Bifrost 39

Dans La Source rouge de Michel Jeury, Tandi Ha Maira attend de pouvoir être transilée vers le monde ultime de Mars pour atteindre l’immortalité immatérielle. Hélène Destman est en communication avec une future société de surveillance déployant une religion du mérite pour manipuler la population. Les similitudes avec La Trilogie Chronolytique sont flagrantes par ce contexte sociopolitique de complot qui aiguise un désir de liberté et une lutte contre les illusions d’une ampleur quantique.
Dans Du côté de chez Swönn de Luc Dutour, le jeune Marcel Proust est envoyé à l’autre bout de l’univers pour participer à une réunion diplomatique et convaincre les espèces présentes de conserver la paix cosmique. Toujours dans cette uchronie du XIXe siècle après Ça gaze… dans Bifrost 36, cette nouvelle allie une science fiction surréaliste à un humour déchainé à base de jeux de mots et de situations grandiloquentes.
Dans Vie lente de Michael Swanwick, Lizzie O’Brien perd le contrôle de son ballon dans l’atmosphère de Titan lors d’une mission d’étude scientifique. Cette histoire de premier contact onirique exhale la poésie abstraite d’une approche étrangère en illustrant la conception exotique des notions philosophiques du temps, de la mort et de l’individualité qui induisent l’altruisme, la compassion et la gratitude dans une nouvelle universaliste, restée inédite et couronnée d’un prix Hugo en 2003.
Dans A un coin de table avec : Christopher Priest, l’auteur rencontre Claude Ecken à l’occasion de la publication de La Séparation et s’exprime succinctement sur le lien de Churchill avec la guerre, l’uchronie passive, sa vision de la littérature et son statut d’écrivain en Grande-Bretagne.
Dans Un si petit monde : Pour un point sur la S-F en Anglo-saxonnie de André-François Ruaud, l’évolution du marché vers une logique commerciale de masse implique une réponse d’éditeurs spécialisés par de faibles tirages luxueux d’œuvres de niche laissant libre cours à l’originalité et l’exigence littéraire.
Dans Aux dieux du temps… De la Terre aux étoiles : un entretien avec Michel Jeury par Richard Comballot, sa naissance dans un milieu paysan pauvre fait de Michel Jeury un enfant qui connait la nature et s’évade de la misère et d’une santé fragile par la lecture tout en souffrant de la faim et en étant incompatible avec le système scolaire, ses débuts comme écrivain sont tiraillés entre littérature générale et science fiction puis vient le tournant provoqué par Le Temps incertain, la rencontre avec Gérard Klein et l’obtention du Grand Prix de la S-F Française, sa vision de la civilisation reste pessimiste et entérine l’impossibilité de l’utopie, le succès commercial apparait avec les romans de terroir mais n’entame pas son humilité d’homme préoccupé.
Dans Scientifiction : En route pour le futur de Roland Lehoucq, voyager dans l’avenir est possible en atteignant une vitesse proche de celle de la lumière ou en s’approchant d’un trou noir, alors que la visite du passé nécessite un pont de Einstein-Rosen ou trou de ver, structure théorique sujette à l’instabilité provoquée par le paradoxe physique de l’effet Larsen.
Même si elles ne sont plus inédites, la belle nouvelle de Michel Jeury présente dans La Vallée du temps profond en 2008 et son interview intimiste dans Voix du futur en 2010 contribuent à la qualité de ce numéro, rendu indispensable par la présence unique du texte de Michael Swanwick.

Bifrost 36

Dans Chimères ! de Ugo Bellagamba, Sebastien Eschenbach le responsable de la terraformation de la planète Artémis emmène sa jeune fille Lisa récupérer son métamorphe façonné génétiquement pour la protéger des dangers tout au long de sa vie. Ce planet opera, nouvelle inédite qui justifie à elle seule l’acquisition de ce numéro, tire son ampleur de l’évolution de la colonisation sur plusieurs générations, illustre l’engrenage scientifique et technologique de la manipulation de la nature dans ses implications éthiques traité avec une profonde intensité émotionnelle.
Dans L’accroissement mathématique du plaisir de Catherine Dufour, Elsevier découvre la dernière création de l’artiste Kluwer, une sculpture incarnant la Vénus antique qui le capture dans une fascination dévorante. Cette hantise indéfinissable est amplifiée par la comparaison avec le métier de Elsevier dans la prospection et l’analyse d’astéroïdes, matière morte et sans mystère très loin de la créature vivante et vibrante.
Dans Ça gaze ! de Luc Dutour, Émile Coué le Pharmacien est un agent de la Section des Statistiques rejoint par son homologue marseillais Joseph Poujol le Pétomane pour enquêter sur des assassins obèses écumant la capitale en uniforme militaire d’opérette. Cette aventure au rythme frénétique repose sur le contexte d’une France uchronique du XIXe siècle et surtout un humour pétulant qui s’exprime par des situations grasseyantes dans lesquelles s’agitent des personnages grandiloquents s’affrontant à coups de mandales et de déclamations quantiques.
Dans Dessine-moi un mouton électrique. Naissance d’un nouvel éditeur, l’occasion est donnée à Cid Vicious de questionner André-François Ruaud sur sa trajectoire dans le milieu de l’Imaginaire, sa vision éditoriale concernant ses prochaines publications, son avis sur le marché et ses affinités parmi la production.
Dans Question d’édition : pour un panorama de l’édition de genres française par Org, après une présentation des maisons d’édition et de leurs collections, la parole est donnée à six éditeurs ou éditrices sur les spécificités de leurs positionnements respectifs, l’état chiffré de leur activité, leur appréciation de l’évolution des genres et du statut de la création littéraire française. Ce dossier permet d’avoir une vue d’ensemble contrastée par les approches subjectives de la situation très particulière des années 2003 et 2004.
Dans Et si la Terre était ailleurs de Roland Lehoucq, des conditions exotiques d’observation astronomique sont décrites pour relativiser le point de vue terrien, avec le panorama offert à la surface de Mars et de Io, avec une modification de catégorie de l’étoile centrale en type M ou en géante rouge en adaptant la distance à la zone habitable, avec le ballet d’un système d’étoiles multiples vu d’une planète gravitant autour sur une orbite stable, avec la fresque lumineuse perçue au sein d’un amas globulaire, avec les différences induites par la position proche du centre d’une galaxie ou de son bord extérieur et avec le cas particulier d’une collision entre deux galaxies, soulignant la corrélation entre les conditions d’émergence et de développement de l’astronomie et le potentiel d’accession au savoir scientifique et technologique d’une civilisation.