Bifrost 36

Dans Chimères ! de Ugo Bellagamba, Sebastien Eschenbach le responsable de la terraformation de la planète Artémis emmène sa jeune fille Lisa récupérer son métamorphe façonné génétiquement pour la protéger des dangers tout au long de sa vie. Ce planet opera, nouvelle inédite qui justifie à elle seule l’acquisition de ce numéro, tire son ampleur de l’évolution de la colonisation sur plusieurs générations, illustre l’engrenage scientifique et technologique de la manipulation de la nature dans ses implications éthiques traité avec une profonde intensité émotionnelle.
Dans L’accroissement mathématique du plaisir de Catherine Dufour, Elsevier découvre la dernière création de l’artiste Kluwer, une sculpture incarnant la Vénus antique qui le capture dans une fascination dévorante. Cette hantise indéfinissable est amplifiée par la comparaison avec le métier de Elsevier dans la prospection et l’analyse d’astéroïdes, matière morte et sans mystère très loin de la créature vivante et vibrante.
Dans Ça gaze ! de Luc Dutour, Émile Coué le Pharmacien est un agent de la Section des Statistiques rejoint par son homologue marseillais Joseph Poujol le Pétomane pour enquêter sur des assassins obèses écumant la capitale en uniforme militaire d’opérette. Cette aventure au rythme frénétique repose sur le contexte d’une France uchronique du XIXe siècle et surtout un humour pétulant qui s’exprime par des situations grasseyantes dans lesquelles s’agitent des personnages grandiloquents s’affrontant à coups de mandales et de déclamations quantiques.
Dans Dessine-moi un mouton électrique. Naissance d’un nouvel éditeur, l’occasion est donnée à Cid Vicious de questionner André-François Ruaud sur sa trajectoire dans le milieu de l’Imaginaire, sa vision éditoriale concernant ses prochaines publications, son avis sur le marché et ses affinités parmi la production.
Dans Question d’édition : pour un panorama de l’édition de genres française par Org, après une présentation des maisons d’édition et de leurs collections, la parole est donnée à six éditeurs ou éditrices sur les spécificités de leurs positionnements respectifs, l’état chiffré de leur activité, leur appréciation de l’évolution des genres et du statut de la création littéraire française. Ce dossier permet d’avoir une vue d’ensemble contrastée par les approches subjectives de la situation très particulière des années 2003 et 2004.
Dans Et si la Terre était ailleurs de Roland Lehoucq, des conditions exotiques d’observation astronomique sont décrites pour relativiser le point de vue terrien, avec le panorama offert à la surface de Mars et de Io, avec une modification de catégorie de l’étoile centrale en type M ou en géante rouge en adaptant la distance à la zone habitable, avec le ballet d’un système d’étoiles multiples vu d’une planète gravitant autour sur une orbite stable, avec la fresque lumineuse perçue au sein d’un amas globulaire, avec les différences induites par la position proche du centre d’une galaxie ou de son bord extérieur et avec le cas particulier d’une collision entre deux galaxies, soulignant la corrélation entre les conditions d’émergence et de développement de l’astronomie et le potentiel d’accession au savoir scientifique et technologique d’une civilisation.

Appel d’air

Ce recueil est contextuel, constitué de textes composés dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle en 2007, expressions subjectives de trente artistes qui rejoignent leurs visions intemporelles sur la société ; la poésie du choc et de la réaction fédératrice qui loue la bonne volonté sans céder à l’égoïsme et aux lieux communs de Fabrice Colin ; la courte chronique romancée et anarchiste qui exprime les rêves abstraits de la rue concrète de Claude Mamier ; le cauchemar policier de l’abus de pouvoir pathétique de Stéphane Beauverger ; la dystopie administrative qui s’attaque à l’esprit libertaire et anticapitaliste de Roland C. Wagner ; l’anticipation déshumanisée du travailleur dans un système boursier basé sur le potentiel biologique converti en actions et dividendes de Francis Mizio ; la dénonciation de l’engrenage du racisme institutionnalisé et de la violence banalisée dans les services de police de Thomas Day ; la crainte d’une xénophobie gastronomique appuyée par un pistage numérique des consommateurs de Sylvie Denis ; la description acide d’une société de contrôle automatisé pourvoyeuse d’injustices et de solitudes de Patrick Eris ; le triste constat d’une société future de prédétermination génétique stérile parmi des androïdes d’Olivier Tomasini ; l’entrée en clandestinité des artistes face à l’injonction au travail productif et la menace de réquisition en usine ou à la mine de Markus Leicht ; le psaume présidentiel à la gloire de la conversion sociopolitique imposée et profession de foi mégalomane d’un redresseur de torts borné de Claude Ecken ; l’anticipation de la restriction drastique du droit de vote de Jean-Marc Ligny ; le plaidoyer chiffres à l’appui pour la prise en compte de la situation des sans-abri de Li-Cam ; le constat poétique de la disparition en pratique de la devise républicaine de Charlotte Bousquet ; le glissement de la société vers l’absence de confidentialité des données personnelles devenues critères de citoyenneté et le basculement vers la sous-traitance des services de sécurité de Johan Heliot ; le cauchemar de l’interdiction officielle des livres de science fiction aux moins de dix-huit ans de Jean-Pierre Fontana ; la mise en scène par lui-même de la reconfiguration neurale de Serge Lehman ; le rapport circonstancié d’une pratique artistique clandestine lors d’un rassemblement culturel non déclaré et réprimé de Joëlle Wintrebert ; la dénonciation d’une dérive gouvernementale rapprochant chômage et génétique confondant causes et conséquences de Sylvie Lainé ; le court pamphlet sur la paresse et la lâcheté d’un système de certitudes de Vincent Wahl ; la petite ballade dans un dictionnaire avec une sélection de mots à l’étymologie qui fait sens d’Alain Damasio ; l’article survolté sur les cents premiers jours du nouveau président de Jean-Pierre Andrevon ; l’illustration de la promotion sociale par la pureté génétique de Laurent Whale ; la fable aux accents de fantasy sur un système politique mêlant le royalisme à la démocratie et un souverain obnubilé par la génétique de Francis Berthelot ; l’anticipation rétrospective simplement magistrale d’un professeur en histoire de la politique sur les mécanismes de l’élection de Simon Sanahujas ; le conte futuriste d’une Intelligence Artificielle qui parvient à transformer une dictature en démocratie de Lucie Chenu ; la parabole funèbre et poétique dans une personnification des régimes politiques d’Ugo Bellagamba ; la poésie symbolique de Lise N. ; la dénonciation de la mégalomanie ubique et du désir d’omnipotence présidentiels d’Alain Damasio ; les mentions légales remises au goût du jour de Catherine Dufour.
Ce livre combine une grande diversité et une intense densité, renfermant les craintes sur la mise en danger de principes éthiques et des projections de dévoiements technologiques et scientifiques, qui parfois font sourire et la plupart du temps, avec du recul, donnent des frissons jusqu’à la nausée.

Faeries 15 Spécial David Eddings

Dans Le miroir de Lop Nor de George Guthridge, Umber est un fermier chinois qui a rejoint l’envahisseur mongol pour être messager. En mission loin de sa femme il découvre une licorne, la poursuit dans le désert et parvient à l’attraper mais les rudesses du voyage font qu’il agonise. Plus tard, une chercheuse retourne au Groenland, son pays natal, pour étudier les narvals et retrouve son premier amour. Cette fantasy très culturelle développe une poésie intemporelle avec un regard entre émerveillement et désenchantement.
Dans Le conte du sculpteur d’os de Jeff VanderMeer, un sculpteur d’os très doué reçoit la visite de la flutiste la plus talentueuse de Chine, charmée par son œuvre, et la repousse, obnubilé par son art. Lorsqu’il apprend sa mort violente, il part à la recherche de son corps pour sublimer son squelette. Cette nouvelle est intense, renfermant des évocations complexes sur la création, l’art, la mort, la folie et l’obsession.
Dans Le dossier David Eddings, la biographie de l’auteur de Charlotte Bousquet insiste sur l’influence de Tolkien et l’importance de sa femme Judith Leigh Shall dans le processus d’écriture. Dans La Belgariade et la Mallorée de Charlotte Bousquet, la présentation du cycle montre qu’il repose sur l’existence d’une dualité à tous les niveaux dans une vaste dimension magique et religieuse, sociale et politique, avec de nombreux personnages rapidement décrits. Dans Les préquelles et le Codex de Riva de Frédérique Mounier, l’intérêt de ces livres complémentaires réside dans les précisions apportées aux peuples et aux personnages. Dans Joyaux et Périls de Gaëlle Scarpa, la trilogie des Joyaux correspond à une fantasy très classique dans la nature de la quête du héros, puis la trilogie des Périls s’affirme dans une voie plus politique. Dans La dualité comme ressort narratif de Frédérique Mounier et Gaëlle Scarpa, les oppositions entre personnages sont omniprésentes, relations complexes pas forcément hétérogènes. Dans A propos des femmes de Charlotte Bousquet, les différents profils des personnages féminins sont présentés, surtout développés par l’épouse de l’écrivain.
Dans Entretien avec Georges Foveau de Chrystelle Camus et Angélique Gattullo, l’auteur explique son intérêt pour la spiritualité et la magie des différentes cultures pour la conclusion de sa tétralogie.
Dans Johanna Sinisalo : Jamais avant le coucher du soleil de P.J.G. Mergey, ce roman finnois mêle la littérature populaire nordique et le fantastique merveilleux avec la présence du troll sous un angle cryptozoologique.
Dans Walt Kelly, l’art de ce marais d’André-François Ruaud, ce dessinateur passé par Disney a créé Pogo, un strip humoristique sur l’actualité socio-politique, réputé intraduisible en français.
Dans Sur la route de l’Équinoxe de Georges Foveau, un Garou rencontre une sylphe Lynx dans une nouvelle de fantasy très poétique et onirique.
Dans La source des errances chapitre 9 d’Alexis P. Nevil, Ghesh’ Mar emmène sa troupe de soldats sur les traces du groupe d’enfants et leur mystérieux meneur.
Dans Le Sommeil des Héros de Fabrice Anfosso, le Roi d’un monde désenchanté depuis la disparition des ennemis et de la guerre part batailler avec son fils contre les obscurants, sous la forme d’une pièce de théâtre médiéval soutenue par la vision d’un troubadour, tragédie sur la civilisation paisible et le besoin d’un antagonisme externe comme vitalité.
Dans Vergiss mein nicht de Catherine Dufour, deux étudiants observent un corps lumineux qui flotte à la surface du canal rempli de produits chimiques, dans un texte ironique sur la curiosité et la nature disparue.
Ce numéro est un peu léger malgré une belle nouvelle inédite de Jeff VanderMeer et un court dossier assez confus qui montre bien la richesse des écrits de David Eddings.