C’est une rencontre entre Charlie Reade et Howard Bowditch, un vieux monsieur reclus au mauvais caractère avec Radar sa chienne berger allemand âgée, autour d’une vieille maison victorienne et un cabanon dans le jardin. Charlie surmonte les accidents de la vie, la mort de sa mère et l’alcoolisme de son père qui en découle. Devenu lycéen il est un bon garçon, il sympathise avec Mr Bowditch qui lui permet d’accéder à un Autre Monde magique par un passage souterrain. La première partie du livre est très classique avec quelques touches de fantastique dans l’Amérique banale amenées par des références aux contes de fées. Stephen King se pose en conteur d’histoire en commentant tous les états d’âme du héros, en multipliant les clins d’œil culturels et les adages, en incarnant avec délice ce vieux monsieur dépassé par la technologie, misanthrope et détenteur d’une expérience immense. Le côté enfantin dans le ton s’épanouit ensuite à travers une fantasy calquée sur les contes et leur dimension surréaliste, dans une vision archétypale du merveilleux, un parti pris naïf et moderne, pour ce qui demeure un exercice de style, un voyage qui se transforme en jeu de piste. Toute vraie noirceur est absente de ce livre traversé par un positivisme acharné et un sentimentalisme enfantin, contenant une sorte d’introduction à la tradition de l’imaginaire magique, des références multiples dans un contexte médiéval de royauté avec un grand méchant et un jeune héros libérateur. Cet univers s’adresse à ceux qui sont restés de vrais enfants. Un jeune garçon mène une quête initiatique dans deux mondes parallèles et incarne leur lien par-delà leurs différences, dans un message de tolérance et de souci de l’autre, de confiance et de don de soi, mais les lieux communs de la fantasy s’accumulent sans grande originalité comme l’enchainement couloir porte pièce, la contrée vampirisée (avec un Cthulhu hors-sol), la terre creuse, un Mal abstrait ou caricatural. Le style de Stephen King est reconnaissable derrière la forme infantile du récit, les quelques jurons et tendances scatologiques, instaurant une proximité avec le conteur quand même âpre dans cette vision très personnelle des contes de fées.
Dans Lovecraft : 30 ans après, Maurice Lévy présente l’homme sous un jour très défavorable en se basant uniquement sur la biographie par Lyon Sprague de Camp et le peu de lettres traduites et publiées en France. Nuançant son propos il continue pourtant en listant les défauts de son œuvre et pense en conclusion qu’elle vieillit mal, ne sauvant sans trop de conviction que l’aspect poétique et la métaphore psychologique de la quête d’identité. Cet article est affreusement daté et rempli d’opinions saugrenues qui finissent par minorer la qualité de l’œuvre originale, un comble pour ouvrir ce colloque de faire appel à un homme si peu moderne. Dans Lovecraft précurseur de la théorie de la déconstruction par Donald R. Burleson, à l’aide du post-structuralisme il identifie les thèmes des écrits de Lovecraft. Le refus de la primauté est la prise de conscience de la place insignifiante de l’être humain. Le thème de la connaissance interdite impose un secret salvateur destiné à être violé, l’ignorance est tranquillité d’esprit, la révélation rend fou. Le thème des apparences illusoires se retrouve bien dans le masque et le Grand Dieu Pan. Le thème de la survie transgressive correspond à la survivance des Anciens, de leurs séides de rites et de mots antédiluviens. Le thème de l’objectivisme onirique découle de l’incapacité à différencier le rêve et la réalité. Tous ces thèmes mènent au rejet de l’anthropocentrisme. Lire Lovecraft c’est entrevoir un savoir interdit sans être certain de ce qu’on a vu. Dans Résonances poesques dans la fiction de H.P. Lovecraft, Gilles Menegaldo s’intéresse à ce qui rapproche Lovecraft d’Edgar Allan Poe, l’influence de la littérature gothique, une posture en retrait du monde, Lovecraft intégrant Poe à sa mythification littéraire, la possession et la quête des origines, la folie constitutive de la narration. L’influence est relativement légère et Lovecraft s’en éloigne en basculant dans le cosmocentrisme. Dans L’influence d’Abraham Merritt sur Howard Phillips Lovecraft : vers un renouvellement des motifs fantastiques, Florent Montaclair explore l’influence réciproque entre les deux auteurs, les créatures hybrides aquatiques, certaines scènes et principes de fantasy sont empruntés par Lovecraft tandis que Merritt adopte de son côté la confrontation entre science et surnaturel, un homme moderne est projeté dans un monde mythologique technologiquement archaïque dirigé par la magie. Ces deux auteurs partagent aussi avec Jules Verne l’aventure souterraine comme métaphore des Enfers et l’onirisme du récit. L’influence réciproque est tellement flagrante à la lecture de Démons et merveilles et Le gouffre de la Lune qu’il y a une co-création d’un nouveau fantastique à l’époque. Dans Le timbre du silence, Alain Chareyre-Méjan explore la dimension sonore des récits de Lovecraft, l’instauration d’une présence audible qui provoque la peur, le cri et l’indicible, les onomatopées, touchant au fondement de l’épouvante littéraire. Dans Lovecraft en proie à ses monstres, Roger Bozzetto interroge la notion de monstrueux dans le récit hyperbolique qu’utilise Lovecraft. Les monstres réveillent des questions sur l’identité, les anomalies dans la descendance, des êtres hybrides à l’origine indicible, le tout psychologiquement poussé par son histoire familiale liée à la folie. Dans Le rhéteur et le pornographe, Denis Mellier montre que le style hyperbolique et excessif, perçu comme médiocre, de l’écrivain a un hyperréalisme qui s’oppose à la subtilité suggestive et qui s’épanouit dans l’exubérance descriptive. Dans Entre le sublime et le grotesque : la phobie de l’autre et sa représentation dans les rêves régressifs de Randolph Carter, Max Duperray analyse la quête de Randolph Carter, cernée par le privatif et le négatif supposant l’apparition et la révélation, entre le voyage onirique et la rencontre fantasmagorique devant l’altérité qui se cache. On revient à l’autobiographie psychique, le reflet d’une hybridation, d’un commerce illicite et monstrueux. Dans Meurtres dans la rue d’Auseil, ou les je interdits de Lovecraft, Michel Graux s’intéresse à ce que Lovecraft met de lui dans la narration à la première personne. Une vie matérielle terne, une vie mentale grandiose et une lignée maudite forment un récit paradoxal entre les descriptions très détaillées et le vertige émotionnel ahurissant, le texte est brouillé pour le lecteur qui doute de la véracité de ce que raconte le narrateur, catharsis pour l’auteur. Dans Lovecraft et l’imaginaire scientifique : la weird science, de 1926 à 1931, Michel Meurger présente la weird science à travers les premières nouvelles d’Edmond Hamilton, des humains insignifiants, des extra-terrestres à l’apparence animale supérieurs en science et antérieurs en présence sur la Terre et dans le système solaire, belliqueux et terrifiants mais sujets eux aussi au cycle de la disparition et du retour, un intérêt pour les civilisations anciennes, l’affirmation de la science face au créationnisme, et prouve que Lovecraft s’insère dans cette période de la fin des années 20 propice à ces thèmes. Dans Mythe et métamorphose, Elsa Grasso s’intéresse au mythe de Pan, intérêt commun à Lovecraft et Arthur Machen, le caractère païen de la nature et inquiétant de la forêt, une panique devant les choses se montrent sans intermédiaire, sans forme. Dans Randolph Carter, frère d’Ulysse – l’avisé et de Sinbad le marin, Jean-Pierre Picot étudie A la recherche de Kadath pour montrer une filiation avec Homère et Les mille et une nuits, étant aussi un hommage à Lord Dunsany. Dans La gémellité et le double monstrueux du moi : deux exemples du double lovecraftien, William Schnabel traite du reflet et du masque, symboliquement du rapport de Lovecraft à ses parents. Dans Le méta-discours ésotériste au service du fantastique dans l’œuvre de H.P. Lovecraft, Gilles Menegaldo teste l’image d’initié en ésotérisme qui a collé à Lovecraft, une quête initiatique qui mène à un savoir secret, l’universalité des rituels et un panthéon structuré, des références à des livres existants et inventés, mais ces caractéristiques apparaissent dans son œuvre de façon anarchique et constituent plutôt un enrichissement fictionnel esthétique et d’ambiance, comme pour son discours scientifique. Dans Le Necronomicon ou la naissance d’un ésotérisme fictionnel, Jean Marigny présente les divers livres maudits imaginés du vivant de Lovecraft en réunissant les informations des diverses sources mais une grande partie du contenu de son article fait doublon avec l’étude précédente. Dans Le thème de la décadence chez C.A. Smith et R.E. Howard, Lauric Guillaud présente l’influence du décadentisme sur le fantastique et la fantasy dans la noirceur et le macabre chez Clark Ashton Smith et la violence chez Robert Ervin Howard. Malheureusement, des poèmes de Smith sont insérés sans traduction. Dans Robert Bloch et le Mythe de Cthulhu, Jean Marigny présente vite fait les récits de Bloch en rapport avec Lovecraft dans un article qui cumule des informations pour la plupart déjà présentes dans les précédents articles. Dans Lovecraft et le cinéma, Jean-Louis Leutrat montre les difficultés du cinéma à suggérer l’épouvante. Dans L’Égypte et le cinéma dans l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, Jean-Louis Leutrat voit le cinéma comme une allégorie du fantastique se superposant à la réalité et qui l’infeste. La période correspond dans la société à un engouement pour l’égyptologie, ce qui inclue un livre des morts et des dieux hybrides. Dans Cinéma de la peur, cinéma de l’inconnu : de l’indicible à l’écran (la malédiction de Freaks), Isabelle Viville trouve dans Freaks un très bon exemple de la peur de l’inconnu en face d’une œuvre, en cassant la distance avec la monstruosité dans un voyeurisme angoissant pour aboutir à la peur de l’autre. Dans Hommages et pillages, Philippe Rouyer dégage le paradoxe de l’horreur subtile lovecraftienne souvent adaptée en films gore, mais John Carpenter s’est approprié les codes pour un résultat inquiétant. Enfin dans une table ronde, Jacques Sadoul aborde la relation entre Lovecraft et Howard, Jacques Goimard et Jean-Luc Buard parlent de Lovecraft à travers l’édition française, Michel Meurger raconte le rejet des textes de Lovecraft par les intellectuels.
L’auteur se base sur le devenir-animal décrit par Deleuze et Guattari pour explorer la relation spéciale de Lovecraft avec les chats. Lovecraft est territorial, il s’identifie à sa ville et il était très attaché à leur maison construite par son grand-père. Son chat va disparaitre lors de leur déménagement pour un appartement modeste. Providence restera son territoire, à New-York la greffe ne prendra pas. A son retour, il aime se promener longuement la nuit et demeure naturellement contemplatif, témoin rêveur de la course du monde, et va murir en lui l’idée de la cité d’Ulthar. Ses textes tournent autour de métamorphoses perpétuellement en devenir. Les chats ont accès au monde des rêves et détiennent des secrets, ce qui renvoie à la mythologie égyptienne. Dans la société un anthropomorphisme aveuglant domine, seuls comptent le salut religieux, le travail et l’argent, ce qui fait de l’homme un esclave.
George Dower se contente de gérer la boutique dont il a hérité de son père, génie de l’horlogerie et de la mécanique, aidé par Creff, assistant dévoué du défunt. Il n’a pas conscience de tous les trésors entassés dans l’atelier mais constate la convoitise d’étranges visiteurs. Les aventures ici contées de ce bougre sont mouvementées dans le théâtre gothique de Londres crasseuse, les péripéties sont improbables et tellement drôles que le comique de situation, servi par l’écriture fluide et précise, éclate visuellement en tableaux puissants et incongrus. Les personnages sont monstrueux ou simplement difformes et assurément machiavéliques, trainant l’anti-héros dans un ouragan de méfaits et d’immoralité en plein XIXe siècle. C’est une histoire d’aventure fantastique, d’une fuite permanente devant la malignité et l’hypocrisie d’une Angleterre décadente, d’action débridée dans une ambiance forte faisant penser à Tim Powers ou Jeffrey Ford, avec en prime un clin d’œil à Lovecraft par les villageois à tête de poisson. L’écriture de Jeter est raffinée avec un vocabulaire riche qui sied parfaitement à l’époque décrite et sa soif de paranormal criminelle. Les thèmes de l’identité et de la mortalité sont développés par cet anti-héros passif dans l’ombre d’un père absent, et ce manque de maitrise du personnage permet de mettre en valeur les péripéties dues à son environnement malsain. La dernière partie, processus de révélation, est très explicative, Jeter laissant libre cours à son imagination avec un amusement certain, dans cette structure narrative de témoignage, chère à Edgar Allan Poe.
Brian Lumley est un maître anglais de la terreur et un grand continuateur de Howard Phillips Lovecraft. On rencontre dans ces nouvelles une mer qui grignote un village et une moisissure qui transforme les hommes en caricatures, des membres grimés d’une secte mystérieuse en plein rituel dans un train, la source d’inspiration d’un auteur connu de récits d’horreur par des pensées migrantes, un forage sous-marin qui dérange un dieu terrifiant, un organisme vampire entre réalité et illusion, un jeune homme qui découvre qu’il n’est pas humain et se réfugie dans la cité de ses ancêtres, l’emprise discrète d’une divinité cthonienne, et ses séides, provoquant des tremblements de terre en se déplaçant. Certaines nouvelles se réclament ouvertement de l’œuvre de Lovecraft alors que dans les autres les références sont plus subtiles mais sans équivoque avec des tentacules, des grimoires maudits et des entités cosmiques emprisonnées. Dans ces pastiches légers on retrouve une ambiance à l’européenne, à la fois gothique et campagnarde, une prédilection pour le récit épistolaire et de témoignage entre folie et destin implacable, une obsession pour les civilisations mortes et pour les métamorphoses de l’être.
Ce recueil de courts contes d’inspiration orientale est intimement lié à l’œuvre de Lovecraft en citant dès le début le Necronomicon et Abdul Alhazred. On suit donc les aventures de Abou Oumaïda El Aaraji qui est lui aussi un poète arabe dément, peut-être un lointain cousin ou un ersatz qui ressemble parfois à Nyarlathotep, on ne sait pas, sans date pas de repère de contemporanéité. Il rencontre Ithar qui recherche la Cité d’Enaï, et l’onirisme s’installe dans un pastiche simpliste des textes des Contrées du Rêve avec sa quête symbolique toute en cheminement. Ce n’est pas de la fantasy mais plutôt une tentative de poésie maladroite, une structure de conte lourde et une philosophie inexistante, à part une nostalgie paresseuse et une circularité vaine, avec une vision de la femme rétrograde. Ce livre étrange a le mérite d’exister pour montrer à peu près tout ce qu’il ne faut pas faire.
Renaud n’a pas de travail, pas d’argent et il habite gracieusement dans une maison que possède son oncle. Une nuit, un grand vacarme le réveille et il découvre dans le grenier le toit transpercé et au sol un sarcophage métallique dans lequel repose un calmar rose. Il fait difficilement la différence entre cauchemar et réalité, il est fasciné et harcelé par une sorte d’ectoplasme sous la forme de larves gluantes ou de divers animaux dégénérés. L’entité cherche à l’infester, à s’insinuer dans son corps et son esprit pour l’assimiler, et il constate sa métamorphose avec frayeur et curiosité. Le fantastique extravagant débarque dans la banalité du quotidien. Dans une atmosphère angoissante d’horreur biologique, d’une poésie des fluides, le texte raconte le ravissement malsain du héros et sa connivence avec l’horreur cosmique rose, hommage d’une science fiction fantastique bigarrée à Lovecraft.
Dès le début, la référence à Lovecraft est faite, un adepte du culte de Yog-Sothoth sacrifie des jeunes femmes en son nom. Deux policiers enquêtent sur ces meurtres, sans résultat, mais le tueur associe ses talents en informatique à des braqueurs de banque et les trahit. Leur vengeance est impitoyable et avant de mourir, le séide devient Monitor Man grâce au Grand Ancien. Devenu impalpable, il se réfugie dans son système informatique et peut se déplacer dans les réseaux, contrôler tout terminal connecté. Le délire monomaniaque de l’assassin exprime beaucoup d’humour kitsch à prendre au second degré dans une référence très appuyée à Shocker de Wes Craven. Ce polar sombre et gore a un côté technologique bien identifié en 1997, le tueur monstrueux hante minitels et internet dans une sorte de cyberpunk lovecraftien. Le récit est bien construit, avec une fantaisie communicative et du rythme pour dérouler un polar qui a tout du mélange entre les films Evil Dead et La Momie, l’informatique en plus, d’une inspiration lovecraftienne édulcorée.
[06/05/25] Dans Manuscrit trouvé dans une maison déserte de Robert Bloch, Willie Osborne à douze ans va habiter avec son oncle et sa tante dans l’arrière-pays, isolés parmi les collines boisées et les légendes ataviques. Le pastiche lovecraftien s’attarde sur Shub-Niggurath et les Shoggoths, adopte la forme d’un témoignage écrit et s’appuie pour commencer sur des descriptions indirectes des créatures ressenties par l’ouïe et l’odorat puis précisées par des cauchemars. La gradation de la tension mène à l’horreur indicible et au sentiment implacable du gigantisme des Grands Anciens et de leurs séides face à l’humain dérisoire. Dans Allée du paradis de Harold Lawlor, Vera Witmack défigurée après un accident ouvre une pension de famille pour des personnes dans la même situation et se fait escroquer par un jeune homme. C’est une histoire classique d’horreur biologique, de vengeance et de sorcellerie sur un chemin satanique qui mène droit en Enfer. Dans Brouillard d’Allison V. Harding, la famille Hobell fait régner la terreur depuis la colline surplombant Elbow Creek, régulièrement envahie par une brume visqueuse qui correspond à une disparition dans la famille. Cette nouvelle qui met en scène un brouillard invasif et surnaturel s’apparente aussi au thème de la maison hantée et choisit le renversement moral qui voit les personnages ignobles punis en faisant tomber le masque. Dans L’apprenti sorcier de Robert Bloch, Hugo malgré son déficit intellectuel devient l’assistant du Grand Sadini dans sa tournée de prestidigitateur. Cette nouvelle dénuée de fantastique repose sur la crédulité et la candeur d’Hugo qui révèle le sordide en l’humain autour de lui et accélère sa déliquescence jusqu’au crime naïf et nihiliste. Dans Le Verrat de William Hope Hodgson, Carnacki aide un homme incapable de se protéger des Monstruosités Extérieures au moyen d’un barrage spirituel chromatique. Le mélange de rituel spirite à la source onirique et d’appareillage scientifique forme un passage entre monde physique et monde psychique, sur une dimension de mort et de folie qui a influencé Lovecraft, la description des Grands Anciens correspondant totalement à celle du Verrat. Dans L’autre côté de la porte de Harold Lawlor, Mr Galloway est un riche vieillard marié à Sylvia une jeune femme sortie d’un milieu modeste. Il se rend compte un soir qu’il peut entrer dans la pièce représentée sur la toile en enjambant le cadre. Cette courte nouvelle très classique montre une vengeance d’opportunité par un piège dimensionnel infini. Dans Les apparitions de Monsieur Taupe d’Allison V. Harding, le jeune Jamie découvre un homme enfoncé dans la terre d’un champ derrière sa maison. Le texte s’appuie sur une ambiance de tension et de mystère autour de cette apparition chthonienne, sorte de prototype de Pennywise chez Stephen King. Dans Compagnon de cellule de Theodore Sturgeon, un prisonnier voit arriver dans sa cellule Crawley affublé d’un abdomen très proéminent. Cette comédie macabre met en scène les pouvoirs psychiques d’un frère siamois sardonique. Dans L’homme-éponge d’Allison V. Harding, Lother Remsdorf est devenu homme-éponge à la suite d’expériences menées par son père ensuite disparu dans l’explosion de son laboratoire, protocole qu’il cherche à reconstituer pour faire d’une femme sa semblable et avoir une descendance. Cet hommage diffus à Frankenstein, dans lequel se fondent science fiction et fantastique, se base sur un délire obsessionnel égocentrique et criminel. Dans Le cactus de Mildred Johnson, Edith reçoit par la poste une bouture d’un cactus mexicain de la part de son amie Abby. La plante exerce une volonté et une influence odoriférante au travers de cauchemars provoqués et d’une apparence démoniaque. Dans Le fantôme de la mer d’Allison V. Harding, le Dr Ogilby est appelé au chevet du vieux capitaine Tyler qui se dit harcelé par son officier en second noyé lors du naufrage de leur dernière traversée. Cette nouvelle choisit de garder une distance avec les manifestations fantomatiques qui résident dans les profondeurs maritimes, jouant sur l’aspect psychologique jusqu’à la confirmation matérielle finale du surnaturel. Dans La maison du crime de Richard Matheson, deux frères achètent la vieille maison victorienne qu’ils voient abandonnée depuis leur enfance. Au thème de la maison hantée s’ajoute une sorte de succube qui sexualise l’emprise et une référence au Portrait de Dorian Gray. Dans Enoch de Robert Bloch, Seth habite seul depuis le meurtre de sa mère considérée comme une sorcière dans une cabane au bord d’un marais et une présence dans sa tête le force à tuer des gens. Derrière l’apparent trouble psychotique se tient une sorte d’Azazel qui pourrait ressembler à un chat cruel et furtif. Dans Le professeur et l’ours en peluche de Theodore Sturgeon, Jeremy est un jeune garçon qui a des visions de son avenir provoquées par son ours en peluche pour s’en nourrir. Le jouet monstrueux opère une transsubstantiation vampirique des connaissances à venir du garçon et des péripéties macabres en sang dans une causalité temporelle réciproque. Ce recueil contient quelques nouvelles inédites et la plupart ont pour thème la tromperie, plusieurs d’entre elles s’appuient sur des caricatures d’animaux et certaines baignent dans un sexisme daté comme chez Harold Lawlor, Allison V. Harding et Mildred Johnson.
[12/10/22] Manuscrit trouvé dans une maison déserte de Robert Bloch est une nouvelle présente dans nombre d’anthologies, pastiche lovecraftien exemplaire sur un Shoggoth. Le Verrat de William Hope Hodgson met en scène les aventures de Carnacki (publiées chez Néo) qui ont au moins autant influencé Lovecraft que Le grand Dieu Pan d’Arthur Machen ; une machinerie scientifique pour matérialiser la magie derrière la réalité, dans une horreur grandiloquente, avec quelques longueurs comme chez Poe, mais avec aussi des passages vraiment intenses, la récupération de son empire par un dieu transcendant, le gigantisme fou. Toutes les autres nouvelles sont très classiques, de plus ou moins bonne facture, parlant surtout de vengeance. Le thème général du recueil est l’horreur parcourue de personnages étranges, d’apparence comique mais dérangeante, avec un sens du ridicule glauque. C’est cette invraisemblance des situations qui fait ressortir de ces histoires la manipulation et la dissimulation. C’est un recueil bien fagoté, dans une unité certaine, un choix judicieux de textes d’Alain Dorémieux.
Le guide débute par une présentation ramassée du Mythe destinée aux novices ; la revendication première de l’auteur est la vulgarisation. Le choix de jouer avec sa réalité est compréhensible, véritable tendance. L’idée d’aborder une classification des œuvres pour identifier leur appartenance ou non à l’univers lovecraftien est bonne. Par contre la partie sur les différentes personnalités des investigateurs est un peu laborieuse, plutôt destinée au jeu de rôles, privilégiant le côté psychologique. Le but est de vous préparer à la fuite face aux horreurs lovecraftiennes, le ton est sérieux et le fond doit être pris au second degré. Le Mythe est bien résumé mais se base sur une dizaine de bouquins édités par Bragelonne : tout ça ressemble souvent à une publicité. Les constantes mises en garde (au cas où on rencontrerait une manifestation surnaturelle), les allusions vagues à la magie et aux incantations, et le côté répertoire, font penser à la présentation d’un background pour rôliste (qui devrait pourtant avoir accès à du matériel de meilleure qualité), et l’analyse littéraire est finalement absente.
[01/03/24] Dans Le restaurateur de réputations, Hildred Castaigne n’est plus vraiment lui-même depuis son choc à la tête après une chute de cheval et la lecture du Roi en jaune, un ouvrage maudit, lors de sa convalescence. Il connait des transes provoquées par des bruits entêtants et des jeux de lumière, se rapproche de M. Wilde, patriarche érudit à l’apparence quasi monstrueuse et à la tête d’une organisation secrète. Pour accéder au trône dans l’ordre de succession, Hildred doit se débarrasser de son cousin Louis. Dans cette anticipation de 25 ans dans l’avenir le suicide est un droit avec l’assistance d’une Chambre terminale d’État, évolution sociologique à la fois discrète et centrale dans le texte. Plus que la mort c’est la conjonction de la folie et de la révélation d’un autre monde après une modification cérébrale (comme dans Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen) qui structure le récit semblant émaner d’une grandiloquente pièce de théâtre aux retentissements mégalomaniaques. Le Roi consacré a des prétentions divines sur la réalité commune mais aussi sur des lieux transcendants dans lesquels se cache la vérité du monde. Et un chat noir rôde reliant Edgar Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft à cette galaxie imaginative. Dans Le masque, Boris Yvrain est un jeune sculpteur qui a découvert une solution chimique cristalline transmutant les êtres vivants en pierre. Prise d’une fièvre délirante, sa dulcinée Geneviève s’immerge dans un bassin empli du liquide mystérieux et Boris en la découvrant se suicide d’une balle dans le cœur. Leurs deux proches amis peintres Jack et surtout Alec, amoureux de Geneviève, peinent à supporter cette situation jusqu’à la découverte de la nature temporaire de la transformation des êtres en marbre. Éros et Thanatos, folie et suicide dans ce drame poétique aux échos mythiques montrent qu’un voyage au-delà de la matérialité et du masque de l’Art, porté par la lumière, est possible. Dans Le Signe jaune, Monsieur Scott est un peintre hanté par le même rêve que fait sa modèle Tessie, il est serré dans un cercueil vitré sur un corbillard mené par un cocher qui se trouve être le gardien de nuit d’une église en face de son atelier, une caricature d’humain qui terrifie tout le monde, et elle observe la scène d’une fenêtre jusqu’à son réveil. L’artiste et sa muse se rapprochent, elle lui offre une broche avec un signe inconnu, trouvée par hasard, et ils finissent par trouver Le Roi en jaune dans un coin de la bibliothèque de Monsieur Scott et le lisent malgré sa présence inexplicable. La tragédie morbide rôde autour de l’amour dans une séparation cruelle, il est mourant mais peut témoigner qu’elle est passée de l’autre côté du voile, un séide au déguisement grotesque faisant le lien. Dans La cour du Dragon, un étudiant harassé après avoir lu Le roi en jaune se rend dans une église pour la messe, s’assoupit et remarque un organiste blême et hostile qui le harcèle dans les rues pendant sa rêverie surnaturelle de musique et de lumière. Ce court texte est le point culminant du crescendo de la thématique religieuse, avec à la clé un contact avec le Roi ubique, apothéose d’une emprise venue d’ailleurs.
Nonobstant la dimension amoureuse se trouvent dans ces lignes des thèmes ayant influencé Lovecraft, une dimension extérieure et derrière les apparences matériellement définie et perçue au travers d’un état psychologique, une œuvre littéraire maudite chichement citée comme moyen d’invocation et de révélation, une contamination personnifiée par des apparitions pleines d’étrangeté malsaine et la prédominance d’un destin funeste pressenti.
Dans La demoiselle d’Ys, Philip se perd dans les marais du Finistère et rencontre Jeanne d’Ys qui chasse avec son faucon. Elle le mène à sa ferme fortifiée où un amour immédiat et réciproque nait entre eux. Basée sur les légendes bretonnes, cette romance succincte advient dans une parenthèse féérique, un voyage temporel pour le héros jusqu’au Moyen-Âge. Un des fauconniers qui assistent Jeanne s’appelle Hastur, ce qui constitue une occurrence incongrue. Dans Le paradis du Prophète, l’amour entre un homme et une femme se fait attendre, manquant la Vérité et la Destinée dans l’irréversibilité du temps. Dans La rue des Quatre-Vents, un vieux peintre reçoit la visite d’un chat misérable qui arbore pourtant une jarretière en soie autour du cou, ce qui le mène à sa propriétaire morte, à une romance avortée. Dans La rue du premier obus, au milieu d’un groupe d’étudiants et artistes pendant le siège de Paris par les prussiens, Jack Trent est témoin des difficultés de l’époque, de l’amour incertain, du poids du passé et d’un avenir flou, des affres de la guerre mais aussi d’un nouvel espoir. Dans La rue Notre-Dame-des-Champs, Hastings arrive à Paris de la campagne américaine pudibonde pour étudier la peinture et rencontre la belle Valentine à la vie très libérée. Dans Rue Barrée, Selby est un nouvel étudiant américain en peinture à Paris et il tombe amoureux d’une mystérieuse pianiste qui se dérobe devant toute tentative de rapprochement, surnommée Rue Barrée par les étudiants au supplice.
Dans Un habitant de Carcosa d’Ambrose Bierce, un homme est perdu dans un désert alors qu’il était alité et fiévreux. Se sentant comme dématérialisé il se demande s’il est mort et finit par constater une translation vers l’avenir. Le lien thématique avec Chambers est manifeste.
[15/02/22] Ce livre, au même titre que des œuvres de Edgar Allan Poe, Ambrose Bierce et Arthur Machen, est toujours cité comme une influence majeure pour Howard Phillips Lovecraft. On y débusque certains éléments qui pourront s’épanouir pour former son Panthéon et leur influence terrible sur la réalité. Pour commencer, Le roi en jaune est un livre maudit au contenu indicible, à la rareté élitiste et aux conséquences fatales. Ensuite, le personnage du roi en jaune est un prototype des Grands Anciens qui s’immiscent dans le réel par les hommes marqués. Cela concerne la première moitié du recueil, avec ses nouvelles d’un genre fantastique peuplée d’une menace surnaturelle, d’une folie qui rôde. La seconde partie des textes est du domaine du récit de guerre et de la littérature amoureuse narrant la vie d’étudiants en art à Paris. La poésie est très présente, nichée dans des phrases très longues entre beauté naturelle et horreur remuante.
Cette nouvelle s’inscrit dans la tradition des quêtes oniriques, proche de la période correspondante chez Lovecraft à Kadath, quoique ici la transition s’opère de façon matérielle. Cohabitent logiquement l’altérité dérangeante, la beauté ravissante, le mesmérisme et une forme de nostalgie, un sens caché. C’est la poésie diaphane omniprésente qui apporte un certain onirisme à ce passage d’une dimension à l’autre. Puis ce pressentiment, cette menace se concrétise. Tout est nuancé, la liberté devient perdition, la beauté est dangereuse, le péril est hypnotique, et la route est semée de doutes. Tout ça ressemble à un délire aigu de drogué, avec une distanciation par rapport à l’environnement et les évènements, une sorte de trip déstructurant. Clark Ashton Smith a une prose superbe et il réussit à insuffler une modernité avec une portée cosmique, s’approchant de la science fiction, dans sa fantasy d’une puissance d’évocation incomparable, d’un lyrisme flamboyant.