La Mort… ses vies

Dans Elle est Trois (La Mort) de Tanith Lee, Armand Valier entraperçoit une femme mystérieuse en traversant un pont. Le texte magnifie l’héritage du fantastique du XIXe siècle, déployant une ambiance irréelle et un vertige perceptif qui rendent fluctuante la réalité nimbée d’un voile n’occultant pas le destin funèbre approché par les Arts.
Dans De la Noirceur de l’Encre de Lélio, Sœur Clélie devient la copiste de son monastère à la place de Sœur Yénitéia devenue démente. Cette illustration de la tradition bénédictine repose sur le principe de résurrection et de non-Mort, de l’Écriture et du sein de Dieu dans un vertige théologique et transcendantal.
Dans Marcheterre de Léo Henry, un exécuteur des œuvres de la Mort s’attache à une jeune artiste lorsqu’elle se met à dessiner la contrée perdue dont il est originaire. La Mort apparait ici comme une immuable industrie et ses agents inféodés sont interchangeables comme dans une administration dévouée à sa mission d’oblitération.
Dans Toutes les Morts ont montré leur Visage de Nico Bally, le seigneur d’un village convoque la Mort pour marchander son immortalité et reçoit plusieurs personnes qui s’en réclament, sous la forme d’un conte ironique garantissant l’anonymat de la Faucheuse.
Dans Le Masque de la Mort Rouge de Edgar Allan Poe, le prince Prospero s’enferme avec ses invités dans une de ses abbayes fortifiées pour échapper à la peste. Cette nouvelle affirme l’inéluctable supériorité de la Mort parmi les vivants.
Dans De Morte et de Mortis Dementia de Armand Cabasson, un scientifique découvre la formule chimique d’un sérum qui annule la mort mais débouche sur la folie, montrant la nécessité de la mortalité dans une ambiance s’approchant de Herbert West réanimateur de Lovecraft.
Dans Toutes mes Excuses de Philippe Depambour, le rôle de l’Ankou se transmet chaque année au réveillon d’une personne à une autre, fonction nécessaire mais désagréable, dans une nouvelle profondément ironique.
Dans Sous l’Aile Maternelle de la Mort de Karim Berrouka, Maman Mort essaie de bien éduquer ses cinq filles dans leur futur rôle alors qu’elles pensent surtout à s’amuser. La normalité de la Mort personnalisée apparait dans ce conte facétieux qui renverse le système de référence de la vie.
Dans No Man’s Land de Cyril Gazengel, la Mort accompagne auprès de Charon le nocher infernal le dernier des hommes, remplacés par des robots. Cette nouvelle anticipe la disparition de la tradition infernale humaine, met en exergue l’interdépendance liant la Mort aux hommes et ouvre donc la voie à une nouvelle mythologie synthétique pour s’ajuster à la forme de vie robotique.
Dans Bourreaux et Passeurs de Léa Silhol, les principales figures en rapport avec la Mort sont présentées, de nombreuses traditions, de la divinité à ses subordonnés, insistant sur les notions de cycle et d’inéluctabilité au-delà du mystère.
Dans Écrire la Mort de Sire Cédric, le court guide de lecture reste subjectif et intéressant pour compléter la bibliographie plus généraliste présentée par Léa Silhol dans l’article précédent.
Dans la plupart des nouvelles revient l’idée de ruse pour initier un contact entre la Mort et les humains qui devient une relation par une prise de conscience et forge le destin des mortels ne réussissant qu’à repousser vainement l’échéance, preuve de l’unité et de la cohérence des textes choisis dans ce recueil.

Pam Pam au Pays des Merveilles – Karim Berrouka & Zariel

Pam Pam le lapin accède à un monde parallèle en poursuivant une jeune fille qui l’invective vertement à travers une porte dans un arbre.
Cette aventure est d’une énergie stupéfiante, avec des passages comme en accéléré, le voyage absurde mène nulle part et vite, de personnages barrés en situations surréalistes, la nouveauté et l’étrangeté assurent une continuité déjantée dans un centrifugeur d’idées farfelues. Sous la forme d’un conte, le phrasé moderne et la propension du narrateur à s’adresser au lecteur visent un public adolescent mais contient aussi des références et un vocabulaire riches. Sous le signe du punk et de Lovecraft une menace pèse sur le Pays et ceux qui s’y trouvent, évoquée en transparence sur des sujets comme l’éducation et l’écologie, mais c’est le divertissement qui est visé avec une action épileptique et une légèreté nonchalante. Les illustrations sont assez nombreuses et donnent de l’épaisseur au héros, faisant de ce livre un bel objet.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu – Karim Berrouka

Moderniser l’approche de l’univers de Lovecraft est en soi une bonne idée. Du point de vue de l’héroïne, assez jeune pour être déjantée et assez mure pour tenter de raisonner, ces Dieux et surtout ces sectes bouleversent sa réalité. L’histoire décrit la situation d’une personne qui découvre Lovecraft, se laissant englober par les mystères, se débattant au centre d’un monde insensé.
C’est très bien écrit, vif et divertissant, que ce soit avec le ridicule outrancier des cultes ou par une poésie subtile et déviante. Karim Berrouka rend hommage au virus qui frappe ceux qui découvrent le Panthéon. Les descriptions sont totalement cohérentes avec le Mythe, ce qui créé un décalage jubilatoire par rapport à la modernité du contexte.