Bifrost 51

Dans Radieuse Étoile verte de Lucius Shepard, Philip a vécu dans un cirque itinérant depuis que son père a provoqué la mort de sa mère. Il apprend qu’il disposera à sa majorité de l’immense fortune de son grand-père maternel, côtoie un freak vétéran d’une guerre à moitié effacée et rencontre Tan la nièce de son tuteur dont il tombe amoureux. Cette quête d’identité et le désir de vengeance qui l’accompagne reposent sur une incertitude, des non-dits et des altérations de mémoires. Par ce flottement qui exclue toute portée morale de cette trajectoire, la novella est très sombre tout en atteignant quelques fugaces moments de grâce malgré le doute qui s’insinue, l’action est expédiée n’offrant aucune résolution.
Dans Lucius Shepard ou l’imaginaire d’un monde vécu, l’entretien entre Patrick Imbert et cet écrivain voyageur aborde l’Amérique Centrale, la mainmise de la religion sur les États-Unis et leur attitude vis-à-vis de ce continent.
Dans le Guide de lecture, la plupart des critiques de ses romans et recueils parues dans Bifrost sont compilées, ainsi que certains livres non traduits.
Dans Les Anticipateurs chapitre septième de Frédéric Jaccaud, deux romans publiés la même année 1864, Voyage au centre de la Terre de Jules Verne et Laura de Georges Sand, présentent des similitudes, le premier étant un voyage qui mène à une plongée dans l’extrapolation scientifique, le second déployant un voyage interne et onirique, les deux officiant dans le thème de la Terre creuse.
Dans Le destin lointain de l’univers de Roland Lehoucq, la question de la mort de l’univers reste lointaine et incertaine par l’immense capacité naturelle de recyclage qui se concrétise dans le trou noir central, vision à une échelle qui donne le tournis.

Bifrost 50

Dans Origam-X de Stéphane Beauverger, Blanche Van Horn est à l’origine de l’intervention chirurgicale sur le cerveau de Sébastien, hyper-sensible à la douleur depuis toujours, permettant la diffusion empathique sur le réseau de ses expériences converties en œuvres de plaisir. Cette nouvelle cyberpunk inédite joue avec le concept de topologie corticale et ses conséquences éthiques, la marchandisation d’un art devenu métaphysique.
Dans La nuit des pétales de Laurent Genefort, un tueur à gages qui passe de corps en corps grâce à une machine qui manipule les identités, souvenirs et consciences, est engagé pour exécuter un contrat. Le côté polar d’action est enrobé par un contexte de space opera et une dimension schizophrène cyberpunk de duplication et de migration de l’esprit.
Dans Itinéraire nocturne de Tim Powers, Roger est confronté à son passé et ses angoisses dans un kaléidoscope cathartique peuplé d’apparitions incertaines dans Santa Margarita balayée par le vent du désert.
Dans Tim Powers ou les vapeurs de l’histoire, le long entretien avec Thomas Day aborde son amitié avec Blaylock, Jeter et Dick, sa passion pour la poésie et la fiction historique pour un portrait hétéroclite à l’image des différents genres de ses romans, de la coexistence de sa foi chrétienne et de son grand intérêt pour Lovecraft, démontrant son imaginaire foisonnant dans le domaine du fantastique.
Dans le Guide de lecture, la plupart des critiques de ses romans parues dans Bifrost sont compilées, avec en exergue Vies et œuvre de William Ashbless de Xavier Mauméjean se penchant avec amusement sur ce poète inconstant qui fait le lien entre Powers et Blaylock.
Dans Les Anticipateurs chapitre sixième de Frédéric Jaccaud, Maurice Renard sous l’influence de Wells pratique un merveilleux scientifique dès 1906 dans ce qui s’approche le plus d’une origine consciente et volontaire de science fiction, à base de savants fous et de fantastique structuré. Ce nouveau courant littéraire ne rencontre pas le succès mais déjà un dédain ou un désintérêt qui persistera.
Dans Vers les étoiles à dos de trou noir de Roland Lehoucq, la mise à disposition d’une énergie nécessaire au voyage intergalactique rapide est rendue théoriquement possible par l’emprisonnement d’un trou noir suffisamment massif pour ne pas avoir à trop le nourrir et la captation de son rayonnement.

Le vaisseau lève l’ancre à minuit – Fritz Leiber

Dans Le vaisseau lève l’ancre à minuit, quatre étudiants rencontrent Helen, une jeune femme mystérieuse au contact de laquelle ils débordent de créativité et qui leur inspire amour et dévotion. Cette histoire de premier contact est traitée d’un point de vue sentimental et psychologique, aboutissant à un romantisme cosmique au dénouement tragique dû à l’hétérogénéité des espèces, les humains ne pouvant dépasser leur nature égocentrée.
Dans La maison d’hier, Jack Barr en villégiature chez un professeur pour ses recherches scientifiques se rend sur une ile censée être déserte et rencontre une jeune femme mystérieuse qui croit vivre vingt ans plus tôt. Cette histoire d’amours se présente comme la découverte d’une anomalie temporelle à l’ambiance de fantastique surnaturel puis intègre la science fiction par la biologie et le clonage sans approfondir le sujet et en conservant une approche philosophique archaïque sur le développement d’un être humain. Finalement un peu de magie vient à la rescousse de la méthode hasardeuse pour obtenir la copie d’une personne.
Dans Le jour du professeur Kometevsky, une panique se répand sur Terre depuis la disparition des satellites naturels de Mars et de Jupiter. Dans un mélange de science fiction et de fantastique, cette situation extravagante trouve son explication par le biais d’enfants devenus récepteurs télépathiques des pensées d’êtres supérieurs pour qui les humains ont une insignifiance utile de pions dans un conflit cosmique les menant à une évolution de la conscience.
Dans Une balle à son nom, Ernie Mecker est choisi pour passer un test de rationalité au nom de l’humanité, pour évaluer la capacité de l’espèce à intégrer la citoyenneté galactique. Il reçoit donc des Dons qui surpassent sa condition et la technologie terrienne. Plutôt embarrassé par ses nouvelles capacités, Ernie devient l’incarnation de la différence inconfortable parmi les siens dans une impasse psychosociale causant paranoïa et abus d’alcool.
Dans La vieille petite Miss Macbeth, une vieille femme erre comme une somnambule dans une grande ville déserte, dans une solitude post-apocalyptique.
Dans Essayez de changer le passé, un homme devenu un Serpent après son meurtre perpétré par sa femme tente de modifier le passé pour échapper à la fatalité. Cette nouvelle fait partie de la Guerre Modificatrice et se concentre sur la résistance de la trame du monde au changement et sur les compensations d’une ligne temporelle déviée.
Dans Nos vacances en soucoupe, une famille d’extra-terrestres part faire une expédition touristique sur Terre pour observer une espèce immature. Cette science fiction humoristique se base sur un renversement relatif de point de vue avec le comportement des vacanciers à tentacules qui explique les vagues d’observation de soucoupes volantes et amoindrit l’infériorité humaine, évitant l’interférence pour garantir l’autodétermination.
Dans Le matin de la damnation, un homme est recruté par une femme mystérieuse pour rejoindre la camp des Araignées. Cette nouvelle qui fait partie de la Guerre Modificatrice présente le processus de résurrection et détaille l’initiation à la technique de translation temporelle.
Dans Créativité pour les chats, Gummitch est un chat déprimé rendu casanier par l’agressivité du monde extérieur. Il est au centre du Mystère de l’Eau Renversée, donnant libre cours à sa fibre créatrice.
Dans Les lunettes du professeur Dragonet, son invention permet de visualiser l’esprit des créatures intelligentes. Cette nouvelle est un mélange facétieux de science fiction et de fantastique dans une gradation des révélations pleine d’étrangeté.
Dans Chants secrets, Gwen et Don vivent leur histoire d’amour au-delà de leur passé psychiatrique commun, dans l’utilisation d’excitants pour elle et de somnifères pour lui, se croisent et se trouvent à travers leur imagination dans une poésie profondément humaniste.
Dans Les corridors noirs, un homme amnésique avance le long de corridors, la paroi derrière lui avançant pour le pousser à choisir entre deux portes à chaque fois. Cette nouvelle est une parabole de la vie entre claustrophobie et irréversibilité du temps.
Dans La racine carrée du cerveau, un Jeune Homme Réservé et un Vieil Homme Banal participent à une réception avec le gratin hétéroclite d’Hollywood. Les courts articles qui émaillent le texte s’accordent aux discussions techniques et considérations occultes pour exposer l’évolution de l’espèce humaine et la croissance du savoir dans une ambiance surréaliste, un décalage temporel qui rend une époque baroque jusqu’au ridicule, dans ce qui ressemble à une histoire sur le modèle de la Guerre Modificatrice.
Dans Amérique la belle, un conférencier anglais séjourne chez une famille de Dallas, se confrontant à cette société à la lumière de sa connaissance de la situation mondiale incertaine.
Dans Voyage de nuit, un écrivain rencontre à Las Vegas une jeune femme qui se déclare originaire de Mercure et traquée par les Solariens dans une atmosphère paranoïaque et irréelle.

Un soupçon d’étrange – Theodore Sturgeon

Dans L’ile des cauchemars, un vieux gouverneur raconte l’histoire de Barry, un marin en plein delirium tremens naufragé sur une petite ile habitée par des créatures fouisseuse qui sont terrorisées par un congénère n’ayant pas arrêté de grossir par cannibalisme. Cette fable fantastique imbibée est surréaliste, jouant avec la véracité des évènements, passant de la peur à la déception et transformant l’héroïsme en mirage.
Dans Les ossements, Donzey a inventé une machine de transmission radio et invite le shériff Farrel à participer au premier test. Avec une base de science fiction tendance bricolage des débuts, ce texte remanié initialement écrit par James H. Beard développe un fantastique sombre par l’étude de la mort via un biais biologique et un côté polar pour donner du sens à l’intrigue.
Dans Largo, Vernon Drecksall compose son ultime pièce musicale après sa rencontre avec Gretel une étudiante inaccessible et Pascal Wylie qui se sert de lui pour s’enrichir. Un plan macabre se dessine depuis le mariage de Pascal et Gretel, la musique informe la matière dans une vengeance implacable.
Dans Cicatrices, une discussion au bord du feu entre deux garde-clôture taiseux dérive sur les femmes et l’amour désintéressé.
Dans Un don particulier, Slopes est un civil qui fait partie de la troisième expédition envoyée pour récupérer des cristaux de Vénus malgré la présence sur la planète des Cacophones, espèce monstrueuse et brutale. Ce premier contact adapté grâce à l’attitude compréhensive de Slopes plaide doublement pour la tolérance envers un peuple différent ou un congénère devenu souffre-douleur, contre les a priori issus de la peur de l’inconnu.
Dans M. Costello, héros, l’idée de synergie entre les hommes comme dogme qui s’oppose au solipsisme se répand sur la planète Borinquen, occasionnant un harcèlement des réfractaires et la primauté du tout sur ses parties.
Dans La musique, un patient pris par la musique du sang sent monter en lui une pulsion de prédation animale d’une distanciation glaçante.
Dans Parcelle brillante, un vieil homme analphabète et solitaire récupère une femme charcutée dans la rue et la ramène chez lui afin de la soigner. Ce huis clos est intense et incertain, la vie habite ce corps de femme dans les yeux de cet homme abandonné, illustrant le malentendu qui découle de la différence et la puissance des désirs désespérés, plongée sombre et sans concession dans une psyché blessée.
Dans L’autre Celia, Slim Walsh visite les chambres des autres locataires de son immeuble pour satisfaire son insatiable curiosité. L’arrivée d’une femme évanescente constitue un défi à sa mesure par sa discrétion et sa vie minimaliste comme en transition, cultivant le mystère autour de sa nature et de sa substance.
Dans Un crime pour Llewellyn, Lulu habite avec Ivy et mène une vie toute réglée qui ne lui demande aucun effort mais il fantasme sur les récits de vie dissolue de ses collègues. Ce texte montre les malentendus, les problèmes d’adaptation et de communication d’une personne différente dans son désir d’être exceptionnelle, une histoire sombre qui déroule un sentiment d’enfermement.
Dans La fille qui savait, un homme surveillé dont l’assassinat est programmé rencontre sa nouvelle voisine et lui raconte ses déboires. Elle décide de l’aider. Un amour naissant se sublime dans le don de soi jusqu’à l’irréversible.
Dans Sculpture lente, une femme rencontre un scientifique reclus qui soigne son cancer du sein. Cette diatribe profondément humaniste et écologiste fustige l’archaïsme industriel, le capitalisme aveugle et la résignation des masses.
La dimension autobiographique soulignée par la Préface de Marianne Leconte exprime une évolution par ces nouvelles de différentes époques mais une base est persistante à propos de la conscience, de la communication, d’une incertitude éthique qui mène à une ambiance floue de noirceur et pourtant d’un espoir fou.

La montagne sans nom – Robert Sheckley

Sur une planète sans nom, Morrison dirige des travaux de terraformation ralentis par une avalanche d’accidents inexpliqués.
Cette nouvelle parfaitement maitrisée développe une suspicion logiquement locale envers l’observateur d’une entreprise concurrente puis se cristallise sur un ethnocentrisme acceptant le massacre des sauvages indigènes, pour finalement atteindre l’universalité avec la nature dans son ensemble qui considère tous les hommes comme de dangereux avortons. Cette chute est radicale dans son message écologiste, présentant l’espèce humaine comme destructrice de mondes et affirmant la globale unicité de la nature en tant qu’entité transcendante capable de réaction. L’ironie est savoureuse dans la condamnation d’une espèce bornée et inconséquente, une maladie orpheline mortelle.

Tu brûles ! – Robert Sheckley

Dans Le corps, l’esprit d’un éminent mathématicien est transféré dans le corps d’un chien, situation humoristique de la relation inter-espèces.
Dans La foule, cette courte nouvelle force le trait de la méfiance des hommes devant le progrès et l’apparition de l’intelligence chez les machines.
Dans Le mode d’emploi, un homme aux pouvoirs télékinétiques est intégré pour la première fois à un équipage en partance pour Mars. Il propulse le vaisseau aussi loin que Saturne et la situation ne correspond plus au protocole entre sa personnalité fragile et l’hostilité contenue des autres hommes, dilemme incongru et ardu pour la rationalité.
Dans La seule chose indispensable, Arnold et Gregor partent en mission avec, pour gagner de la place dans le vaisseau, un configurateur. Cette machine complexe peut produire n’importe quoi mais ils découvrent qu’elle a développé un caractère et le caprice de ne créer un type d’objet qu’une seule fois. La métaphore de l’ouvrier surexploité et de l’avènement de la surproduction apparait sous la forme d’une énigme psychologique à résoudre. La machine en ressemblant à l’humain hérite de son inconstance.
Dans N’y touchez pas !, le capitaine Barnett, Agee et Victor sont des criminels qui s’emparent d’un vaisseau extra-terrestre sur une planète isolée et tentent de s’enfuir en laissant leur rafiot. Cette fable exobiologique se base sur l’acharnement comique dans l’erreur et l’ignorance de l’espèce humaine durant un premier contact désastreux, une parodie de cambriolage au ridicule intergalactique et une leçon d’éthique à l’échelle universelle, emplie d’ironie.
Dans Une race de guerriers, Fannia et Donnaught doivent se poser en urgence sur une planète isolée pour faire le plein de carburant et rencontrent un peuple de guerriers qui se suicident au combat dans une confrontation à un renversement des valeurs garant de la paix mais aussi énigme comportementale à résoudre pour contourner la situation de conflit.
Dans Tels que nous sommes, Maarten et son assistant Croswell atterrissent sur Durell IV pour effectuer un premier contact avec des humanoïdes proches mais assez différents pour rendre la mission périlleuse par des particularités biologiques mineures qui causent une avalanche d’incompatibilités concrètes.
Dans La suprême récompense, Hadwell est un écrivain qui se pose sur une planète habitée par un peuple affable vivant pacifiquement. Leur conception religieuse de la vie provoque un malentendu, la mort atroce d’un homme méritant étant décidée pour son salut par un prêtre. L’inversion des valeurs se situe dans l’intention, le poids des traditions et les critères éthiques, divergence qu’une histoire d’amour ne résoudra pas.
Dans Fantôme V, Arnold et Gregor sont engagés pour assainir une planète réputée hantée sur laquelle tous les colons sont étripés. Les apparitions sont le résultat d’une matérialisation des peurs enfantines provoquée par un gaz hallucinogène ambiant, ce qui apporte une touche de fantastique à la science fiction.
Dans La fin d’un peuple, Danton est poussé par son asociabilité à s’installer sur une planète déserte. Un vaisseau de colons religieux se pose sur sa planète et ils le prennent pour un autochtone sauvage. Le renversement est flamboyant d’ironie, Danton faisant l’expérience de l’oppression humaine et se heurtant à l’ignorance et au passéisme de ses congénères. Le message politique anticonformiste n’a pas besoin de convoquer des extra-terrestres pour pointer du doigt l’intolérance, l’arrogance et la paranoïa brutale des humains.
Dans Le temps des retrouvailles, Alistair Crompton est un scindé qui part à la recherche de sa libido et de son primitif sur Mars puis Vénus implantés dans des châssis androïdes. Cette quête initiatique permet au sur-moi d’être témoin de l’état du système solaire dominé par l’homme dans un safari psycho-journalistique au grès de la déliquescence de l’espèce.
Dans Les spécialisés, un vaisseau vivant dans lequel chaque fonction est assurée par une espèce spécialisée dans une parfaite symbiose perd son Poussoir en traversant un ouragan de photons. L’humain kidnappé pour le remplacer, à l’image de son espèce isolée, a oublié son rôle intrinsèque, effacé par le doute, la méfiance, la frustration et donc la guerre, occasion de faire miroiter un avenir utopique d’intégration, de collaboration et de complétude.
Dans Tu brûles !, Anders entend subitement une voix qui le guide pour acquérir une perception visuelle du monde derrière le voile des apparences et des conventions, expérience fantastique qui montre bien que la connaissance de la réalité telle qu’elle est ne peut être qu’inhumaine et désincarnée.
Dans Le retour du guerrier, Hibbs rentre chez lui à la fin de la guerre pendant laquelle ont été utilisés ses dons de télékinésie à l’efficacité terrifiante. Le thème du retour du soldat qui ne trouve que du mépris dans l’attitude de ses compatriotes est amplifié par la crise d’identité et de responsabilité qui assaille le super-héros torturé.
Dans Voulez-vous parler avec moi ?, Jackson est envoyé en mission de premier contact sur une planète, rencontre les indigènes, étudie leur dialecte mais des mots lui échappent encore. Face à une langue qui évolue en permanence, l’obsession administrative humaine ne fait pas le poids et sa rationalisation à outrance ne trouve pas de prise pour tricher.
Dans La foi, l’espérance et l’éternité, Edward Moran Archer accède aux Enfers et doit choisir entre un supplice infini et la chambre de tortures perpétuelles. Cette nouvelle est d’un fantastique froid et implacable, indépendant de toute croyance faisant de la vie après la mort une formalité.
Au-delà du côté humoristique et presque enfantin, comme par un reflet dans un miroir déformant, Robert Sheckley provoque l’improbable pour critiquer la culture humaine régressive dans un portrait inversé se basant sur l’hétérogénéité mentale et physiologique entre cultures et espèces, débordant toute tentative d’anticipation par des règles et lois.

La Terre est un berceau – Arthur C. Clarke / Gentry Lee

Carol Dawson est une journaliste renseignée sur un incident lors du tir d’un missile secret par l’Armée qui s’est échoué dans le Golfe du Mexique et perturbe le comportement des baleines. Un ancien chasseur de trésors sous-marins accepte de l’aider.
Le roman débute comme un thriller écologique et psychologique développant les trois personnages principaux, une femme ambitieuse, un marin brisé et un commandant de la Marine désabusé, à l’aide de portraits émotionnels en flashback. Les protagonistes sont mus par le sexe, le pouvoir, l’argent et la religion, apportant une ambiance sombre et incertaine, et les intermèdes de science fiction cultivent le mystère de la présence d’une technologie exotique pour les hommes concernés par leur propre sort dans un contexte de Guerre Froide, de racisme, de machisme et de crise religieuse. Cette histoire de premier contact permet de faire la critique de l’esprit occidental et l’intérêt qui réside dans le côté science fiction se trouve dans la civilisation basée sur cette ingénierie combinatoire microcosmique seulement entraperçue, l’intrigue sentimentale et émotionnelle prenant totalement le dessus avec une nonchalance dans l’humour un peu forcé, une absence chronique d’explications scientifiques et totale d’ambition cosmique et métaphysique pour faire le lien avec les courts interludes de space opera isolés. L’idée de base est intéressante à propos de l’origine de la vie et de son évolution, la Cause Première et la transcendance universelle, message de paix et de tolérance dilué dans une illustration à l’échelle existentielle et relative d’humains comme les autres, dans un récit rempli d’une débauche de considérations psychologiques et une tendance à l’action aventure un peu dérisoire.

Échos de Cimmérie

Dans l’Introduction de Fabrice Tortey, la démarche derrière cette publication apparait et, pour rendre justice à l’auteur, entreprend d’atteindre une véracité dans ce qui ressemble à une déconstruction du labours de Lyon Sprague de Camp pour y substituer le simple labeur de la mise en valeur d’une vie et d’une œuvre originales.
Dans Robert E. Howard : de l’ombre vers le jour de Fabrice Tortey, la longue biographie d’Howard permet de situer le contexte géographique, autour du Texas, et historique après la Guerre de Sécession puis dans le début du 20e siècle. Sa personnalité apparait, d’une nature réservée mais bouillonnante, contrastée et relativement instable. Sa production littéraire est tributaire des attentes des éditeurs et directeurs de publication, essuyant une multitude de refus, puis impactée par les crises dans le paysage des pulps et par l’évolution de la santé de sa mère. Les périodes de fatalisme à la limite de la paranoïa finiront par venir à bout des amitiés, de l’amour et même de son inspiration.
Dans The Junto de Glenn Lord, l’esprit anticonformiste d’Howard s’exprime par la publication confidentielle de poésies dans ce magazine créé en 1928 par un groupe d’amis.
Dans H. C. Klatt : le quatrième mousquetaire de Glenn Lord, au-delà de leur relation épistolaire l’unique rencontre entre Howard, Vinson, Smith et Klatt fut une beuverie.
Dans Howard et la fabrique de glace de Christopher Gruber, la pratique clandestine de la boxe par Howard constitue le socle de son inspiration sauvage du noble combat pour la vie traversant son œuvre aux personnages flamboyants et intemporels.
Dans La dernière lettre de Rusty Burke, le déroulement du dernier jour d’Howard dans lequel s’insère une hypothétique lettre de suicide demeure floue.
Dans Beneath the glare… de Robert E. Howard, l’Age hyborien est décrit par une référence à l’Unausprechlichen Kulten.
Dans Le tueur de Robert E. Howard, il transpose l’histoire du tueur en série de la Nouvelle-Orléans dans le contexte belliqueux de l’Éthiopie.
Dans Comme un bruit sourd à ma porte de Robert E. Howard, l’ambiance du poème est étouffante et mortifère.
Dans Les cellules du Colisée de Robert E. Howard, le parallèle entre boxeur et gladiateur est manifeste dans un combat contre la civilisation dégénérée.
Dans La fête est finie de Don Herron, il réaffirme à l’occasion des Journées de Robert E. Howard le talent de l’auteur pour moderniser un genre en exprimant les affres du début du 20e siècle.
Dans Le sens du récit chez Robert E. Howard de Simon Sanahujas, le style d’Howard apparait dans toute sa beauté et son efficacité avec une ouverture et une conclusion maitrisées et un récit à la fois influencé par la poésie et la tradition orale, mélange immersif et fascinant qui mène à la misanthropie chez lui.
Dans Bob Howard et le pouvoir du regard intérieur de Argentium Thri’il, le style d’Howard fait l’économie de longues descriptions de lieux et surtout de personnages par un choix précis de mots pour les nommer, véhiculant assez de sens pour s’en faire une idée ou une image. Les descriptions se font de manière indirecte, utilisant l’ellipse par la physiognomonie qui suggère un caractère et dans l’ensemble des archétypes présents dans l’inconscient collectif, réclamant la participation du lecteur par son imagination et suscitant des images mentales dans cette lecture active.
Dans Robert E. Howard : pionnier de la littérature de Donald Sydney-Fryer, la poésie d’Howard est influencée par celle de Clark Ashton Smith dans des visions qui parlent à un descendant de pionniers sensible à l’immensité et à l’inconnu, à l’infini cosmique qui porte aussi Lovecraft.
Dans Kull, Bran Mak Morn et Conan : les rois de la nuit de Patrice Louinet, l’accession d’un barbare au statut de souverain a été conditionnée par un malentendu venant de Sprague de Camp qui n’a pas saisi la subtilité de la transition entre Kull et Conan, en passant par Bran Mak Morn, pour aboutir à une vision simpliste du roi Cimmérien.
Dans Kings of the Night : une allégorie shakespearienne ? de Pierre Favier, des similitudes apparaissent entre cette nouvelle et l’œuvre de Shakespeare, une forme théâtrale et l’utilisation de la matière celtique, une magie intemporelle dans un monde onirique.
Dans Le Phénix sur l’épée et autres fulgurances, une lecture spirituelle du cycle hyborien de Robert E. Howard de Rodolphe Massé, Conan est engagé dans une quête mythique et chacune des nouvelles ici abordées est une itération symbolique d’un cheminement spirituel, une confrontation avec son inconscient et l’acquisition d’une lucidité sur le monde qui mènera Howard au suicide.
Dans Solomon Kane de Patrice Allart, le fanatisme religieux du héros s’atténue face à des doutes moraux, une soif d’aventure inavouée puis la vacuité du manichéisme idéologique, esquissant un personnage atypique jusqu’au bout.
Dans Solomon Kane et le racisme : une étude en noir et blanc d’Olivier Legrand, malgré le racisme sous-jacent du récit qu’il faut resituer dans le contexte culturel de l’époque, le héros a un comportement détaché de ces considérations et évité les clichés colonialistes.
Dans Des rites impies de sadisme et de sang de Michel Meurger, la survivance d’une ancienne ethnie, ses rites et ses artefacts, est présente dans des textes de Machen, Stoker, Shortt, Lovecraft et Howard.
Dans Face à Cthulhu : le club des aventuriers de Robert E. Howard de Patrice Allart, ce club constitue un cycle fantastique un peu lâche avec ses personnages récurrents plus flous que le groupe qu’ils constituent, jouant avec l’influence lovecraftienne mais n’y cédant jamais vraiment
Dans Jacques Bergier, ou l’homme qui découvrit aussi Robert E. Howard de Joseph Altairac, Bergier est à l’origine de la publication en France d’Howard, Lovecraft et Tolkien.
Dans Entretien avec François Truchaud de Quélou Parente et Fabrice Tortey, l’accès à l’œuvre d’Howard est passé par son travail de traduction et de recherche de textes originaux.
Dans la Bibliographie de Simon Sanahujas, tous les titres édités en français jusqu’en avril 2008 sont répertoriés.
La biographie permet d’apercevoir un homme qui ne se reconnaissait pas dans son époque, qui mêlait avec passion l’intelligence et la vitalité physique, qui cherchait un ailleurs auquel il appartenait. Les différents articles débusquent les échos de la personnalité d’Howard dans ses écrits, le retentissement psychologique qui a modelé son œuvre. C’est un grand hommage qui contribue à exorciser l’influence néfaste de Sprague de Camp et célèbre une approche sereine de l’existence intense de cet écrivain profondément habité.

Le trône noir – Roger Zelazny / Fred Saberhagen

Depuis son enfance, Edgar Allan Perry rejoint son semblable Edgar Allan Poe et Annie dans un territoire onirique. Perry est projeté dans une réalité parallèle et se lance à la rescousse d’Annie enlevée sous ses yeux.
Cette fantasy d’aventure presque féérique est avant tout une variation symbolique pleine d’humour sur Poe, son œuvre et plus précisément son essai Eurêka. Incarnation transposée des idées de Poe, cette quête s’appuie sur la multiplicité des mondes et leur relativité dans une unicité sécable. L’aventure palpitante de l’alter ego parallèle de Poe fait le contre-poids de la dimension biographique d’alcoolisme et de dépression mortifères, d’où surnagent les traumatismes de l’enfance et l’absence douloureuse féminine et parentale. Cette autre réalité est propice à la magie, peuplée de personnages grandiloquents dans un 19e siècle habité par l’œuvre de Poe, du singe à l’Amontillado. L’histoire est subtilement teintée d’émotion dans la lutte de Perry contre le temps et le prédéterminisme, la tempête métaphysique et ontologique, dans un hommage à l’imagination et à la beauté artistique, toujours à la limite du steampunk et de la piraterie, épopée dans une mousse cosmogonique et hypnotique, un chapelet de bulles oniriques à la causalité sérieuse. Ce livre est d’une ambition folle, par une sémiologie démente et une logique formelle transcendante, opérant le mariage alchimique entre science et poésie, expression subjective d’un infini objectif, trajectoire tragique d’un univers aux sombres échos et écoulements fantastiques.

Engrenages – Roger Zelazny / Fred Saberhagen

Donald BelPatri mène une vie insouciante jusqu’à son désir de présenter Cora sa nouvelle ami à ses parents. Il se rend compte que sa tête arborant des cicatrices inexpliquées est bourrée d’amnésie et de faux-souvenirs. Recouvrant lentement la mémoire, il se souvient de son ancien employeur et constate son don d’empathie avec les machines informatisées.
Débutant comme un thriller paranoïaque, une action nerveuse s’immisce avec les pouvoirs paranormaux des anciens collègues de Don mais le récit se focalise sur la dimension psychologique de son réveil et sur son propre talent par des séquences cyberpunk d’un symbolisme métaphysique. A aucun moment le surnaturel cède à l’exubérance totale et il plane plutôt un sérieux assez sombre, un questionnement sur l’éthique et la dictature éclairée. Au-delà du socle classique du réveil de l’homme hors du commun dans une dystopie despotique, c’est cette symbiose informatique poétique et très visuelle qui donne de l’intérêt à cette histoire synesthésique de hacking et de furtivité, de libération et de nouvelle chance.

Visions d’antan – Clifford D. Simak

Dans Visions d’antan, Kemp Hart est un écrivain désœuvré en pâmoison devant le dernier ordinateur narrateur qu’il ne peut s’offrir pour s’ouvrir les portes des éditeurs. Dans cette nouvelle est abordée une situation tellement actuelle d’aridité imaginative et de dépendance aux machines pour la production littéraire, décrivant avec beaucoup d’à propos le fonctionnement d’une intelligence artificielle qui compulse et recombine le réel, les inégalités que ce système génère et la marchandisation de la culture, une avancée technologique qui ne tolère aucune réticence. Une mise en abyme de six siècles auto-prophétise l’inspiration de Simak, l’expansion humaine dans tout l’univers et l’existence d’une espèce alien qui par sa symbiose avec l’humain devient la solution à l’absence d’inspiration créatrice de ce dernier, dans une alternative biologique à l’outil synthétique, un espoir exobiologique et spirituel, une ode à la simplicité naturelle et à l’efficience responsable. Le concept est même doublé par une causalité car une espèce extra-terrestre dans le futur a décidé de concrétiser l’idée de Simak d’un organisme pourvoyeur d’imaginaire, simple affirmation que tout ce qui est pensable est possible et non une vanité exacerbée. Mais le message de la fable est plutôt de voyager pour s’enrichir d’expériences et puiser dans une inspiration sans biais.
Dans Génération Terminus, le commencement de la fin est annoncé par le Murmure et une modification gravitationnelle dans le Vaisseau, nef automatisée qui abrite Jon Hoff parmi les voyageurs. Il est détenteur d’une lettre à ouvrir ce jour arrivé, transmise ainsi que la lecture de génération en génération dans sa famille parmi une société fermée d’où toute archive écrite a disparu. L’histoire incertaine de cette branche de l’humanité basée sur la transmission orale et le manque de sens de cette existence d’un point de vue extérieur installent une ambiance étouffante dans un huis clos à la fois mental et physique. Claustrophobie métaphysique, amnésie situationnelle et invisibilité d’une potentielle Cause Première suscitent un vague réflexe liturgique et une acceptation résignée dans un Pari de Pascal aveugle. Et, bien sûr, au milieu de ce cocon technologique se révèle Joshua le vieux jardinier, technicien en hydroponie à la sagesse concrète, adepte de la Raison et capable de concevoir un sentiment comme la nostalgie. Liant obscurantisme et barbarie, Foi et hérésie, Mythe et Raison, la chaine des générations dont Jon est le dernier maillon apparait dans son ampleur implacable quand il la court-circuite par un accès à la connaissance. Cette nouvelle est thématiquement très riche à l’échelle de l’espèce sur une charpente psychologique.
Dans La maison des pingouins, David Latimer en cherchant une maison à louer pour peindre au calme tombe par hasard sur une grande bâtisse qui l’attire inexplicablement. Étant occupé, l’agent immobilier lui donne les clés pour visiter, et après une courte exploration des extérieurs il retrouve la maison occupée par un groupe de personnes et entièrement aménagée avec faste. Dans une veine fantastique, ce texte développe une vision sociopolitique catastrophiste, par l’intermédiaire du personnage de l’ainé philosophe, dans une critique de la dépendance technologique et du capitalisme qui déroule une paranoïa, une prise en otage de l’humanité par une organisation multinationale voulant s’étendre jusque dans des réalités parallèles, montrant le potentiel exponentiel de nuisance de l’espèce humaine. Simak compose un savant mélange de surnaturel, de science fiction conceptuelle sur la réalité jusqu’au premier contact et un récit d’aventure oppressant.
Dans L’immigrant, Selden Bishop a le privilège de pouvoir s’installer sur Kimon, ayant le quotient intellectuel requis et poursuivi de longues études. Il découvre une société autarcique et mystérieusement nimbée d’un souffle utopique. Cette science fiction se fonde sur l’infériorité humaine lors d’un premier contact, le désir de progresser mais aussi la propension à accepter l’oisiveté et la facilité. Cette opération de l’esprit pousse à relativiser une position dans l’échelle de l’évolution, rappelant la nature animale de l’homme et son irrépressible fierté paralysante. Simak poursuit son étude psychologique de la servitude consentie, de l’aveuglement de confort et de l’infantilisation.
Dans une mirobolante alliance entre science fiction et philosophie, Simak invite à une réflexion épistémologique qui illustre le chemin propice aux révolutions scientifiques, jouant avec la subjectivité pour questionner des paradigmes et renverser l’inductivisme. Mais il alarme sur l’évaporation de la capacité à réfléchir et la perte du libre-arbitre du sujet humain, restant dans l’ignorance d’un plan qui le dépasse fomenté par une caste manipulatrice, héritière de la colonisation, qui pourrait être la même dans ces nouvelles. La technologie et la virtualité se révèlent être pourvoyeuses d’outils au potentiel illimité mais finissent toujours dévoyées.

L’empire des esprits – Clifford D. Simak

Horton Smith retourne à Pilot Knob, sa ville natale, pour écrire dans le calme de la campagne et parmi ses souvenirs. Juste avant d’arriver il assiste à des apparitions irréelles qu’il identifie comme des hallucinations jusqu’à la réception d’un courrier contenant un texte étrange.
Ce roman totalement dans la veine fantastique s’appuie sur la science pour extrapoler le prochain niveau d’évolution de l’homme. Le développement de l’espèce a toujours été soumis à la matérialité mais la suite du processus consiste à rendre concrète l’imagination, des archétypes infiltrent la réalité par la création d’égrégores. La nature bucolique est présente, suscitant la nostalgie de la simplicité. Après une situation de polar le récit glisse vers la fantasy et le féérique, comme dans un rêve éveillé, tout en restant ancré dans la substance historique et ouvrant la porte à l’uchronie matérialisée, théâtre de faits partagés dans l’inconscient collectif, et là se situe la critique sociologique sur le progrès technologique et l’appauvrissement spirituel. Cet autre monde pose la responsabilité commune à tous les hommes, l’utopie apparait si des pensées canalisées peuvent créer un monde adaptable dans un dessein écologique. Ce roman est une occasion pour Simak de développer une philosophie de la simplicité et de la frugalité, de la responsabilité et de l’amour plutôt que de la modernité pour lutter contre les peurs humaines, avec un petit clin d’œil à Lovecraft. Sur le thème très classique du pouvoir de l’imagination cette histoire pleine de vitalité correspond bien à un jeune lectorat dans une promotion de la connaissance et de la sagesse.