Den – Richard Corben

Ce roman graphique narre l’histoire de David Ellis Norman, un adolescent gringalet et binoclard du Kansas lancé à travers les dimensions sur les traces de son oncle Daniel, disparu après le diagnostic d’une maladie incurable, qui lui a laissé une lettre accompagnée du schéma d’un dispositif électronique.
Ce canevas de pure fantasy, introduit par un composé science-fictif et ostensiblement influencé par Edgar Rice Brurroughs, s’ouvre avec la métamorphose du garçon malingre en un colosse musculeux sous l’identité de Den et son arrivée dans un désert, processus hérité des pulp et des comics. Le contraste entre le corps sculptural de Den et l’esprit candide qui l’habite surgit avec la prise de conscience, provoquée par un puissant coup de poing dans la face donné par un lézard poursuivant une femme ornementée, de l’inquiétante étrangeté du lieu, de sa brutalité intrinsèque et de la nature manipulatrice de ses habitants incarnées par cette première rencontre chafouine effectuée au pied d’un temple de pierre. Après un sommeil de plomb interrompu par l’approche d’une procession, Den sauve la Londonienne Katherine Wells, sous la forme pulpeuse de Kath, d’une cérémonie sacrificielle menée par une Reine maléfique en l’honneur du Grand Uluhtc qui introduit Howard Phillips Lovecraft comme seconde référence littéraire explicite. En écho à la cosmogonie inaugurale qui est plutôt une mise en abyme de l’imaginaire dans les livres, Den et Kath savourent leurs ébats dans un jardin d’Éden, récompense interrompue par l’irruption du monstre Gel, chef des rebelles luttant contre la tyrannie de la Reine, pour inaugurer la succession de rebondissements, d’enlèvements et de sauvetages avec l’intervention de l’humain Kang dont la famille est prise en otage pour assurer sa fidélité à Ard, sorte d’Empereur à la romaine qui les charge de voler à la Reine le sceptre magique Locnar en échange de la libération de Kath. La quête mouvementée de Den, sur les traces de son oncle Dan et pour retrouver sa bien-aimée, est parsemée de violence sanglante, de trahison, de chantage et de folie du pouvoir.
Sur un plan graphique, l’originalité qui bouscule les codes provient de l’approche érotique par une nudité complète du héros, de sa compagne et de sa rivale dialectique royale figurant à la fois la naïveté du bien et la perversité du mal. L’évolution de la technique est frappante tout au long du recueil, les deux premiers chapitres avec un côté rudimentaire dans les visages et arrières-plans, le troisième chapitre chatoyant et nuancé par le fond photographique, le quatrième chapitre avec le retour d’une peinture directe plus morcelée, et pour le reste un dessin noir et blanc plus classique mais combinant les expérimentations précédentes. Certaines séquences sont des sommets de grandiloquence brute, comme la bataille dans la salle du Château page 66 qui ressemble à un enchevêtrement d’une violence orgiaque illuminé par le visage hilare de la Reine, la détresse abyssale de Kang page 91 qui découvre les cadavres putrescents de sa famille ou le grotesque de l’évasion page 117 embarquant la Reine dans les airs au milieu d’une fellation, parfait exemple de la radicalité du projet.