Appel d’air

Ce recueil est contextuel, constitué de textes composés dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle en 2007, expressions subjectives de trente artistes qui rejoignent leurs visions intemporelles sur la société ; la poésie du choc et de la réaction fédératrice qui loue la bonne volonté sans céder à l’égoïsme et aux lieux communs de Fabrice Colin ; la courte chronique romancée et anarchiste qui exprime les rêves abstraits de la rue concrète de Claude Mamier ; le cauchemar policier de l’abus de pouvoir pathétique de Stéphane Beauverger ; la dystopie administrative qui s’attaque à l’esprit libertaire et anticapitaliste de Roland C. Wagner ; l’anticipation déshumanisée du travailleur dans un système boursier basé sur le potentiel biologique converti en actions et dividendes de Francis Mizio ; la dénonciation de l’engrenage du racisme institutionnalisé et de la violence banalisée dans les services de police de Thomas Day ; la crainte d’une xénophobie gastronomique appuyée par un pistage numérique des consommateurs de Sylvie Denis ; la description acide d’une société de contrôle automatisé pourvoyeuse d’injustices et de solitudes de Patrick Eris ; le triste constat d’une société future de prédétermination génétique stérile parmi des androïdes d’Olivier Tomasini ; l’entrée en clandestinité des artistes face à l’injonction au travail productif et la menace de réquisition en usine ou à la mine de Markus Leicht ; le psaume présidentiel à la gloire de la conversion sociopolitique imposée et profession de foi mégalomane d’un redresseur de torts borné de Claude Ecken ; l’anticipation de la restriction drastique du droit de vote de Jean-Marc Ligny ; le plaidoyer chiffres à l’appui pour la prise en compte de la situation des sans-abri de Li-Cam ; le constat poétique de la disparition en pratique de la devise républicaine de Charlotte Bousquet ; le glissement de la société vers l’absence de confidentialité des données personnelles devenues critères de citoyenneté et le basculement vers la sous-traitance des services de sécurité de Johan Heliot ; le cauchemar de l’interdiction officielle des livres de science fiction aux moins de dix-huit ans de Jean-Pierre Fontana ; la mise en scène par lui-même de la reconfiguration neurale de Serge Lehman ; le rapport circonstancié d’une pratique artistique clandestine lors d’un rassemblement culturel non déclaré et réprimé de Joëlle Wintrebert ; la dénonciation d’une dérive gouvernementale rapprochant chômage et génétique confondant causes et conséquences de Sylvie Lainé ; le court pamphlet sur la paresse et la lâcheté d’un système de certitudes de Vincent Wahl ; la petite ballade dans un dictionnaire avec une sélection de mots à l’étymologie qui fait sens d’Alain Damasio ; l’article survolté sur les cents premiers jours du nouveau président de Jean-Pierre Andrevon ; l’illustration de la promotion sociale par la pureté génétique de Laurent Whale ; la fable aux accents de fantasy sur un système politique mêlant le royalisme à la démocratie et un souverain obnubilé par la génétique de Francis Berthelot ; l’anticipation rétrospective simplement magistrale d’un professeur en histoire de la politique sur les mécanismes de l’élection de Simon Sanahujas ; le conte futuriste d’une Intelligence Artificielle qui parvient à transformer une dictature en démocratie de Lucie Chenu ; la parabole funèbre et poétique dans une personnification des régimes politiques d’Ugo Bellagamba ; la poésie symbolique de Lise N. ; la dénonciation de la mégalomanie ubique et du désir d’omnipotence présidentiels d’Alain Damasio ; les mentions légales remises au goût du jour de Catherine Dufour.
Ce livre combine une grande diversité et une intense densité, renfermant les craintes sur la mise en danger de principes éthiques et des projections de dévoiements technologiques et scientifiques, qui parfois font sourire et la plupart du temps, avec du recul, donnent des frissons jusqu’à la nausée.

Bifrost 29

Dans La Cité des Enfants de Claude Mamier, une espèce extra-terrestre a envahi la Terre sans difficulté et stérilise toute la population humaine jugée toxique pour son environnement. Une poésie désespérée s’exprime par la légende d’une enclave dissimulée sous terre dans laquelle l’humanité perdure loin de la vague de suicides et de l’anarchie.
Dans De la Faculté de l’être humain à s’adapter aux milieux exotiques de Michael Moorcock, Greg Morle a vendu son âme à un démon après avoir bien examiné les clauses du contrat. Derrière la situation classique et la vanité humaine plane avec subtilité un vice caché et toute la nouvelle est construite autour d’une duplicité, d’un jeu de dupe qui convient à la nature humaine, dans un mélange de science fiction et de tragédie mythique.
Dans Sur la banquette arrière de Jean-Pierre Andrevon, Benny Serano est conçu à l’arrière d’une voiture, s’engage dans l’armée et part en Vietnam, reprend des études et réussit à créer un trou noir. Ce conte scientifique est une bulle qui gonfle avec la grandiloquence des savants fous et éclate dans la banalité la plus naturelle.
Dans Éclats lumineux du disque d’accrétion de Claude Ecken, David Fontaine est un garçon dévoré d’ambition et expert en système d’information, désireux de s’émanciper de sa condition de désœuvré. De son côté Cyril Vabenne mène tant bien que mal des recherches théoriques sur les trous noirs, alors qu’une insurrection éclate nourrie par la ségrégation sociale. Cette novella est la chronique d’une société aux bases utopiques du choix personnel de son activité avec une garantie de gratuité des besoins nécessaires, système qui devient sournoisement une dystopie aux mécanismes proches des enjeux actuels.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, l’analyse rapide des productions collatérales du succès d’Harry Potter (Artemis Fowl, A la croisée des mondes et Peggy Sue) est savoureuse.
Dans Jean-Pierre Andrevon, repères dans l’infini, interview menée par Richard Comballot, la carrière de Jean-Pierre Andrevon est abordée en détail après une présentation biographique, insistant sur ses appétences pour le dessin et la peinture, le cinéma et la musique toujours présents derrière son choix de devenir surtout écrivain.
Dans Le talent assassiné : annexe temporaire de Francis Valéry, l’auteur entrecroise son reportage aux Utopiales 2002 avec des séquences de la vie de son alter ego P. Paul Dostert aux prises avec l’alcool, les somnifères, les femmes et les idées suicidaires.
Dans Scientifiction : Toujours plus vite ! de Roland Lehoucq, l’astrogation est abordée sous l’angle des problèmes posés par le déplacement juste en-deça de la vitesse de la lumière, la relativité du mouvement et l’effet Doppler-Fizeau qui déforment les observations.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire – Huitième partie : Les années 90 – Little Big de Mike Ashley, le dernier chapitre présente le rebond du magazine au début des années 90 et le cruel malentendu logistique qui l’éloigne d’un potentiel lectorat.
Ce numéro approche la nature indomptable de Jean-Pierre Andrevon avec une belle sélection de nouvelles, dont celles de Claude Mamier et Michael Moorcock qui sont inédites, une interview qui remplace un dossier pour laisser l’intéressé s’exprimer mais qui apparait aussi dans son Lunatique Spécial et Voix du futur, et une autofiction décalée de Francis Valéry.

La Voie des voix

Dans Célia et son fantôme de Barry Pain, Célia a 17 ans et décide de fuguer pour échapper à sa vie morose. Elle rencontre alors un fantôme qui se présente comme le futur père de ses enfants et lui donne la possibilité de remonter le temps pour mieux apprécier sa situation. Véritable condensé de positivité, cette nouvelle développe une certaine sagesse existentielle et une poésie intemporelle pleine de lucidité.
Dans Faisabilité et intérêt zootechniques de la métamorphose de masse de Lionel Davoust, transformer à grande échelle des humains en porcs serait la solution à la faim dans le monde, proposition surréaliste motivée par la magie en dépit du bon sens.
Dans Illuminata de Alain Grousset, Radkali part sur les routes comme tous les garçons de sa génération pour toucher la Fleur au centre du royaume jusqu’à ce que l’un d’eux provoque son fleurissement. Cette nouvelle de fantasy poétique s’appuie sur la simplicité du peuple et l’unité de la biosphère, délivrant un message écologiste par la dévotion et le sacrifice nécessaire à la nature.
Dans Contaminations de Sylvie Denis, Aurore et ses deux fils vivent comme ils peuvent dans leur ferme parmi une communauté cernée par les multinationales de la génétique agricole. Cette anticipation dystopique se base sur une description du monde fournie, l’approche industrielle de l’adaptation des cultures au climat déglingué qui harcèle une belle galerie de personnages cherchant l’autosuffisance, la liberté, le respect de la nature et des souvenirs.
Dans Trois petits tours et puis s’en vont de Claude Ecken, la situation sur Terre devient catastrophique pour les humains par l’inexorable montée des eaux, la disparition brutale de l’électricité et la contamination généralisée suite à l’effondrement de l’énergie nucléaire. Cette suite de tableaux dystopiques est une anticipation lucide sur l’insignifiance de l’espèce humaine inconséquente à l’échelle de l’univers.
Dans Sauvons la planète ! de Michel Pagel, toute l’humanité a disparu sauf Marie-France et, se demandant si elle est vraiment la seule survivante, un homme apparait et s’approche. L’efficacité de ce court texte vient de l’ironie lucide sur la nocivité de l’espèce humaine au-delà de toute responsabilité individuelle.
Dans L’Autre guerre de la Marolle de Sara Doke, Steph se réveille amnésique après une nuit de beuverie dans Bruxelles. Apprenant qu’il était accompagné par une fille il part à sa recherche. Les pérégrinations embuées présentent une ville découpée en territoires et les différents clans rivalisent de violence et de folie, hommage sombrement citadin à J. M. Barrie.
Dans Hérésie minérale de Stéphane Desienne, un aumônier biologiste et une géologue font partie de l’équipage d’un vaisseau commercial qui découvre un astéroïde désolé, sur lequel des rochers se déplacent lentement. Le vrai récit de science fiction qui s’intéresse à une autre forme de vie à base de nanobactéries s’enrichit avec l’aspect philosophique et théologique. Cette mise en scène de l’obscurantisme et de l’expansionnisme est un bijou d’intelligence et de sensibilité décrivant une révolution scientifique.
Dans Chez Nina de Laurianne Gourrier, Dillinger trouve un travail de comptable chez Nina la patronne d’un lupanar et membre de la rébellion populaire contre le système corrompu. Cette science fiction dystopique décrit une société proche du soulèvement traversée par la trajectoire contrariée des deux personnages dramatiques dans un amour tragique.
Dans La Pointe du roncier de Bernard Henninger, Nhã assiste au débarquement d’un soldat exilé qui va perturber la petite communauté de Bacalao. Cette nouvelle montre que derrière la lutte perpétuelle pour la subsistance se trouve toujours une appétence pour le savoir.
Dans L’Anamnèse de Robert Minsky de Chris T. Guerre-Taïaut, un vieillard écrit ses mémoires pour nourrir une intelligence artificielle qui prendra sa place après sa mort. Cette anticipation illustre les progrès dans le domaine et les dangers qui se présenteront.
Dans Rosse de la Lune de Franck Ferric, un troll s’adonne à son passe-temps favori qui est de tabasser un elfe. Cette parenthèse dans la tête et la vie d’un troll à l’expression typée polar plaide pour la nécessité de l’existence de tels monstres dans une dialectique manichéenne.
Dans Le Scarabée de Noëlle Mirande, une équipe archéologique découvre dans l’ouest de l’Égypte un temple caché, dédié à Khepri et ses scarabées, construit par Akhénaton. Le récit d’aventure bascule vite en thriller ésotérique dans une gradation qui mène à une science fiction légère.

Nos plus beaux effets 2

Dans Sang-froid de Émilie Ansciaux, une femme est agressée dans la rue juste avant d’arriver à son domicile et recueille un chat errant qui a assisté au drame. La justesse psychologique et la présence du chat enrichissent vraiment le récit, les mots sont choisis et certaines phrases brillent, apportant de l’efficacité à cette histoire de vengeance.
Dans En-dessous de Chris Anthem, en vacances avec sa femme et leurs deux filles un homme découvre sur la plage une trappe. Dans une atmosphère étrange se mélangent une identité fluctuante, une métamorphose menaçante et une ombre planant sur la génération qui aboutissent à une perspective science-fictive.
Dans Prisonniers de l’enfer de Peter Atkins, un passionné se lance sur les traces d’un film légendaire. Sous la forme d’une enquête et d’un hommage exalté au cinéma, un autre monde s’ouvre au bout du mystère, dans une mise en abyme surnaturelle.
Dans Trve scream de Bertrand B., un musicien amateur est invité sur l’enregistrement d’un album de métal extrême. Résolument gore, cette nouvelle s’amuse avec jubilation des postures et des clichés face à la radicalité d’un mouvement musical en proie à l’édulcoration commerciale.
Dans L’horloge de Sarah Buschmann, une fille avec un retard biologique se sent différente et ressent la pression de l’horloge. Le corps dissocié est charcuté, l’exigence sociale est étouffante, ce texte est psychotique, violent et froid.
Dans La photo de Caroline Carton, un homme se rend compte que son meilleur ami a sur son frigo une photo d’attraction avec des inconnus dessus. L’amitié conditionne cette histoire intense de petit train de l’enfer avec une notion de pénitence et de survie.
Dans Le masque de la mort lente de Morgane Caussarieu, une vedette des années 90 fonde une communauté fermée dans sa villa pour échapper au virus. Cette sécurité fantasmée n’est que vacuité, la mort finit par s’insinuer via un émissaire camouflé.
Dans A toutes les filles que j’ai saignées avant de Violaine de Charnage, un homme mordu par une chauve-souris un peu plus tôt va passer son samedi soir dans une boite de nuit. Derrière l’exercice de style consistant à placer des références musicales, l’écriture est pleine de d’énergie, sans limite avec une créativité déchainée digne d’une partie de jeu de rôle.
Dans Terminus de Paul Clément, un homme reprend conscience dans une rame de métro et constate que Paris est totalement dévastée. Cette boucle physique et psychique ressemble à un cauchemar post-apocalyptique aux retentissements métaphysiques.
Dans L’île de Christelle Colpaert-Soufflet, quatre amis se rendent dans un village de pêcheurs chinois pour retrouver la petite amie de l’un d’entre eux resté sans nouvelles de sa part. Ce témoignage gore d’une plongée dans un nid d’anthropophages est bien dynamique, cultivant un mystère fécond.
Dans Un ver, ça va… de Bertrand Crapez, une biologiste travaille sur un hybride d’un ver et d’un champignon permettant de contrôler le système nerveux d’un hôte infecté. Cette histoire de savant fou combine l’horreur biologique à une vengeance familiale.
Dans S.S. de Gilles Debouverie, un homme invente un dispositif qui permet de visualiser les traces résiduelles de la douleur sur une scène de crime et décide de l’utiliser pour revivre le meurtre de sa famille et identifier le coupable. Dans un fantastique sadique soucieux de l’aspect scientifique, cette quête de vérité est biaisée par un écho temporel vers un destin funèbre à l’ironie mordante.
Dans Effets papillon de David Didelot, Arnie subit les moqueries de ses camarades et décide d’opérer une transition chirurgicale pour devenir Annie. Cette nouvelle mêle intolérance atavique et idéologie libertaire pour donner naissance à une vengeance symbolique.
Dans Repas d’adieu de Claude Ecken, un mercenaire est sollicité par son amante qui le suit sur les champs de bataille, mère de son enfant et délaissée depuis qu’il s’est marié avec une autre femme. La construction du récit tout en gradation permet de dévoiler progressivement une horreur sordide dans une sorte de huis clos aéré par une mise en situation appliquée et convergente, un faisceau de vengeance.
Dans Colocation indésirable de Jody Fournage, une étudiante emménage dans un immeuble aux habitants distants et commence à recevoir la visite d’un être terrifiant dans ses rêves. C’est une variation sur les thèmes de la maison hantée et du croque-mitaine qui installe une ambiance angoissante et entretient un mystère fécond à propos du lieu et de ses occupants.
Dans Oculaire de Mick Garris, un réalisateur sur le déclin est engagé pour tourner un film, perd un œil et constate une modification de ses perceptions. Dans l’ambiance des studios hollywoodiens à la fin des années 50, le narrateur expérimente la vision périphérique au-dessus du rebord de son nez dans une perspective vers une autre réalité.
Dans New kids on the flotte de Elmor Hell, une femme suit son mari et leurs deux filles sur une croisière. Elle cède à son envie de rébellion contrariée depuis son adolescence et symbolisée par sa passion pour Metallica, dans une décompensation et une libération de sa frustration.
Dans La magie du cinéma de Shaun Hutson, un cinéphile décide de rejoindre un club de cinéma pour apprendre la réalisation et prend la caméra pour filmer des séquences porno et des tortures simulées. Une gradation se déroule devant l’œil naïf du protagoniste et aboutit à un glorieux final lovecraftien.
Dans Bouche d’enfer de Frédéric Livyns, Sandra est une collectionneuse de verges conservées dans un bocal qui se rend à un nouveau rendez-vous pris sur un site de rencontre. Un retournement de situation assure une horreur toute science-fictive et pleine d’ironie.
Dans Le tout premier de John A. Russo, à son retour de la Guerre du Vietnam Roger Dowman devient un tueur en série puis un monstre diabolique à l’origine d’une épidémie de morts-vivants. Cette nouvelle reste ouverte, pourrait être l’introduction à un roman pour approfondir la dimension biologique et surnaturelle suscitée.
Dans Par effraction de Patrick Sénécal, un joueur invétéré pénètre par effraction dans une maison isolée afin de rembourser son créancier mais tombe sur cinq enfants manifestement séquestrés. Cette histoire de cambriolage raté joue avec un fantastique dimensionnel, se transformant en huis clos labyrinthique, en un piège spatio-temporel en plein cœur d’un enfer.
Dans Laisse tomber les filles de Olivier Vanderbecq, un homme trouve un travail dans les Landes puis rencontre en fin de saison une femme charmante avec un œil tatoué sur le genou droit et un réseau de lignes sur la peau. Cette nouvelle avance vers un piège d’une sorte de succube éthylique ou de lamie affamée dans une ambiance onirique puis cauchemardesque qui s’appuie sur un vertige perceptif.
Dans Méfie-toi de l’eau qui dort de Magali Vanhoutte, un couple de marginaux trouble la quiétude d’un camping. Une créature vengeresse incarnant l’esprit de la nature rend son jugement implacable face à l’ordure irrespectueuse.
La qualité globale du recueil est élevée, s’ancrant dans une modernité qui prouve la vitalité de ce genre littéraire et son adéquation avec l’époque, excepté pour la belle nouvelle de Claude Ecken et sa patine du 16e siècle, ainsi que celle de Mick Garris et ses références à l’âge d’or du cinéma.

Metal Hurlant HS spécial Chats

Ce numéro aborde un grand nombre de facettes de l’imaginaire associé au chat, dans sa relation à l’homme et à son environnement, un échange de bons procédés, une protection réciproque matérielle et une symbiose mentale qui dépendent de son caractère joueur, ambitieux, vengeur, fascinant, spirituel.
Pour la bande dessinée les formes et les thèmes sont pléthoriques, incarnation du jeu qui survient (Enki Bilal), conte poétique (Laurent Siefer), science fiction horreur ironique (Diego Agrimbau & Lucas Varela), poésie métaphysique bouddhique (Grégory Panaccione), science fiction humoristique avec un clin d’œil à Alien (Peter Snejbjerg & Ole Comoll), comédie grivoise avec un clin d’œil à Batman (Zelba), parodie de science fiction et dark fantasy (Pixel Vengeur), humour gore conspirationniste (Jean-Luc Cornette & Seera), conte de terreur fantastique (Jurek Malottke), dystopie cyberpunk (Manolo Carot), légende mythologique (Bob Op’t Land), histoire macabre de fantômes japonais (Nancy Peña), pensée métaphysique féline (Sergio Vanello), conte ésotérique sur l’alliance entre chat et homme (Alexandre Kha & Jean-Pierre Duffour), plongée perspective stupéfiante dans les yeux d’un chat mourant (Nir Levie), conte d’un fantastique émotionnel très poétique (Hai-Anh & Pauline Guitton), évocation fantastique de prédation sensuelle (Brouette Hurlante), allégorie cosmogonique magnifique (Daria Schmitt), comique lexical de chat de gouttière (Florence Cestac), chronique moyenâgeuse de la symbiose magique entre femme et chatte (Pog & Fabio Ruotolo), délire surréaliste bariolé (Olivia Clavel), expérience mystique de lutte contre la mort (Miran Kim), spleen d’un chat citadin casanier épris de liberté (Elizabeth Holleville), parodie de superhéros hautain et détaché (Zoran Janjetov), mise en abyme trash du pouvoir de l’imagination (Laurent Lefeuvre), récapitulatif subjectif plein de mouvement et de proportion de la condition de chat (Toru Terada), transposition de La planète des singes (Joko), illustration de l’attachement à un foyer agréable (Jean-C. Denis), démonstration de l’efficacité de la fascination pour faire du stop (Laurent Siefer & Pierre-Henry Laporterie), légende sur l’agitation démoniaque du chat (Elisa Menini), mise en avant du chien pour caractériser le chat par un renversement tout en contraste suggéré (Lionel Marty).
Les articles et interviews concernent la bande dessinée avec Le chat du rabbin, Blacksad, Les yeux du chat et Le chat de Geluck, les jeux vidéo avec Stray, les littératures de l’imaginaire avec François Rivière & Guillem Barbet puis Claude Ecken, le cinéma avec Gérard Delorme, la musique avec Jean- Emmanuel Deluxe et la culture nippone avec Stéphane du Mesnildot.
Pour les textes, dans Ambassadeurs du Diable de Vincent Ravalec, les chats venus d’outre-espace colonisent la Terre dans leur condition de chasseurs sans pitié, version science fiction cyberpunk de l’hégémonie féline.
Dans Le dernier chat de Richard Marazano, les animaux sont synthétiques sauf Zhen que Mirka recherche dans la Gigapole, un récit cyberpunk très sombre et intense.

Dans cette grande variété se trouvent quelques vraies pépites, le tout entrecoupé par les illustrations d’un intense noir et blanc, de lignes de force puissantes et de l’élégante rondeur des silhouettes des chats de Chabouté.
En bonus la couverture en poster, une planche de stickers et un beau porte-clés émaillé. Indispensable.

Bifrost 81

Dans Pour une nuit de Pierre Pelot, le monde en toute objectivité n’existe pas. L’utopiste est atteint de maladie, l’idéaliste est un fou. Le monde est en dehors de nous, n’est pas la somme des perceptions et des conceptions personnelles. Ce récit solipsiste est une constatation sur la nature de la réalité, les limitations ontologiques de l’ipséité, la solitude de l’être centripète jamais en phase avec la réalité et cerné par l’illusion de l’inductivisme.
Dans Les Yeux de l’arc-en-ciel de Greg Egan, un garçon membre d’une famille dans laquelle la cécité est génétiquement inscrite connecte ses rétines artificielles à une application mobile pour modifier sa vision en l’améliorant. C’est le journal d’un cyborg dans la confrontation entre sa conscience et l’avancée technologique qui est censée le rapprocher de la perception de la réalité objective inatteignable, une chronique qui raconte l’assimilation par la société de cette évolution de l’individu.
Dans L’Amidéal de Pierre Pelot, Gabin Toldo est un écrivain en panne d’inspiration, en proie au doute depuis que Janice s’est éloignée de lui. Un soir pluvieux, un inconnu se présente à son domicile pour l’aider. A travers cette crise existentielle, c’est l’évolution de la société humaine qui est visée, vers un avènement de la solitude, du doute et de la méfiance, de l’aliénation, de l’étouffement et du rêve par procuration.
Dans Cinquante ans d’écriture de Claude Ecken, la biographie de Pierre Pelot montre un enfant imaginatif des Vosges passionné par le cinéma, qui dévore les livres au milieu d’un monde ouvrier. Il s’intéresse à la peinture, réalise plusieurs bandes dessinées mais il raconte mieux les histoires qu’il ne les dessine. A la base de ses velléités d’écriture se trouve le western, la nature et la liberté, pour ensuite s’épanouir dans la science fiction avec une société fracturée menée par un pouvoir politique et religieux de mensonges et de conservatisme violent. Les héros de ses histoires cherchent une anarchie éclairée, utopie impossible qui se heurte à un système pourvoyeur de paranoïa et de renoncement devant la fatalité jusqu’à la folie et la mort, mais c’est bien l’homme qui se trouve dans ses récits.
Dans Être ou ne pas être un géant, Claude Ecken s’entretient avec Pierre Pelot qui insiste sur les difficultés de la condition d’écrivain et montre qu’il est toujours resté à la frontière de la science fiction.
Dans Les années Suragne de Philippe Boulier, cette étude bibliographique montre que la production sous pseudonyme chez Fleuve Noir de Pierre Pelot installe ses thèmes de prédilection dans des genres littéraires divers, une exploration aux résultats plus ou moins concluants mais dans lesquels apparait un grand talent.
Dans Histoires dangereuses : le roman noir de Pierre Pelot de Laurent Leleu, bien que toutes ses histoires soient pétries de noirceur il a aussi officié sans l’ajout d’un contexte de science fiction ou de fantastique pur, les personnages ignobles en déshérence lui servent de support dans une nature rude et une folie sinistre.
Dans C’est ainsi que les hommes lisent, des critiques parues dans Bifrost sont réunies pour former une somme aux points de vue divers.
Dans Pourrons-nous reconstruire la tour de Babel de Frédéric Landragin, la transparence d’un dispositif de traduction universelle automatique escamote le charme exotique du particularisme des langages et donne l’illusion de l’existence d’une langue unique. Le traducteur est un objet convoqué comme une commodité déduite du genre science fiction, une sorte de compromission, un raccourci qui n’a pas lieu d’être. Donner un sens au message traduit instantanément ne peut pas se faire en se coupant du contexte d’une culture, et sa faisabilité scientifique semble improbable. Transformer un vocable en données brutes coupe le signal dans son authenticité. L’alliance de la statistique avec la linguistique ne permet pas de rendre la richesse de la communication, de la littérature ou de la poésie, montrant la supériorité du cerveau humain sur la technologie envisageable.
Ce numéro renferme trois nouvelles de grande qualité et surtout un dossier bien fourni sur un immense auteur qui marque de façon indélébile.

Bifrost 31

Dans L’Appel de la nébuleuse de Claude Ecken, l’équipage d’un vaisseau sonde le cosmos à la recherche de la vie, dans une nouvelle de science fiction minimaliste qui développe une poésie scientifique, une personnification des astres, une approche cosmogonique par le biais du système de reproduction des corps stellaires, mariant cosmologie et biologie pour ouvrir la voie à l’alliance de la physique et de la biochimie, et émettant l’idée de parentalité dans l’apparition de la vie à tous les niveaux.
Dans Les pierres vivent lentement de Philippe Caza, une femme meurt en donnant naissance à une pierre blanche et les deux sont inhumées sur place. Cent dix ans plus tard un sculpteur s’installe sur cette terre et construit son atelier autour de cette roche qui dépasse du sol. Il se décide à la façonner à l’image de Lûne, une jeune femme qui fait du ménage et pose pour lui. Cette nouvelle poétique et allégorique semble être un conte alchimique d’une vie minérale et d’une transcendance digne du Grand Œuvre.
Dans La Cité de pierre de George R. R. Martin, Holt est coincé sur un monde-étape, planète abritant un astroport et une ville extra-terrestre immémoriale, en attendant d’être affecté à un vaisseau. Cette histoire est un mélange élégant de science fiction et de fantasy avec une poésie nostalgique et tragique dans la narration, des espèces non-humaines variées et une expérience étouffante au-delà de l’espace-temps dans un labyrinthe souterrain rempli de portes.
Dans Parlez-moi d’amour de Philippe Curval, un équipage est en expédition sur Maurlande, une planète sur laquelle aucune vie n’a été détectée mais d’étranges modifications topographiques adviennent et des membres de l’équipage commencent à mourir brutalement. La planète étrange est un catalyseur pour l’âpreté du désir et la radicalité du fantasme chez les humains dans un récit de science fiction métaphysique qui pointe les limitations de l’être humain.
Dans Super les héros ! de Philippe Paygnard, la seconde partie de l’histoire d’Image Comics après 1995 montre avec force détails la réalité d’une maison d’édition, la vie d’entreprise entre idéalisme et loi du marché.
Dans l’entretien tronqué (la version complète se trouve dans Portraits Voltés) entre Richard Comballot et Philippe Curval, ils opèrent une traversée de l’histoire de la science fiction après-guerre, de la vie personnelle et professionnelle d’un homme d’une importance considérable, un véritable artiste épris de liberté et d’aventure, par une approche biographique et bibliographique pleine de nostalgie onirique et de besoin de spéculation, entre passion et raison, angoisse et espoir.
Dans La sortie ? A gauche au fond de l’espace… de Roland Lehoucq, la question des univers parallèles est abordée scientifiquement dans un article bien construit qui se base sur la physique des particules élémentaires pour poser la pluralité potentielle de configuration d’univers.
Dans Mon histoire avec la science-fiction d’Alfred Bester, le récit autobiographique est savoureux, racontant sa vision de l’apparition de la science fiction aux États-Unis, parlant de sa vision de l’inspiration, narrant sa rencontre improbable avec John W. Campbell.
Avec quatre nouvelles de grande qualité et deux portraits passionnants, ce numéro est intéressant du début à la fin.