèle une belle galerie de personnages cherchant l’autosuffisance, la liberté, le respect de la nature et des souvenirs.
Dans Trois petits tours et puis s’en vont de Claude Ecken, la situation sur Terre devient catastrophique pour les humains par l’inexorable montée des eaux, la disparition brutale de l’électricité et la contamination généralisée suite à l’effondrement de l’énergie nucléaire. Cette suite de tableaux dystopiques est une anticipation lucide sur l’insignifiance de l’espèce humaine inconséquente à l’échelle de l’univers.
Dans Sauvons la planète ! de Michel Pagel, toute l’humanité a disparu sauf Marie-France et, se demandant si elle est vraiment la seule survivante, un homme apparait et s’approche. L’efficacité de ce court texte vient de l’ironie lucide sur la nocivité de l’espèce humaine au-delà de toute responsabilité individuelle.
Dans L’Autre guerre de la Marolle de Sara Doke, Steph se réveille amnésique après une nuit de beuverie dans Bruxelles. Apprenant qu’il était accompagné par une fille il part à sa recherche. Les pérégrinations embuées présentent une ville découpée en territoires et les différents clans rivalisent de violence et de folie, hommage sombrement citadin à J. M. Barrie.
Dans Hérésie minérale de Stéphane Desienne, un aumônier biologiste et une géologue font partie de l’équipage d’un vaisseau commercial qui découvre un astéroïde désolé, sur lequel des rochers se déplacent lentement. Le vrai récit de science fiction qui s’intéresse à une autre forme de vie à base de nanobactéries s’enrichit avec l’aspect philosophique et théologique. Cette mise en scène de l’obscurantisme et de l’expansionnisme est un bijou d’intelligence et de sensibilité décrivant une révolution scientifique.
Dans Chez Nina de Laurianne Gourrier, Dillinger trouve un travail de comptable chez Nina la patronne d’un lupanar et membre de la rébellion populaire contre le système corrompu. Cette science fiction dystopique décrit une société proche du soulèvement traversée par la trajectoire contrariée des deux personnages dramatiques dans un amour tragique.
Dans La Pointe du roncier de Bernard Henninger, Nhã assiste au débarquement d’un soldat exilé qui va perturber la petite communauté de Bacalao. Cette nouvelle montre que derrière la lutte perpétuelle pour la subsistance se trouve toujours une appétence pour le savoir.
Dans L’Anamnèse de Robert Minsky de Chris T. Guerre-Taïaut, un vieillard écrit ses mémoires pour nourrir une intelligence artificielle qui prendra sa place après sa mort. Cette anticipation illustre les progrès dans le domaine et les dangers qui se présenteront.
Dans Rosse de la Lune de Franck Ferric, un troll s’adonne à son passe-temps favori qui est de tabasser un elfe. Cette parenthèse dans la tête et la vie d’un troll à l’expression typée polar plaide pour la nécessité de l’existence de tels monstres dans une dialectique manichéenne.
Dans Le Scarabée de Noëlle Mirande, une équipe archéologique découvre dans l’ouest de l’Égypte un temple caché, dédié à Khepri et ses scarabées, construit par Akhénaton. Le récit d’aventure bascule vite en thriller ésotérique dans une gradation qui mène à une science fiction légère.