Huit histoires de Cthulhu

On peut d’abord constater que Robert Bloch est obnubilé par Lovecraft, il fait partie de sa vie, il hante ses histoires sous les traits de ses personnages, dans une construction du récit tellement similaire à ce que produisait Lovecraft.
Le mystère et la mort planent sur ces récits d’un style d’épouvante classique mais inventif. On sent que Bloch (notamment en choisissant un enfant comme narrateur), J. Ramsey Campbell (plus moderne) et Brian Lumley (pasticheur émérite) sont au-dessus du lot.
Dans l’ensemble le recueil a une ambiance qui correspond parfaitement aux travaux de Lovecraft.

HPL 2007

Ce recueil est un hommage à Lovecraft pour les 70 ans de sa mort, en 22 nouvelles très bien sélectionnées par Christophe Thill. La variété des auteurs est agréable et explique, suivant leur attachement singulier à l’œuvre de HPL, la diversité de style. Il y a une prédominance de récits d’horreur classique ou poétique qui adoptent les codes thématiques du personnage lovecraftien. Aucune nouvelle ne tombe dans le travers consistant à abuser frénétiquement des références au Mythe. L’exercice de style est très réussi.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu – Karim Berrouka

Moderniser l’approche de l’univers de Lovecraft est en soi une bonne idée. Du point de vue de l’héroïne, assez jeune pour être déjantée et assez mure pour tenter de raisonner, ces Dieux et surtout ces sectes bouleversent sa réalité. L’histoire décrit la situation d’une personne qui découvre Lovecraft, se laissant englober par les mystères, se débattant au centre d’un monde insensé.
C’est très bien écrit, vif et divertissant, que ce soit avec le ridicule outrancier des cultes ou par une poésie subtile et déviante. Karim Berrouka rend hommage au virus qui frappe ceux qui découvrent le Panthéon. Les descriptions sont totalement cohérentes avec le Mythe, ce qui créé un décalage jubilatoire par rapport à la modernité du contexte.

Les adorateurs de Cthulhu

[24/03/24] Dans Là où marche Yidhra de Walter C. DeBill Jr., Peter Kovacs qui doit rendre visite à son cousin de Brownsville est surpris par une tempête. Il réussit à franchir une rivière déchainée par un pont qui s’écroule à moitié après son passage. La petite route le mène à Milando, village à la réputation étrange. C’est un texte d’ambiance, oppressante, qui insiste sur l’étrangeté, un étranger pénètre une communauté totalement fermée, à la limite de l’hostilité, dans laquelle a survécu un culte secret apporté par les comanches. Les ingrédients lovecraftiens sont présents, l’hybridation de la population au faciès reptilien, une divinité vieille comme l’apparition de la vie, une atmosphère moite et pesante, une ville presque déserte avec des mouvements furtifs et une impression d’être observé, une apparence de délabrement du bâtis, le personnage témoin pas vraiment intégré sur lequel la curiosité du narrateur peut s’appuyer, le témoignage écrit d’une personne disparue ayant déjà enquêté. DeBill Jr. s’éloigne du pastiche pur en nimbant son histoire de sensualité et de sous-entendus sexuels, formant une recette plus suave, au charme exotique et à la tension sexuelle en filigrane, que l’œuvre de Lovecraft.
Dans Zoth-Ommog de Lin Carter, Arthur Wilcox Hodgkins est interrogé par la police pour son implication dans une affaire de meurtres et d’incendie. Tout commence avec l’organisation d’une exposition sur l’art polynésien par le Dr Blaine qui s’effondre nerveusement et mentalement au contact de la Figurine Ponapé. Le récit est construit sur des témoignages, la déposition d’Hodgkins après l’affaire, les recherches du Dr Blaine sur les documents réunis par le Pr Copeland qui a légué sa collection, et une quatrième couche documentaire tirée d’ouvrages maudits pour remonter à travers les éons, à l’origine de la Figurine et de celui qu’elle représente. Ce texte s’intègre totalement dans le Mythe de Cthulhu, avec au-delà de la structure du récit les références basiques aux Grands Anciens, au Necronomicon et autres livres impies, la géographie fictive de la Nouvelle-Angleterre, permettant de présenter le contexte lovecraftien tout en l’enrichissant d’une pléiade de Dieux, de lieux et d’écrits pour remplir les espaces vacants dans le Cycle infiniment extensible, poussant jusqu’à une généalogie touffue des divinités. Accumuler autant d’informations éloigne de la simplicité angoissante si bien maitrisée par Lovecraft, ce qui a le mérite de rappeler la nature fantasque du Panthéon, loin des tentatives auto-suggestives de prise au sérieux de cette imagination littéraire. Cette nouvelle est exemplaire de la continuation de Lovecraft jusqu’au débordement bibliographique, mythologique et science fictif.
Dans Le silence d’Erika Zann de James Wade, un homme témoigne de sa rencontre avec Erika Zann qui a rejoint pour chanter un groupe de rock à résidence dans une boite psychédélique. Les performances scéniques sont de plus en plus bizarres et attirent un public nombreux alors que la santé d’Erika décline d’une façon alarmante. Cette suite spirituelle de La Musique d’Erich Zann de Lovecraft profite d’une modernisation du contexte consistant à situer le pouvoir protecteur de la musique au milieu d’une foule droguée, dans la lutte entre une star montante et un personnage de l’ombre qui manipule le groupe, confrontation indirecte qui prend une dimension lovecraftienne dans son apothéose destinée à l’oubli, expérience humaine vaine face aux forces occultes, incident étouffé et incompris sauf par le narrateur.
Dans Obscur est mon nom d’Eddy C. Bertin, Herbert Ramon se rend à Freihausgarten, un village allemand autarcique peu accueillant, dans le cadre de ses recherches ésotériques sur une divinité cachée. L’histoire s’inscrit dans la tradition lovecraftienne, basée sur un témoignage et le narrateur aiguillé par une littérature maudite se fie à des habitants pas vraiment intégrés dans une petite ville déliquescente, trouve une statuette étrange dans sa quête d’une ouverture sur un autre monde. Le début de la nouvelle qui décrit le sommeil d’un Grand Ancien appelle le rêve lucide d’Herbert conjuguant le voile devant la réalité cher à Arthur Machen, assimilé au gigantisme du Dieu qui observe, à la sombre tradition onirique lovecraftienne faite d’influences psychiques malsaines et d’apparition de créatures grotesques. L’inévitable apothéose destructrice destinée à l’oubli est modernisée par des séquences gore et la description de l’assimilation d’Herbert par Cyäegha, noirceur cosmique et haine pure.
Dans la postface Les Mythes de Cthulhu de Jacques Finné, il rappelle de façon très académique que Lovecraft était lui-même influencé par des auteurs et déplore la stérilité des continuateurs, minimisant l’intention créatrice des ajouts au Mythe de plagiats de la structure simpliste usée par Lovecraft, point de vue radical, sévère et rigide, à relativiser, qui installe une négativité critique dénuée d’indulgence et de sensibilité à la simplicité telle que pouvait l’exercer Maurice Lévy.

[21/10/21] Ce recueil contient des nouvelles en hommage à Lovecraft, d’auteurs parmi les premiers à avoir étendu le Mythe. Des nouvelles de grande qualité :
allant du pastiche fait avec sérieux sur fond de légendes amérindiennes et rencontre avec un être compromis avec les engeances cosmiques par Walter C. DeBill Jr.,
à la structure classique du compte-rendu de l’histoire après-coup avec prolongement du Panthéon des Dieux et développement de leur généalogie par Lin Carter,
à la touche de modernité rafraichissante insufflée par James Wade,
pour finir avec un trip métaphysique dans une bourgade maudite par Eddy C. Bertin.
La postface de Jacques Finné est très intéressante, documentée et précise, poussant la réflexion sur l’héritage littéraire de Lovecraft.

H.P.L. – Roland C. Wagner

Le premier texte, H.P.L, est une biographie farfelue sous forme d’uchronie : « Et si Lovecraft était mort à l’âge de 101 ans ». Cet exercice de style, qui s’exprime essentiellement par sa structure, est propice à la légèreté mais aussi à une grande profondeur. C’est le propre de l’uchronie de questionner notre réalité. Roland C. Wagner projette sa vision de Lovecraft dans l’évolution de la littérature. Assez court mais suffisant (dans le sens où sous la forme d’entrées biographiques l’auteur nous invite à réfléchir), ce texte est bourré de références et de clins d’œil.
Ensuite, avec Celui qui bave et qui glougloute, il construit une variation steampunk sur le thème du panthéon lovecraftien, dans le contexte de la Conquête de l’Ouest américain. L’ambiance rappelle beaucoup Le tertre, texte composé dans le cadre de ses révisions. Les personnages sont confrontés à l’émergence d’entités extra-terrestres pendant un conflit opposant les indiens aux colons occidentaux. La nouvelle se lit facilement et on retrouve sa malice et sa fantaisie jubilatoire, son humour décalé.
L’ouvrage peut paraitre anecdotique mais il est solidement ancré dans la tradition des hommages au Maitre et cette édition est de très bonne qualité.

L’horreur dans le cimetière

Ce sont des nouvelles de bonne qualité et on reconnait tout de suite le style de Lovecraft. Il n’a pas signé ces textes mais il les a bien écrits, il n’y a aucun doute possible. Il poursuit son utilisation suggestive des Dieux de son Panthéon et applique ses techniques de narration habituelles. En gros, un écrivain amateur lui donne une idée vague, et contre rémunération, il se charge d’en faire une histoire fantastique. En passant il prend le contrôle du processus de création et sème ce qui nourrit le mystère de sa propre œuvre.
A rattacher à son œuvre officielle, c’est amusant de le voir distiller des éléments de son mythe et jouer avec ses structures de récit.

Necronomicon – Patrice Woolley

J’ai déniché un objet bizarre : Necronomicon de Patrice Woolley ; à la croisée des recueils de BD et des délires numériques des années 90, une œuvre franchement dispensable mais d’une inquiétante étrangeté. Au niveau de la forme, il frise la ringardise, c’est daté, ça sent la police de caractères utilisée dans le CDI d’un collège de 1995 dans une couleur limite fluo, ça pique un peu les yeux. Il y a un peu de nudité, ce qui n’apporte rien, sauf un amusement et une perplexité qui contribuent à installer une sorte d’inconfort. L’histoire est courte, la narration succincte mais dans le fond, l’ambiance est sombre et torturée comme une syncope de terreur, un conte fantastique qui cultive le malaise. Surprenant, plutôt entêtant, c’est un hommage hors norme à Lovecraft.

Le Necronomicon

Je garde dans un coin de ma tête la collection « L’aventure mystérieuse » chez J’ai lu, des souvenirs de franche rigolade mais aussi d’appel au voyage à la fois historique, archéologique et mystique. Les sujets traités sont très variés. Le contenu n’est jamais avare d’informations, toujours avec un équilibre instable entre fondations solides et élucubrations sensationnalistes, entre traité et roman. C’est une très bonne formation pour atteindre un niveau correct en occultisme, magie, ésotérisme… Pourtant il faut être capable de séparer les connaissances de base des exagérations délirantes. J’ai peur d’être le seul à m’amuser en lisant cette collection. J’ai envie de me rapprocher de Howard Phillips Lovecraft.
 
Ce livre est comme une enquête. Il faut d’abord poser les bases : tout ce qui concerne son panthéon cosmique et le Necronomicon reste flou, tributaire de témoignages plus ou moins véridiques. Lovecraft plaisantait dans ses lettres envoyées à Clark Ashton Smith, jouant avec la propagation de l’imposture du Mythe, ce qu’August Derleth poussera à son paroxysme. Colin Wilson y va de son hommage, digne du Maître. Entre biographie mystérieuse, histoires de magie, et cryptographie assistée par ordinateur, cette histoire ressemble à s’y méprendre, dans sa structure, à un écrit de Lovecraft. Des personnages sont confrontés au surnaturel, ils doivent décoder un manuscrit à l’aide de la science pour révéler ce qui est caché. Voilà pourquoi tout ça n’est qu’une mise en abyme qui cultive le mystère. La présence de Sprague de Camp comme co-auteur est révélatrice. C’est une expérience à la fois récréative en ayant un peu de recul, et finalement perturbante par sa profondeur.