Deux flics enquêtent sur un meurtre ignoble dans la capitale d’une France devenue une dictature militaire. La situation est cauchemardesque et l’auteur dépeint une société animale, hiérarchisée mais permettant les pires débordements, dans une proche anticipation jusqu’au-boutiste et tellement pessimiste. En face il y a une résistance terroriste et au milieu des meurtres en série (ce qui rappelle le traitement de ce genre de cas par le régime nazi). La gravité de cette satire est atténuée par l’outrance des situations et l’humour noir même pas marrant. Et ça fonctionne : on peut lire ce texte comme un délire jubilatoire, glauque et ultra violent, ou comme un avertissement plein de sarcasme pointant le présent et l’irrémédiable propension de l’histoire à se répéter. Mais, oui c’est avant tout un polar à la Dobermann, qui ne renie pas son attachement lointain à la collection Gore chez Fleuve Noir, avec pas mal de pages en plus, ce qui permet d’allonger la structure du récit et surtout de bien développer les différents personnages. Les conséquences de la misogynie et du racisme d’État sont au centre du texte en bousculant les bienséances et quelques tabous. C’est très bien ficelé, comme un saucisson, et Nécrorian découpe toutes ces idées débiles de société ou de civilisation.
Nous suivons l’errance d’un jeune homme dans une France post-apocalyptique, suivant ses rencontres amicales ou démesurément mortelles. Il faut s’adapter aux conditions changeantes et adopter une difficile maitrise des émotions. C’est un roman de survie, avec un petit côté manuel pas désagréable, une autopsie de la débrouille, une immersion dans le danger et la force fragile. Le trio de personnages est bien dans sa réalité, tiraillé par l’instinct de conserve et les sentiments. On sent que les mutations génétiques vont avoir de l’importance. Je rapproche Alain Damasio de Julia Verlanger dans cette façon d’écrire intensément et à voix haute ; la réflexion se déplie devant nous et l’action s’écoule, urgente.
La mort en billes
Cette fois, les deux garçons repartent en vadrouille, munis de ce qui ressemble à un vaccin contre la peste bleue, dans la France incertaine infestée par les amas de billes clapotants et digérant paresseusement la chair. Ils sont de moins en moins seuls, passant de chance en malchance, d’une rencontre problématique à une autre, avec toujours ce sens pour démasquer le sadique et vainement éviter de s’attendrir devant l’innocence illusoire. Et il faut trouver un moyen de se débarrasser des billes goulues, prédateur aussi mou qu’un zombie de première génération. Le rythme ne faiblit pas du tout.
L’ile brûlée
La mission suivante consiste à s’infiltrer en Afrique du nord pour repérer un groupe armé apparemment puissant. C’est au contact de cette junte que le premier vrai élément de science fiction est amené (faisant penser à Philip K. Dick) d’une façon tellement judicieuse à ce moment de voir les pensées du héros déborder dans le récit alors qu’il ne leur partageait qu’avec nous. Si ta mère était pesteuse au moment de te donner naissance, ou si tu es né dans la zone irradiée, tu pourras lire dans la tête des autres. Et justement le petit baroud dans l’environnement modifié par les mutagènes apporte une touche de science fiction d’aventure exploration, avec une faune et une flore qui semblent venues d’une autre planète.
Les trois livres se lisent avec entrain grâce à cette familiarité prenante, cette proximité motivante et enivrante. Avec une inventivité débraillée, tout cela donne une aventure exceptionnelle, exemplaire d’une science fiction d’action aventure espionnage. Les nouvelles complètent cet univers plein de poésie enfantine et de peur profonde, de candeur en sursis, avec toujours les questions sur la mutation, sur la responsabilité dans le don d’un monde aux générations suivantes. Et cette haine de la privation de liberté toujours présente, mais aussi cette trouille de l’abandon, ce besoin de s’investir impossible à réprimer, juste l’adaptation.
Nous sommes ici en présence d’une histoire destinée à divertir, de la science-fiction avec de l’aventure, de l’action et des rebondissements, un personnage principal banal dans une situation extraordinaire. Le début a forcément influencé l’idée de base de la série Code quantum ; un homme échange son corps avec celui d’un prince. Il se retrouve alors dans une galaxie très lointaine engluée dans un conflit manichéen entre l’Empire et la Ligue. Commencent alors les mésaventures du héros baroudeur et d’une princesse galactique, les secrets, les trahisons, les quiproquos. Le rythme est fluide, on ne s’ennuie pas grâce aux états d’âme de l’imposteur candide, coincé par ses responsabilités subies. Certains clichés peuvent déplaire mais ce récit est destiné aux hommes de la fin des années 40 avec un contexte social, politique et militaire particulier. La diplomatie et les armes nouvelles sont au centre du livre. Le récit est contrasté, à la fois lumineux et sombre.
Le retour aux étoiles
Le second tome relance l’odyssée de Gordon, cette fois dans son apparence terrienne originelle. Il ne peut plus avancer masqué, et sont mises en avant la tolérance et la compréhension face à des extra-terrestres télépathes. Les chapitres s’enchainent toujours aussi bien, à l’image d’un pulp de la première moitié du vingtième siècle. La répugnance du héros à l’égard de l’apparence, de la démarche ou de l’odeur des autres formes de vie fait penser à Howard Phillips Lovecraft, une gène cosmique devant un bestiaire exubérant et dérangeant. Les rebondissements et les difficultés diplomatiques s’enchainent comme dans le premier tome et le complètent à merveille. C’est une lecture vraiment divertissante, un incontournable de la science-fiction, simple et subtil à la fois, mais surtout extrêmement digeste.
François Darnaudet construit une uchronie géopolitique, sous la forme d’une fantasy surnaturelle entre magie et mythes antiques. La violence est présente, l’action est fluide, sans vraiment de superflu, et les chapitres courts aident au dynamisme du récit. Le rythme est constitué de voyages, de dialogues et de combats, avec une petite touche technologique qui colle bien au reste et apporte un peu de modernité. La tension grimpe jusqu’au massif affrontement final. Les plus grandes qualités de ce livre sont la plume impeccable de l’auteur et ce jeu savoureux avec l’Antiquité.
Ce projet d’adaptation de façon graphique d’une nouvelle de Howard Phillips Lovecraft (Herbert West réanimateur dans Dagon) est pertinent. Dans cette horreur gothique, un peu à la Frankenstein, il présente son matérialisme, la vie comme la mort étant mécanique. Les illustrations sont sombres, pleines d’ombres étouffantes, de moiteur et de froid. Certaines planches sont magnifiques, et de toute façon l’ensemble est de très bonne qualité ; ce qui prouve que l’ouvrage est réussi, bel hommage et complément pas du tout dispensable à l’histoire originale. L’ambiance est parfaitement dépeinte.
Philip K. Dick aime déployer une ambiance paranoïaque et un contexte politique chargé. C’est une uchronie post-apocalyptique dans laquelle s’imbriquent, autour d’un homme banal, la destinée d’un homme tronc doté de pouvoirs psychiques, d’un scientifique très perturbé, d’un pionnier de la colonisation de Mars bloqué autour de la Terre, et d’autres rôles comme une fille qui porte en elle son frère jumeau. Après la destruction, la société se reconstruit et des luttes d’influence apparaissent dans un contexte catastrophique avec ses craintes et ses mutations. Bien sûr il critique toute dictature et dénonce la mégalomanie, la peur et l’intolérance. Tout pouvoir cherche à se conserver, par les médias, la religion des héros. C’est un texte sur la manipulation, teinté de des tensions autour du nucléaire militaire et ses conséquence réalisées dans l’évolution, les modifications physiques et psychiques. Il y a un jeu de stratégie entre les protagonistes pour s’imposer, ou pour survivre, pour se libérer ou pour vivre bien, comme avant. Les personnages sont savoureux, dans ce rythme si particulier, similaire à celui d’un roman policier, entre pathologies psychiatriques et exubérance ironique des situations. C’est une fête foraine mystique, avec sa magie et sa langueur, comme dans une bulle temporelle.
L’idée de départ est très bonne pour une nouvelle : pas étonnant qu’elle soit devenue un roman, présenté comme presque indispensable pour découvrir la science-fiction. Oui, ce livre convient parfaitement à une initiation, dans le sens où il n’y a qu’une pincée de science-fiction. Il ressemble plus à de la littérature classique, ou à une expérience de l’esprit tirée d’un recueil philosophique. Bien sûr, il faut préciser que toute la science-fiction n’est pas comme ça. Ici point de fantaisie chatoyante, le texte est bien construit, linéaire, et on suit facilement les pérégrinations du personnage principal. L’ambiance est stressée, un peu sombre, c’est un roman maitrisé et très malin. L’auteur frôle la noirceur, sans jamais y céder, alors que psychologiquement la folie n’est pas loin.
Dans ce livre se déploie une science-fiction teintée de fantasy, avec des réalités parallèles qui invitent au voyage, entre touches steampunk et cyberpunk, passant de la grisaille d’une morne réalité à la beauté d’un monde magique. La cohabitation des deux plans d’existence n’est pas sans conséquences. McDonald a un talent certain pour écrire des nouvelles, et elles ouvrent sur des environnements propices à l’élaboration d’une longue histoire, avec en plus un gout pour l’ironie lors des chutes. Ces textes traitent des émotions humaines, ce qui permet de bien caractériser les personnages. Les questionnements sont profonds sur la cosmogonie, la causalité, la religion. L’équilibre entre modernité et exotisme est excellent. Il faut s’adapter aux changements de narration (première, deuxième ou troisième personne du singulier) d’une nouvelle à une autre, ce qui finit d’ajouter de la variété. C’est rafraichissant et plein de poésie souvent espiègle.
Des situations apparemment ordinaires dégénèrent dans une épouvante étouffante, sous le poids de l’Histoire. Il y a une sorte de désinvolture, un recul par rapport à l’atroce action. Cet auteur a trouvé son style, intense et tellement immersif, froid et inquiétant. Ces nouvelles ressemblent à des contes horrifiques dans une hystérie irréelle. On sent l’influence des chroniques scandinaves de la vie quotidienne d’une région. Les Dieux Anciens sont là, derrière la nature, la matière. Tous ces textes, malgré les changements de lieu, de situation et de point de vue, servent un fil conducteur : les cultes abominables.
C’est une littérature suédoise résolument moderne avec des phrases courtes et nerveuses, qu’entrecoupent de longs passages plus lents, avec des personnages décalés et bien fournis. Il choisit de mettre en scène des situations extrêmes, des comportements vraiment trash, et ça marche. L’unité des chapitres ne saute pas aux yeux au départ et les références à Lovecraft sont discrètes, ce qui est une très bonne chose. Il suffit de se laisser happer par l’ambiance lourde et malsaine. Hypnotisant et très immersif, c’est un livre qui sort de l’ordinaire, du caviar suédois pour qui apprécie l’œuvre de Lovecraft.
Cette histoire de la collection Frayeur chez Fleuve Noir mise sur une ambiance crasseuse, mettant en scène un créateur de monstres et leur montreur. L’ombre de Frankenstein plane sur le récit et les créatures se nourrissent de la peur qu’elles inspirent. Le folklore, la crédulité et la candeur forment un terreau fertile pour l’épouvante et l’horreur. La structure est fine, avec plusieurs axes narratifs, différents personnages ancrés dans cette situation morbide couronnée par la peste. L’ambiance glauque vraiment bien rendue et les protagonistes ravagés par le chagrin et la peur sont les plus grands attraits du texte.
L’auteur met en scène une guerre bilatérale dans le temps, vue d’un havre en dehors de l’espace-temps, destiné au repos des combattants. Cette guerre se déroule dans le passé, le présent et le futur avec des déflagrations causales. Dans un huis clos agité comme une kermesse, les enjeux donnent le tournis, au-delà de l’uchronie ou de l’anticipation, le changement est partout tout le temps. Les personnages sortent d’un théâtre original, grandiloquent et perturbé. On sent un trouble métaphysique, une angoisse indéfinissable, le monde étant sans cesse raturé et modifié par des actions baveuses de conséquences. Le présent devient un mystère : Existe t-il ? Et quand ?