Canyon Street – Pierre Pelot

La Détenue rebelle Javeline et le Pilleur idéaliste Jan des Étoiles sont inspirés par les visions de Raznak le dernier Fou à propos des pays du Grand Ciel et le trio décide de s’échapper de Canyon Street, un territoire clos par les gigantesques murs de l’Horizon Fermé, purgatoire sombrant dans l’anarchie sauvage depuis le Changement et l’arrêt soudain de la Manne, ravitaillement assuré par les membres des Cohortes casqués sortant de tunnels aux Points de Don.
Cette dystopie sociologique décrit un système idéologique à bout de souffle dans lequel la politique est remplacée par une manipulation religieuse et médiatique qui entretient l’espoir d’une promotion ontologique comme une loterie, à condition de suivre la Loi et conserver la Foi dans les préceptes dignes d’un Pari de Pascal dictatorial cultivant l’aveuglement d’un peuple soumis. Mais de la décrépitude surgit le chaos et la rancœur des Détenus pour l’outrecuidance des Pilleurs explose dans un déferlement de violence inspiré par un désir illusoire de retour à la passivité sereine de la réception automatisée d’une charité verticale disparue. Dans ce contexte de guerre civile fratricide et irraisonnée le trio déroule à contre-courant sa folie particulière et autonome, la visée pacifiste d’une utopie progressiste très vite disqualifiée chez Jan les Étoiles hanté par le meurtre des deux frères de Raïkal le Maire des Pilleurs pour protéger Javeline éprise d’une liberté animale après avoir tué son beau-père qui voulait la violer, et les illuminations profanes de Raznak dans des transes épileptiques dévoilant le chemin vers un ailleurs. Les trois quarts du roman déroulent un récit linéaire brut d’une efficacité redoutable avec une action constante ponctuée d’une sauvagerie gore, le développement des personnages écorchés qui accompagne la mise en place d’un univers glauque et poisseux d’une intensité choquante et d’une radicalité amorale. Dans la dernière partie s’opère l’ouverture conceptuelle, une fois le passage vers l’autre monde forcé et la traversée du miroir qui exprime toute l’absurdité d’un mécanisme circulaire fermé se dévorant et se régurgitant lui-même révélée, incarnation du pessimisme philosophique face à la crédulité religieuse couplée à la servitude volontaire dans le travail, consolidées par l’assujettissement à un ordre moral basé sur une pression de culpabilité factice qui mène à l’abrutissement et au suicide.

Transit – Pierre Pelot

Gaynes s’éveille amnésique dans une chambre, reçoit la visite de Stin Volke puis de la belle Lone, résidents de ce Quartier de secours sur Gayhirna prêts à l’aider dans son désarroi. Dans la Base pyrénéenne de l’Institut de Recherches Télergiques Européen, Carry Galen émerge avec des trous de mémoire et des troubles de la personnalité d’une expérience de transe hypnotique destinée à étudier ses dons de précognition.
La similarité flagrante d’inquiétante étrangeté entre la situation de Gaynes et celle de Carry Galen s’inscrit dans une opposition radicale de contexte entre l’émergence sur une tabula rasa dans un monde bucolique totalement inconnu et le retour dans un lieu familier mais angoissant au sommet d’un pic glacé, entre la bienveillante maïeutique dans l’accompagnement sur Gayhirna et l’ambiance compartimentée atour du statut de Cobaye Chercheur, entre la découverte naïve d’une société libertiste sous le signe d’une responsabilité individuelle au service du collectif et l’errance confuse dans le Central de Recherches sur Terre qui garde ses activités secrètes. Pierre Pelot distille un doute absolu autour des intentions du binôme de dirigeants, Lorris Erlevetchi et Pao Baquez, et de la situation de la thanatologue Mauree Leavskee, sans commune mesure avec la légère suspicion due au passé traumatique de la civilisation gayhirnaenne débarrassée depuis longtemps d’un Pouvoir inégalitaire. Au fil du roman et malgré l’effort constant pour brouiller les pistes et cultiver l’incertitude, les deux axes narratifs ne sont pas simultanés et parallèles, le souvenir de Lone chez Carry Galen identifie l’aventure de Gaynes en utopie au voyage perturbé du Cobaye Chercheur, faisant coïncider ces deux identités, subordonnant l’arc d’émancipation envolée à la réalité tragique d’une science dévoyée pour insister sur la dimension pathologique et désenchantée du texte. Des moments de grâce répondent aux rets de la paranoïa et contribuent à diffuser une nostalgie pessimiste, la densité psychologique se nourrit du nombre conséquent de personnages entre ombre et lumière, la spéculation scientifique mène au tissage de l’histoire et du mode de vie d’une contrée exotique dans un jeu de miroirs déformants qui franchit les frontières opaques par-delà la mort simulée ouvrant sur l’immortalité. La construction du puzzle révèle une vraie leçon ethnologique dans l’aperçu d’un possible réalisable qui transcende donc l’impossibilité essentielle de l’utopie, dans une vision maudite rendue dangereuse et inatteignable par la cupidité et le dogmatisme régnant sur la Terre maintenue par une élite dans une trajectoire humaine erronée.

Une si profonde nuit – Pierre Pelot

L’espèce humaine a survécu sur la Terre dévastée après une guerre apocalyptique, mais les humains ont perdu le sens de la vue et l’évolution biologique n’a même plus jugé utile de les pourvoir d’yeux. Divisés en familles éparses, ils se nourrissent de ce que renferment leurs pièges disséminés sur des territoires délimités à tâtons. Dans l’un de ces clans naissent Syll et Jahel, des jumeaux qui voient, présentés à Gulom le Menteur, détenteur de la Tradition, visitant le passé et l’avenir dans des transes provoquées par la Poudre, en attente de l’arrivée prophétisée des Sauveurs. Zahar Ihstan est le dernier homme conscient sur un équipage de trois cents individus à bord du vaisseau Espoir lancé au moment du cataclysme afin de trouver un monde accueillant. Après 14000 ans de voyage infructueux supportés par Zahar grâce à l’aide de Jery cyborg individuel personnalisé de soutien et des plongées dans les rêves provoqués par la prise de HyM pour éviter la stase cryogénique enfermant sa bien-aimée Maurie Ernbach, le retour sur Terre se profile.
La double narration destinée à se rejoindre développe le thème de la résurrection dans un parallèle poreux entre fantasy et science fiction qui s’unifient par l’ampleur christique et mythique de la réapparition, par la dimension psychologique et divine de la révélation mystique. La parabole de la traversée du désert se construit entre hallucinations et illuminations entremêlant couleur et douleur, autour d’une notion diluée de vérité basée sur une ontologie du doute qui relativise la connaissance et discrédite le témoignage, déroule le chemin de la schizophrénie, conforte la nature claustrophobe et méfiante de l’humanité. L’auteur déploie dans ce roman un pessimisme vertigineux jalonné par le bellicisme suicidaire des hommes, l’isolation concrète de la planète Terre, l’illusion de la religion et de la drogue, l’inanité du progrès menant au recul ou à la stagnation. Mais la noirceur n’empêche pas la beauté, des éclaircies momentanées d’une puissante poésie, des amours intentionnelles à la folie, une densité symbolique galopante et une intensité inconsciente qui font exister les sursauts d’une naïveté vaporeuse se condensant face à la pesanteur et au désenchantement, trouvant une grandeur dans sa chute. La vie est un songe qui se fane, Dieu est bel et bien mort, la réalité de l’Univers provient de l’espace clos en l’individu.

Brouillards – Pierre Pelot

Marine s’enfuit à pied et avec détermination de son village de Rapt dans les Vosges malgré sa grossesse avancée et elle est retrouvée inconsciente par Monjean au bord d’un étang sur la propriété de Camille Calien près du village de Haut-le-Vent en Haute-Saône.
Camille en tant qu’agriculteur vivant avec sa vieille mère acariâtre est heureux de prendre soin d’une jolie femme, malgré le mystère de son apparition parmi la brume et la promesse tout aussi inopinée de l’arrivée d’un enfant. Marine a quitté la pression malveillante de la vindicte populaire pour retrouver une ambiance similaire d’hostilité suspicieuse naissant de la superstition et mélangeant les craintes de sorcellerie au fantasme de Vouivre. La narration repose sur les points de vue, le sentiment de responsabilité grisante de Camille, l’atmosphère de protection et de sécurité pour Marine qu’elle peut nourrir par la manipulation d’une relation exclusive, et tout autour le jugement hâtif né de l’ignorance et de l’archaïsme campagnard chez la vieille mère pétrie de préjugés et les villageois intrusifs provoquant la défiance de Camille. La fin de la première partie de l’histoire est cataclysmique à partir de la naissance de Rufus, avec la propagation de la vérité désignant un prêtre comme le père de l’enfant, la mort de la mère de Camille devenue hystérique après avoir accouché Marine, le suicide de Monjean et l’agression du curé de la paroisse par un jet de pierre de Rufus. La venue au monde de l’enfant apporte l’intensité d’un nouveau point de vue inspiré par la haine des hommes et la détestation de la religion de Marine, mais surtout mène au tournant capital du livre qui correspond à la scène inaugurale cauchemardesque, à la malédiction de Camille destiné à visiter sa propre sépulture dans un sursaut temporel de vingt ans et une migration de l’esprit par-delà la séquence pivot de Rufus menaçant Camille avec son fusil pour protéger Marine. La profondeur torturée des détresses psychologiques déploie une efficacité diabolique dans l’incarnation des émotions à la portée métaphysique et ontologique, dans un glissement des identités projetant une maternité tragique et une paternité cryptique dégoutante du brouillard aux limites de la réalité, dans un roman qui dépasse un style simple par des passages de terreur folle et la construction habile d’une horreur intemporelle et vénéneuse.

Le Pays des Rivières sans Nom – Pierre Pelot

John Mashiell Carrow délaisse ses activités de patron d’une compagnie commerciale et de membre du Gouvernement des Mondes Unifiés pour superviser l’évacuation des Marginaux de leur territoire sauvage de l’Arctique et s’emparer de ce dernier refuge pour une nature immaculée. John charge son frère Raviroy de veiller sur Deva sa fille de treize ans dans un chenillard de reconnaissance conduit par Dolgon mais un accident survient en poursuivant Manoudh, celui-qui-chasse-seul, et réunit deux êtres humains diamétralement opposés.
Cette dystopie socioécologique se construit dans l’antagonisme radical en apparence entre une civilisation uniformément globalisée autour d’une industrialisation à outrance et une enclave cernée dans laquelle la liberté et la solitude sont encore possibles. Mais les doutes informulés assaillent les personnages du début à la fin au travers de dialectiques qui perméabilisent les oppositions, Manoudh attire le chenillard dans un piège mortel pour se protéger de la menace puis dépasse son instinct en prenant soin d’un assaillant en détresse, Deva et son père finissent par apprendre de la nature brute en transcendant la vanité des a priori culturels et la vacuité de l’appropriation destructrice. La critique du colonialisme et du progrès générant la pollution s’ajoute à l’échec pratique de l’utopie d’un gouvernement mondial et à l’impossibilité fondamentale d’unifier l’espèce humaine sans la diluer et l’affaiblir. L’intention d’alerter sur la nécessité de la conservation du biotope est transparente mais une subtilité certaine permet d’éviter l’angélisme par des nuances dans le récit mêlant des touches de tristesse et des élans de douceur aux accès de colère et d’incompréhension. La littérature jeunesse de qualité est celle qui ne sous-estime pas son lectorat et ce roman en fait incontestablement partie.

L’ombre de la louve – Pierre Pelot

Ahorn désormais sans clan est témoin au cours de son périple de l’agression d’une jeune cueilleuse par un chasseur et, pour se défendre elle le frappe à la tête avec une pierre puis s’enfuit.
Le premier contact d’Ahorn avec les Ohioro est donc très tendu, la jeune Nohiqu’anah l’accusant d’être responsable de l’état désastreux du robuste Oatti, mais le subterfuge ne tient pas et elle finit par avouer, provoquant son exil temporaire sous la surveillance d’Othraq’o. Cette suite de Le jour de l’enfant tueur s’inscrit dans la même ambiance et développe la même forme de polar aux ramifications spirituelles et aux ressorts de mensonge, de jalousie, de non-dit et de manipulation. Le récit conserve son terreau mythologique et religieux, prolonge directement le concept de réincarnation à la base de la conclusion horrifique du précédent tome autour de l’enfant vieillard d’Ene’a, cette fois transposé dans l’attente de la naissance d’une fille qui prendra le relais de la cheffe décédée. La présence d’Okgha le Rêve qui est la parole d’Okough est toujours aussi prégnante et s’exprime dans une certaine idée de la prédétermination transcendante, recours lancinant comme l’expression d’une inspiration et d’une intuition pour l’enquête en immersion, mais aussi comme un alibi et un moyen de pression dans la lutte de pouvoir et d’influence au sein du clan. Le signe d’une anticipation de la modernité transparait ici par l’improbable intervention chirurgicale menée par Ahorn sur le crâne d’Oatti pour résorber un hématome sous-dural. Au-delà de cette boucherie clinique, l’aspect gore se révèle vraiment dans la description, comme une nature morte grouillante, du cadavre d’Othraq’o. Le diptyque des aventures d’Ahorn est très cohérent dans son ensemble mais s’enrichit dans cette histoire d’une connexion profonde avec le règne animal, ajoutant encore de la poésie et un sentiment de liberté à l’image de la louve furtive du titre du roman. La société humaine est dépeinte dans sa médiocrité archaïque et intemporelle, dans sa simplicité que le vernis d’une pensée abstraite unificatrice ne parvient pas à rendre intrinsèquement meilleure.

Le jour de l’enfant tueur – Pierre Pelot

Il y a 35000 ans, Ahorn du clan des Annâanni est choisi dans le cadre d’un échange contre deux femmes avec le clan des Ohihani pour équilibrer leur population.
Ahorn n’est pas réticent dans l’optique de connaitre Ene’a qu’il a aperçue une seule fois, motivé par la révélation mystique d’Okgha le Rêve qui est la parole d’Okough durant son épreuve pour le désigner comme le meilleur des Annâanni. Face à cette dimension impalpable, l’histoire bifurque en direction d’une forme de polar lorsqu’il découvre que sa nomination était arrangée et que Ene’a a disparu. L’aventure se déploie alors autour de la présence inquiétante des hommes nokh, à la bouche en grande partie cousue et au nez obstrué, et sur les traces du clan Ohisihan mené par Hans-Ohisihan détenteur d’un savoir supérieur. Apprenant le rapt d’Ene’a par les Ohisihan, Ahorn se lance dans une expédition qui se révélera chaotique et brutale au travers de proclamations assourdissantes et de fulgurances gore. Cette histoire apparait comme un tournant dans l’évolution humaine par l’affirmation de sentiments complexes tels que l’amour et la justice ouvrant une voie balbutiante pour nuancer l’égocentrisme et la prédominance des tabous claniques, montre aussi la survenue d’une inspiration transcendante annonciatrice des mythologies et des religions. Tout le récit se pose comme un drame au déroulement archétypal et intemporel, le terreau tragique renfermant les graines subtiles et nuancées d’une sociabilité à venir faite de non-dits, de mensonge, de manipulations, de combats et de folie dans l’ouverture d’une société rudimentaire vers les tensions nouvelles d’une libération face à la cruauté de l’être-au-monde et le tiraillement de la dialectique entre identité et altérité. Ce livre est d’une intensité primaire et sauvage exprimant la condition fondamentalement incertaine et précaire des humains, sous le signe de la culpabilité ravageant les enfants, les femmes et les hommes.

Outback – Pierre Pelot

Cran Barker est un médecin qui se rend à un rendez-vous sans se souvenir de son but, intrigué par la présence familière d’une femme, témoin du déferlement d’une cohorte d’enfants dépenaillés et armés, guidé par deux jumeaux albinos.
Ce motif se répète dans une trame onirique de vacarme et de violence, de pluie et de poussière ocre. La médecine de Cran Barker s’entend aussi dans un sens chamanique épousant l’Histoire cruelle du peuple aborigène face aux colons blancs, les ressources accaparées et la pollution, l’esclavage et les massacres autour des fermes et des mines. Le texte embrasse la dimension mythologique des Ancêtres et présente la cosmogonie qui a façonné la Terre pour y déployer les Rêves parmi lesquels les hommes ont été déposés, avec pour responsabilité la mission de suivre la Loi et de conserver la mémoire, parmi le Temps qui déploie les chemins possibles non réalisés dans une coexistence de trajectoires perméables du passé, du présent et du futur. L’enjeu de cette culpabilité humaine se concrétise par la confrontation entre deux figures mythiques, les deux archétypes forgés par les rites ancestraux que sont Teenalee Nangalarri le bras armé du Serpent arc-en-ciel Wagyl/Waagal/Yurlungur qui veut punir les hommes et Cran Jakomara le messager qui doit convoyer le Livre pour leur salut jusqu’à Hugo Van Helsing le gardien désigné. Le récit se nourrit du contraste intense entre une spiritualité indigène d’une poésie métaphysique et l’âpreté concrète d’évènements traversés de fulgurances gore mêlant un universalisme symbolique à des personnages profonds et complexes sous le signe d’une structure narrative contingente très réussie.

Flatland : Aventure fantastique à plusieurs dimensions – Dani Collaterale

Mr. Square est un carré qui décrit Flatland, sa contrée en deux dimensions, la perception qu’il en a au ras du sol, et interagit avec l’auditoire lisant ce livre. L’ensemble du texte d’Edwin A. Abbott est conservé mais adapté via quelques coupes et rajouts pour épouser une forme de narration proche de la bande dessinée.
La première partie développe donc une discussion entre les phylactères de Mr. Square et les cases attribuées à la mise en abyme du lectorat, contrairement au discours à sens unique du début du roman, et le petit plus bienvenu réside dans les traits d’humour disséminés parmi le foisonnement graphique à travers des commentaires qui modernisent l’approche sans la dénaturer.
La structure du récit reste cependant identique dans la présentation des habitants de Flatland et du système sociopolitique rigide, de son histoire mouvementée, de sa conception de l’irrégularité géométrique et de la déviance angulaire, de l’intolérance envers les femmes qui sont des lignes et autres figures contondantes, de l’emprise politique nourrie par les castes et aboutissant à la pratique de l’eugénisme, de la peine de mort et de la réadaptation formelle discriminatoire et arbitraire.
Les illustrations apportent une continuité visuelle à peu près absente du roman originel, permet de visualiser avec luxuriance l’environnement, de concrétiser dans le détail le propos abstrait et fixe avec justesse les passages colorés, mais surtout dans la seconde partie le graphisme montre tout son intérêt dans la révélation analogique de la quatrième dimension, déployant l’initiation à l’allégorie de la Caverne de Platon par la dissipation de l’aveuglement, le passage de l’obscurantisme institutionnalisé à l’affirmation de l’esprit critique et scientifique.
Cette magnifique édition complète à merveille le roman en mettant à jour la théorie et présente l’intérêt de rendre moins aride le contenu, de bien insister sur l’aspect philosophique et sociopolitique, de rendre claire la projection d’une dimension à l’autre, jusqu’à un hypercube en mouvement via un QR code et la représentation de la dixième dimension, mais aussi de gommer le pessimisme de la conclusion de l’histoire d’origine.

Emblèmes 15 – Trésors

Dans Un Diamant d’Alphonse Karr, Théodore doit effectuer un voyage commercial à Constantinople avant de se lier à Anna. Cette fable joue sur la dichotomie entre richesse et amour, opulence et simplicité, soulignée par le décalage entre les fantasmes à propos de l’Orient et sa réalité beaucoup moins reluisante.
Dans Dans la Peau de Merlin Gaunt, Clélia va devenir comtesse d’Arunzio après avoir reçu une magnifique rivière de diamants qui l’obsède. Malvina, comtessse d’Arunzio, est malade d’une langueur qui l’immobilise dans son lit en compagnie de sa rivière de diamants. Cette histoire de malédiction vénitienne passe du fantastique à l’horreur dans un mariage fou entre beauté vénéneuse et amours haineuses de déliquescence miroitante et de gisants chatoyants.
Dans Après la Foudre de Julien Bouvet, Massoth est un chasseur de kynite, ou plutôt des orages plasmiques dans le désert à l’origine de l’apparition de cette roche ténébreuse qui enserre des ruines et des défunts transmutés. Dans cette nouvelle inédite, point d’orgue du recueil, l’auteur tient un personnage intense dans sa relation solitaire avec un environnement post-apocalyptique à la fois chaotique et poétique, cybernétique et d’une noirceur abyssale.
Dans Les Crépuscules de Léo Henry, l’allemand Wolfram convie Sholem le joaillier juif polonais dans sa demeure de Varsovie et le charge de confectionner une aiguille de gramophone à partir d’une émeraude sacrée. Ce texte subtil explore l’Histoire et la mémoire entre témoignages cosmogoniques et devoir métaphysique talonnés par l’inexorable avancée nihiliste des nazis.
Dans La Pierre du Fou d’Armand Cabasson, Neil Tabell vole la pierre du fol réputée être un œil de vouivre pour libérer son amante Ann Galdrin ensorcelée par Ganconer Doe un artiste à la beauté surnaturelle. Cette nouvelle construit une Faërie urbaine dans le dévoilement d’une magie qui rend fou derrière les apparences, cultive langueur vénéneuse et désespoir passionné.
Dans Le Papillon Écarlate de Nicolas Valinor, Ayame est une étudiante japonaise à Paris qui est harcelée par les apparitions fugaces et inquiétantes d’une jeune fille depuis qu’elle a trouvé dans un magasin d’antiquités une ancienne épingle à cheveux sertie de pierreries en forme de papillon et gravée au nom d’Itomi. Ce cauchemar évanescent s’inscrit dans la tradition des histoires de fantômes et d’une infestation intemporelle de la réalité perçue rejouant un drame archétypal de jalousie et de fureur canalisées au travers d’un bijou.
Dans Mère-Géode de Jérôme Noirez, un minéralogiste lance la mode des géodes d’origine volcanique à conserver intactes dans leur mystère ou à percer d’un trou pour les féconder. La poésie cosmogonique d’une matrice à homoncules minéraux rejoint la dialectique entre intériorité et extériorité dans la confusion des échelles de vie et le manque de vision de l’humanité.
Dans Le Rubis Parwat de Delia Sherman, Sir Alvord Basingstoke rend visite à sa sœur Caroline Mildmay pour lui signifier son intention de lui léguer sa bague sertie d’un imposant rubis, mais à sa mort sa femme Margaret décide de la conserver. Le fantastique magique se focalise classiquement sur l’ambiance inquiétante et cultive le contexte uchronique d’une Grande-Bretagne dirigée par une confrérie de sorciers dans une histoire de convoitise et de malédiction.
Dans The Cat & the Choker de Léa Silhol, Ayliss admire les portraits des femmes de sa famille dans la demeure de Nevermore et remarque des traces d’ecchymoses sur leur cou. Cette fantaisie gothique s’appuie sur une sombre légende poétique d’amours damnées et d’un collier symbolique porteur d’une malédiction à la flamboyance macabre.
Dans La Malédiction du Précieux d’Estelle Valls de Gomis, différents joyaux historiques sont présentés dans leur destinée mouvementée, le Collier de la Reine, le diamant Régent, le diamant Koh-i-noor, le saphir de Saint-Édouard, le diamant Orlov et le diamant Hope, illustrant les influences énergétiques néfastes, ou bénéfiques pour en faire talismans et amulettes.
Dans Les Bijoux et les Gemmes dans la Littérature Fantastique d’Aurélia Moulin, des bijoux qui sortent de l’ordinaire ont inspiré certains auteurs, comme les bracelets ou colliers faits de cheveux, les fétiches de corail, la clé d’argent, le sceau du scarabée, l’Anneau Unique, les pierres rouges ou vertes, tous ces exemples reposant sur la symbolique du lien.
Dans Sur les Traces du Précieux d’Estelle Valls de Gomis, un florilège de textes est suggéré pour prolonger ce recueil.

Flatland – Edwin A. Abbott

Flatland est une surface plane peuplée par des figures géométriques comme autant d’êtres pensants organisés en castes basées sur le nombre de côtés et sur la Régularité visant l’idéal de la circularité. La hiérarchie s’installe donc intellectuellement et socialement, de la vulgarité contondante à la subtilité rotonde, le degré d’ouverture des angles identifiant le niveau d’intelligence dans une physiognomonie radicale. Avec une vision au ras du sol la contrée de Flatland en deux dimensions se révèle sous forme de lignes mais certains habitants peuvent exploiter le Brouillard pour deviner l’éloignement des côtés d’une figure, la netteté qui s’estompe suivant un point de fuite.
Un Carré Juriste de profession décrit cette société rigide et témoigne de la révélation verticale de l’échelle des dimensions, immanente ou transcendante, de l’apprentissage conceptuel du mille-feuilles des niveaux de perception et de l’invisible déductible. Dans le sillage de l’allégorie de la Caverne de Platon, les chaines sont sociétales et la lumière provient d’un prophète, deus ex machina à la dimension surnuméraire, qui délivre en sus une malédiction christique s’apparentant à la lutte entre la Raison pure et l’obscurantisme civilisationnel. Derrière le témoignage d’une découverte sur la nature et la structure de la réalité, basée sur l’émotion théologique écrasante d’une idée de la perfection déduite indirectement de sa propre imperfection, la description d’une société dystopique s’impose avec un air de réalisme et de déjà-vu dans ses motivations et ses justifications par une Loi naturelle, fondant un système sociopolitique terne et immobile qui rabaisse les femmes, pratique l’eugénisme et la peine de mort de façon sournoisement utilitaire, ce qui procure à l’ensemble du livre une impression de malaise stagnant, une ambiance de désespoir résigné et de claustrophobie ontologique entérinés par la conclusion du narrateur.

Star Wars, un monde en expansion – Alain Boillat

Ce court essai de 2014 présente l’extension de l’univers de Star Wars dans différents supports culturels avec pour cadre le cheminement derrière l’exposition Alphabrick de la Maison d’Ailleurs.
La nature hybride de l’œuvre originelle se prête parfaitement aux volontés d’enrichissement formel, se basant sur une science fiction épique d’inspiration mythologique, une fantasy d’aventure à la puissance mythique, une narration d’ampleur philosophique et poétique qui emprunte ses codes au conte initiatique, à la tragédie antique et la geste médiévale, au western sous influence asiatique et surtout une cosmogonie de personnages, de lieux et d’un univers sonore emblématique aux possibilités d’approfondissement infinies. La démarche initiale du film prévoyait en sus l’édition concomitante du roman et de comics dans des débuts un peu anarchiques qui vont se structurer à des fins commerciales évidentes. La suite logique se situe dans le manga, l’animation, les jeux vidéoludiques et les figurines, forgeant une assise définitive dans la pop culture.
L’illustration est passionnante du rôle véritable, avant la collection, de la figurine en tant que jouet dans une dissection des films permettant d’en extraire les détails d’une structure narrative discrète et sécable à loisir pour mettre en valeur un des personnages principaux dans une situation précise avec ses accessoires idoines ou même un personnage dérisoire qui ne demande qu’à exister et sortir de l’anonymat. Les passerelles entre la trilogie et la prélogie sont facilitées par des schémas archétypaux qui se répètent dans les rôles et les actions, facilitant la perpétuation du jeu d’une génération à l’autre. Dans ce foisonnement, la volonté de produire des objets de collection mène à une mise en abyme d’historicité et de variations autoréférencées qui proclame d’autorité sa propre dimension mythique. Ensuite, le passage de la licence chez Lego non seulement correspond à merveille à l’importance du bricolage dans les films mais aussi ferme la boucle, tout en ouvrant l’horizon, par un retour vers l’animation et les jeux vidéoludiques.