A Shadows sont étudiés des spécimens de Personnalité Artificielle Induite Bactériologiquement, cadavres frais réanimés par une recombinaison ADN à partir de bactéries prélevées dans la terre d’un cimetière vaudou. Donnell Harrison est un nouveau pensionnaire, un poète veuf aux yeux verts fluorescents pris en charge par Jocundra Verret, sa thérapeute dédiée. Lucius Shepard traite le thème des zombies par le biais d’une approche psychanalytique, documentant l’émergence d’une de personnalités ex nihilo qui découlent d’une construction biologique ou d’une magie archétypale, et illustrant le mécanisme réciproque d’une thérapeutique qui remet en cause la vision classique de la vie. Jocundra devient le témoin de cette mutation et de cette ouverture perceptive sur un éther électromagnétique. L’approche est nuancée, mêlant une froideur scientifique et une poésie à la fois existentielle et inhumaine au cours d’une cavale de pestiférés déséquilibrés facilitée par l’intervention de Hilmer Magnusson, chercheur en médecine, et de Jack Richmond, membre d’un gang de motards. La double quête complémentaire de Donnell et Jocundra ne parvient pas à estomper la nature profondément solitaire de leurs démarches respectives derrière les moments de partage qui pourraient presque faire oublier l’anormalité et la mutation. Mais cette évolution biologique et magique, le pouvoir d’interaction avec la structure de la réalité et l’efficience psychoactive qui mènent Donnell au rôle de guérisseur les pousse à côtoyer la religion et la cosmogonie atavique du vaudou. Les deux protagonistes passent des expériences scientifiques de Shadows à la surenchère démente de Maravillosa, domaine vénéneux d’Otille Rigaud, descendante de nécromants. L’assise science-fictive n’est pas du tout envahissante et s’estompe volontiers pour laisser rayonner les personnages, s’épanouir une poésie sensible et planer une sérieuse noirceur, dans un récit de zombies intelligent et complexe basé sur une archéologie de l’âme, de l’irruption d’une conscience transcendante et d’un lien vivace avec l’invisible, une histoire de réincarnation nécessaire d’une magie exotique et grandiloquente, d’émotions primordiales et de destinées implacables.
Ce gros livre renferme une avalanche de nouvelles inédites, dont celle de Clive Barker, bel intermède entre Secret Show et Everville, et celle puissante de Lucius Shepard qui clôture en apothéose ce recueil très cohérent, avec aussi Pat Cadigan et K. W. Jeter. Dans Notre-Dame des Situations de Stephen Dedman, un étudiant raconte sa courte relation avec une jeune femme violée durant son enfance par son père et détentrice d’une mémoire parfaite. Ce texte développe une ambiance, une réflexion contrastée sur ce qu’implique l’hypermnésie dans la cristallisation de l’élan de vie et de mort, d’amour et de souffrance. Dans La peau affamée de Lucy Taylor, une femme qui n’a pas connu son père sculpteur le découvre indirectement en visitant sa demeure qu’il lui a léguée après son suicide pour échapper au cancer. La noirceur du sujet provient de la logique incestueuse gravée dans les générations de cette famille et dans la pierre, dans la composition monolithique d’un piège qui imbrique les corps. Dans Becky lives de Harry Crews, un homme engage une jeune prostituée pour jouer le rôle de sa fille, tuée par un chauffard dix ans plus tôt, auprès de son ex-femme ignorante de cette tragédie. C’est un texte de vengeance qui repousse les limites de la moralité, très violent et flirtant avec l’inceste. Dans Poupée d’amour de Wayne Allen Sallee, la relation au long de la seconde moitié du XIXe siècle entre James Trainor, résultat de l’influence du radium sur le fœtus, et Celandine Tomei, enfant de la thalidomide, illustre le rejet de la différence dans la société et la fascination malsaine pour la sexualité tératologique. Dans La balance de Nicholas Royle, les relations amoureuses sont sadomasochistes et l’appartenance se matérialise par le passage d’un anneau accroché à une laisse dans une plaie fraiche, dans une société basée sur la domination ambivalente. Dans Sahib de J. Calvin Pierce, le colonel Peter Burgess de retour des tropiques en Angleterre engage un médecin pour traiter son obésité galopante et ses cauchemars mettant en scène sa femme dans les bras d’autres hommes. Le jeune médecin est tiraillé entre son devoir de soulager ce raciste ignoble et son attirance pour sa femme, dans une ambiance de malédiction exotique en 1911. Dans La prudente géométrie de l’amour de Kathe Koja & Barry N. Malzberg, un photographe est engagé par une femme riche et secrète pour composer des nus avec les modèles qu’elle lui amène. Le texte explore la fascination tératologique et les bordures de l’âme dans une horreur sophistiquée. Dans Yaguara de Nicola Griffith, Jane se rend au Belize pour effectuer un reportage sur un site de fouilles dans la jungle et rencontrer l’épigraphiste Cleis. Le mystère des divinités incas plane dans la moiteur exotique, sur la fécondité du jaguar et la tension sexuelle entre les protagonistes. Dans Sur les rives d’Amen de Clive Barker, Ruty et Beisho se rendent à Joom, un port de pêche au bord d’un lac communiquant avec l’océan onirique Quiddity, et aident Leauqueau à retrouver son frère avalé par un poisson. Cette nouvelle s’inscrit dans l’univers de Secret Show et développe une poésie vénéneuse entre émanations oniriques, interpénétration des mondes, mystique généalogique et cosmogonique, cryptozoologie métaphysique et inceste. Dans Isobel Avens retourne à Stepney le printemps venu de M. John Harrison, le couple que forment Isobel et China est tumultueux, perturbé par l’irruption du docteur Alexander qui a voulu exaucer dans sa clinique les désirs de liberté d’Isobel, dans un drame de science fiction génétique et sombrement poétique. Dans La grille de la douleur de Joel Lane, Lee aborde dans un night-club Tony, un acteur de torture porn, qui l’emmène ensuite passer la nuit sur un lieu de tournage devenu son squat. Dans Sinfonia expansiva de Barry N. Malzberg, un violeur séropositif sévit dans une obsession pour le secret. Dans Boutons de fièvre de Joyce Carol Oates, Virginia et Douglas se retrouvent comme à l’époque où ils sont devenus amants, dans le même hôtel de Miami et la même chambre, pour clore une parenthèse et en ouvrir une autre, mais le temps a fait son œuvre. Dans Le rocher de Mélanie Tem, un épisode pluvieux a mis à nu un rocher qui surplombe et menace la maison de John Paul Clark et de sa femme Charlotte. La jeune Mara apparait alors pour s’ajouter à la liste de ses conquêtes. Le fantastique magique rejoint l’influence démoniaque d’un tellurisme sexuel et une imbrication surnaturelle. Dans Un passe-temps de Ruth Rendell, un homme prend du plaisir à effrayer des femmes dans les bois le soir et commence à adopter un comportement psychopathique. Dans cette nouvelle à chute, l’errance morale implique l’existence du pire sur l’échelle de la malveillance et une causalité aveugle. Dans Et Salomé dansait de Kelley Eskridge, Mars auditionne Joe pour le rôle de saint Jean-Baptiste, qui revient le lendemain en tant que Jo et décroche celui de Salomé. L’androgynie est dépassée par une plasticité surnaturelle et une puissance psychique qui transforment le théâtre en mythe. Dans La muse inquiétante de Kathe Koja, le Dr Coles prend avec désinvolture les séances de groupe de thérapie par l’art qu’il organise, jusqu’à l’arrivée de Ruth, une jeune malade qui l’ensorcèle dans une possession animale et satanique. Dans Trous de Sarah Clemens, Beth est déchirée entre Marty, qu’elle vient de rencontrer et qui l’initie aux modifications corporelles, et Gary qui la manipule depuis longtemps à l’aide de tatouages magiques du Pacifique, depuis qu’il connait la résistance surhumaine à la douleur de Beth. Dans Cravate d’école de Jack Womack, un éditeur d’ouvrages médico-légaux voit son ami de fac Charles, professeur de lettres, succomber à une fascination destructrice pour Valerie, jeune étudiante, déesse du masochisme. Dans Le Palais de Glace de Douglas Clegg, Charlie est témoin du bizutage de Lewis enseveli sous la glace dans un tunnel rebouché, supplice organisé par Nate au nom de la confrérie, dans une nouvelle secouant l’homophobie et l’hypocrisie grégaire qui fabriquent des monstres. Dans Monogame en série de Pat Cadigan, Julie résolue à divorcer pour la troisième fois débarque chez B. J. sa petite sœur. La nouvelle repose sur une dynamique de groupe secret, courante chez cette autrice, et tisse une métaphore arachnide d’une prédation machiavélique. Dans La chemise de nuit noire de K. W. Jeter, le fils du boucher s’éprend de la veuve à la peau blanche dans une ambiance de société bouleversée, d’hétérogénéité des sexes, de religion et d’apparition spectrale. Dans Ménage à trois de Richard Christian Matheson, un couple vit sa passion nocturne avec un couteau entre eux. Dans La dernière fois de Lucius Shepard, Michael enchaine les relations vouées à l’échec avec des femmes mariées et sa rencontre avec Kathleen ouvre un chemin si tumultueux qu’il fait appel au vaudou. La gradation appliquée à la tension du récit mène à une horreur biologique et psychologique, une poésie à la lisière du scientifique, un délire métaphysique de fusion et de dilution, l’égocentrisme nourrissant l’illusion.
Dans Radieuse Étoile verte de Lucius Shepard, Philip a vécu dans un cirque itinérant depuis que son père a provoqué la mort de sa mère. Il apprend qu’il disposera à sa majorité de l’immense fortune de son grand-père maternel, côtoie un freak vétéran d’une guerre à moitié effacée et rencontre Tan la nièce de son tuteur dont il tombe amoureux. Cette quête d’identité et le désir de vengeance qui l’accompagne reposent sur une incertitude, des non-dits et des altérations de mémoires. Par ce flottement qui exclue toute portée morale de cette trajectoire, la novella est très sombre tout en atteignant quelques fugaces moments de grâce malgré le doute qui s’insinue, l’action est expédiée n’offrant aucune résolution. Dans Lucius Shepard ou l’imaginaire d’un monde vécu, l’entretien entre Patrick Imbert et cet écrivain voyageur aborde l’Amérique Centrale, la mainmise de la religion sur les États-Unis et leur attitude vis-à-vis de ce continent. Dans le Guide de lecture, la plupart des critiques de ses romans et recueils parues dans Bifrost sont compilées, ainsi que certains livres non traduits. Dans Les Anticipateurs chapitre septième de Frédéric Jaccaud, deux romans publiés la même année 1864, Voyage au centre de la Terre de Jules Verne et Laura de Georges Sand, présentent des similitudes, le premier étant un voyage qui mène à une plongée dans l’extrapolation scientifique, le second déployant un voyage interne et onirique, les deux officiant dans le thème de la Terre creuse. Dans Le destin lointain de l’univers de Roland Lehoucq, la question de la mort de l’univers reste lointaine et incertaine par l’immense capacité naturelle de recyclage qui se concrétise dans le trou noir central, vision à une échelle qui donne le tournis.