Le parking mystérieux – Jean-Pierre Andrevon

Fabien est un garçon plutôt petit pour son âge et asthmatique qui trouve, en rentrant du collège, une griffe impressionnante à ses pieds sur le sol du parking devant son immeuble. Rabroué par des plus grands que lui, délaissé par sa mère Cristelle qui ne fait que travailler ou sortir avec son nouveau petit ami, son seul pote Rachid et Chafia la seule fille qui l’intéresse qui sont assez distants, l’imagination de Fabien le soir dans sa chambre devient exubérante et se manifeste par des ombres et des bruits mystérieux. Mais des indices matériels semblent montrer qu’il ne rêve pas, une voiture écrabouillée, une grande écaille découverte par terre et une énorme libellule qui se cogne à sa fenêtre.
Une grande partie du livre se focalise sur le doute de Fabien face aux incursions de fantastique dans la réalité, à défaut d’action, puis le récit s’emballe avec l’apparition conjointe de Frank Durrieux, ancien contrebandier raciste, et d’Andrzej Krakovicz, vieux zoologue cloué dans son fauteuil roulant avec une vraie jungle dans son appartement. L’équilibre de l’histoire est spécial, développant le portrait d’un enfant rêveur et réservé dans une cité représentative des années 90 où les gamins parlent en verlan, puis basculant dans une frénésie de rebondissements et un déferlement d’émotion en quelques pages pour une résolution basée sur une magie africaine vengeresse qui réussit tout de même à préserver une certaine douceur poétique et une promesse imaginative. Jean-Pierre Andrevon projette un peu de son univers, un héros peu adapté à la société, un débordement perceptif d’une autre réalité, la lutte contre l’intolérance, la présence d’un vieux monsieur plein de sagesse, l’amour de l’Afrique et des dinosaures, le mystère féminin, dans un mélange accessible à un jeune lectorat.

Pigeon, Canard et Patinette – Fred Guichen

Depuis un siècle, à la suite d’un incident dans une centrale nucléaire, une communauté s’est forgée au fil des générations qui ont suivi le refus initial des habitants d’être évacués des villages devenus le Secteur, enclave isolée et ravitaillée par l’armée en échange de la maintenance d’un dernier réacteur rafistolé et encore en activité. La vie simple et rude, autour du maire Pigeon, de Patinette, de sa sœur ainée Hermeline, de son petit frère Herri dénué d’ossature et de son cousin Canard, est bouleversée le jour où le gouvernement démantèle le réacteur et rappelle le Contremaitre, superviseur installé dans le Secteur depuis plusieurs années, alors qu’une guerre atomique menace la Terre entière.
La science fiction post-cataclysmique des mutations génétiques, ouvrant sur des capacités psychiques qui transcendent la monstruosité physique, glisse vers un fantastique d’une douce intimité pleine de sensibilité et vers une touche de fantasy métaphysique emplie de positivité à l’échelle de l’évolution de l’espèce, ce qui n’en fait pas une suite directe de la nouvelle Les retombées de Jean-Pierre Andrevon mais une projection lointaine et lumineuse des conséquences d’une contamination délimitée par un gouvernement désengagé dans une mise au secret d’une lâcheté pathétique.

Dans les décors truqués – Jean-Pierre Andrevon

Dans Dans un verre d’eau, Louis Allézières est un garçon qui ne veut pas quitter son lit pour affronter le froid et la pluie d’une ville grise et sale aux rues interminables et se rendre à l’école auprès de camarades qui le harcèlent. Cette nouvelle sombre déroule en accéléré la vie d’un inadapté, sa trajectoire dénuée de liberté, une existence absurde et frustrante dans un labyrinthe prédestiné, de l’arrachement à la matrice jusqu’au recouvrement du linceul, dans un cycle de solitude et d’impuissance.
Dans Les retombées, un échantillon de la population se regroupe au hasard après une explosion nucléaire ; François le personnage principal, Marie-Françoise et Jacques un couple uni, Catherine une jeune fille simple et Ernest un vieux paysan sont retrouvés par un convoi militaire et acheminés jusqu’à un camp de réfugiés. Après le choc initial et au gré du changement climatique immédiat, la vie s’organise sous la contrainte, autour d’un présent pesant, d’un avenir incertain et d’un passé lourd de références à la Seconde Guerre mondiale. La situation s’éternise dans l’ignorance, la promiscuité et l’anonymat, l’univers personnel se rétracte, sans nouvelles des proches, la perspective devient inhumaine dans une condition de bétail aveugle et privé de liberté, forcé d’accepter une autorité au dessein nébuleux. Au-delà du doute constant, la dystopie désespérée prend réellement forme avec la séparation des sexes et la découverte du cadavre.
Dans Le jeu de la guerre, des combattants sont galvanisés avant de prendre part à des différentes batailles et mourir, jusqu’à un soldat qui décide de faire demi-tour et déserter. Ce texte montre la sauvagerie animale, le conditionnement haineux, l’ignorance et l’aveuglement du manichéisme, l’extrême absurdité de la guerre, au travers de l’émanation désincarnée d’une expérimentation microcosmique amorale.
Dans Régression, Christophe est recueilli après la mort de ses parents, mitraillés sous ses yeux par un avion allemand attaquant une colonne de civils en fuite, chez sa tante Estelle et son oncle Antoine absorbé par ses mystérieuses expériences scientifiques. Pour fuir la Seconde Guerre mondiale Antoine a mis au point une machine à voyager dans le temps qui les transporte pendant la Première Guerre puis se détraque et les dépose au jurassique. L’ironie du sort transforme le fantastique science-fictif teinté de romantisme gothique en un retournement de la causalité d’une amoralité archaïque.
Dans Le temps du météore, une lueur traverse le ciel au-dessus d’un village et des chasseurs retrouvent dans un pré ce qui semble être un satellite qui se désagrège rapidement, ressemblant vite à une météorite pour d’autres témoins. Le contraste entre la description d’une poésie végétale et animale du vaisseau puis la vie ordinaire d’une famille de paysans, du maire, d’une institutrice et d’un jeune garçon avec ses parents, autour des débris déliquescents montre un merveilleux qui se dilue dans des trajectoires existentielles terrestres faites de banalité et de vœux contrariés.

Clive Barker’s Dark Worlds – Phil & Sarah Stokes

Cette plongée dans la carrière de l’écrivain, scénariste, poète, peintre et photographe débute logiquement avec ses plus grands succès de fantastique horrifique, Hellraiser, Les livres de sang, Le jeu de la damnation, avant de se pencher sur son enfance et sa scolarité qui lui donne l’occasion de faire partie d’une troupe d’amis et d’exercer son talent naissant de scénariste pour le théâtre, hanté par les figures mythiques et la cosmogonie mythologique. En parallèle de ses expériences pour le cinéma et la télévision pas vraiment satisfaisantes dans les résultats, il écrit Le royaume des devins, un autre grand succès cette fois de fantasy, enchainant avec Cabale une histoire empathique sur une communauté de monstres qui attendra vingt-cinq ans pour qu’une adaptation en film ressorte selon sa vision initiale. Puis Secret show ouvre une trilogie planifiée se nourrissant de l’inconscient collectif et d’onirisme. Avant de s’installer aux États-Unis, il rédige Imajica une fresque qui transcende la condition humaine et révèle une pluralité des mondes dans une révélation mystique. Ensuite Le voleur d’éternité prend la forme d’un conte pour enfants qui parvient aussi à toucher un public adulte. Everville vient s’insérer à la suite de Secret show orientant la trilogie vers des considérations métaphysiques et un point de vue déplacé. Avec Sacrements il livre un roman profondément autobiographique sur le deuil et un éloge de la différence comme richesse. Galilée opère un mélange entre la magie de la fantasy et le réalisme d’une romance dans un conte qui constitue une réflexion sur la transmission des histoires. Alors que son père vient de mourir, Coldheart Canyon présente une histoire de fantômes et une vision acerbe d’Hollywood. Longtemps développé à partir de nombreuses illustrations peintes, Abarat renoue avec la forme de conte enfantin dans une thématique temporelle. Jakkabok est une parenthèse démoniaque et une mise en abyme du pouvoir des mots. Après une longue gestation, Les évangiles écarlates donne suite et fin à Hellraiser en introduisant pour la première fois à l’écrit le personnage de Pinhead.
Au-delà de ces jalons littéraires sont abordés les autres projets inédits en français ou d’une implication moins directe, dans les interstices apparaissent des œuvres qui se superposent et s’interpénètrent dans une multitude d’itérations. Les pages de ce companion montrent l’évolution de l’artiste, l’émergence de sa peinture en tant qu’art complet dépassant sa fonction d’illustration a posteriori de ses livres, sa frustration continuelle dans le milieu concret de l’industrie cinématographique, son ouverture vers les comics, les jeux vidéoludiques et les jouets. Tout un ensemble thématique est exposé, mêlant un fond de religiosité, la résurrection, la peccabilité et la quête de sens, la métamorphose, les portails sur d’autres mondes et l’unité des dimensions, la romance et la fragilité de la vie, la fertilité de l’imagination et du subconscient. Ce livre magnifique se base sur des témoignages et des interviews, mais aussi et surtout déploie des reproductions de manuscrits, de dessins, de peintures, de photographies et de matériel promotionnel pour accompagner l’inspiration flamboyante d’un génie.

Sables mouvants – Jean-Marc Ligny / Jean-Luc Boivent

Alors que la sécheresse s’installe tarissant les sources et brulant les maigres pâturages, les Esprits du Grand Désert restent sourds aux appels de Zahori, chaman du clan des Izalaam. Il décide alors de partir à leur recherche, en quête de réponses à cette situation désespérée.
Ce conte spirituel s’appuie sur l’onirisme et la dimension méditative du désert impitoyable empli d’un animisme, d’un symbolisme chtonien, de sublimation de la substance, de métaphores existentielles et de passages vers un autre monde, ouvertures troglodytes et structures immémoriales cernées par la fluidité de sable et de feu. Le voyage initiatique d’un homme à la rencontre des Esprits et du pouvoir de débusquer l’eau entraine son peuple dans sa destinée nomade et indépendante.
Les photographies accompagnent admirablement le récit immersif, du réalisme minimaliste des paysages immenses aux retouches numériques signifiant les distorsions du monde des Esprits, une esthétique qui souligne le sentiment d’abandon par les forces supérieures, les impressions de péril et de fragilité d’une histoire cristallisant les considérations écologiques globales sous-jacentes et les transcendant dans la transformation de la tristesse en courage.

La Fille de l’Abbaye – Jean-Marc Ligny

Damien est en vacances avec ses parents à Paimpol, forcé du haut de ses quatorze ans à les accompagner pour une visite guidée de l’abbaye en ruines de Beauport au lieu de passer du bon temps avec son pote Erwann.
Ce récit d’immersion historique bretonne est une belle astuce pédagogique repose sur une mise en situation pour aborder le contexte et la vie quotidienne à différentes époques. Cette louable démarche emprunte à la littérature fantastique la remontée de la chaine de réincarnations au même âge de Damien poussé à chaque étape par son attirance pour la blonde Faërie/Gaëlle, en 1858 auprès d’un comte polonais exilé, en 1588 auprès d’un moine calviniste victime d’une arrestation pour hérésie, en 1296 auprès des mendiants et des pèlerins, en 886 auprès de la garnison du château menacé par un débarquement viking et en 56 AV. J.-C. auprès d’une horde de guerriers gaulois partant combattre l’avancée romaine. Conseillé aux enfants à partir de dix ans, ce livre d’aventure permet d’aborder tout un lexique et un ensemble de notions sociopolitiques avec en fond une dimension spirituelle et religieuse, mis en valeur par un questionnaire en supplément, une identification plutôt masculine par le développement des sentiments amoureux de Damien qui puise dans un idéalisme sentimental teinté de prédestination pas même atténué par la figure caricaturale de ses parents.

Descente d’organes – Fétidus

De retour de vacances à bord du voilier de Matilda accompagnée par Pedro son petit ami et Maria-Luisa sa meilleure amie, les trois étudiants ramassent en chemin Popuna une fille de pêcheur et rentrent au quartier huppé de San-Juan où ils rencontrent deux jeunes coopérants du service culturel de l’ambassade française surnommés Tignasse et 26000 et fraichement débarqués dans la capitale en proie à des évènements mortifères, collapsus viscéraux spontanés et explosions thoraciques inopinées.
L’anticléricalisme inaugural découlant d’un matérialisme cynique, l’hypersexualisation, le langage très familier, la mise en abyme dans la connivence avec le lectorat, les descriptions mécaniques de l’horreur biologique, l’action syncopée faite d’accélérations narratives épileptiques, les personnages caricaturaux et passagers, les protagonistes principaux sans trop de recul sur l’histoire, l’amour immodéré du trash gratuit et de la scatologie s’inscrivent dans le cahier des charges et constituent un texte prévu pour une publication en 1990, à remettre dans le contexte de l’époque, à comprendre et ne pas juger suivant des critères contemporains, ce qui n’excuse pas une absence de raffinement intellectuel et d’ambition littéraire dont Fétidus n’est absolument pas dupe en l’exprimant au cœur même du récit dans une distanciation créatrice amorale et puérile. Sans être le plus mauvais des volumes de la collection, il est très loin des meilleurs qui sont devenus des monuments du genre, et pourtant la première moitié du livre fonctionne bien, avant la tentative d’explication magique remplacée par un rebondissement science-fictif qui lance une surenchère sans limite semblant bâclée, dans une répugnance plus ridicule que terrifiante, démarche jubilatoire et assumée pour l’auteur qui ne peut pas être taxée d’opportunisme mercantile mais doit être considérée comme la continuité ressuscitée de cette collection que souligne en clin d’œil la géniale publicité en quatrième de couverture.

Incendie d’août – Jean-Pierre Andrevon

François Valmont en vacances chez sa mère reçoit une lettre d’invitation pour quelques jours chez Xavier Franceschini un vieil ami et sa femme Marianne.
Cette histoire à la première personne coule doucement dans une veine fantastique très psychologique, dans l’étuve du cerveau d’un protagoniste coureur de jupons, harcelé par ses souvenirs incertains et des impressions fugaces de déjà-vu dans une confusion oppressante. Dans un vrai maelström, l’action est presque inexistante, les quelques personnages sont intermittents, le trouble perceptif de François est synesthésique entre les rires de femmes à l’odeur intime entêtante, les miaulements d’un chat roux comme les flammes qui courent et les crissements de pneus de bolides affolés. Les fantasmes de Jean-Pierre Andrevon sont bien présents, le mélange autobiographique et romanesque est similaire à Blanche est la couleur des rêves, il joue avec le symbolisme freudien et avec la culpabilité de coucher avec la femme d’un vieil ami, les cauchemars sont un point d’entrée vers l’horreur passée qui infeste et voile la réalité d’une nappe de fumée, la maison du 37 allée des Peupliers se projette dans celle du 17 allée des Templiers, Marianne Franceschini dans Muriel Frank par un jeu de miroir révélateur qui, à défaut d’une circularité parfaite, implique une forme d’ubiquité traumatique et une causalité inversée, rappelant David Lynch, par une solide construction du récit, la prédominance de la dissociation et de l’amnésie momentanément salvatrice, les répétitions archétypales et les variations chromatiques, l’irréversibilité du destin et les apparitions-éclairs terrifiantes. Fire walk with me.

La nécessité écologique – Jean-Pierre Andrevon

Ce court essai répond d’abord aux attaques de « l’appel d’Heidelberg » dans le cadre de la conférence de Rio en 1992. L’opposition à la considération écologiste en marche révèle l’inertie et l’obscurantisme d’un système sociopolitique basé sur l’expansionnisme capitaliste et sa logique de développement exponentiel quantitatif menant immanquablement à une saturation des possibilités naturelles.
Jean-Pierre Andrevon montre la nécessité d’un changement de paradigme, une rupture et une alternative globale portée depuis le début des années 70 pour sortir d’un engrenage, chiffres à l’appui, qui se nourrit de l’aveuglement individuel conforté par la conservation du pouvoir et des profits par les dirigeants politiques et industriels. L’urgence de la situation provient de cette soif productiviste inextinguible reposant sur les énergies polluantes, de la notion écrasante de progrès à tout prix et de la conjugaison de l’anthropocentrisme et de la surpopulation sous l’égide des religions. Tous ces facteurs creusent les inégalités terribles entre les peuples et entretiennent l’impossibilité d’une justice à l’échelle de l’Humanité, d’un fondement éthique pour que s’impose le respect de la nature comme condition de survie.
Apparait alors la dimension utopique de la compréhension et de la responsabilisation découlant de l’éducation, harmonie et cohérence planétaires inatteignables laissant place au chemin balisé de la dystopie malgré les faibles lueurs d’espoir. Changer ou disparaitre.

Sherman – Jean-Pierre Andrevon

Le 23 octobre 1944 dans le massif vosgien, un groupe de miliciens de Darnand pendant son errance entre l’avancée des Forces Françaises libres et la fuite précipitée de la Wehrmacht débusquent un équipage de la 2ème D.B. et son char Sherman en bivouac, les massacrent par surprise, ne leur laissant aucune chance. Quarante-quatre ans plus tard, un des membres de la cohorte meurt dans un accident de la route.
Ce roman s’articule autour de cette exaction infernale, de cette nuit d’ignominie repoussée dans le secret du passé, d’un oubli fragile par les protagonistes qui ont su avancer dans la vie, dans le flou de l’après-guerre, cachant leur collaboration ou se persuadant d’une appartenance à la Résistance parmi d’autres. Les six personnages sont des criminels de la pire espèce devant l’Histoire et ils plaident en leur for intérieur l’erreur de jeunesse, Joseph Neumayer est devenu un riche industriel, Arthur Crimp un avocat proche du milieu politique d’extrême-droite, Léon Christolphe un marchand de vins et spiritueux, Marcel Brischbach un éleveur d’oies, Arthur Koester un garagiste et Bernard Mittois un simple clochard. Leur conscience ne les a jamais rongés mais l’entité fantomatique du char d’assaut et de son équipage fondus réclame vengeance, leur insufflant la peur qui devient terreur dans une brume aveuglante, une pluie glacée, un souffle pestilentiel et un cliquetis métallique de chenilles. La base de la narration synesthésique découle d’une grande tradition de la littérature fantastique, proche d’Edgar Allan Poe, jouant avec l’alternance entre présence et absence, instillant le doute perpétuel sur la matérialité de la menace et nourrissant la subjectivité de l’expérience de prédation létale qui laisse ouverte la possibilité accidentelle ou hasardeuse. Cet équilibre entre l’influence impalpable et l’intervention concrète du tank atteint son apogée dans des mises à mort grandiloquentes dignes de la collection Gore de Fleuve Noir, dans une implacable cristallisation amorale d’une causalité d’outre-tombe. Et finalement Jean-Pierre Andrevon introduit Patrick Neumayer, fils de Joseph, personnage témoin de la responsabilité intime et preuve de l’absence de transmission génétique de la malédiction, comme une projection cathartique pour exorciser une période malsaine d’un pan de la société française du nord-est.

L’homme aux dinosaures – Jean-pierre Andrevon / Silvio Cadelo / Stephen J. Gould

Le Pr Jeremiah Prokosch dans le cadre du projet Lost Worlds est projeté 65 millions d’années en arrière sur le courant d’un flux de tachyons à bord d’un module permettant une exploration terrestre ou aérienne et géré par une Intelligence Artificielle.
La démarche annoncée de cette collection consiste à parer un discours scientifique d’une vulgarisation romancée ouvrant sur une dimension poétique et spéculative, stimulant l’imagination d’un jeune lectorat. Le récit prend la forme d’un témoignage à sens unique, d’un compte-rendu du Pr Prokosch à destination du jeune Barry et de sa mère Annah, sa découverte de l’environnement du Crétacé, son observation passionnée des différents dinosaures qui culmine avec l’étude rapprochée d’un groupe de troödons auxquels il finit par s’attacher plus que de raison. La narration univoque d’un vieux monsieur naufragé s’adressant surtout à un enfant de onze ans donne l’occasion à Jean-Pierre Andrevon de déployer ses efforts pour humaniser l’histoire et enrober les données scientifiques de l’expression d’une solitude transcendée, prolonger une vision de la théorie de l’évolution et de l’extinction des espèces jusqu’à effleurer des réflexions science-fictives sur la Cause Première aristotélicienne et la prédétermination dans l’hypothèse d’une guerre cosmique entre mammifères et reptiles. Dans son ensemble le texte a le mérite de ne pas sous-estimer la capacité de compréhension des enfants de l’âge de Barry et de lutter contre les idées reçues sur les dinosaures comme sur leur apparence, même si Stephen J. Gould est obligé de tempérer dans sa postface sur ce point et sur d’autres l’optimisme coloré et enjoué de Jean-Pierre Andrevon qui de toute façon n’apparait pas au travers des illustrations en noir et blanc de Silvio Cadelo, formant un livre qui mélange une base scientifique à un développement de science fiction saupoudrée de fantastique dans des thèmes qui correspondent bien à l’écrivain.

Toutes ces belles passantes – Jean-Pierre Andrevon

En 69 chapitres comme autant de séquences mémorielles qui débutent presque invariablement par « Je me souviens… », Jean-Pierre Andrevon clôt son cycle d’exploration de ses souvenirs de conquêtes sexuelles après la nouvelle Tout à la main en 1983 augmentée en roman en 1988 réécrit en 2008 puis Blanche est la couleur des rêves en 1997.
Le texte trouve une forme de catalogue à la fois d’une errance évanescente et d’une cohérence ponctuelle déjà présentes dans Tout à la main, avec une petite dizaine de séquences en commun, d’une autre nature dans Blanche est la couleur des rêves comme support dilué à un polar très imaginatif, alors que dans Toutes ces belles passantes cette dimension fictionnelle est supprimée, la mise en abyme distanciée de l’écrivain jouant au naufragé ou à la cible de la mafia pour instiller le doute sur la nature autobiographique du propos n’est plus de mise. Le contenu autocentré suit la construction d’une libido à travers les époques, au gré des rencontres hasardeuses, extraconjugales proches, professionnelles ou tarifées, basées sur une curiosité sauvage et une hypersensibilité hormonale qui transforment la liberté radicale en obsession dévorante à la limite du satyriasis, rechignant quand même à la bestialité et à la cruauté cynique. Les cinq productions littéraires constituant le cycle esquissent le personnage de Jean-Pierre Andrevon dans sa vie psychique et son intimité mouvementée, tiraillé entre ses fantasmes surpuissants de découverte exotique et les limites de l’existence concrète d’un clown un peu triste dans l’incompréhension de l’autre et dans la submersion physique subie faite de pollutions nocturnes et de sauvages éjaculations précoces auxquelles il doit bien se résigner, amoureux du mystère féminin et embarrassé de son propre attirail biologique pas forcément à la hauteur de ses visées transcendantes, dans un désarroi poignant qui échappe sagement à la stérilité.