Emblèmes 15 – Trésors

Dans Un Diamant d’Alphonse Karr, Théodore doit effectuer un voyage commercial à Constantinople avant de se lier à Anna. Cette fable joue sur la dichotomie entre richesse et amour, opulence et simplicité, soulignée par le décalage entre les fantasmes à propos de l’Orient et sa réalité beaucoup moins reluisante.
Dans Dans la Peau de Merlin Gaunt, Clélia va devenir comtesse d’Arunzio après avoir reçu une magnifique rivière de diamants qui l’obsède. Malvina, comtessse d’Arunzio, est malade d’une langueur qui l’immobilise dans son lit en compagnie de sa rivière de diamants. Cette histoire de malédiction vénitienne passe du fantastique à l’horreur dans un mariage fou entre beauté vénéneuse et amours haineuses de déliquescence miroitante et de gisants chatoyants.
Dans Après la Foudre de Julien Bouvet, Massoth est un chasseur de kynite, ou plutôt des orages plasmiques dans le désert à l’origine de l’apparition de cette roche ténébreuse qui enserre des ruines et des défunts transmutés. Dans cette nouvelle inédite, point d’orgue du recueil, l’auteur tient un personnage intense dans sa relation solitaire avec un environnement post-apocalyptique à la fois chaotique et poétique, cybernétique et d’une noirceur abyssale.
Dans Les Crépuscules de Léo Henry, l’allemand Wolfram convie Sholem le joaillier juif polonais dans sa demeure de Varsovie et le charge de confectionner une aiguille de gramophone à partir d’une émeraude sacrée. Ce texte subtil explore l’Histoire et la mémoire entre témoignages cosmogoniques et devoir métaphysique talonnés par l’inexorable avancée nihiliste des nazis.
Dans La Pierre du Fou d’Armand Cabasson, Neil Tabell vole la pierre du fol réputée être un œil de vouivre pour libérer son amante Ann Galdrin ensorcelée par Ganconer Doe un artiste à la beauté surnaturelle. Cette nouvelle construit une Faërie urbaine dans le dévoilement d’une magie qui rend fou derrière les apparences, cultive langueur vénéneuse et désespoir passionné.
Dans Le Papillon Écarlate de Nicolas Valinor, Ayame est une étudiante japonaise à Paris qui est harcelée par les apparitions fugaces et inquiétantes d’une jeune fille depuis qu’elle a trouvé dans un magasin d’antiquités une ancienne épingle à cheveux sertie de pierreries en forme de papillon et gravée au nom d’Itomi. Ce cauchemar évanescent s’inscrit dans la tradition des histoires de fantômes et d’une infestation intemporelle de la réalité perçue rejouant un drame archétypal de jalousie et de fureur canalisées au travers d’un bijou.
Dans Mère-Géode de Jérôme Noirez, un minéralogiste lance la mode des géodes d’origine volcanique à conserver intactes dans leur mystère ou à percer d’un trou pour les féconder. La poésie cosmogonique d’une matrice à homoncules minéraux rejoint la dialectique entre intériorité et extériorité dans la confusion des échelles de vie et le manque de vision de l’humanité.
Dans Le Rubis Parwat de Delia Sherman, Sir Alvord Basingstoke rend visite à sa sœur Caroline Mildmay pour lui signifier son intention de lui léguer sa bague sertie d’un imposant rubis, mais à sa mort sa femme Margaret décide de la conserver. Le fantastique magique se focalise classiquement sur l’ambiance inquiétante et cultive le contexte uchronique d’une Grande-Bretagne dirigée par une confrérie de sorciers dans une histoire de convoitise et de malédiction.
Dans The Cat & the Choker de Léa Silhol, Ayliss admire les portraits des femmes de sa famille dans la demeure de Nevermore et remarque des traces d’ecchymoses sur leur cou. Cette fantaisie gothique s’appuie sur une sombre légende poétique d’amours damnées et d’un collier symbolique porteur d’une malédiction à la flamboyance macabre.
Dans La Malédiction du Précieux d’Estelle Valls de Gomis, différents joyaux historiques sont présentés dans leur destinée mouvementée, le Collier de la Reine, le diamant Régent, le diamant Koh-i-noor, le saphir de Saint-Édouard, le diamant Orlov et le diamant Hope, illustrant les influences énergétiques néfastes, ou bénéfiques pour en faire talismans et amulettes.
Dans Les Bijoux et les Gemmes dans la Littérature Fantastique d’Aurélia Moulin, des bijoux qui sortent de l’ordinaire ont inspiré certains auteurs, comme les bracelets ou colliers faits de cheveux, les fétiches de corail, la clé d’argent, le sceau du scarabée, l’Anneau Unique, les pierres rouges ou vertes, tous ces exemples reposant sur la symbolique du lien.
Dans Sur les Traces du Précieux d’Estelle Valls de Gomis, un florilège de textes est suggéré pour prolonger ce recueil.

La Mort… ses vies

Dans Elle est Trois (La Mort) de Tanith Lee, Armand Valier entraperçoit une femme mystérieuse en traversant un pont. Le texte magnifie l’héritage du fantastique du XIXe siècle, déployant une ambiance irréelle et un vertige perceptif qui rendent fluctuante la réalité nimbée d’un voile n’occultant pas le destin funèbre approché par les Arts.
Dans De la Noirceur de l’Encre de Lélio, Sœur Clélie devient la copiste de son monastère à la place de Sœur Yénitéia devenue démente. Cette illustration de la tradition bénédictine repose sur le principe de résurrection et de non-Mort, de l’Écriture et du sein de Dieu dans un vertige théologique et transcendantal.
Dans Marcheterre de Léo Henry, un exécuteur des œuvres de la Mort s’attache à une jeune artiste lorsqu’elle se met à dessiner la contrée perdue dont il est originaire. La Mort apparait ici comme une immuable industrie et ses agents inféodés sont interchangeables comme dans une administration dévouée à sa mission d’oblitération.
Dans Toutes les Morts ont montré leur Visage de Nico Bally, le seigneur d’un village convoque la Mort pour marchander son immortalité et reçoit plusieurs personnes qui s’en réclament, sous la forme d’un conte ironique garantissant l’anonymat de la Faucheuse.
Dans Le Masque de la Mort Rouge de Edgar Allan Poe, le prince Prospero s’enferme avec ses invités dans une de ses abbayes fortifiées pour échapper à la peste. Cette nouvelle affirme l’inéluctable supériorité de la Mort parmi les vivants.
Dans De Morte et de Mortis Dementia de Armand Cabasson, un scientifique découvre la formule chimique d’un sérum qui annule la mort mais débouche sur la folie, montrant la nécessité de la mortalité dans une ambiance s’approchant de Herbert West réanimateur de Lovecraft.
Dans Toutes mes Excuses de Philippe Depambour, le rôle de l’Ankou se transmet chaque année au réveillon d’une personne à une autre, fonction nécessaire mais désagréable, dans une nouvelle profondément ironique.
Dans Sous l’Aile Maternelle de la Mort de Karim Berrouka, Maman Mort essaie de bien éduquer ses cinq filles dans leur futur rôle alors qu’elles pensent surtout à s’amuser. La normalité de la Mort personnalisée apparait dans ce conte facétieux qui renverse le système de référence de la vie.
Dans No Man’s Land de Cyril Gazengel, la Mort accompagne auprès de Charon le nocher infernal le dernier des hommes, remplacés par des robots. Cette nouvelle anticipe la disparition de la tradition infernale humaine, met en exergue l’interdépendance liant la Mort aux hommes et ouvre donc la voie à une nouvelle mythologie synthétique pour s’ajuster à la forme de vie robotique.
Dans Bourreaux et Passeurs de Léa Silhol, les principales figures en rapport avec la Mort sont présentées, de nombreuses traditions, de la divinité à ses subordonnés, insistant sur les notions de cycle et d’inéluctabilité au-delà du mystère.
Dans Écrire la Mort de Sire Cédric, le court guide de lecture reste subjectif et intéressant pour compléter la bibliographie plus généraliste présentée par Léa Silhol dans l’article précédent.
Dans la plupart des nouvelles revient l’idée de ruse pour initier un contact entre la Mort et les humains qui devient une relation par une prise de conscience et forge le destin des mortels ne réussissant qu’à repousser vainement l’échéance, preuve de l’unité et de la cohérence des textes choisis dans ce recueil.

Philip K. Dick goes to Hollywood – Léo Henry

Dans Philip goes to Hollywood, les lettres qu’envoie Dick, illuminé et paranoïaque, à Lynch choisi pour adapter Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? montrent la rencontre de ces deux esprits en produisant une uchronie malicieuse, sans limite dans le délire.
Dans Meet the Beätles !, la mort de Paul McCartney et son remplacement par Lemmy Kilmister provoque un embranchement uchronique extrême dans la trajectoire du groupe et son influence artistique.
Dans Les règles de la nuit, Dziga Vertov et Jean Vigo réalisent en 1931 un film à contre-courant de l’Histoire matérialiste, une œuvre influencée par le shamanisme sibérien et destinée à se perdre.
Dans Fe6 !!, la vie de Bobby J. Fischer est celle d’un joueur d’échecs exceptionnel calquée sur la folie de la deuxième moitié du 20e siècle de paranoïa, de schizophrénie et d’égocentrisme destructeur.
Dans No se puede vivir sin amar, un vieux marin est rattrapé dans un bar au milieu de la jungle par deux assassins qui protègent un complot.
L’interview croisée avec Karim Berrouka est surréaliste, l’abécédaire est amusant pour clôturer ce court recueil fantasque et préoccupé dans une ambiance de secret, de vérité inatteignable et de réalités alternatives.

Emblèmes 8 – Cités Perdues

Dans Les villes englouties – La ville d’Is d’Anatole Le Braz, le récit de marins-pêcheurs bretons ayant trouvé une cathédrale illuminée et fréquentée au fond de l’eau est une bonne introduction.
Dans Prolégomènes à toute étude sérieuse du « Mythe » de l’Atlantide de Matthieu Baumier, Emphytréon Théodorius est un atlante qui erre dans Paris en 1925 après s’être enfui de son continent dirigé par une reine tyrannique et meurtrière. Le doute est instillé par ce qui ressemble à des élucubrations d’ivrogne mais disparait devant un fantastique sombre aux accents mythiques.
Dans Les îles de rouille de Storm Constantine, Serami fait partie d’une mission archéologique, lancée d’une colonie, sur la Terre dévastée devenue un champ de ruines. Elle trouve un cylindre mémoriel empathique et se branche dessus à l’aide de son Intelligence Artificielle personnelle. La mise en abyme temporelle est atténuée par un parallélisme ressenti et l’exhalaison d’une essence de la chute dans une ambiance poétique, comme féérique.
Dans D’autres viendront après moi de Léo Henry, un homme trouve la cité légendaire d’Enoch fondée par Caïn dans le désert.
Dans Rosso Pompeiano de Merlin Gaunt, un archéologue français se retrouve projeté dans le passé de Pompéi, témoin de la vie quotidienne, de sa splendeur artistique et de la catastrophe frappant la cité.
Dans Mortes maisons de Franck Ferric, Lanzac et Le Bouil accèdent à une cité fétide peuplée de monstres innommables par un souterrain sous un cimetière parisien. Ce récit de fantastique et d’horreur, ancré dans le 18e siècle avec des personnages patibulaires, développe une ambiance très lovecraftienne.
Dans Babylone de Sire Cédric, alors que Vanessa est hospitalisée pour soigner son cancer, son esprit est guidé par le dieu Marduk jusqu’à Babylone cachée dans un arc-en-ciel, dans une poésie mythologique.
Dans Rosebud de Denis Labbé, Sharon achète chez un antiquaire une bague qui devient un médium onirique vers la cité Xanadu dans une mise en abyme subtile entre la ville enchâssée dans la pierre de la bague et le sentiment de réincarnation.
Dans Les chats d’Aspara de Markus Leicht, John raconte à Paul sa découverte d’Aspara, cité peuplée d’hommes et de chats, exilée dans un autre plan de la réalité mais sur le point de réapparaitre menée par Bawamha un géant belliqueux. Ce texte est doublement lovecraftien avec d’abord la quête onirique d’une cité légendaire et ensuite l’apparition de la folie accompagnant la venue d’un être démoniaque dans le monde sensible.
Dans A la perpétuelle recherche des cités perdues d’Alain Pozzuoli, les mythes se nourrissent de l’émulation entre archéologie et littérature, décrivant la disparition des civilisations et les déplacements de leur population à la surface du globe.
Dans En quête des cités perdues de Jean-Pierre Laigle, une liste bien documentée d’œuvres sur ce thème montre la diversité et parfois l’extravagance des approches scénaristiques.
Dans l’Extrait de Critias sur l’Atlantide de Platon, la description topologique et architecturale complète la généalogie de la dynastie des Archontes provenant de Neptune et Clito.
Dans Quelques passeports pour les cités perdues d’Alain Pozzuoli, une courte bibliographie complète l’article de Jean-Pierre Laigle.
Ce recueil à l’approche éditoriale très cohérente gagne en intérêt avec les nouvelles inédites de Storm Constantine, Franck Ferric et Markus Leicht.

Clameurs – Portaits voltés

Alain Damasio. La démarche initiale d’Alain Damasio est fondée sur la sociologie, la psychologie et surtout la philosophie. Influencé par Nietzsche et Deleuze il épingle les cours donnés dans les grandes écoles de commerce. Son premier roman, La zone du dehors, est avant tout de la philosophie politique et de la poésie, servies par une histoire qui illustre la lutte contre la dévitalisation des individus et l’endormissement des esprits bercés par la technologie. La horde du contrevent montre l’énergie positive déployée par une communauté horizontale. La zone du dehors dénonce l’asservissement intégrée dans une illusion de liberté. Le premier est socio-politique, très conceptuel avec des convictions fortes, le second est plus poétique, influencé par Mallarmé, ancré dans un réel vivant. Cet entretien datant de 2014 permet de mieux comprendre le processus créatif d’Alain Damasio et la genèse de ses œuvres.
Stéphane Beauverger. Littéraire à la base et passionné de science fiction et de BD, Stéphane Beauverger devient journaliste avant d’être scénariste pour le jeu vidéo et la BD. Ce lien à la technologie se retrouve dans son mémoire sur le cyberpunk. Chromozone, son premier livre édité, est basé sur la pulsion d’autodestruction et l’instinct de survie. Avec Les Noctivores et La Cité Nymphale, la trilogie est constituée et sonorisée par Hint. Ensuite Le Déchronologue est un roman de flibuste et de voyage dans le temps, d’aventure et d’histoires d’enfance.
Jacques Barbéri. De son enfance il tient une arachnophobie mais aussi une passion pour les insectes et l’astronomie, rêveur et intrépide. Il a une grande expérience dans le milieu de l’édition et de la télévision, témoigne de l’évolution de la science fiction française et décrit son arrivée dans La Volte, entre réédition et continuité, composition musicale et intérêt pour la science.
Emmanuel Jouanne. Il était un garçon plutôt introverti à l’imaginaire fertile. Comme Jacques Barbéri il développe une passion pour la musique et multiplie les collaborations littéraires. Il a eu une vie personnelle mouvementée et une trajectoire contrariée pourtant vite lancée avec Damiers Imaginaires et Nuage.
Philippe Curval. Toute sa vie il a cherché à pratiquer la liberté, réticent au carcan social avec des envies d’aventure, un besoin d’évasion par rapport au réel, une sorte de surréalisme qui multiplie et relativise les points de vue. L’onirisme permet l’extrapolation socio-politique et la spéculation en décalage d’un monde en construction, tributaire des responsabilités individuelles.
David Calvo. Il a grandi en jouant aux jeux de rôle et aux jeux vidéo, d’abord dessinateur la scénarisation s’est imposée avec un sens du merveilleux foutraque. Sa création est versatile, due à un imaginaire foisonnant et très personnel, un univers mouvementé et à fleur de peau. Son genre de prédilection est une fantasy sans limite où le merveilleux intègre la réalité.
Léo Henry. A l’adolescence il pratique beaucoup les jeux de rôle, devient scénariste et, en parallèle, commence à écrire des nouvelles qui sont publiées et enchaine sur des recueils et des BD en collaboration, mû par une forte volonté d’expérimentation.
L’entretien avec Emmanuel Jouanne est présent dans Bifrost 43, ceux avec Jacques Barbéri, Philippe Curval et Léo Henry sont les versions complètes des versions dans Bifrost 37,31 et 74, les autres sont inédits.