Le Hors-le-monde – Poul Anderson

Depuis trois ans, un extra-terrestre dans son vaisseau spatial en provenance de Sigma du Dragon voyage dans le système solaire et fait des escales en orbite autour de la Terre pour recevoir des scientifiques et tenter, sans succès, d’établir une communication. Thomas John Wayburn surnommé Skip est un Cigalon, un travailleur migrant qui écume librement les différentes communautés américaines et trouve soudain l’inspiration pour enfin échanger efficacement avec le Sigmien. Dans le cadre du projet Sigma de coopération internationale, la linguiste Yvonne Canter pour les États-Unis en binôme avec son homologue chinois Wang Li, parvient à susciter l’intérêt du Sigmien en appliquant des variations d’intonation et un support photographique de représentation.
La double narration se développe, d’un côté par une anticipation sociologique décrivant un système de castes sur une Terre polluée et une errance spirituelle du peuple au sein de multiples regroupements souvent religieux, et d’un autre dans une forme de thriller géopolitique paranoïaque soutenu par une démarche purement science-fictive autour de l’exobiologie et des extrapolations concernant les interactions sensorielles du Sigmien à partir de sa physiologie pareille à une pomme de pin suintante munie d’appendices et sa structure cellulaire multifonctionnelle, étrangeté faite de profondeur synesthésique et de sage lenteur. Les deux trajectoires se rejoignent après une tentative de meurtre sur Yvonne qui la pousse à se retirer incognito sur le Long Serpent, vaisseau amiral d’une flotte de bohémiens norvégiens au milieu de l’Océan Pacifique, alors que Skip renseigné trouve le moyen de s’infiltrer à bord pour la rencontrer. Ils peuvent alors développer leur idée pour échanger avec le Sigmien via les talents artistiques de Skip lors d’une merveilleuse croisière dans le système solaire. La filiation avec la nouvelle L’Histoire de ta vie de Ted Chiang en 1998 et son adaptation Premier contact de Denis Villeneuve en 2016 est frappante mais le roman se concentre sur une noirceur découlant de la nature humaine, à peine atténuée par la possibilité d’une liberté absolue inspirée de la démarche naïve du Sigmien avide de connaissance et de ravissement, l’espoir d’unité de l’espèce étant étouffé sous la volonté de pouvoir des nationalismes, tordant le cou à l’idée de cohésion de l’Humanité face à la découverte de la transcendance cosmique.

Tempête d’une nuit d’été – Poul Anderson

En Grande-Bretagne au 17e siècle la guerre fait rage entre les royalistes et les rebelles protestants menés par Cromwell. Au cours d’une bataille acharnée le prince Rupert, neveu du roi Charles 1er, est capturé puis mené au château de sir Malachi Shelgrave, où il rencontre la jeune et candide Jennifer Alayne, la nièce et pupille du puritain. Rupert ne laissera pas passer l’occasion de s’enfuir, liant sa destinée à celle du monde des hommes et celle de Faërie par l’intermédiaire d’Obéron et de Titania, roi et reine des elfes.
Le roman débute sur un classicisme élégant et un fond de guerre religieuse et socio-politique, de schisme et de lutte d’influence, jusqu’à la survenue du fantastique et du merveilleux qui lance la quête du héros et de Will son compagnon haut en couleur. La prose de Poul Anderson est superbe, en hommage à William Shakespeare, d’un raffinement polymorphe et d’une subtilité tapie dans la simplicité de l’action et le traitement des personnages, s’amusant des clichés et distillant des mises en abyme fécondes qui façonnent le rythme. L’image du champion est transposée dans un monde uchronique déchiré par le sectarisme religieux mais aussi traversé par un bouillonnement technologique steampunk qui permet d’aborder l’écologie et l’incompatibilité entre foi et science sans discernement et modernité. La jonction est faite avec Trois cœurs trois lions et les Deux regrets par l’apparition de l’Auberge du Vieux Phénix, la présence d’Holger Carlsen et de Valéria Matuchek qui étudie le mille-feuilles des réalités et ne craint pas l’ingérence. C’est bien le style de Poul Anderson qui rend cette aventure hypnotique, jouant avec les thèmes shakespeariens dans un combat tumultueux contre l’hypocrisie, l’aveuglement religieux et un diktat politique. Cette histoire développe avec brio le système aux accents homériques des Univers-Livres, affirmant l’importance du merveilleux, de l’imagination et de la nature sauvage, dans une expression romantique de la liberté et avec l’alliage littéraire de l’humour et de la vivacité d’esprit, démontrant la capacité de Poul Anderson à épouser une époque.

Trois cœurs, trois lions – Poul Anderson

Dans la préface Les Univers-Livres (Le Bélial’) de Jean-Daniel Brèque, la genèse de ce cycle et sa relation avec d’autres auteurs sont explicitées.
Dans Trois cœurs, trois lions, Holger Carlson est un danois qui a fait ses études aux États-Unis puis rentre dans son pays quand la Seconde Guerre Mondiale éclate pour lutter contre les nazis. Lors d’une opération de la résistance une fusillade laisse Holger blessé à la tête et inconscient. Il se réveille dans une nature sauvage en des temps manifestement médiévaux.
Avec une base de science fiction, le récit s’épanouit dans une fantasy de quête, d’un contexte manichéen de lutte entre la Loi et le Chaos, de magie et de créatures fantastiques. Le flou est installé entre univers parallèle réaliste et expérience purement onirique, la correspondance entre magie et science est constante, la sorcellerie épousant la seconde loi de la thermodynamique, tout système physique fermé tendant vers le désordre, dans un mélange et un tiraillement entre modernité et archaïsme des pensées d’Holger et des dialogues. Avec Hugi, un nain des forêts et Alianora une enfant-cygne, le héros est en décalage mais découvre la correspondance archétypale entre les mondes, l’existence de mythes similaires, des occurrences historiques et la nécessité intrinsèque de sa mission altruiste au-delà de son désir de rentrer. La priorité est donnée à l’aventure classique, bourrée de bonnes idées, d’une drôlerie malicieuse et d’une action prenante. A l’image des légendes arthuriennes et carolingiennes, le récit mélange le monothéisme, la sorcellerie, l’agnosticisme et les arcanes féériques dans un conte conscient de la tradition et avec un champion pragmatique dans sa frustration, obligé de relativiser son système de réalité, appartenant certainement à ce monde qu’il considérait comme une chimère. L’histoire fonctionne à merveille grâce aux moments de bravoure et à un sentimentalisme qui dépasse la mièvrerie dans la projection essentielle d’un univers multiple et d’une humanité menacés par la guerre éternelle.
Dans L’Auberge hors du temps, d’illustres personnages historiques sont invités à se rencontrer dans l’Auberge du Vieux Phénix, lieu central de l’espace-temps communiquant avec l’hypercosmos dans son ensemble. Mais ce brassage du multivers doit rester sur un plan limité pour éviter le partage de connaissances anachroniques pouvant générer des conséquences uchroniques, havre incarnant la résistance de l’Histoire aux influences paradoxales.
Dans La Ballade des perdants, les relations entre les invités de l’Auberge du Vieux Phénix ont évolué avec la nature des personnages, dont certains sont fictifs qui communiquent avec les mondes multiples, et l’accent est mis sur la nature onirique de ce refuge cosmopolite, identifiant le progrès et l’Histoire avec une inspiration intemporelle partagée.

La main tendue – Poul Anderson

Après une guerre destructrice entre la Ligue de Cundaloa et l’Empire de Skontar, la Confédération humaine de Sol propose son aide à la reconstruction et à la stabilisation des systèmes affaiblis. L’ambassadeur Cundaloien accepte, alors que son homologue Skontarien repousse l’offre, affirmant contre l’avis de ses dirigeants la fière volonté de l’indépendance de son peuple. Cinquante ans plus tard, le temps est venu de faire un bilan.
Cette nouvelle illustre le changement de paradigme civilisationnel et l’assimilation d’une culture par un modèle impérialiste, la disparition d’une relation archaïque à la nature pour l’émergence d’un système rigide, scientifique, industriel et commercial. L’extrapolation à l’échelle cosmique de la situation qui suit la Seconde Guerre Mondiale est flagrante, quoique à relativiser, le choix devant se faire entre dépendance infantilisante destructrice et autonomie conservatrice d’une identité naturelle. Même si le parallèle n’est pas d’une exacte rectitude, c’est la menace d’une domination unique et institutionnalisée qui est dénoncée, correspondant bien à une colonisation acceptée, et d’une façon plus essentielle ce mécanisme engage des espèces exogènes malgré leurs similitudes, limitant grandement la comparaison avec des cultures humaines entre elles mais pointant la propension de l’homme à dissoudre et digérer les particularismes.

La saga de Hrolf Kraki – Poul Anderson

Comme expliqué en avant-propos, Poul Anderson présente une saga scandinave proche de la Geste Danoise, en modernisant à peine les transcriptions disponibles des traditions orales, en gardant le plus de fidélité possible envers les mythes et la vie quotidienne. Dans la lignée des Skjoldung, Hroar et Helgi se vengent de Frodi leur oncle qui a tué Halfdan leur père. Guerres et périodes de paix se succèdent. Helgi est celui des frères qui se comporte en chien fou, fier et querelleur, et qui donne une fille à une reine étrangère se refusant à lui. Vengeances et malédictions mythiques entérinées par les actes construisent un destin tout tracé, Hrolf sera le fruit de la consanguinité.
Le texte est traversé de descriptions poétiques de la nature, nuancées par la brutalité des affaires humaines en ces temps sauvages, avec ses trahisons, mariages forcés et alliances fragiles. A cette époque, trouver un homme sage tenait du miracle, ce côté fantasque et exubérant des mythes avec la magie et la myriade de personnages, toute cette histoire foisonnante est présentée avec moins d’aridité, d’éparpillement de la narration même si les détails culturels des peuples sont présents, avec plus de liant et de clarté que les textes d’origine. Cette démarche est intéressante et on peut penser vaguement à Tolkien, surtout pas la présence de Beowulf, mais doit-on considérer cette saga comme de la fantasy, et même comme un roman, une fiction ? C’est une modernisation d’un récit relatant des aventures issues d’une tradition orale amputée, c’est le travail d’un passionné de l’histoire du Danemark.