Près d’une grande ville un éclair éclate, perçu par un trentenaire, un couple de quarantenaires, une jeune fille impressionnable et un vieux paysan qui a connu la guerre. L’onde de choc passée, en s’éloignant du point d’impact, ils forment un petit groupe improvisé et hébété. Savoir s’il s’agit d’une guerre ou d’un accident devient obsédant alors que la contamination est une certitude, mais jusqu’à quel point ? Les rescapés éparpillés sont rassemblés dans un camp à moitié improvisé. Avec la séparation des hommes et des femmes, la douche commune, la construction rapide de miradors et le secret militaire propagent une appréhension pas si ancienne. Cette dystopie est réaliste et psychologique dans tous les mécanismes mis en branle en chaque individu et dans la gestion de la masse de victimes rendues anonymes. Paranoïa, angoisse et envie de rébellion se développent face à l’incertitude. L’histoire de cette nouvelle est basée sur une anticipation de l’application du programme officiel d’adaptation aux retombées radioactives et montre la nécessaire détresse de la population.
La Reine Ambisextra charge Sylvin Lanvère, accompagné d’Airelle, de se rendre à Kraak pour acter un rapprochement entre les hommes et les animaux transformés qui se tiennent à l’écart dans cette cité, mais une épidémie se propage parmi eux. Les animaux ont été améliorés et comme pour tout ce qui est modifié par l’homme, la nature finit toujours par reprendre ses droits. Ayant découvert un système de porte qui mène instantanément sur les planètes alentour dans l’espoir d’être aidés par d’autres colons humains, l’aventure commence pour Sylvin, Airelle, Karisha la panthère noire infectée et Loh-Ric archiviste royal. Cette fantasy sous la forme d’une fable s’approchant de l’utopie est composée d’une façon assez subtile pour ne pas uniquement s’adresser aux enfants. Le récit introduit des thèmes surtout écologiques comme la protection animale, la surindustrialisation et le risque atomique, les manipulations génétiques et les épidémies. Ce cycle de Gandahar est toujours aussi prenant avec sa faune et sa poésie exotique, son écologie et sa réflexion à l’échelle de l’espèce.
[08/09/22] Ces récits minuscules portent bien leur appellation, ils sont formés d’une ou deux phrases. Ils sont de différentes sortes, situation simpliste pour un jeu de mots plus ou moins inspirant ou une idée de non-sens poétique, ils s’adressent à la sensibilité et la créativité de chacun. Ce que Jean-Pierre Andrevon pose là peut donner naissance à un chapitre avec un enchainement cocasse plutôt qu’à une nouvelle ambitieuse. Les courtes blagues se suivent et se basent souvent sur la projection du macrocosme sur le microcosme, l’humanisation des objets ou animaux, et l’inverse, la religion par l’absurde. La démarche de proposer un carnet de notes est louable mais tout dépend de la réceptivité de chacun, reposant sur des mécanismes imaginatifs divers et c’est comme une idée qui est catapultée dont la trajectoire dépend de notre créativité titillée ou pas. Cette extrême concision implique une précision dans le choix des mots et c’est un exercice délicat, une histoire doit exploser à partir de quelques mots. C’est une production spontanée entre Charlie Hebdo, la Cacopédie et Philippe Curval.
[30/06/25] La plupart des entrées sont navrantes, cherchant un humour surréaliste qui tombe à plat ou tentant d’opérer une ouverture qui reste flou et tellement succincte. Ce sont surtout des structures de pensée qui se répètent en changeant les noms et le contexte. Le tri dans le texte, pour séparer les bribes interchangeables de l’idée qui donne forme à l’histoire, peut être soit fastidieux soit aventureux. Toutes les obsessions de l’auteur sont présentes dont l’expression imprime une intimité et dans cette fulgurante sincérité il expose ses choix et entérine son paysage mental. Le contenu est souvent sexuel (sodomie et épilation) et même masturbatoire, rejoignant absolument l’approche directe, polissonne et exaltée de Tout à la main dans un exercice très différent, plus abstrait dans l’imagination. Bien sûr, Jean-Pierre Andrevon retourne la religion dans la dérision et sa logique délirante. Les changements d’échelle sont pléthore, la guerre est miniaturisée ou en tout cas désamorcée en isolant le théâtre circonscrit du conflit pour dénoncer dans un glissement de nature l’impact sur l’environnement. Pour être un tant soit peu transporté il faut être très ouvert à la frénésie surréaliste, similaire à la nouvelle Exzone Z dans Banlieues rouges et Le travail du Furet (ActuSF) rééditée sous le nom de Et chez vous comment ça va ? dans Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle, dans une ambiance de bingo de kermesse quantique. Les humains, les animaux et les objets inanimés s’échangent des caractéristiques dans un renversement des valeurs et un brouillage des modalités d’existence.
Gandahar est une contrée fermée aux territoires qui la ceignent mais sa reine Ambisextra est informée d’une invasion armée. Elle charge Sylvin Lanvère d’enquêter sur cette avancée manifestement belliqueuse. Capturé par des hommes-machines, il rencontre Airelle et ils parviennent à s’échapper pour infiltrer l’armée mécanique. Cette fantasy d’aventure et d’espionnage est assez enfantine dans sa forme mais renferme dans le fond des messages civilisationnels sur la dictature, la guerre, la technologie sans âme et la pollution, le végétarisme, la biodiversité et l’éthique de la science, les dangers des manipulations génétiques et de l’énergie atomique. Mais le questionnement le plus pertinent est sur le créationnisme et la religion en général, d’une liturgie et d’une appartenance d’automate. Il y a une vraie critique de la modernité dans ces pérégrinations champêtres qui se muent en action rétrofuturiste d’émancipation, dans une ode à l’imaginaire, un conte philosophique parfait pour les adolescents qui engage vis-à-vis du passé et du futur. Cette réédition contient deux excellentes nouvelles plus adultes : Le château du dragon et Un quartier de verdure.
Renaud n’a pas de travail, pas d’argent et il habite gracieusement dans une maison que possède son oncle. Une nuit, un grand vacarme le réveille et il découvre dans le grenier le toit transpercé et au sol un sarcophage métallique dans lequel repose un calmar rose. Il fait difficilement la différence entre cauchemar et réalité, il est fasciné et harcelé par une sorte d’ectoplasme sous la forme de larves gluantes ou de divers animaux dégénérés. L’entité cherche à l’infester, à s’insinuer dans son corps et son esprit pour l’assimiler, et il constate sa métamorphose avec frayeur et curiosité. Le fantastique extravagant débarque dans la banalité du quotidien. Dans une atmosphère angoissante d’horreur biologique, d’une poésie des fluides, le texte raconte le ravissement malsain du héros et sa connivence avec l’horreur cosmique rose, hommage d’une science fiction fantastique bigarrée à Lovecraft.
Le poulpe est un témoin de l’état de la société qui se retrouve toujours au milieu d’affaires pas claires, du côté des marginaux, et suivant une certaine idée de la justice en situation, par l’adaptation et la réactivité. De passage dans une association d’aide aux sans-papiers, il tombe sur des pros de la bagarre qui le laissent sur le carreau dans la confusion. Puis, passant visiter un vieil ami, il trouve son cadavre, celui de sa fille et le petit-fils bien vivant dans un coin sombre. Sur la trace des criminels, il doit composer avec sa bienveillance paternaliste et le décalage générationnel avec ce gamin renfermé. L’action est nerveuse dans un rythme particulier, alternant ralentis et accélérés dans une farandole de bidoche sanglante. Le poulpe est au fait de l’actualité sociale et politique de son pays, il est assez cynique mais au fond de bonne volonté avec une légère candeur. Ce polar mouvementé est solidement ancré en 1996, dans une société cruelle en constante mutation dans la désillusion et l’amoralité relative.
La démarche de Richard Comballot est de mettre en valeur la science fiction française, en l’occurrence des années 70, d’exposer ses spécificités et ses préoccupations, son évolution par rapport aux précurseurs français et à l’omniprésence programmée anglophone. L’existence de la science fiction est indissociable de la société, de la contestation de la fin des années 60, de l’implacable réalité des guerres, de la libération sexuelle et du chevauchement des générations. A cet égard la préface de Jean-Pierre Andrevon est passionnante, montrant bien les difficultés pour s’adapter au monde en mutation de l’édition, aux exigences des individualités du milieu de l’écriture, pour créer une identité littéraire riche et diverse. Il y a logiquement une sorte de langueur concernée, une poésie résistante face au contrôle, à l’asservissement et au découragement. Il y a aussi l’évolution urbaine et technologique comme défi humain grâce à la rébellion, l’insoumission ; pas de mysticisme, pas de voyages spatiaux mais le pouvoir de l’esprit et la réalité relative dans un paradoxe qui allie l’élan de liberté et l’attachement au sensible. Cette nécessité débouche sur un pessimisme positif plein de conscience et de lucidité écologique. Le péril ; l’influence humaine est globale et l’adaptation nécessaire. C’est une science fiction d’une profonde gravité, d’une appréhension sensible et cruelle.
Dans ce prélude au cycle de Gandahar, Algar est berger dans une région isolée. Sa curiosité et sa soif de liberté, de voyages merveilleux, le poussent sur la route en direction d’un port pour embarquer. Dans sa grande candeur, il découvre la civilisation avec ses petits émerveillements et ses subtils périls. C’est un carnet de voyage, une chronique de ses aventures, faisant penser à Tolkien, et la planète est foisonnante, rude et surprenante. L’idée du Pfimouzz, sous-marin vivant, est excellente, et Algar, naïf et travailleur, est un personnage sympathique qui n’a pas toujours de la chance mais qui persévère dans son aventure au milieu de turpitudes. La plume de Jean-Pierre Andrevon est recherchée, travaillée, agréable et immersive, il a réussi à créer un univers original plein de gouaille.
L’idée de départ est très bonne : retranscrire la vie d’un hôpital dans un genre fantastique par des nouvelles sombres, farfelues et cyniques. Le livre s’ouvre sur la liste du personnel et l’écriture est très télévisuelle avec ses saynètes et ses personnages récurrents. L’ambiance, entre humour noir et passages gore fait penser à Creepshow. Avec une ironie socio-politique et un soupçon de science fiction, les histoires partent dans tous les sens. Le recueil est très bien construit et varié, Jean-Pierre Andrevon a un style posé et Philippe Cousin est plus direct, plus sauvage. Leur collaboration montre un hôpital monstrueux, mastodonte dévoré par les fluctuations spatio-temporelles, l’histoire qui se répète et l’ubiquité cruelle, un orage métaphysique. Malgré leurs différences, tous les textes convergent dans une unité éclatée mais totalement centripète, faisant penser à David Lynch.
Dans ce recueil d’anticipation socio-politique datant de 1985, les nouvelles sont multiformes et parlent d’apocalypse, d’effondrement, de mutation et d’adaptation. Une vision sombre, théâtrale, inventive et poétique est développée avec un réel talent d’écriture, dans des descriptions profondes et acerbes. Intérieur, nuit / Extérieur, jour ! est particulièrement réussie et résume bien les enjeux concernant la guerre, les dirigeants, l’humanité et la vérité. C’est de l’anticipation très réaliste, hautement probable, avec des personnages outranciers et plausibles, un pessimisme intense. C’est surtout une somme cohérente aux multiples entrées, aux histoires crades comme la corruption de notre réalité, entre catastrophe nucléaire et attaque bactériologique. Il avait failli se passer quelque chose.