Fiction spécial 34 – Futurs intérieurs

Dans L’astre aux idiots d’Alain Dartevelle, Henry Spencer passe ses vacances sur Vertor, planète sur laquelle les touristes se délassent en se moquant de la peuplade naine et bleue indigène, les noks. Ce conte moral transpose les notions d’empathie et de tolérance face à un racisme physionomique dans un contexte interplanétaire tendu.
Dans Rien qu’un peu de cendre, et une ombre portée sur un mur de Jean-Pierre Andrevon, Virginie grandit et développe un don pour faire disparaitre ce qu’elle considère comme une menace. Elle est coupée du monde, intériorise le poison de l’entropie, stressée par l’avenir de la planète, rongée par l’agressivité qui l’entoure, incarnant le désarroi d’une génération face à la guerre et à la pollution.
Dans Inutile au monde de Jacques Boireau, Jaufré est un Errant des Espaces Extérieurs qui succombe à la tentation de pénétrer pour la première fois dans la Cité. Cette fantasy médiévale ethnologique insiste sur la difficulté d’adaptation d’un homme sauvage à une civilisation inique.
Dans Le passé comme une corde autour de notre cou de Richard Canal, Jérémie est surveillant dans un camp d’internement qui reçoit lors de sa rencontre avec une prisonnière Volke une transmission télépathique à propos de son couple brisé. Cette poétique sombre illustre l’absurdité de la guerre, les conséquences néfastes de l’impérialisme et de l’ingérence symbolisée par l’étude exobiologique indigne et incapable de percer le mystère indigène.
Dans Taupe de Pierre Giuliani, Taupe est obèse et invalide, bloquée dans son buggy et à la tête d’un petit groupe de fugitifs comme elle dans le désert, sur la piste de trésors métalliques enfouis qu’elle sait renifler. Cette nouvelle post-apocalyptique à l’ambiance sombre et surréaliste montre avec ironie les limites de la tyrannie et de l’égoïsme dans des conditions extrêmes.
Dans Le vol de l’Hydre de Michel Jeury, l’enquêteur spécial Marc Dangun est chargé par l’Ordre de Raison de trouver le moyen d’éradiquer le mythe de l’hydre-avion avant que toute la population soit touchée par l’obscurantisme. Par la dérision, l’exercice de style utopique assume sa propre impossibilité et son potentiel intrinsèque de déviation, transformant la raison en religion, exaltant l’anthropocentrisme et l’éradication comme solution à tous les problèmes dans une aberration philosophique réjouissante de non-sens.
Dans La conscience du monde de Jean-Pol Rocquet, le personnel d’un satellite connecté à la Terre ressent dans son être la mort de l’espèce humaine, la famine et la guerre. Par la catastrophe écologique et humanitaire de la sécheresse en Afrique, la notion fondamentale de l’empathie et la primauté de l’espèce sur l’individu, ce texte délivre un message d’universalité.
Dans L’avortement d’Ana Thal de Daniel Walther, les lesbiennes sont persécutées pour l’utilisation d’un procédé permettant de se passer des hommes pour procréer. Cette dystopie à la fois scientifique et politique montre l’humanité cédant à l’intolérance et à la brutalité dans une noirceur insondable.
Dans Canadian Dream de Jean-Pierre April, un ethnopsychologue découvre que Jacques Cartier, au lieu de traverser l’Atlantique, a préféré se rendre au Cameroun sur les traces de gros diamants. Un statut onirique du Canada apparait à travers la magie cosmogonique et la matérialisation des idées, une certaine nostalgie historique et une compréhension de la cohabitation des peuples.
Dans La double jonction des ailes d’Esther Rochon, Trix est un inclassable qui se rend à Vuln, un monde fraichement détruit par la guerre, pour secourir les rares survivants. Trix pleure des gemmes comme il sublime la douleur et la beauté, la tristesse et la joie, le héros peut agir pour changer le monde.
Dans Le jour de la lune de Jean-François Somcynsky, Palmor est devenu roi en évinçant Sélénia, jeune héritière du trône par sa lignée, et elle a juré de revenir dix ans plus tard. Cette nouvelle d’heroic fantasy antique et magique illustre le poids de l’exercice du pouvoir et glorifie la liberté féconde de Sélénia.
Dans Pâle-Soleil de Georges Panchard, un homme en phase terminale voit le monde sombrer comme lui, témoignage intense d’une violente noirceur et constat sévère de la condition humaine.

Faeries 7 – Lovecraft / Smith

Dans L’homme qui aimait la mer d’Alan Brennert, Steven rejoint sa tante Dierdre sur l’ile de Chincoteague après le décès de son oncle Evan, découvre et expérimente lors d’une sortie en mer la relation unique que le défunt entretenait avec une entité transcendante. La dimension poétique surnaturelle du lien amoureux côtoie l’aspect grivois bassement physique sublimé par l’union de la cendre et de l’eau dans la mort.
Dans DésILLUSIONS de Mike Resnick et Lawrence Schimel, Vivian s’ennuie dans sa relation avec Edward, plus grand sorcier de Constantinople, dans sa vie constituée d’illusion et du sentiment de vacuité derrière le voile des apparences.
Dans Territoire familier de Kristine Kathryn Rusch, Winston le magicien prépare des funérailles viking pour Buster son chat familier selon sa volonté. Cette nouvelle est d’une douceur confondante, pleine de nostalgie, d’émotions subtiles et de connexion féline.


Pour le dossier Howard Phillips Lovecraft, Denis Labbé débute par une biographie efficace et une bibliographie succincte.
Dans Une clef onirique, Denis Labbé expose la filiation avec Lord Dunsany et le désir de développer chez Lovecraft une fantasy onirique à l’influence antique autour de son alter ego Randolph Carter, dans un reflet irréel qui questionne la place de l’homme dans le monde en le laissant visiter une réalité qu’il ne maitrise pas.
Dans L’effroi urbain, Dennis Labbé présente les villes lovecraftiennes comme le résultat d’une déliquescence, d’une chute de l’espèce, perte de vitalité et arrogance.

Pour le dossier Clark Ashton Smith, Simon Sanahujas produit une courte biographie, pour ensuite aborder le cycle d’Hyperborée, sa relation avec Kull de Robert E. Howard sous une forme plus onirique et son imbrication totale dans l’horreur cosmique de Lovecraft et son Panthéon.
Ensuite Denis Labbé présente Zothique comme le cycle le plus abouti dans un futur où règne la magie, poussant à son paroxysme l’éclatement des histoires dans un contexte géographique défini et rejoignant la noirceur lovecraftienne du destin de l’humanité.
Puis Denis Labbé s’intéresse aux nouvelles hors les cycles, textes alliant la fantasy et la science fiction aux thèmes proches de Lovecraft, convergeant dans la négligeabilité de l’espèce humaine qui court à sa perte dans une poésie vénéneuse.
Dans Un pont entre le passé et l’avenir de Denis Labbé, les influences réciproques qui lient le trio SmithLovecraftHoward sont mises en exergue, leur socle mythologique et le développement d’une mise en abyme des livres maudits.
Dans Portrait d’un poète de Denis Labbé, Smith est un poète reconnu qui partage avec Lovecraft une précocité et un intérêt pour l’Antiquité mais fantasmant de son côté sur des aïeux français dans des thématiques autour de l’amour et la beauté, le fantastique et l’inconnu.

Dans Les ailes ne poussent qu’une fois de Jean-Pierre Andrevon, une famille s’agrandit jusqu’à se trouver à l’étroit dans son nid et le père rencontre des difficultés à subvenir aux besoins du foyer, à l’image de la ville surpeuplée. Un beau jour des ailes poussent dans leur dos et ils s’envolent vers une nouvelle ville plus spacieuse, où ils perdent leurs ailes alors que la famille s’étoffe encore. Cette nouvelle poétique illustre le cycle de la vie comme un éternel recommencement de gravité et d’envol, une lutte acharnée et douce-amère pour croitre à travers un sacrifice de soi, sous la forme d’un conte métaphorique plombé par le matérialisme.
Dans La Source des errances d’Alexis P. Nevil, Odare Shinwa est un scribe aveugle, abandonné dans le froid de la montagne, qui rencontre le Voyageur et ses poursuivants mais doit subir seul l’attaque des redoutables serpents-flèches Sh’Jah
Dans La lumière de Satel de Gaël-Pierre Covell, Niel-Au-Bras-Fort est envoyé pour délivrer la Reine Dianh de Sinir captive depuis le début de la guerre contre l’Oniromancien et ses armées. Cette heroic fantasy pas très mature repose sur la magie et une sensualité un peu gauche.
Le double dossier Lovecraft et Smith est développé dans une approche judicieuse compte tenu du nombre de pages, présentant les deux auteurs dans l’essentiel, mais s’attardant plus sur le second, mais s’attarde aussi sur leur relation, ouvrant le propos sur d’autres écrivains comme Poe, Lord Dunsany et Howard. La nouvelle inédite de Rusch sort du lot même si une continuité certaine rassemble les textes dans l’ensemble.

Tous ces pas vers l’enfer – Jean-Pierre Andrevon

Dans Dans le train, un homme fait le voyage de la vie dans un train pour développer au travers de la métaphore ferroviaire la course le long de la flèche du temps, l’enchainement symbolique des âges du personnage principal par le récit, la description évolutive du maillon d’une chaine collective, mécanique circulaire bien huilée évoquant un remplissage périodique de M.C. Escher et exprimant nostalgie et irréversibilité.
Dans Une enfant perdue, l’angoisse face à la guerre fait régresser Suzanne, perdue et confuse dans sa volonté d’évacuer la ville, dans une nouvelle angoissée d’une détresse enfantine.
Dans Le sacrifice, un homme fuit la ville pour retrouver ses parents âgés à la campagne, accompagné par la jeune fille de sa femme qu’il a tuée la veille, mais se fait piéger dans le conflit sanglant entre les générations.
Dans Si nombreux !, Jack est obnubilé par la masse compacte et indifférenciée de la file interminable de sans-abris s’étendant devant la gare et dans tout le quartier. Malgré sa famille et son travail il est inexorablement poussé à s’insérer dans cet enchevêtrement formant un organisme solidaire en dehors de la société.
Dans Le cimetière de Rocheberne, un cimetière abrite une quiète activité à l’écart de la ville, mêlant morts et vivants.
Dans Des vacances gratuites, tout va mal pour Claudia, surtout depuis qu’un de ses anciens amants lui a fait gagner un voyage censé être idyllique avec son nouvel ami. Mais l’expérience touristique tourne au cauchemar et baigne dans une obscurité rouge qui dérègle les corps et les esprits, plonge l’existence dans le chaos, constituant une nouvelle d’une noirceur et d’une violence inouïes, une vraie descente aux Enfers pour l’éternité.
Dans Tu n’as pas fini d’en baver, un homme mort assiste au traitement réservé à sa dépouille, toilette et mise en bière, veillée et gesticulations des vivants, pour franchir le passage.
Dans Il suffit d’un rien, un homme cherche à communiquer avec un ami décédé en fréquentant leurs lieux communs et se débat avec des considérations métaphysiques.
Ce recueil est très bien construit en trois parties, avec les quatre premières nouvelles unies sous l’ombre de la guerre, une novella brutale et les nouvelles restantes sous le signe de la mort et ce qui s’ensuit, le tout illustrant le temps qui passe avec une narration simple et un talent certain pour développer une ambiance immersive.

Le météore de Sibérie – Jean-Pierre Andrevon

Marc Lucciani est un journaliste habitué à couvrir des conflits dans le monde qui décide d’accompagner deux confrères américains sur les lieux d’une chute de météore dans la forêt sibérienne.
L’histoire se base sur les contrastes entre le baroudeur français, le caractère des yankees et la froidure de la taïga doublée par l’aridité toute soviétique des responsables locaux. Débutant comme un roman d’aventure glacée, une enquête se met en place autour de la tradition des zones interdites en rapport avec la présence d’extra-terrestres, la menace radioactive et le secret qui les entoure. L’action sanglante s’installe puis l’horreur surgit autour de Marc dépassé par les évènements, plongé dans une histoire de savant fou, de fantastique scientifique sur fond d’involution biologique, d’expériences monstrueuses à la résonance historique flagrante. Ce livre givré s’appuie sur une Russie moribonde, un paranormal à la lisière de la science, un subtil mélange des genres qui se lie dans la violence, une galerie de personnages bien brossés et un mystère persistant comme le permafrost.

Banlieues rouges

Dans Fumez Coke : en guise de préface… de Romain Wlasikov, la science fiction est d’actualité, dans une urgence, une prise sur le réel et ses promesses aussi répugnantes soient-elles.
Dans Toucher vaginal de Jean-Pierre Hubert, une guerre des sexes dans l’avenir pousse le Front de Libération Armée de la Femme à prendre en otage devant les caméras des clients du Centre de Réjuvénation Masculine. Dans ce texte le féminisme devient militaire et clandestin, l’exposition médiatique est une arme pour gagner l’opinion.
Dans Je m’appelle Simon et je vis dans un cube de Dominique Douay, un homme s’interroge sur l’abstraction sensorielle qu’il vit, mort ou abduction, se projetant dans ses souvenirs à volonté et cédant à la paranoïa, à un doute métaphysique et ontologique dans une expérience psychologique intense.
Dans Exzone Z de Jean-Pierre Andrevon, la société est devenue amorale, la journée est constellée de meurtres gratuits, une guérilla habituelle éclate entre des groupes lourdement armés dans une école primaire, la vie n’a plus de valeur et seule la survie compte.
Dans Le monde du ¥ de Philip Goy, être choisi par hasard pour devenir une star de la télévision est bien la seule façon d’échapper à un quotidien morose, à une vie insignifiante qui génère frustrations et fantasmes démesurés.
Dans Et voir mourir tous les vampires du quartier de jade de Daniel Walther, une escouade de l’armée s’enfonce dans la jungle de plantes carnivores qu’est devenue New-York, combat routinier et perdu d’avance contre un ennemi définitivement installé.
Dans L’ouvre-boîte de Christian Léourier, Liorg Aménophren Dupont est confronté à une dystopie administrative, une dictature de l’organisation basée sur des couleurs attribuées au hasard à chacun, une société du contrôle psychique dans laquelle il faut s’abandonner.
Dans Relais en forêt de Sacha Ali Airelle, la ville de Verdhen est sur le front d’une guerre dévastatrice impliquant des androïdes éclaireurs, une technologie biochimique et des bombes moléculaires dans une destruction spectaculaire orchestrée et radicale.
Dans Multicolore de Joël Houssin, la réussite sociale s’obtient au Jeu, Mirko ne vit que pour le pari hasardeux et compte sur sa chance pour ne pas devenir un Looser comme son frère, paria voué à l’exécution. Ce système génère une élite changeante qui exprime les fantasmes caricaturaux de la réussite virile.
Dans Terrain de jeu de Roger Gaillard, à 42 ans les citoyens sont arrêtés et drogués pour retomber en enfance et accepter ce dernier voyage afin de lutter contre la surpopulation.
Dans Supplice sylvestre de Jean Le Clerc de la Herverie, un acteur vit le supplice d’être paralysé en pleine nature, lui laissant trois minutes de mouvement toutes les vingt minutes. Il rejoint l’actrice qui était sa maitresse sur le tournage de leur dernier film condamnée à rester en mouvement avec une petite pause chaque heure.
Dans Les derniers jours de mai de Christian Vilà, un groupe de terroristes ouvrent les sas du dôme protégeant la ville de l’atmosphère extérieure empoisonnée.
Dans Les seigneurs chimériques des stades hallucinés de René Durand, l’élection présidentielle française se joue par un match de rugby sanguinaire déclenchant une hystérie collective et des destins individuels sordides.
Dans Le super-marché de Dominique Roffet, les hommes vivent enfermés dans la ville, dans l’insécurité, travaillant pour aller faire des courses une fois par semaine dans le gigantesque Centre de Distribution, dans l’animosité égocentrique mélangée au formatage résigné.
Ce recueil dans son ensemble propose des visions sociétales dystopiques qui diffusent une noirceur implacable, une absence de sens et d’espoir qui sonne comme un violent sursaut d’anticipation, une projection des craintes de 1976 sur l’autoritarisme socio-politique, le naufrage individuel, l’aliénation et la surmédiatisation.

Cauchemar… Cauchemars ! – Jean-Pierre Andrevon

Jean-Marie Perrier est à moitié assoupi dans un train et sa mémoire flanche. Des hallucinations s’ajoutent à l’amnésie, renforçant sa paranoïa. Son billet de train l’a mené à Saint-Expilly qui est censée être sa ville d’origine et il se rend compte que son nom sur sa carte d’identité est Hubert Kempf. Il reprend donc le train direction Poigny, sa nouvelle ville natale.
Le personnage principal est dans un doute perpétuel, une routine circulaire angoissante. La répétition sans logique temporelle ou spatiale amène une dimension quantique existentielle. L’ubiquité des personnages et l’état de chat de Schrödinger de sa mère renforcent l’impression de torture mentale pour un homme manipulé psychiquement par des savants fous présents dans un autre plan de réalité. Dans ce carrousel d’occurrences la pression est aussi physique par la fatigue et la douleur d’un homme qui vieillit trop vite. Comme un éternel voyageur dans une spirale qui brouille les sens, il est au centre d’une machine à produire de la paranoïa dans les échos de ses cris de terreur. Cette vision cybernétique de la composition d’une conscience, qui date de 1982, contient la crainte sociopolitique de la manipulation de l’esprit et de ses dérives.

Les rebelles de Gandahar – Jean-Pierre Andrevon

Sur Tridan, un objet céleste en orbite autour de la planète est repéré. Après concertation la reine Myrne Ambisextra charge ses scientifiques et Sylvin Lanvère, accompagné d’Airelle, de concevoir un moyen de l’intercepter. Dans la tradition des animaux-véhicules, ils utilisent un outréiforme, poisson sphérique et hermétique, pour s’envoler grâce à des feux d’artifice, s’inspirant de Cyrano de Bergerac. Ils visitent alors une nef de colonisation venue de la Terre et rencontrent Athna, la seule survivante, qui les ramène à Gandahar à bord de son petit astronef. Sylvin l’escorte ensuite dans une visite du royaume.
Dans ce cinquième épisode du cycle de Gandahar on retrouve le même contexte prémoderne, la planète avec sa faune et sa flore, les personnages emblématiques et une candeur bucolique. La menace vient du passé en la personne d’Athna à la mentalité industrielle et accompagnée de ses robots dans l’optique de développer la société archaïque par l’électricité et le pétrole, usant de son charme pour enclencher un engrenage de production et de pollution. Dans ce roman pour la jeunesse, le message écologiste est bien présent, la démesure de la transformation de la nature assassinant la simplicité de cette sage civilisation dans un reboot de la folie terrienne. Le livre pointe la difficulté de faire marche arrière après l’escalade dans la complexité et l’arrivée d’une disharmonie provoquant dissension et violences. Et finalement, plaider pour l’indépendance d’esprit, contre la paresse et l’oubli, auprès des enfants est une belle démarche.

Ce qu’il y avait derrière l’horizon – Jean-Pierre Andrevon

Jo était parti seul pêcher et il avait fait une sieste sous un arbre. Il se réveille et décide de rentrer chez lui, retrouver sa famille. Sur la route, même pour un dimanche, il ne perçoit aucune activité humaine. Alors qu’il arrive dans l’appartement, sa petite famille comme possédée tente de le tuer.
Lorgnant d’abord du côté de l’invasion zombie, le récit est plutôt la traque d’un homme seul, survivaliste forcé et paranoïaque chassé par ses proches dans une ville fantomatique. Les confrontations sont très sanglantes, psychologiquement harassantes et nimbées d’un complotisme extra-terrestre sur fond de menace reptilienne, d’une inquiétante étrangeté. L’histoire débute dans de l’horreur aventure à la première personne puis dérive dans une science fiction action de divertissement à l’ancienne, qui s’insère ensuite dans une sorte de space opera aux préoccupations métaphysiques et cosmiques. Jean-Pierre Andrevon met de la variété dans ce livre formaté à 180 pages, ne craignant pas d’être fantasque.

Cauchemars d’acier – Jean-Pierre Andrevon

Fred Carré est à une soirée entre amis dans laquelle il connait peu de personnes avec sa petite amie Karin, plus jeune que lui et qui s’amuse allègrement. Fred s’ennuie et boit plus que de raison. Lors du retour en voiture une dispute lui fait perdre le contrôle sous la pluie. L’accident est inévitable, il s’en sort avec un doigt cassé et Karin meurt.
On assiste à la descente aux enfers psychologique dans un delirium glauque, nourri par la paranoïa et la culpabilité d’un homme habité par son passé et obnubilé par l’horreur biologique, par l’alliance du métal et de la chair. L’écriture est très imagée, d’une poésie sombre et hallucinée, pour décrire cet égo-trip sur la broche métallique de sa fracture et l’image de Karin qui le harcèle. Fred sombre dans l’horreur médicale qui décuple sa psychose, des constructions mentales déraisonnées dans une angoisse extrême face à un manque de communication propice aux illusions galopantes. C’est un livre d’une tension intense parcouru par la flamboyance d’un délire cybernétique. Avec son humour et la subtilité de la narration Jean-Pierre Andrevon réclame la crédulité du lecteur pour accompagner le personnage dans ce cauchemar.

Guerre des mondes ! – Jean-Pierre Andrevon

L’idée d’une planète Mars, à la faveur d’une connaissance parcellaire et d’observations imparfaites, grouillante de vie s’installe durablement et ensuite, malgré la preuve de sa stérilité, perdure et s’affirme grâce à un désir imaginatif des auteurs pour devenir une expression de la peur de l’invasion exogène et de la disparition de l’humanité. Jean-Pierre Andrevon s’intéresse essentiellement à La guerre des mondes de H.G. Wells, œuvre centrale du thème de l’attaque martienne, sur fond de darwinisme et de la chute de l’Empire britannique, qui influencera toute la science fiction d’anticipation par la dénonciation de l’anthropocentrisme, par l’affirmation du relativisme culturel et du développement de la relation entre microcosme et macrocosme. C’est Orson Welles qui a une idée de génie en adaptant le roman en pièce radiophonique, devenue légendaire par la mise en abyme réaliste et l’exagération ultérieure de son impact. L’adaptation cinématographique de 1953 est une trahison du point de vue idéologique, reniant le darwinisme de Wells au profit d’une récupération évangéliste. Le détournement est le même pour la version de 2005 et son message final plein de religiosité. L’analyse d’Andrevon est fine, montrant que l’œuvre originale est ancrée dans son temps, ses adaptations le sont tout autant dans le leur, passant du socialisme scientifique à la guerre froide et au patriotisme puis au protestantisme. La présence de nombreuses illustrations de martiens et surtout de tripodes est intéressante.

Aujourd’hui, demain et après – Jean-Pierre Andrevon

Ce recueil de nouvelles fait partie des premières publications de Jean-Pierre Andrevon.
Aujourd’hui, il s’y trouve ce qui dépasse l’humanité, les extra-terrestres, les mondes mystérieux aux confins de l’univers, l’avenir très éloigné et les voyages dans le temps, un futur ponctionné. Le temps du grand sommeil est une nouvelle ajoutée dix ans plus tard, dystopie politique qui illustre le contrôle par le vide et l’uniformisation de la pensée.
Demain, avec la modernité la société devient cruelle et inhumaine, l’éducation est anthropocentrée et d’une moralité douteuse, la culture est censurée pour laisser place à des loisirs creux, la jeunesse est envoyée sur les fronts d’une guerre vaine, avec la menace des mutations génétiques après un conflit nucléaire.
Et après, l’homme présomptueux veut dompter la nature et court à sa perte d’une façon pathétique dans son obsession de la science toute puissante, la folie d’un homme s’invite lors d’un voyage spatial, l’esprit est l’essence de l’être ayant besoin d’être véhiculé.
Ce florilège de nouvelles présente plusieurs genres comme l’anticipation socio-politique, la science fiction cosmique, le fantastique angoissé, la fantasy, le conte oral et le récit préhistorique pour dénoncer les risques d’une civilisation malsaine et promouvoir le souci écologiste, la résistance au totalitarisme et à l’oubli, le poison de tous les centrismes, dans des visions pessimistes ou douloureusement absurdes.

Les retombées – Jean-Pierre Andrevon

Près d’une grande ville un éclair éclate, perçu par un trentenaire, un couple de quarantenaires, une jeune fille impressionnable et un vieux paysan qui a connu la guerre. L’onde de choc passée, en s’éloignant du point d’impact, ils forment un petit groupe improvisé et hébété. Savoir s’il s’agit d’une guerre ou d’un accident devient obsédant alors que la contamination est une certitude, mais jusqu’à quel point ? Les rescapés éparpillés sont rassemblés dans un camp à moitié improvisé. Avec la séparation des hommes et des femmes, la douche commune, la construction rapide de miradors et le secret militaire propagent une appréhension pas si ancienne.
Cette dystopie est réaliste et psychologique dans tous les mécanismes mis en branle en chaque individu et dans la gestion de la masse de victimes rendues anonymes. Paranoïa, angoisse et envie de rébellion se développent face à l’incertitude. L’histoire de cette nouvelle est basée sur une anticipation de l’application du programme officiel d’adaptation aux retombées radioactives et montre la nécessaire détresse de la population.