Horton Smith retourne à Pilot Knob, sa ville natale, pour écrire dans le calme de la campagne et parmi ses souvenirs. Juste avant d’arriver il assiste à des apparitions irréelles qu’il identifie comme des hallucinations jusqu’à la réception d’un courrier contenant un texte étrange. Ce roman totalement dans la veine fantastique s’appuie sur la science pour extrapoler le prochain niveau d’évolution de l’homme. Le développement de l’espèce a toujours été soumis à la matérialité mais la suite du processus consiste à rendre concrète l’imagination, des archétypes infiltrent la réalité par la création d’égrégores. La nature bucolique est présente, suscitant la nostalgie de la simplicité. Après une situation de polar le récit glisse vers la fantasy et le féérique, comme dans un rêve éveillé, tout en restant ancré dans la substance historique et ouvrant la porte à l’uchronie matérialisée, théâtre de faits partagés dans l’inconscient collectif, et là se situe la critique sociologique sur le progrès technologique et l’appauvrissement spirituel. Cet autre monde pose la responsabilité commune à tous les hommes, l’utopie apparait si des pensées canalisées peuvent créer un monde adaptable dans un dessein écologique. Ce roman est une occasion pour Simak de développer une philosophie de la simplicité et de la frugalité, de la responsabilité et de l’amour plutôt que de la modernité pour lutter contre les peurs humaines, avec un petit clin d’œil à Lovecraft. Sur le thème très classique du pouvoir de l’imagination cette histoire pleine de vitalité correspond bien à un jeune lectorat dans une promotion de la connaissance et de la sagesse.
Dans Un secret du cœur de Mort Castle, un homme raconte comment il a atteint l’immortalité après avoir constaté l’échec de son père dans cette quête, repoussant le monothéisme ambiant et sollicitant l’horrible pouvoir des Autres Dieux. Dans cette nouvelle l’hommage à Lovecraft se pare d’une petite subtilité en développant un système référentiel parallèle et équivalent aux sempiternel balisage occulte du Mythe. Dans L’autre homme de Ray Garton, un homme terrorisé et intrigué par la mort apparente de sa femme chaque nuit depuis qu’elle lit des livres sur les expériences extra-corporelles décide de s’intéresser à sa nouvelle lubie. Dans un mélange entre voyage astral et rêve lucide, la dimension de terreur cosmique est cohérente, ajoutant aussi à l’inspiration lovecraftienne un côté cavalier avec un fantastique noir ironique basé sur la sexualité. Dans Will de Graham Masterton, un chantier archéologique est installé à Londres sur l’emplacement du théâtre du Globe de Shakespeare et un cadavre atrocement mutilé est découvert conservé dans l’argile. Cette uchronie fantastique, dense et efficace, s’appuie sur la menace furtive d’un Grand Ancien et les témoignages autour du dramaturge tenu par un pacte aux conséquences cosmiques dans un texte maitrisé et teinté de gore. Dans « C » comme Cancer de Brian Lumley, Luna II est un satellite naturel de la Terre découvert par des observations depuis une base lunaire. L’équipage envoyé pour l’étudier devient fou sous une influence mystérieuse et, pour l’essai suivant, Smiler est le candidat parfait pour se poser sur le rocher, son cancer lui laissant une courte espérance de vie. C’est une histoire de contact avec l’influence d’une intelligence cosmique, d’horreur biologique par un parasite qui devient autonome après la mutation de l’hôte, la naissance d’un protoplasme psycho-actif cohérent à partir d’une maladie dégénérescente. L’appropriation de la Terre par l’entité est modernisée par l’utilisation d’une stratégie nucléaire de la théorie des jeux. Le mélange entre science fiction et fantastique déborde un peu du socle lovecraftien mais insiste bien avec ironie sur la faiblesse de l’humanité. Dans Affreux de Gary Brandner, Murray développe une relation étrange avec un lézard qui semble magique. Cette nouvelle se situe dans le fantastique noir, avec une jubilation certaine et quelques détails gore, plein d’ironie classique faussement morale avec ses personnages abjects et le protagoniste candide et différent qui découvre l’extraordinaire. Dans La lame et la griffe de Hugh B. Cave, Mark Cannon retourne en Haïti pour écrire, accompagné de sa femme Ellen. Dans la maison louée à leur intention, il découvre des objets de culte vaudou. Cette histoire n’a que peu de rapports directs avec Lovecraft sinon la spiritualité atavique et l’intervention de spectres terrifiants, ici l’accent est mis sur le fantastique ironique, le personnage féminin principal est un cliché misogyne, la tension sexuelle est accessoire, l’action gore est privilégiée. Dans Le gardien des âmes de Joseph A. Citro, un homme se réveille après un accident de voiture dans un endroit désert du Vermont, séquestré par un catholique fanatique à son domicile. La situation initiale est classique avec le cliché de la femme bigote et celui de l’illuminé psychopathe, dans un récit dénué de fantastique et de rapports avec Lovecraft. Dans L’affaire Helmut Hecker de Chet Williamson, un écrivain arrogant et plein de dédain pour le fantastique apprend par son agent que son nouveau livre est un plagiat de l’œuvre de Lovecraft alors qu’il ne l’a jamais lue. Cet hommage à la douce ironie prend du recul sur l’influence de Lovecraft et s’adresse aussi au chat. L’idée de réécriture ou de reformulation ouvre la réflexion sur les pastiches et sur les traductions. Dans Meryphillia de Brian McNaughton, une goule se nourrit de la mémoire des humains qu’elle dévore pour découvrir ce qu’est l’amour. Cet hommage d’une féérie gothique et macabre illustre l’inspiration de l’écrivain versé dans l’occulte et ses désirs trop flamboyants pour ce monde, de l’auteur médium d’une réalité surnaturelle. Dans La cité des morts de Gene Wolfe, un homme rend visite à une famille pour recueillir des vieilles histoires folkloriques auprès du grand-père qui lui décrit le suceur d’âmes. Une ambiance oppressante nimbe la jonction faite entre les mythes de l’Égypte Antique et les légendes anciennes de la campagne américaine, la preuve de l’existence d’un parasite divin opérant des rivages de la vie aux nécropoles immatérielles. Dans H.P.L. de Gahan Wilson, un jeune écrivain est invité à Providence par Lovecraft presque centenaire qui vit avec Clark Ashton Smith ressuscité par les techniques d’Herbert West. Le texte en plus d’être uchronique joue avec la véracité et la réalité du Mythe, son succès mondial et justifie la guérison de Lovecraft par un pacte passé avec Shub-Niggurath. Ce fantasme de l’existence objective du Panthéon permet d’expliquer à la fois l’inspiration d’avant sa maladie et de déduire ses effets sur la vie de Lovecraft à partir de la révélation cosmique, de projeter les conséquences de son implication volontaire dans l’occulte, démarche rusée et jubilatoire. Dans L’ordre inconnu des choses d’Ed Gorman, un tueur de femmes raciste et bien intégré comprend, en discutant avec un vieil aveugle, qu’il est manipulé par un Dieu abject. Cet hommage criminologique insiste sur la localisation de l’influence maléfique, dans un quartier pauvre et cosmopolite, adoptant le point de vue du séide offrant des sacrifices malgré lui à une cause absurde qui le dépasse, dans une variation sur les tueurs en série et leurs obscures motivations. Dans Les lumières des pins de F. Paul Wilson, Jonathan Creighton recontacte Kathleen McKelston qu’il n’a pas vue depuis leurs études pour lui servir de guide dans ses recherches sur le folklore du New Jersey sauvage, d’où elle est originaire. Localisée dans une région désolée à la population arriérée et atteinte de difformités, le thème est comme dans Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen la quête de ce qui se cache derrière le voile de la réalité, puis son influence toute lovecraftienne sur les hommes à travers la métamorphose du protagoniste, les références sont semées sans lourdeur dans une gradation de l’angoisse maitrisée.
Dans L’homme qui aimait la mer d’Alan Brennert, Steven rejoint sa tante Dierdre sur l’ile de Chincoteague après le décès de son oncle Evan, découvre et expérimente lors d’une sortie en mer la relation unique que le défunt entretenait avec une entité transcendante. La dimension poétique surnaturelle du lien amoureux côtoie l’aspect grivois bassement physique sublimé par l’union de la cendre et de l’eau dans la mort. Dans DésILLUSIONS de Mike Resnick et Lawrence Schimel, Vivian s’ennuie dans sa relation avec Edward, plus grand sorcier de Constantinople, dans sa vie constituée d’illusion et du sentiment de vacuité derrière le voile des apparences. Dans Territoire familier de Kristine Kathryn Rusch, Winston le magicien prépare des funérailles viking pour Buster son chat familier selon sa volonté. Cette nouvelle est d’une douceur confondante, pleine de nostalgie, d’émotions subtiles et de connexion féline.
Pour le dossier Howard Phillips Lovecraft, Denis Labbé débute par une biographie efficace et une bibliographie succincte. Dans Une clef onirique, Denis Labbé expose la filiation avec Lord Dunsany et le désir de développer chez Lovecraft une fantasy onirique à l’influence antique autour de son alter ego Randolph Carter, dans un reflet irréel qui questionne la place de l’homme dans le monde en le laissant visiter une réalité qu’il ne maitrise pas. Dans L’effroi urbain, Dennis Labbé présente les villes lovecraftiennes comme le résultat d’une déliquescence, d’une chute de l’espèce, perte de vitalité et arrogance.
Pour le dossier Clark Ashton Smith, Simon Sanahujas produit une courte biographie, pour ensuite aborder le cycle d’Hyperborée, sa relation avec Kull de Robert E. Howard sous une forme plus onirique et son imbrication totale dans l’horreur cosmique de Lovecraft et son Panthéon. Ensuite Denis Labbé présente Zothique comme le cycle le plus abouti dans un futur où règne la magie, poussant à son paroxysme l’éclatement des histoires dans un contexte géographique défini et rejoignant la noirceur lovecraftienne du destin de l’humanité. Puis Denis Labbé s’intéresse aux nouvelles hors les cycles, textes alliant la fantasy et la science fiction aux thèmes proches de Lovecraft, convergeant dans la négligeabilité de l’espèce humaine qui court à sa perte dans une poésie vénéneuse. Dans Un pont entre le passé et l’avenir de Denis Labbé, les influences réciproques qui lient le trio Smith – Lovecraft – Howard sont mises en exergue, leur socle mythologique et le développement d’une mise en abyme des livres maudits. Dans Portrait d’un poète de Denis Labbé, Smith est un poète reconnu qui partage avec Lovecraft une précocité et un intérêt pour l’Antiquité mais fantasmant de son côté sur des aïeux français dans des thématiques autour de l’amour et la beauté, le fantastique et l’inconnu.
Dans Les ailes ne poussent qu’une fois de Jean-Pierre Andrevon, une famille s’agrandit jusqu’à se trouver à l’étroit dans son nid et le père rencontre des difficultés à subvenir aux besoins du foyer, à l’image de la ville surpeuplée. Un beau jour des ailes poussent dans leur dos et ils s’envolent vers une nouvelle ville plus spacieuse, où ils perdent leurs ailes alors que la famille s’étoffe encore. Cette nouvelle poétique illustre le cycle de la vie comme un éternel recommencement de gravité et d’envol, une lutte acharnée et douce-amère pour croitre à travers un sacrifice de soi, sous la forme d’un conte métaphorique plombé par le matérialisme. Dans La Source des errances d’Alexis P. Nevil, Odare Shinwa est un scribe aveugle, abandonné dans le froid de la montagne, qui rencontre le Voyageur et ses poursuivants mais doit subir seul l’attaque des redoutables serpents-flèches Sh’Jah Dans La lumière de Satel de Gaël-Pierre Covell, Niel-Au-Bras-Fort est envoyé pour délivrer la Reine Dianh de Sinir captive depuis le début de la guerre contre l’Oniromancien et ses armées. Cette heroic fantasy pas très mature repose sur la magie et une sensualité un peu gauche. Le double dossier Lovecraft et Smith est développé dans une approche judicieuse compte tenu du nombre de pages, présentant les deux auteurs dans l’essentiel, mais s’attardant plus sur le second, mais s’attarde aussi sur leur relation, ouvrant le propos sur d’autres écrivains comme Poe, Lord Dunsany et Howard. La nouvelle inédite de Rusch sort du lot même si une continuité certaine rassemble les textes dans l’ensemble.
Charles Thomas Tester est un jeune noir de Harlem en 1924 qui vit avec son père, se débrouillant par des magouilles dans le racisme ambiant. Il décide de jouer de la guitare près d’un cimetière dans un quartier blanc et rencontre Robert Suydam un vieil homme qui veut l’engager pour meubler une soirée. Il croise ensuite Malone un flic accompagné d’un détective qui semblent le surveiller. Tommy se rend comme convenu chez Suydam qui lui montre et lui vante le retour des Grands Anciens. La première partie de l’histoire illustre la vie dans certains quartiers de New-York à cette époque de façon réaliste. Le fantastique s’installe doucement et subjugue ce gamin perdu qui trouve dans l’ouverture de portes dimensionnelles une échappatoire. La seconde partie déroule l’enquête du flic passionné d’occultisme jusqu’au climax éminemment lovecraftien. C’est un hommage qui entérine le contexte social d’une Amérique raciste tout en se basant sur les réflexions universalistes d’un péril qui concerne l’humanité en tant qu’espèce. La ballade de Black Tom s’insère dans Horreur à Red Hook de Lovecraft, dans une mise en abyme qui permet de vivre l’embrigadement du point de vue d’un habitant, d’adoucir et de circonstancier le récit original, de développer les personnages de Suydam et Malone, de moderniser l’action avec l’intervention très musclée de la police, s’engouffrant dans les mystères ménagés par Lovecraft dans sa nouvelle, grâce à des témoignages et la caractérisation d’un nouveau personnage, membre de la population sournoise qui voue un culte aux Grands Anciens. « Je préfère cent fois Cthulhu à des monstres comme vous. »
Jessop monte à bord du Mortzestus pour rentrer chez lui, malgré sa réputation de navire hanté. Des apparitions et un accident mortel plongent l’équipage dans l’angoisse. Le pur récit de fantastique et d’épouvante devient vite une enquête paranormale, une investigation sur l’existence des fantômes et les modalités de leur apparition. La curiosité pour cette inquiétante étrangeté s’installe au milieu des tâches incontournables de l’ancienne navigation. L’ambiance est tendue avec la promiscuité et la prévalence de la hiérarchie. Au travers de trop d’obscurité et de trop de brouillard, entre illusion et matérialisation, un voile recouvre les perceptions avec ses déchirures dans la trame qui délimite des dimensions concomitantes qui coïncident difficilement. L’horreur est entraperçue puis devient palpable dans une révélation paralysante aux implications d’une poésie horrifique connectée à Lovecraft dans la démarche de rationaliser le surnaturel dans un témoignage et à Jean Ray : un équipage fantomatique sort de leur navire hanté qui navigue sous l’eau. Cette histoire repose sur la vie à bord d’un vieux bateau à voiles avec son vocabulaire immersif et sur l’irruption du fantastique dans le réel.
Dans Les villes englouties – La ville d’Is d’Anatole Le Braz, le récit de marins-pêcheurs bretons ayant trouvé une cathédrale illuminée et fréquentée au fond de l’eau est une bonne introduction. Dans Prolégomènes à toute étude sérieuse du « Mythe » de l’Atlantide de Matthieu Baumier, Emphytréon Théodorius est un atlante qui erre dans Paris en 1925 après s’être enfui de son continent dirigé par une reine tyrannique et meurtrière. Le doute est instillé par ce qui ressemble à des élucubrations d’ivrogne mais disparait devant un fantastique sombre aux accents mythiques. Dans Les îles de rouille de Storm Constantine, Serami fait partie d’une mission archéologique, lancée d’une colonie, sur la Terre dévastée devenue un champ de ruines. Elle trouve un cylindre mémoriel empathique et se branche dessus à l’aide de son Intelligence Artificielle personnelle. La mise en abyme temporelle est atténuée par un parallélisme ressenti et l’exhalaison d’une essence de la chute dans une ambiance poétique, comme féérique. Dans D’autres viendront après moi de Léo Henry, un homme trouve la cité légendaire d’Enoch fondée par Caïn dans le désert. Dans Rosso Pompeiano de Merlin Gaunt, un archéologue français se retrouve projeté dans le passé de Pompéi, témoin de la vie quotidienne, de sa splendeur artistique et de la catastrophe frappant la cité. Dans Mortes maisons de Franck Ferric, Lanzac et Le Bouil accèdent à une cité fétide peuplée de monstres innommables par un souterrain sous un cimetière parisien. Ce récit de fantastique et d’horreur, ancré dans le 18e siècle avec des personnages patibulaires, développe une ambiance très lovecraftienne. Dans Babylone de Sire Cédric, alors que Vanessa est hospitalisée pour soigner son cancer, son esprit est guidé par le dieu Marduk jusqu’à Babylone cachée dans un arc-en-ciel, dans une poésie mythologique. Dans Rosebud de Denis Labbé, Sharon achète chez un antiquaire une bague qui devient un médium onirique vers la cité Xanadu dans une mise en abyme subtile entre la ville enchâssée dans la pierre de la bague et le sentiment de réincarnation. Dans Les chats d’Aspara de Markus Leicht, John raconte à Paul sa découverte d’Aspara, cité peuplée d’hommes et de chats, exilée dans un autre plan de la réalité mais sur le point de réapparaitre menée par Bawamha un géant belliqueux. Ce texte est doublement lovecraftien avec d’abord la quête onirique d’une cité légendaire et ensuite l’apparition de la folie accompagnant la venue d’un être démoniaque dans le monde sensible. Dans A la perpétuelle recherche des cités perdues d’Alain Pozzuoli, les mythes se nourrissent de l’émulation entre archéologie et littérature, décrivant la disparition des civilisations et les déplacements de leur population à la surface du globe. Dans En quête des cités perdues de Jean-Pierre Laigle, une liste bien documentée d’œuvres sur ce thème montre la diversité et parfois l’extravagance des approches scénaristiques. Dans l’Extrait de Critias sur l’Atlantide de Platon, la description topologique et architecturale complète la généalogie de la dynastie des Archontes provenant de Neptune et Clito. Dans Quelques passeports pour les cités perdues d’Alain Pozzuoli, une courte bibliographie complète l’article de Jean-Pierre Laigle. Ce recueil à l’approche éditoriale très cohérente gagne en intérêt avec les nouvelles inédites de Storm Constantine, Franck Ferric et Markus Leicht.
Dans Victoria, la future Reine a disparu, remplacée par un triton femelle d’une vague ressemblance créée par Cosmo Cowperthwait le temps qu’il la retrouve avec l’aide de son assistant Nails McGroaty. Cette histoire d’un steampunk exemplaire baigne dans une ambiance d’enquête policière anglaise du 19e siècle pleine de drôlerie à la fois visuelle et présente dans les dialogues, parcourue par un génie mécanique et la vapeur, et surtout habitée par une critique socio-politique acerbe et joyeusement impertinente, avec un clin d’œil grivois à Frankenstein, des touches d’écologie et de féminisme. Dans Des Hottentotes, le docteur Louis Agassiz, scientifique suisse installé aux États-Unis, se lance à la recherche d’une relique magique improbable, accompagné par Jacob Cezar et Dottie Baartmann, un afrikaner et une noire africaine inséparables. Le fétiche destiné à un rite de magie noire est convoité par T’guzeri, un sorcier hottentote, Hans Bopp un fanatique aryen et Tadeusz Kościuszko un communiste polonais. Le anti-héros Agassiz, égocentrique et créationniste, est pourvu d’un racisme exacerbé dont les outrances sont raccord avec l’époque décrite, la hantise du métissage étant très répandue, première référence à Lovecraft. L’action et les péripéties frôlent le surréalisme avec une créativité déchainée et l’impression de traverser la quintessence du 19e siècle. La façon de parler de Cezar est fatigante à la longue mais correspond bien à la frénésie allumée des aventures rocambolesques. L’humour dédramatise le contexte socio-politique et adoucit l’atmosphère lovecraftienne qui monte en puissance, notamment grâce aux considérations sexuelles absentes de l’œuvre de Lovecraft. Dans Walt et Emily, Emily Dickinson est entrainée par son frère et la présence de Walt Whitman dans une entreprise spirite ayant pour but de pénétrer le monde des morts. Dans ce fantasme biographique, au-delà de la poésie, Paul Di Filippo montre l’excentricité et l’hypocrisie d’un pan ridicule de la société, explique de façon fantasmagorique ce que l’Histoire retiendra des deux poètes. Dans leur continuité les trois textes représentent le steampunk dans sa richesse, un 19e siècle avec ses fantaisies technologiques, sa civilisation dominante, dépravée et intolérante, ses personnages historiques exagérés aux quêtes farfelues, misant donc sur l’humour et surtout la critique socio-politique sans trop de limites concernant le racisme et le sexe, comme une psychanalyse de l’époque.
C’est une rencontre entre Charlie Reade et Howard Bowditch, un vieux monsieur reclus au mauvais caractère avec Radar sa chienne berger allemand âgée, autour d’une vieille maison victorienne et un cabanon dans le jardin. Charlie surmonte les accidents de la vie, la mort de sa mère et l’alcoolisme de son père qui en découle. Devenu lycéen il est un bon garçon, il sympathise avec Mr Bowditch qui lui permet d’accéder à un Autre Monde magique par un passage souterrain. La première partie du livre est très classique avec quelques touches de fantastique dans l’Amérique banale amenées par des références aux contes de fées. Stephen King se pose en conteur d’histoire en commentant tous les états d’âme du héros, en multipliant les clins d’œil culturels et les adages, en incarnant avec délice ce vieux monsieur dépassé par la technologie, misanthrope et détenteur d’une expérience immense. Le côté enfantin dans le ton s’épanouit ensuite à travers une fantasy calquée sur les contes et leur dimension surréaliste, dans une vision archétypale du merveilleux, un parti pris naïf et moderne, pour ce qui demeure un exercice de style, un voyage qui se transforme en jeu de piste. Toute vraie noirceur est absente de ce livre traversé par un positivisme acharné et un sentimentalisme enfantin, contenant une sorte d’introduction à la tradition de l’imaginaire magique, des références multiples dans un contexte médiéval de royauté avec un grand méchant et un jeune héros libérateur. Cet univers s’adresse à ceux qui sont restés de vrais enfants. Un jeune garçon mène une quête initiatique dans deux mondes parallèles et incarne leur lien par-delà leurs différences, dans un message de tolérance et de souci de l’autre, de confiance et de don de soi, mais les lieux communs de la fantasy s’accumulent sans grande originalité comme l’enchainement couloir porte pièce, la contrée vampirisée (avec un Cthulhu hors-sol), la terre creuse, un Mal abstrait ou caricatural. Le style de Stephen King est reconnaissable derrière la forme infantile du récit, les quelques jurons et tendances scatologiques, instaurant une proximité avec le conteur quand même âpre dans cette vision très personnelle des contes de fées.
Dans Lovecraft : 30 ans après, Maurice Lévy présente l’homme sous un jour très défavorable en se basant uniquement sur la biographie par Lyon Sprague de Camp et le peu de lettres traduites et publiées en France. Nuançant son propos il continue pourtant en listant les défauts de son œuvre et pense en conclusion qu’elle vieillit mal, ne sauvant sans trop de conviction que l’aspect poétique et la métaphore psychologique de la quête d’identité. Cet article est affreusement daté et rempli d’opinions saugrenues qui finissent par minorer la qualité de l’œuvre originale, un comble pour ouvrir ce colloque de faire appel à un homme si peu moderne. Dans Lovecraft précurseur de la théorie de la déconstruction par Donald R. Burleson, à l’aide du post-structuralisme il identifie les thèmes des écrits de Lovecraft. Le refus de la primauté est la prise de conscience de la place insignifiante de l’être humain. Le thème de la connaissance interdite impose un secret salvateur destiné à être violé, l’ignorance est tranquillité d’esprit, la révélation rend fou. Le thème des apparences illusoires se retrouve bien dans le masque et le Grand Dieu Pan. Le thème de la survie transgressive correspond à la survivance des Anciens, de leurs séides de rites et de mots antédiluviens. Le thème de l’objectivisme onirique découle de l’incapacité à différencier le rêve et la réalité. Tous ces thèmes mènent au rejet de l’anthropocentrisme. Lire Lovecraft c’est entrevoir un savoir interdit sans être certain de ce qu’on a vu. Dans Résonances poesques dans la fiction de H.P. Lovecraft, Gilles Menegaldo s’intéresse à ce qui rapproche Lovecraft d’Edgar Allan Poe, l’influence de la littérature gothique, une posture en retrait du monde, Lovecraft intégrant Poe à sa mythification littéraire, la possession et la quête des origines, la folie constitutive de la narration. L’influence est relativement légère et Lovecraft s’en éloigne en basculant dans le cosmocentrisme. Dans L’influence d’Abraham Merritt sur Howard Phillips Lovecraft : vers un renouvellement des motifs fantastiques, Florent Montaclair explore l’influence réciproque entre les deux auteurs, les créatures hybrides aquatiques, certaines scènes et principes de fantasy sont empruntés par Lovecraft tandis que Merritt adopte de son côté la confrontation entre science et surnaturel, un homme moderne est projeté dans un monde mythologique technologiquement archaïque dirigé par la magie. Ces deux auteurs partagent aussi avec Jules Verne l’aventure souterraine comme métaphore des Enfers et l’onirisme du récit. L’influence réciproque est tellement flagrante à la lecture de Démons et merveilles et Le gouffre de la Lune qu’il y a une co-création d’un nouveau fantastique à l’époque. Dans Le timbre du silence, Alain Chareyre-Méjan explore la dimension sonore des récits de Lovecraft, l’instauration d’une présence audible qui provoque la peur, le cri et l’indicible, les onomatopées, touchant au fondement de l’épouvante littéraire. Dans Lovecraft en proie à ses monstres, Roger Bozzetto interroge la notion de monstrueux dans le récit hyperbolique qu’utilise Lovecraft. Les monstres réveillent des questions sur l’identité, les anomalies dans la descendance, des êtres hybrides à l’origine indicible, le tout psychologiquement poussé par son histoire familiale liée à la folie. Dans Le rhéteur et le pornographe, Denis Mellier montre que le style hyperbolique et excessif, perçu comme médiocre, de l’écrivain a un hyperréalisme qui s’oppose à la subtilité suggestive et qui s’épanouit dans l’exubérance descriptive. Dans Entre le sublime et le grotesque : la phobie de l’autre et sa représentation dans les rêves régressifs de Randolph Carter, Max Duperray analyse la quête de Randolph Carter, cernée par le privatif et le négatif supposant l’apparition et la révélation, entre le voyage onirique et la rencontre fantasmagorique devant l’altérité qui se cache. On revient à l’autobiographie psychique, le reflet d’une hybridation, d’un commerce illicite et monstrueux. Dans Meurtres dans la rue d’Auseil, ou les je interdits de Lovecraft, Michel Graux s’intéresse à ce que Lovecraft met de lui dans la narration à la première personne. Une vie matérielle terne, une vie mentale grandiose et une lignée maudite forment un récit paradoxal entre les descriptions très détaillées et le vertige émotionnel ahurissant, le texte est brouillé pour le lecteur qui doute de la véracité de ce que raconte le narrateur, catharsis pour l’auteur. Dans Lovecraft et l’imaginaire scientifique : la weird science, de 1926 à 1931, Michel Meurger présente la weird science à travers les premières nouvelles d’Edmond Hamilton, des humains insignifiants, des extra-terrestres à l’apparence animale supérieurs en science et antérieurs en présence sur la Terre et dans le système solaire, belliqueux et terrifiants mais sujets eux aussi au cycle de la disparition et du retour, un intérêt pour les civilisations anciennes, l’affirmation de la science face au créationnisme, et prouve que Lovecraft s’insère dans cette période de la fin des années 20 propice à ces thèmes. Dans Mythe et métamorphose, Elsa Grasso s’intéresse au mythe de Pan, intérêt commun à Lovecraft et Arthur Machen, le caractère païen de la nature et inquiétant de la forêt, une panique devant les choses se montrent sans intermédiaire, sans forme. Dans Randolph Carter, frère d’Ulysse – l’avisé et de Sinbad le marin, Jean-Pierre Picot étudie A la recherche de Kadath pour montrer une filiation avec Homère et Les mille et une nuits, étant aussi un hommage à Lord Dunsany. Dans La gémellité et le double monstrueux du moi : deux exemples du double lovecraftien, William Schnabel traite du reflet et du masque, symboliquement du rapport de Lovecraft à ses parents. Dans Le méta-discours ésotériste au service du fantastique dans l’œuvre de H.P. Lovecraft, Gilles Menegaldo teste l’image d’initié en ésotérisme qui a collé à Lovecraft, une quête initiatique qui mène à un savoir secret, l’universalité des rituels et un panthéon structuré, des références à des livres existants et inventés, mais ces caractéristiques apparaissent dans son œuvre de façon anarchique et constituent plutôt un enrichissement fictionnel esthétique et d’ambiance, comme pour son discours scientifique. Dans Le Necronomicon ou la naissance d’un ésotérisme fictionnel, Jean Marigny présente les divers livres maudits imaginés du vivant de Lovecraft en réunissant les informations des diverses sources mais une grande partie du contenu de son article fait doublon avec l’étude précédente. Dans Le thème de la décadence chez C.A. Smith et R.E. Howard, Lauric Guillaud présente l’influence du décadentisme sur le fantastique et la fantasy dans la noirceur et le macabre chez Clark Ashton Smith et la violence chez Robert Ervin Howard. Malheureusement, des poèmes de Smith sont insérés sans traduction. Dans Robert Bloch et le Mythe de Cthulhu, Jean Marigny présente vite fait les récits de Bloch en rapport avec Lovecraft dans un article qui cumule des informations pour la plupart déjà présentes dans les précédents articles. Dans Lovecraft et le cinéma, Jean-Louis Leutrat montre les difficultés du cinéma à suggérer l’épouvante. Dans L’Égypte et le cinéma dans l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, Jean-Louis Leutrat voit le cinéma comme une allégorie du fantastique se superposant à la réalité et qui l’infeste. La période correspond dans la société à un engouement pour l’égyptologie, ce qui inclue un livre des morts et des dieux hybrides. Dans Cinéma de la peur, cinéma de l’inconnu : de l’indicible à l’écran (la malédiction de Freaks), Isabelle Viville trouve dans Freaks un très bon exemple de la peur de l’inconnu en face d’une œuvre, en cassant la distance avec la monstruosité dans un voyeurisme angoissant pour aboutir à la peur de l’autre. Dans Hommages et pillages, Philippe Rouyer dégage le paradoxe de l’horreur subtile lovecraftienne souvent adaptée en films gore, mais John Carpenter s’est approprié les codes pour un résultat inquiétant. Enfin dans une table ronde, Jacques Sadoul aborde la relation entre Lovecraft et Howard, Jacques Goimard et Jean-Luc Buard parlent de Lovecraft à travers l’édition française, Michel Meurger raconte le rejet des textes de Lovecraft par les intellectuels.
L’auteur se base sur le devenir-animal décrit par Deleuze et Guattari pour explorer la relation spéciale de Lovecraft avec les chats. Lovecraft est territorial, il s’identifie à sa ville et il était très attaché à leur maison construite par son grand-père. Son chat va disparaitre lors de leur déménagement pour un appartement modeste. Providence restera son territoire, à New-York la greffe ne prendra pas. A son retour, il aime se promener longuement la nuit et demeure naturellement contemplatif, témoin rêveur de la course du monde, et va murir en lui l’idée de la cité d’Ulthar. Ses textes tournent autour de métamorphoses perpétuellement en devenir. Les chats ont accès au monde des rêves et détiennent des secrets, ce qui renvoie à la mythologie égyptienne. Dans la société un anthropomorphisme aveuglant domine, seuls comptent le salut religieux, le travail et l’argent, ce qui fait de l’homme un esclave.
George Dower se contente de gérer la boutique dont il a hérité de son père, génie de l’horlogerie et de la mécanique, aidé par Creff, assistant dévoué du défunt. Il n’a pas conscience de tous les trésors entassés dans l’atelier mais constate la convoitise d’étranges visiteurs. Les aventures ici contées de ce bougre sont mouvementées dans le théâtre gothique de Londres crasseuse, les péripéties sont improbables et tellement drôles que le comique de situation, servi par l’écriture fluide et précise, éclate visuellement en tableaux puissants et incongrus. Les personnages sont monstrueux ou simplement difformes et assurément machiavéliques, trainant l’anti-héros dans un ouragan de méfaits et d’immoralité en plein XIXe siècle. C’est une histoire d’aventure fantastique, d’une fuite permanente devant la malignité et l’hypocrisie d’une Angleterre décadente, d’action débridée dans une ambiance forte faisant penser à Tim Powers ou Jeffrey Ford, avec en prime un clin d’œil à Lovecraft par les villageois à tête de poisson. L’écriture de Jeter est raffinée avec un vocabulaire riche qui sied parfaitement à l’époque décrite et sa soif de paranormal criminelle. Les thèmes de l’identité et de la mortalité sont développés par cet anti-héros passif dans l’ombre d’un père absent, et ce manque de maitrise du personnage permet de mettre en valeur les péripéties dues à son environnement malsain. La dernière partie, processus de révélation, est très explicative, Jeter laissant libre cours à son imagination avec un amusement certain, dans cette structure narrative de témoignage, chère à Edgar Allan Poe.
Brian Lumley est un maître anglais de la terreur et un grand continuateur de Howard Phillips Lovecraft. On rencontre dans ces nouvelles une mer qui grignote un village et une moisissure qui transforme les hommes en caricatures, des membres grimés d’une secte mystérieuse en plein rituel dans un train, la source d’inspiration d’un auteur connu de récits d’horreur par des pensées migrantes, un forage sous-marin qui dérange un dieu terrifiant, un organisme vampire entre réalité et illusion, un jeune homme qui découvre qu’il n’est pas humain et se réfugie dans la cité de ses ancêtres, l’emprise discrète d’une divinité cthonienne, et ses séides, provoquant des tremblements de terre en se déplaçant. Certaines nouvelles se réclament ouvertement de l’œuvre de Lovecraft alors que dans les autres les références sont plus subtiles mais sans équivoque avec des tentacules, des grimoires maudits et des entités cosmiques emprisonnées. Dans ces pastiches légers on retrouve une ambiance à l’européenne, à la fois gothique et campagnarde, une prédilection pour le récit épistolaire et de témoignage entre folie et destin implacable, une obsession pour les civilisations mortes et pour les métamorphoses de l’être.