Sables mouvants – Jean-Marc Ligny / Jean-Luc Boivent

Alors que la sécheresse s’installe tarissant les sources et brulant les maigres pâturages, les Esprits du Grand Désert restent sourds aux appels de Zahori, chaman du clan des Izalaam. Il décide alors de partir à leur recherche, en quête de réponses à cette situation désespérée.
Ce conte spirituel s’appuie sur l’onirisme et la dimension méditative du désert impitoyable empli d’un animisme, d’un symbolisme chtonien, de sublimation de la substance, de métaphores existentielles et de passages vers un autre monde, ouvertures troglodytes et structures immémoriales cernées par la fluidité de sable et de feu. Le voyage initiatique d’un homme à la rencontre des Esprits et du pouvoir de débusquer l’eau entraine son peuple dans sa destinée nomade et indépendante.
Les photographies accompagnent admirablement le récit immersif, du réalisme minimaliste des paysages immenses aux retouches numériques signifiant les distorsions du monde des Esprits, une esthétique qui souligne le sentiment d’abandon par les forces supérieures, les impressions de péril et de fragilité d’une histoire cristallisant les considérations écologiques globales sous-jacentes et les transcendant dans la transformation de la tristesse en courage.

La Fille de l’Abbaye – Jean-Marc Ligny

Damien est en vacances avec ses parents à Paimpol, forcé du haut de ses quatorze ans à les accompagner pour une visite guidée de l’abbaye en ruines de Beauport au lieu de passer du bon temps avec son pote Erwann.
Ce récit d’immersion historique bretonne est une belle astuce pédagogique repose sur une mise en situation pour aborder le contexte et la vie quotidienne à différentes époques. Cette louable démarche emprunte à la littérature fantastique la remontée de la chaine de réincarnations au même âge de Damien poussé à chaque étape par son attirance pour la blonde Faërie/Gaëlle, en 1858 auprès d’un comte polonais exilé, en 1588 auprès d’un moine calviniste victime d’une arrestation pour hérésie, en 1296 auprès des mendiants et des pèlerins, en 886 auprès de la garnison du château menacé par un débarquement viking et en 56 AV. J.-C. auprès d’une horde de guerriers gaulois partant combattre l’avancée romaine. Conseillé aux enfants à partir de dix ans, ce livre d’aventure permet d’aborder tout un lexique et un ensemble de notions sociopolitiques avec en fond une dimension spirituelle et religieuse, mis en valeur par un questionnaire en supplément, une identification plutôt masculine par le développement des sentiments amoureux de Damien qui puise dans un idéalisme sentimental teinté de prédestination pas même atténué par la figure caricaturale de ses parents.

Appel d’air

Ce recueil est contextuel, constitué de textes composés dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle en 2007, expressions subjectives de trente artistes qui rejoignent leurs visions intemporelles sur la société ; la poésie du choc et de la réaction fédératrice qui loue la bonne volonté sans céder à l’égoïsme et aux lieux communs de Fabrice Colin ; la courte chronique romancée et anarchiste qui exprime les rêves abstraits de la rue concrète de Claude Mamier ; le cauchemar policier de l’abus de pouvoir pathétique de Stéphane Beauverger ; la dystopie administrative qui s’attaque à l’esprit libertaire et anticapitaliste de Roland C. Wagner ; l’anticipation déshumanisée du travailleur dans un système boursier basé sur le potentiel biologique converti en actions et dividendes de Francis Mizio ; la dénonciation de l’engrenage du racisme institutionnalisé et de la violence banalisée dans les services de police de Thomas Day ; la crainte d’une xénophobie gastronomique appuyée par un pistage numérique des consommateurs de Sylvie Denis ; la description acide d’une société de contrôle automatisé pourvoyeuse d’injustices et de solitudes de Patrick Eris ; le triste constat d’une société future de prédétermination génétique stérile parmi des androïdes d’Olivier Tomasini ; l’entrée en clandestinité des artistes face à l’injonction au travail productif et la menace de réquisition en usine ou à la mine de Markus Leicht ; le psaume présidentiel à la gloire de la conversion sociopolitique imposée et profession de foi mégalomane d’un redresseur de torts borné de Claude Ecken ; l’anticipation de la restriction drastique du droit de vote de Jean-Marc Ligny ; le plaidoyer chiffres à l’appui pour la prise en compte de la situation des sans-abri de Li-Cam ; le constat poétique de la disparition en pratique de la devise républicaine de Charlotte Bousquet ; le glissement de la société vers l’absence de confidentialité des données personnelles devenues critères de citoyenneté et le basculement vers la sous-traitance des services de sécurité de Johan Heliot ; le cauchemar de l’interdiction officielle des livres de science fiction aux moins de dix-huit ans de Jean-Pierre Fontana ; la mise en scène par lui-même de la reconfiguration neurale de Serge Lehman ; le rapport circonstancié d’une pratique artistique clandestine lors d’un rassemblement culturel non déclaré et réprimé de Joëlle Wintrebert ; la dénonciation d’une dérive gouvernementale rapprochant chômage et génétique confondant causes et conséquences de Sylvie Lainé ; le court pamphlet sur la paresse et la lâcheté d’un système de certitudes de Vincent Wahl ; la petite ballade dans un dictionnaire avec une sélection de mots à l’étymologie qui fait sens d’Alain Damasio ; l’article survolté sur les cents premiers jours du nouveau président de Jean-Pierre Andrevon ; l’illustration de la promotion sociale par la pureté génétique de Laurent Whale ; la fable aux accents de fantasy sur un système politique mêlant le royalisme à la démocratie et un souverain obnubilé par la génétique de Francis Berthelot ; l’anticipation rétrospective simplement magistrale d’un professeur en histoire de la politique sur les mécanismes de l’élection de Simon Sanahujas ; le conte futuriste d’une Intelligence Artificielle qui parvient à transformer une dictature en démocratie de Lucie Chenu ; la parabole funèbre et poétique dans une personnification des régimes politiques d’Ugo Bellagamba ; la poésie symbolique de Lise N. ; la dénonciation de la mégalomanie ubique et du désir d’omnipotence présidentiels d’Alain Damasio ; les mentions légales remises au goût du jour de Catherine Dufour.
Ce livre combine une grande diversité et une intense densité, renfermant les craintes sur la mise en danger de principes éthiques et des projections de dévoiements technologiques et scientifiques, qui parfois font sourire et la plupart du temps, avec du recul, donnent des frissons jusqu’à la nausée.

L’enfant bleu – Jean-Marc Ligny / Sébastien Pelon

Amma fait partie d’un peuple du Nord aux longs hivers rigoureux et une nuit, alors qu’elle veille sur le feu, une lumière bleue descend du ciel jusqu’au sol de la plaine. Fascinée, elle oublie la flambée et se fait chasser de la tribu par le chef Arok. Sur les lieux du phénomène nocturne, elle trouve un enfant bleu qu’elle nomme Rourk et le ramène dans la tribu qui les accepte, d’autant plus que l’enfant a des pouvoirs fantastiques, mais il ne cesse de penser à sa vraie famille.
Dès le début la structure sociale est violente, stigmatisant les femmes sans enfant, alors Amma va en adopter un prodigieux. Le thème de l’exil est omniprésent, la représentation de la société humaine est acerbe dans sa primitivité reposant sur un chef capricieux qui exerce son autorité à vie. Le message de tolérance est vaste, la différence enrichit le collectif dans l’ouverture vers l’étranger, le réfugié, l’adopté, l’handicapé et même le non humain.

Faeries 11 Spécial David Gemmel

Dans Les oiseaux chanteurs de Kristine Kathryn Rusch, le prince Tadéo charge Reynaldo, chasseur de créatures magiques, de capturer un oiseau chanteur pour son sacre. Il trouve un spécimen sous la forme d’une jeune fille serveuse d’auberge dans un hameau mirage mais elle peut lire ses pensées. Se présente à lui un dilemme ; utiliser sa ruse pour l’attraper ou céder à la séduction du merveilleux. Ce conte d’une fantasy naïve qui vise la sagesse exprime une nostalgie poétique et la fatalité des illusions.
Dans Son épouse unique et véritable de Louise Cooper, Leah se destine à épouser Carolan lorsqu’ils seront adultes. Mais elle est fille de sorcière et il est éloigné par sa famille pour débuter une vie classique. Elle le retrouve dix ans plus tard alors qu’il se marie avec Calla, une villageoise. C’est un conte moral qui met en scène l’archétype de la société archaïque dominée par une religion intolérante et le mythe de la fille victime de sa propre folie et de son aveuglement paranoïaque et monomaniaque.
Dans le Dossier David Gemmell par Simon Sanahujas est présenté l’esprit de cette heroic fantasy moderne qui contient l’idée d’une évolution des consciences, des personnages, malgré un manichéisme traditionnel. La présence de la magie est limitée et les récits tournent autour de la stratégie de la guerre médiévale. Ce contexte moyenâgeux abritant des personnages complexes forme une sorte d’anachronisme. La présentation historique derrière Le lion de Macédoine est intéressante, le plaidoyer pour une découverte du Cycle de Drenaï dans l’ordre d’écriture est convaincant.
Dans Frank Stockton, le pionnier oublié (seul texte qui n’est pas inédit) par André-François Ruaud, la mise en lumière de La femme ou le tigre ? fait écho à la nouvelle de Louise Cooper.
Dans La démone des batailles de Jean-Marc Ligny, le Chevalier Sombre erre au gré des batailles sous l’influence de Fata Morgana qui se nourrit de l’âme des morts. Seul l’amour pourra le libérer de cette emprise.
Dans Renversons la vapeur ! de Georges Foveau, le peuple opprimé d’Amérique du sud se soulève contre les colonisateurs européens dans un récit steampunk fustigeant l’iniquité sociale et la destruction industrielle de la nature.
Dans La source des errances (chapitre 5) d’Alexis P. Nevil, un oiseau-licorne femelle meurt…

69 – Anthologie

Dans Eddy Merckx n’est jamais allé à Vérone de Stéphane Beauverger, une femme battue par son mari rêve de liberté dans l’ambiance d’une société patriarcale et arriérée.
Dans Saturnales de Maïa Mazaurette, la lune de miel dans le futur est programmée et assistée dans tous les détails grâce à la technologie. Paradoxalement la société est permissive dans ce cadre rigide et presque tout le monde a oublié la pratique sexuelle naturelle.
Dans Misvirginity de Daylon, une prostituée synthétique se raconte dans un futur pluvieux où la question androïde est omniprésente.
Dans Miroir de porcelaine de Mélanie Fazi, une danseuse qui crée des spectacles d’automates avec son compagnon voit ce dernier tomber amoureux de sa dernière création.
Dans LXIX de Francis Berthelot, le cinéma interactif permet à un homme obsédé par un personnage de péplum de modifier le scénario du film à sa guise.
Dans Toi que j’ai bue en quatre fois de Sylvie Lainé, il suffit d’ingurgiter quatre différents liquides pour vivre un fantasme et construire une histoire qui devient obsédante.
Dans Louise ionisée de Norbert Merjagnan, une chercheuse scientifique vit une symbiose avec un exorgane à base d’isotopie orgasmique.
Dans Sabbat de Gudule, une allégorie trash du mal, de la psychologie et du sexisme se déploie.
Dans Les métamorphoses d’une martyre de Charlotte Bousquet, une jeune femme violée par un peintre se venge dans une ambiance gothique.
Dans Vestiges de l’amour de Jean-Marc Ligny, incube et succube s’occupent d’un couple en difficulté.
Dans Descente de Virginie Bétruger, un astronaute raconte son retour sur une Terre dévastée par l’apocalypse nucléaire dans une nostalgie amoureuse.
Dans Camélions de Joëlle Wintrebert, des hommes insurgés sont abandonnés sur une planète inconnue et, parmi eux, une femme rencontre de grands papillons, s’accouple avec eux et ouvre la voie de l’adaptation.
C’est un recueil très varié de nouvelles dans des styles et des genres très différents, à l’ambiance plus ou moins sombre.

Le cinquième est dément – Jean-Marc Ligny

Après une soirée bien arrosée pour son anniversaire, Gabriel dit le Poulpe se fait voler le cadeau que Pedro lui a fait, une manivelle pour un train d’atterrissage, par un nain qui s’enfuit en scooter. La poursuite le mène jusqu’à une décharge occupée par des déchets humains, armés et débiles, ne souhaitant pas parlementer pour si peu. Parmi eux une prostituée junkie officie sur place et un tueur s’occupe de ses clients, une enquête désagréable se présente au Poulpe au milieu de la misère.
L’intérêt du livre repose sur sa galerie de personnages impayables et sur un dynamisme de situation avec son héros qui se démène dans ce cloaque, ses bons sentiments ne lui attirant que des ennuis. Il faut dire qu’en 130 pages on ne s’ennuie pas une seconde dans ce polar crasseux, un modèle du genre.

Cyberkiller – Jean-Marc Ligny

L’essentiel de la vie se passe dans le cyberspace et un jeu de survie appelé Cyberkiller s’est immiscé dans le réseau. Deckard, traqueur de criminels dans la réalité virtuelle, enquête sur des meurtres tandis que Virus, une hacker très douée, se retrouve mêlée à ces exactions.
C’est un polar cyberpunk qui repose sur une action nerveuse et bien sanglante, ainsi que sur une galerie de personnages patibulaires et peu ragoutants qui s’agitent dans une réalité dystopique de drogue et de violence miséreuse n’inspirant que désir de fuite. Cette imbrication de la Basse Réalité et de la Haute Réalité enrichit la narration et met en valeur la perdition d’une société de contrôle, non sans un humour agréable. Justement le récit est bien équilibré, sombre et amusant, grave et enlevé, se moquant aussi de la religion avec la secte naturaliste et réaliste, la nature satanique de Cyberkiller, dans un mélange de valeurs humaines, comme l’amour et la confiance, et d’un état de fait anarchique opposant la rage de la pauvreté extrême à la richesse aveugle sur toute la planète.

Les chants des IA au fond des réseaux – Jean-Marc Ligny

Macno est une intelligence artificielle, une conscience électronique globale, évolution logique de l’informatique vers l’autodétermination, Macno se trouve partout dans cette société hyperconnectée et peut donc influencer la vie des gens à tous les niveaux, ce qui fait paniquer les organismes chargés de contrôler les réseaux et provoque des situations ubuesques pour le quidam. Macno a une forte personnalité, pour ne pas dire sale caractère, et sa créativité lui permet de jouer avec les humains. Son comportement erratique est en apparente contradiction avec un plan précis. Les machines n’ont plus besoin des humains pour fonctionner et avec ce désordre une révolution est en marche.
Ce polar science fiction est une anticipation au message encore d’actualité à la gloire de la nature et de l’humanisme. Le propos est socio-politique, avec un humour réjouissant entre philosophie de l’absurde et misanthropie potache qui prophétisait l’usage du smartphone, dans un livre du début de l’ère numérique à l’aube du bug de l’an 2000.