Appel d’air

Ce recueil est contextuel, constitué de textes composés dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle en 2007, expressions subjectives de trente artistes qui rejoignent leurs visions intemporelles sur la société ; la poésie du choc et de la réaction fédératrice qui loue la bonne volonté sans céder à l’égoïsme et aux lieux communs de Fabrice Colin ; la courte chronique romancée et anarchiste qui exprime les rêves abstraits de la rue concrète de Claude Mamier ; le cauchemar policier de l’abus de pouvoir pathétique de Stéphane Beauverger ; la dystopie administrative qui s’attaque à l’esprit libertaire et anticapitaliste de Roland C. Wagner ; l’anticipation déshumanisée du travailleur dans un système boursier basé sur le potentiel biologique converti en actions et dividendes de Francis Mizio ; la dénonciation de l’engrenage du racisme institutionnalisé et de la violence banalisée dans les services de police de Thomas Day ; la crainte d’une xénophobie gastronomique appuyée par un pistage numérique des consommateurs de Sylvie Denis ; la description acide d’une société de contrôle automatisé pourvoyeuse d’injustices et de solitudes de Patrick Eris ; le triste constat d’une société future de prédétermination génétique stérile parmi des androïdes d’Olivier Tomasini ; l’entrée en clandestinité des artistes face à l’injonction au travail productif et la menace de réquisition en usine ou à la mine de Markus Leicht ; le psaume présidentiel à la gloire de la conversion sociopolitique imposée et profession de foi mégalomane d’un redresseur de torts borné de Claude Ecken ; l’anticipation de la restriction drastique du droit de vote de Jean-Marc Ligny ; le plaidoyer chiffres à l’appui pour la prise en compte de la situation des sans-abri de Li-Cam ; le constat poétique de la disparition en pratique de la devise républicaine de Charlotte Bousquet ; le glissement de la société vers l’absence de confidentialité des données personnelles devenues critères de citoyenneté et le basculement vers la sous-traitance des services de sécurité de Johan Heliot ; le cauchemar de l’interdiction officielle des livres de science fiction aux moins de dix-huit ans de Jean-Pierre Fontana ; la mise en scène par lui-même de la reconfiguration neurale de Serge Lehman ; le rapport circonstancié d’une pratique artistique clandestine lors d’un rassemblement culturel non déclaré et réprimé de Joëlle Wintrebert ; la dénonciation d’une dérive gouvernementale rapprochant chômage et génétique confondant causes et conséquences de Sylvie Lainé ; le court pamphlet sur la paresse et la lâcheté d’un système de certitudes de Vincent Wahl ; la petite ballade dans un dictionnaire avec une sélection de mots à l’étymologie qui fait sens d’Alain Damasio ; l’article survolté sur les cents premiers jours du nouveau président de Jean-Pierre Andrevon ; l’illustration de la promotion sociale par la pureté génétique de Laurent Whale ; la fable aux accents de fantasy sur un système politique mêlant le royalisme à la démocratie et un souverain obnubilé par la génétique de Francis Berthelot ; l’anticipation rétrospective simplement magistrale d’un professeur en histoire de la politique sur les mécanismes de l’élection de Simon Sanahujas ; le conte futuriste d’une Intelligence Artificielle qui parvient à transformer une dictature en démocratie de Lucie Chenu ; la parabole funèbre et poétique dans une personnification des régimes politiques d’Ugo Bellagamba ; la poésie symbolique de Lise N. ; la dénonciation de la mégalomanie ubique et du désir d’omnipotence présidentiels d’Alain Damasio ; les mentions légales remises au goût du jour de Catherine Dufour.
Ce livre combine une grande diversité et une intense densité, renfermant les craintes sur la mise en danger de principes éthiques et des projections de dévoiements technologiques et scientifiques, qui parfois font sourire et la plupart du temps, avec du recul, donnent des frissons jusqu’à la nausée.

Bifrost 29

Dans La Cité des Enfants de Claude Mamier, une espèce extra-terrestre a envahi la Terre sans difficulté et stérilise toute la population humaine jugée toxique pour son environnement. Une poésie désespérée s’exprime par la légende d’une enclave dissimulée sous terre dans laquelle l’humanité perdure loin de la vague de suicides et de l’anarchie.
Dans De la Faculté de l’être humain à s’adapter aux milieux exotiques de Michael Moorcock, Greg Morle a vendu son âme à un démon après avoir bien examiné les clauses du contrat. Derrière la situation classique et la vanité humaine plane avec subtilité un vice caché et toute la nouvelle est construite autour d’une duplicité, d’un jeu de dupe qui convient à la nature humaine, dans un mélange de science fiction et de tragédie mythique.
Dans Sur la banquette arrière de Jean-Pierre Andrevon, Benny Serano est conçu à l’arrière d’une voiture, s’engage dans l’armée et part en Vietnam, reprend des études et réussit à créer un trou noir. Ce conte scientifique est une bulle qui gonfle avec la grandiloquence des savants fous et éclate dans la banalité la plus naturelle.
Dans Éclats lumineux du disque d’accrétion de Claude Ecken, David Fontaine est un garçon dévoré d’ambition et expert en système d’information, désireux de s’émanciper de sa condition de désœuvré. De son côté Cyril Vabenne mène tant bien que mal des recherches théoriques sur les trous noirs, alors qu’une insurrection éclate nourrie par la ségrégation sociale. Cette novella est la chronique d’une société aux bases utopiques du choix personnel de son activité avec une garantie de gratuité des besoins nécessaires, système qui devient sournoisement une dystopie aux mécanismes proches des enjeux actuels.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, l’analyse rapide des productions collatérales du succès d’Harry Potter (Artemis Fowl, A la croisée des mondes et Peggy Sue) est savoureuse.
Dans Jean-Pierre Andrevon, repères dans l’infini, interview menée par Richard Comballot, la carrière de Jean-Pierre Andrevon est abordée en détail après une présentation biographique, insistant sur ses appétences pour le dessin et la peinture, le cinéma et la musique toujours présents derrière son choix de devenir surtout écrivain.
Dans Le talent assassiné : annexe temporaire de Francis Valéry, l’auteur entrecroise son reportage aux Utopiales 2002 avec des séquences de la vie de son alter ego P. Paul Dostert aux prises avec l’alcool, les somnifères, les femmes et les idées suicidaires.
Dans Scientifiction : Toujours plus vite ! de Roland Lehoucq, l’astrogation est abordée sous l’angle des problèmes posés par le déplacement juste en-deça de la vitesse de la lumière, la relativité du mouvement et l’effet Doppler-Fizeau qui déforment les observations.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire – Huitième partie : Les années 90 – Little Big de Mike Ashley, le dernier chapitre présente le rebond du magazine au début des années 90 et le cruel malentendu logistique qui l’éloigne d’un potentiel lectorat.
Ce numéro approche la nature indomptable de Jean-Pierre Andrevon avec une belle sélection de nouvelles, dont celles de Claude Mamier et Michael Moorcock qui sont inédites, une interview qui remplace un dossier pour laisser l’intéressé s’exprimer mais qui apparait aussi dans son Lunatique Spécial et Voix du futur, et une autofiction décalée de Francis Valéry.

Tout à la main – Jean-Pierre Andrevon

« Un écrivain de science-fiction connu, qui habite seul avec son chat dans une maison campagnarde isolée sur une colline, a survécu à une catastrophe imprécise ayant transformé la vallée à ses pieds en un infranchissable fleuve de boue brûlante. L’écrivain imagine qu’il est l’unique survivant du cataclysme, et peut-être l’est-il. Cependant, il tente de mener une vie normale. Sa principale préoccupation, néanmoins, est de passer en revue toutes les femmes qu’il a connues dans sa vie. Il en conçoit des fantasmes qui se traduisent par force masturbations. Le corps du récit sera constitué de divers portraits de femmes et des menus incidents quotidiens, montés en parallèle. Un autre fantasme de l’écrivain est de pouvoir enfin écrire un grand roman qui-ne-serait-pas-de-la-SF. Va-t-il y parvenir ? » synopsis de Jean-Pierre Andrevon.

CARRERE/KIAN (1988)
Ce roman qui est surtout une collection de textes courts contient la nouvelle du même nom, parue dans Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle, des détails ont changé et des noms de femmes sont modifiés, les passages sont réorganisés, ce qui adoucit l’entrée en matière de la nouvelle, frontale et très directe, mais c’est reculer pour mieux sauter. Le sous-titre du roman est : Mémoires d’un dernier homme, incipit et introduction qui installent la mise en abyme d’un écrivain de science fiction en pleine dystopie, une situation qui génère un solipsisme fait de souvenirs et de doutes. Mais très vite le récit s’ancre dans un catalogue de pratiques sexuelles et d’érotisme animal nourri de fantasmes illuminés à base de poitrines généreuses, de cunnilingus et de poils, ponctués par des masturbations à une fréquence soutenue et d’éjaculations précoces régulières. Cette sexualité atypique se nourrit d’une imagination exacerbée qui joue avec l’objet littéraire et le principe de véracité, annonçant le roman Toutes ces belles passantes. A mi-chemin entre l’auto-fiction et les Mémoires, le naufragé libéré est un obsédé sexuel qui s’est façonné entre les années 50 et 80, une façon de parler de cette époque et de se raconter quand même avec ce ton de révolté et de renoncement, rejoignant la crudité de la bande-dessinée française de cette période. Derrière la provocation se trouve la peur de vieillir, dans cette démarche un peu déconcertante de défiance résignée envers l’entropie. Les textes sont truffés de tiroirs avec des paysages mentaux de collectionneur à la recherche de la pépite dans chaque instant, de l’affirmation cathartique d’une liberté par cet empilement de réalités, réservant un espace de recul pour l’auteur.

EONS (2008)
Cette réédition et révision vingt ans plus tard permet d’abord d’obtenir des explications de l’auteur dans une introduction brillante qui revient sur la genèse de ce projet littéraire en trois temps, de la nouvelle aux romans, et cultive la mise en abyme entre réalité et fiction, entre délire égocentré et projection dystopique avec exubérance et sérieux, transcendant l’histoire du naufragé sur une ile déserte et du journal intime. Jean-Pierre Andrevon a ajouté dans le texte du roman diverses saillies, coupes et déplacements à l’échelle d’un mot ou de paragraphes qui ne modifient aucunement l’essence de l’histoire. Le contenu gigogne se développe sur trois niveaux : le Jean-Pierre Andrevon initial comme racine créatrice donne vie dans ses pages à un Jean-Pierre Andrevon, écrivain et alter ego, qui a la coquetterie d’inventer une partie de son passé dans une distorsion littéraire inviolable, une prouesse narrative virevoltante et onirique, un tout qui exprime quelque chose de personnel. L’image d’un défilé de femmes à disposition en imagination renvoie à la nouvelle Un garçon solitaire dans le recueil Fins d’après-midi de 1997, à la libido galopante et aux fantasmes qui se déploient librement. C’est aussi finalement un livre sur la vieillesse, la mort et la presque dissolution de la nature. Dans sa postface Pirate !, Joëlle Wintrebert insiste sur la liberté et la poésie, l’humour et la sincérité qui caractérisent Jean-Pierre Andrevon.

Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle… – Jean-Pierre Andrevon

Dans Chapo, Jorgus a un désir de contact avec la nature au milieu d’une société aseptisée et doit se battre avec sa Cellule Habitable Autonome Protégée Organiquement. Cette dystopie domotique montre classiquement un monde dédié à la stérilité synthétique et promeut les petits animaux sauvages à un statut de trésors de contrebande, dans un léger clin d’œil à Blade runner.
Dans L’arme, un Désintégrateur est oublié dans le désert texan par un OVNI et un pauvre orphelin trouve l’objet qui devient le vrai protagoniste indirect de l’histoire et le révélateur de la nature humaine en passant de main en main, comme dans un épisode de la série télévisée Gun, insistant sur l’irresponsabilité des individus et l’instinct de destruction de l’espèce.
Dans Délivrance, des militaires terriens délivrent un homme emprisonné par des extraterrestres dans le sous-sol de leur planète, sans soupçonner quelles étaient ses conditions de détention. L’ironie jubilatoire de la situation fait coïncider la victoire de l’espèce et l’effondrement de l’individu qui perd une vie fictive et un bonheur illusoire fait de paresse et de résignation.
Dans Et chez vous comment ça va ?, l’exzone est la vision dystopique d’une société amorale basée sur le conflit et la violence entre guérilla et boucheries pourvoyeuses de statistiques, une civilisation désensibilisée qui se complait dans l’outrance et une forme guerrière d’anarchie. Cette nouvelle s’appelait Exzone X dans le recueil Banlieues rouges en 1976 (reproduite dans Le travail du furet chez ActuSF en 2015) avant d’être très légèrement modifiée ici, le paragraphe 18.24 a disparu et, pour moderniser le texte vingt ans plus tard, les références politiques et culturelles ont changé. L’ambiance déchainée démontre la connivence stylistique entre Joël Houssin et Jean-Pierre Andrevon.
Dans Tout à la main, Jean-Pierre Andrevon se retrouve seul dans sa maison en hauteur après une éruption magmatique qui a provoqué une submersion brulante de toute la vallée à ses pieds. Dans cette mise en abyme, la solitude fait remonter les souvenirs et la perspective de l’impossibilité d’une relation avec une femme pousse à l’onanisme, une vie oisive de naufragé. Cette nouvelle écrite en 1983 est à l’origine du livre Tout à la main de 1988 et annonce Toutes ces belles passantes de 2002.
Dans F&SF, le premier vol interstellaire français des écrivains de science-fiction du terroir est une farce, une caricature enjouée de ce milieu littéraire.
Dans Mégalomaniaque, Jean-Pierre Andrevon prolonge la plaisanterie de la nouvelle précédente en s’imaginant pourfendeur de la médiocrité littéraire et décimant les rangs de la revue Fiction, tordant la réalité et multipliant les références à des titres de romans, dans un exercice de style surréaliste.
Dans C’est la meilleure histoire que j’ai jamais vendue les gars, Adam Michnick et Eva Romm sont déposés sur une planète sauvage et réveillés d’une stase cryogénique multimillénaire par leur vaisseau GOD. Ce parallèle cosmogonique et ironique avec les Écritures illustre le désastre inévitable du développement de l’espèce humaine ayant à disposition une technologie avancée, évolution nocive pour la biosphère dictée par l’égocentrisme et l’anthropocentrisme.
Dans Manuscrit d’un roman de SF trouvé dans une poubelle, quatre terriens vivent des aventures tumultueuses dans le système solaire. En hommage aux pulps, au space opera et d’abord à Edgar Rice Burroughs en convoquant John Carter, cette nouvelle déroule les archétypes de la science fiction populaire, l’approximation scientifique, un fond libidineux et des rebondissements fantasques, une prise de recul enjouée sur un genre littéraire dédié à l’évasion.
Dans l’Entretien avec Michel Lebrun, Jean-Pierre Andrevon parle de son éloignement de la science fiction mais aussi des passerelles qui mènent au polar, une démarche à l’image de ce recueil dévoré d’une énergie de rébellion et dénué de sérieux.

Le petit garçon qui voulait être mort – Jean-Pierre Andrevon

Dans Le petit garçon qui voulait être mort, un garçon de cinq ans et demi se rend compte à la mort de sa grand-mère qu’il convoite l’état de quiétude de la vieille femme et la promesse d’un paradis pour échapper à la séparation de ses parents. La narration enfantine permet d’insister sur le fossé d’incompréhension mutuelle entre l’enfant imaginatif et les adultes préoccupés de leur côté, dans un dérapage de l’immaturité et d’un aveuglement conceptuel qui identifie la mort à une libération.
Dans Regarde-le, la chasse au dinosaure est le programme télévisé le plus regardé et les hommes commencent à en capturer pour éviter leur extinction. Cet entrelacement temporel dénonce le penchant naturel des humains pour la destruction et la richesse, le voyeurisme et la ruée vers l’irréversible.
Dans Et si nous allions danser ?, une famille s’installe pour un séjour dans une tente sur un gigantesque camp surpeuplé et supervisé par des militaires. Comme dans la nouvelle précédente un glissement temporel et conceptuel s’opère et transpose, dans un contexte moderne et une illustration radicale en dehors du temps, les conditions de survie entre déshumanisation administrative et atomisation sociale d’un ghetto de la seconde guerre mondiale.
Dans Demain, je vais pousser, Derang doit pousser à la Barrière et participer à l’effort collectif pour empêcher la multitude sauvage et anonyme qui veut forcer leur enclave. Ce travail des forces contraires, très visuel et conceptuel, forme une nébuleuse métaphorique de communautarisme extrême et de rejet de l’autre qui aboutit à la déshumanisation absurde.
Dans Mort aux vieux !, une armée de jeunes de moins de vingt ans déferle la nuit dans les quartiers pour tuer les vieux. Un renversement cyclique exprime un non-sens circulaire dans un aveuglement essentiel, une nouvelle qui s’inscrit dans la thématique récurrente du conflit entre générations avec Le sacrifice ou La nuit des petits couteaux.
Dans Qu’est-ce qui va encore arriver ?, Rog et Byrne sont fossoyeurs dans un cimetière surpeuplé en marge d’un champ de bataille d’artillerie et voient défiler des éclopés à la recherche d’une dernière demeure. Le message antimilitariste fait le constat de l’escalade des moyens de destruction dans la main des hommes qui finissent par vaporiser les corps avec la bombe atomique.
Dans Condamné, un homme amnésique expérimente une succession de morts diverses. Cette collection d’expériences subjectives de la disparition de sa propre vie rejoint l’aporie théologique du Dieu qui a créé la mortalité et la souffrance mêlées, soulignant l’absurdité éthique d’une peccabilité incompréhensible pour les individus.
Dans Une erreur au centre, Patrick rentre chez lui après son travail et tombe sur son double. Le docteur Bernard le prend en charge et lui montre d’autres copies. Cette duplication provoque un trouble identitaire et un doute paranoïaque sur la réalité qui, au lieu de la portée métaphysique de la nouvelle précédente, adopte une manifestation scientifique dans des interférences quantiques.
Ce recueil fait preuve d’une cohérence implacable dans une noirceur certaine incarnée, des résonances se propagent entre les nouvelles qui se passent subtilement des témoins thématiques puissants.

Très loin de la Terre – Jean-Pierre Andrevon

Ce recueil renferme trois des premiers romans de Jean-Pierre Andrevon qui ont en commun un cœur science-fictif s’ouvrant à une forme de fantasy dans une mise en scène de l’étrangeté et le déploiement de possibles à l’échelle des espèces. Le temps des grandes chasses fait figure d’exception, à l’instar de Les hommes-machines contre Gandahar, d’une longueur faisant place à une poésie et une profondeur qui mettent en perspective et enrichissent l’action. Les trois romans gardent une structure, même dans une forme plus courte, bâtie sur une confrontation relativiste entre des civilisations disparates et leur position fluctuante du point de vue de l’évolution qui assurent un fond solide et un contexte global non figé transcendant les subjectivités des personnages. La position de l’individu pousse à l’humilité et l’ouverture à la surprise face au bouleversement éthique remettant en cause les notions de supériorité et d’infériorité.
Dans Planète grise, planète verte ? de Joëlle Wintrebert, le début de la carrière de Jean-Pierre Andrevon est contextualisé au sein de l’histoire mondiale et des enjeux nationaux au travers d’une affirmation écologiste simple et d’une opposition idéologique au totalitarisme et à l’obscurantisme d’une civilisation pavant le chemin vers l’entropie.
Dans Vous n’êtes pas si terre à terre…, Laurent Genefort mène l’interview en rapport avec les trois romans présentés et l’approche du space opera développée par Jean-Pierre Andrevon, sa vision du milieu littéraire et de la démarche créative des auteurs dans une société complexe.

Le dieu de lumière – Jean-Pierre Andrevon

Avec le commandant Patrick Bensousan, Carol Garth, Anne Trauberg et Gio Esposito forment l’équipage de l’Hélios, un vaisseau spatial qui utilise la translation dans l’hyperespace. Leur mission de reconnaissance les mène vite sur une planète similaire à la Terre, au milieu d’une guerre entre des humanoïdes et une espèce de rapaces.
La science fiction d’aventures dans l’inconnu, après une introduction technologique et historique du contexte post-apocalyptique de la Terre, bifurque rapidement sur une fantasy ethnologique par l’étude à la fois évolutive de la volaille et historique des humains natifs de la planète Volière nantis d’équipements techniques anachroniques et baignés d’une religion qui dans leur ignorance fait l’amalgame entre magie et science. Cette épisode auprès d’une humanité primitive se clôture de façon abrupte pour mettre en évidence le moteur science-fictif du récit qui réside dans la nature quantique de l’hyperespace et ses paradoxes temporels. L’équipage se rend donc au centre de la Fédération galactique humaine dans un avenir lointain, sur Octar une ville-planète abandonnée par les hommes au profit des robots. La vision épistémologique derrière la structure du texte montre une circularité élastique à travers l’humanité qui régresse dans une croyance aveugle ou qui progresse dans la technologie jusqu’à la disparition écologique naturelle du cadre de vie, victime dans les deux cas d’une amnésie. Le nombre de pages ne permet pas d’approfondir les personnages pleins de vitalité et qui servent à scinder la narration pour éviter une morne linéarité et construire le mécanisme puissant et central du voyage temporel, laissant un peu de place pour des idées comme des héros échangistes ou un chat qui parle.

La guerre des Gruulls – Jean-Pierre Andrevon

Vingt ans après le début de la guerre contre les Gruulls, les humains n’ont toujours pas trouvé le moyen de contrecarrer leur rayon létal qui traverse toute protection, décimés par des attaques éclairs de vaisseaux émergeant du subespace. Anim Grovnor le pilote, Illona Doren la navigatrice, Nataniel Jonson le canonnier et Bin Vonena un technicien parviennent à fuir une base spatiale attaquée pour se retrouver aspirés dans le subespace au contact d’un vaisseau gruull et en sortir ensuite pour se poser à la surface d’une planète inconnue.
Le roman s’ouvre avec une préparation de space opera en installant une menace permanente sur le domaine galactique humain avec des rebondissements et une promesse d’aventures exotiques, dans la lignée du divertissement des pulps. La découverte de la planète et son soleil, qui forment un système gravitationnel binaire et artificiel, le soleil tournant autour de la planète, affirme l’aspect science-fictif de la découverte, s’alliant à la fantasy de l’exploration d’une biosphère surréaliste par des naufragés cosmiques, donnant lieu à un examen exobiologique des étrangetés. Le combat contre les Gruulls s’exprime par la guérilla et l’infiltration dans la planète creuse instaure, au-delà de l’action, une tension écrasante et une atmosphère versant dans l’horreur et le fantastique. Le roman se révèle en récit de premier contact extra-terrestre avec la description d’une espèce à la nature étrangère inatteignable par l’anthropomorphisme mais l’empathie est possible par un changement de point de vue et de paradigme, l’abandon d’a priori et la considération de la complexité d’êtres en croissance symbiotique et métamorphose physique dans leur vie. La guerre est d’autant plus insensée qu’elle provient d’une incompréhension.

Le temps des grandes chasses – Jean-Pierre Andrevon

Roll et Réda forment un jeune couple parmi les chasseurs du Clan des Hommes quittant l’enceinte du Lieu pour traquer le gibier sauvage et deviennent chassés à leur tour par des humains à la technologie avancée.
Cette fantasy se base sur la candeur de l’état de nature d’un peuple à la société simple et pragmatique, égalitaire et conditionnée seulement par le Destin dans une acceptation résignée, relativement proche de l’utopie. Le décalage est excessivement violent dans la découverte de l’organisation totalitaire des colonisateurs méprisants, dans la droite lignée de Les hommes-machines contre Gandahar et de ce qu’a pu produire Stefan Wul. Le texte rejoint le conte philosophique par l’assimilation forcée et l’emprisonnement des hommes sauvages confrontés aux révolutions scientifiques qui dépassent leur intuition plutôt portée vers l’éther et le platisme. Au parallèle historique avec la colonisation et la Seconde Guerre Mondiale s’ajoute la vision dystopique des primitifs projetés depuis une préhistoire future après une tabula rasa dans une civilisation avancée destructrice de la nature. Le stress est omniprésent entre la traque et la capture, puis le défilé des privations de liberté, l’enfermement dans des camps ou des prisons qui pousse le récit de la fantasy vers le témoignage de détention de Roll d’amitiés et d’amour. La structure sociale des civilisés est calquée sur la Rome Antique et les aventures déracinées de Roll se poursuivent en tant que gladiateur et esclave dans une épopée vengeresse. Le roman convient bien à un lectorat adolescent, représente à la fois la sensibilité de Jean-Pierre Andrevon et une des incarnations de la fantasy anthropologique française pleine de naïveté mais aussi d’une gravité qui s’exprime par la superposition du progrès et de la régression, développant les thèmes de l’universalité, de l’humanisme et du pacifisme d’une portée écologique et politique dans la chronique d’une parenthèse temporelle finalement insignifiante à l’échelle des Cylindres Noirs.

Les gros seins de la petite juive – Jean-Pierre Andrevon

L’exercice du témoignage basé sur des souvenirs d’enfance mène Jean-Pierre Andrevon à Grenoble dans la période de la Seconde Guerre Mondiale. Certaines séquences de jeunesse ont trouvé une explication, d’autres sont plus floues et réticentes à la chronologie alors que d’autres encore restent définitivement incertaines. Ce travail de mémoire est synesthésique, appelle l’émotion et fait briller la naïveté, puis vient le décalage et le sentiment rétrospectif de culpabilité. Le court texte plein d’humanité montre que le temps pousse à la spéculation sur les possibles s’échappant dans une trame inconnue et prouve qu’une indépendance d’esprit est possible au-delà du contexte familial. Derrière la découverte de la sexualité se trouve le mystère de l’autre, et émerge la vision d’une époque mouvementée qui marque l’être en devenir.

Les crocs de l’enfance – Jean-Pierre Andrevon

Dans Le téléphone sonne, un homme se réveille avec une migraine, répond au téléphone qui sonnait pour qu’une voix altérée lui donne rendez-vous dans un bar proche de chez lui. Cette histoire de fantôme instaure une ambiance épaisse de délabrement solitaire et s’appuie sur un dédoublement circulaire nourri par l’amnésie et la nécessité du chemin aux supplices.
Dans La neige, la ville est recouverte et les rues sont aplanies, emprisonnant dans le silence des cadavres innombrables voués à l’éparpillement et dans la nuit l’équarrissage libère les fantômes dans un ballet venteux. L’atmosphère est pesante, lourde de menaces s’épanouissant avec grandiloquence dans un spectacle d’horreurs qui dégrade le monde des vivants jusqu’au jour suivant.
Dans Un enfant solitaire, Ludovic Janvier s’aperçoit que le temps s’est arrêté, le monde s’est figé autour de lui. Pour un jeune garçon qui se sent délaissé par ses parents la situation s’ouvre sur une liberté sauvage mais vaine dans sa bulle quantique qui le fait sortir de l’enfance et rester dans la solitude.
Dans La nuit des petits couteaux, Pierre se réveille, va poignarder son père et sa mère puis il sort dans la rue rejoindre les autres enfants de moins de sept ans. Cette nouvelle est proche du complot générationnel dans Le sacrifice de Fins d’après-midi ou Tous ces pas vers l’enfer.
Dans Apparition des monstres, un homme, sa femme, sa mère et un collègue assistent au retour des dinosaures et ce dernier les emmène dans un abri souterrain pour leur injecter un sérum permettant d’attendre. Cette nouvelle suggère beaucoup, frôle le loufoque et le surréaliste, sans explications, instaurant une ambiance d’incertitude, illustrant la circularité, la nature cyclique du temps et l’immortalité théorique.
Dans Belle et sombre, les chevaliers d’Engoulnages combattent d’horribles créatures mais la pire d’entre elles reste la captive du donjon. Cette fantasy, malgré le jeu avec les archétypes et les lieux communs du genre, dépasse le simple récit enfantin et parodique.
Dans Les crocs de l’enfance, Christophe n’a jamais accepté l’arrivée de Cristelle sa sœur adoptée. La charge psychologique du texte est intense dans une mise en abyme qui se propage comme un ouragan fantastique entremêlant les détresses et impactant la réalité. Dans un jeu de miroirs déformants, la communication est brouillée et les émotions se déchainent pour former un théâtre animal tragique.

Fins d’après-midi – Jean-Pierre Andrevon

Dans Six étages à monter, un homme entre dans l’immeuble qu’il habitait avec sa famille. Un fantastique poétique se développe par une nostalgie en décalage avec la réalité temporelle d’une déliquescence.
Dans Le sacrifice, le beau-père depuis quelques mois d’une jeune fille sauvage à son égard organise leur fuite de la ville paniquée. L’atmosphère d’inquiétude pour la petite Syrinthe se transforme en sanglant complot générationnel.
Dans Entropie, un homme rentre chez lui et tout se délite, il expérimente l’inversion de la flèche du temps, voyage immobile cerné par les guerres.
Dans Un enfant solitaire, Ludovic Janvier a sept ans lorsque le monde se fige autour de lui, le temps s’arrête, les corps immobiles sont en équilibre en contradiction avec les lois de la physique et le garçon se rend vite compte qu’il vieillit. Le protagoniste se retrouve piégé dans une perturbation quantique pour vivre l’insignifiance de l’homme.
Dans La veuve, un homme tombe amoureux de Léonora, une jeune veuve mystérieuse qui accepte le mariage s’il est célébré dans son village natal. Cette histoire classique de vampirisme repose sur son ambiance inquiétante pleine de malignité sous-jacente.
Dans Le cimetière de Rocheberne, la vie suit son cours dans le vieux cimetière bercé par la quiétude de la nature, loin de l’agitation citadine, dans une histoire lancinante de fantômes.
Dans Eau de boudin, une pandémie inconnue pousse la population à se liquéfier dans un raz-de-marée de vomissements, cataclysme à l’ampleur biblique, apocalypse aux accents écologistes.
Ce recueil privilégie un fantastique qui cultive l’étrangeté autour de la mort et de fantômes, qui atteint une puissance conceptuelle fascinante en se couplant à la science théorique dans Entropie et Un enfant solitaire.