Faiseurs d’univers et autres récits sur le jeu

Dans Le Jeu de Gérard Klein, deux hommes se posent sur Mars et trouvent très rapidement une forme de vie. Le contraste est saisissant entre l’extra-terrestre habitant une planète désolée qui le pousse à chercher un divertissement et l’humain sérieux parlant financement de la mission, se sentant tout de suite en danger et réagissant avec agressivité.
Dans Bon sang de bois de Piers Anthony, Buddy à deux ans et demi se réfugie dans l’exercice méticuleux du fendage de petits bouts de bois pour échapper au harcèlement de ses cinq sœurs ainées. A quatre ans son talent est repéré par un extra-terrestre de passage qui l’emmène pour participer à un concours interespèces. Buddy ne trouve chez son père que le sérieux des adultes, certainement pas à la hauteur de l’aventure extraordinaire qu’il vient de vivre.
Dans L’Heure H de Ray Bradbury, les enfants de moins de neuf ans de tout le pays jouent à l’invasion et suivent les directives de Commando un mystérieux extra-terrestre. En s’installant dans une solide société pacifiée, les adultes ont perdu leur imagination et ne voient pas que leurs jeunes enfants sont la porte d’entrée d’une attaque alien.
Dans Honorable adversaire de Clifford D. Simak, les humains de la Confédération galactique ont subi une lourde défaite dans la guerre contre les Fivers, ont signé un armistice et patientent au point de rendez-vous pour un échange de prisonniers. Cette histoire d’hétérogénéité mentale entre espèces illustre la nature grossière des humains aveuglés par leur arrogance face à des extra-terrestres qui considèrent le conflit comme un jeu d’échecs stimulant sans conséquence matérielle.
Dans Mini-révolte de Philip K. Dick, Bobby fait connaissance dans sa chambre d’enfant avec un soldat mécanique doué de conscience que son père lui a acheté. La conspiration des jouets contre les adultes implique le contrôle d’une usine et l’infiltration d’un magasin, mais aussi la concurrence d’une autre faction pour la manipulation de la progéniture humaine.
Dans Faiseurs d’univers de Francis Valéry, Alvin et Peter s’affrontent dans un jeu de simulation uchronique. Cette nouvelle inédite a la particularité d’aborder d’emblée la résistance de la trame temporelle aux modifications puis illustre la perte de contrôle sur l’intelligence artificielle et finit par introduire la survenue de possibles non réalisés envisageables seulement par l’imagination humaine.
Dans Match retour de Philip K. Dick, le commissaire Joseph Tinbane teste un billard électrique extra-terrestre récupéré lors d’une descente dans un casino clandestin et la partie s’apparente plutôt à une roulette russe. Ce texte déploie une paranoïa latente qui se sert de l’addiction au jeu comme un piège mortel acquérant sa cible par un tropisme encéphalographique.
Dans La machine à sous de Jacques Sternberg, un homme joue à une machine à sous dans un café et obtient invariablement le même score à chaque partie. Par l’absurde le jeu revêt une fonction d’oracle totalement contraire au hasard.
Dans Cache-cache de Gérard Klein, un homme parvient après plus de dix ans de labeur à trouver la preuve mathématique de l’existence de Dieu, ce qui implique la réciproque.

La croisade de l’idiot – Clifford D. Simak

Dans La croisade de l’idiot, Jim est l’idiot du village de Mapleton mais du jour au lendemain il se découvre de puissants pouvoirs psychiques. Cette histoire d’infiltration extra-terrestre pour évaluer l’humanité démontre l’impasse éthique de l’égoïsme et de la subjectivité en général, d’une intervention arbitraire qui fausse une nature déjà sujette aux aléas intrinsèques de la causalité. Dans ce texte la critique est radicale concernant la religion, le capitalisme, la sournoiserie et tous les vices constitutifs de l’espèce humaine.
Dans Le zèbre poussiéreux, Joe fait du troc avec une autre dimension, il s’est rendu compte que les objets posés sur son bureau disparaissent, remplacés par d’autres totalement inconnus. Cette nouvelle montre la différence entre l’invisible et le vide, critique la folie commerciale et productiviste tributaire d’un équilibre instable aux conséquences potentiellement néfastes dans une démesure globale, à la fois locale et universelle.
Dans Honorable adversaire, une délégation militaire terrienne après la défaite complète de la Confédération Galactique et la signature d’un armistice avec les Fivers se rend au point de rendez-vous pour un échange de prisonniers. Le texte se base sur le relativisme psychologique et l’hétérogénéité radicale entre les deux espèces, présentant la conception humaine de la guerre faite d’imperméabilité éthique, d’arrogance et de brutalité pour ensuite y opposer celle des extra-terrestres comme un jeu stratégique qui rejette mort et destruction.
Dans Lulu, un Robot d’Exploration Planétaire part en mission avec à son bord un équipage de trois hommes pour la forme car Lulu est capable d’autonomie dans son fonctionnement. Abreuvée par la poésie sentimentale composée sans répit par Jimmy le spécialiste des communications, Lulu a décidé de tomber amoureuse des trois humains et de les prendre en otage sans espoir de retour sur Terre. Cette longue nouvelle pointe avec humour les risques de malfonction de l’intelligence artificielle, l’implication morale des rapports entre homme et machine, les subtilités d’une relation psychologique biaisée par l’anthropomorphisme et conditionnée par la matérialité.
Dans La grande cour du devant, Hiram Taine est à la fois brocanteur et réparateur mais il découvre que les objets refonctionnent sans son intervention et que sa cave présente un nouveau plafond fait d’une matière étrange. Le thème classique de la maison communiquant avec un autre monde permet d’aborder la conception utopiste de l’échange désintéressé d’idées avec une civilisation très avancée, le premier contact par l’intermédiaire de Beasly un homme simple et télépathe, la présence du chien Towser seul véritable ami d’Hiram dans son foyer familial séculaire, en opposition avec les industriels, militaires et politiques dévorés par l’ambition.
Dans Copie carbone, Homer Jackson en tant qu’agent immobilier est engagé par Oscar Steen un promoteur ayant fait construire un lotissement luxueux destiné à la location pour un loyer dérisoire. Cette nouvelle a la particularité de mettre en scène un extra-terrestre renégat qui trahit la moralité de son espèce en déployant une plaisanterie proche de l’arnaque, inspirée par l’esprit du capitalisme et basée sur la superposition de dimensions parallèles.
Dans Le père fondateur, un groupe de six terriens immortels s’installent sur une planète après un siècle de voyage pour fonder une nouvelle colonie humaine. La prise de conscience de la réalité crue par Winston-Kirby, de sa solitude parmi les robots aux noms bibliques, montre la difficulté de sortir de l’illusion créée par le dimensino pour ménager sa santé mentale face au solipsisme et aux sacrifices de la responsabilité de Patriarche dans une mélancolie insidieuse.

Bifrost 22 Spécial Clifford D. Simak

Dans Mascarade de Clifford D. Simak, Craig dirige sur Mercure une Centrale Énergétique et ses employés humains cohabitent à distance raisonnable avec des distorsions spatiales dues à la proximité du Soleil et un peuple de chandelles romaines qui se contentent de prendre la forme des images mentales des hommes pour les amuser. L’histoire repose sur l’exotisme total d’une espèce télépathe et métamorphe de pure énergie potentiellement immortelle, la capacité de dissimulation élaborée et une malignité inhumaine qui mènent à une incompréhension radicale et une empathie impossible entre deux formes de vie hétérogènes. Clifford D. Simak ne s’aventure pas dans le récit d’invasion et d’horreur biologique en séparant les corps par des barrières photovoltaïques, mais plutôt de proximité rusée et de duplication indépendante, sans surenchère dans la terreur et même dans une action enjouée, entrecoupée de petites montées d’angoisse, avec comme témoin embrumé Rastus, un vieux fermier alcoolique et incongru sur cette planète aride.
Dans Un Van Gogh de l’ère spatiale de Clifford D. Simak, Anson Lathrop se rend sur une planète à la frange de la galaxie habitée par un peuple de gnomes ascétiques et daltoniens, sur laquelle est mort le peintre Reuben Clay au bout de son exil avant d’avoir pu achever sa dernière œuvre. Clifford D. Simak oppose la religion et la science, la foi et la logique, l’humilité et l’aveuglement pour mieux approcher la zone mentale de contact entre simplicité et virtuosité artistique dans une transcendance intemporelle et magique.
Dans Une visite chez mère-grand de Clifford D. Simak, deux jeunes enfants arrivent chez les Forbes dans le Wisconsin en 1896 et déclarent porter le même nom de famille que la femme qui les accueille. A l’image de la nouvelle précédente, l’alliance de la spiritualité atavique et de l’évolution technique n’a manifestement pas porté ses fruits dans l’avenir, les enfants devant fuir le futur dystopique, l’ensemble assurant la cruauté rétrospective et la potentialité cyclique de ce conte de voyage temporel à la poésie bucolique qui ne parvient pas à masquer l’angoisse diffuse.
Dans Le puits siffleur de Clifford D. Simak, Thomas Parker arpente les terres de ses ancêtres à la demande de sa tante âgée pour des recherches généalogiques sur leur famille. Cette embardée de Clifford D. Simak vers l’horreur lovecraftienne est foisonnante, non linéaire et basée sur des témoignages, reposant sur un sentiment d’appartenance à la terre immémoriale et sur la proximité intemporelle avec la vie préhumaine matérialisée par le caillou de gésier préhistorique et le puits qui devient instrument et passage pour les forces obscures et archaïques. Chez le protagoniste surgit la confrontation entre la rationalité et une religion primordiale qui révèle une filiation d’une étrangeté terrible.
Dans A la chandelle de Maitre Doc Stolze de Pierre Stolze, la sortie de La Lune seule le sait de Johan Heliot est l’occasion parfaite de rappeler la conviction d’une importance constitutive de la dimension politique du steampunk dans une profonde démarche utopiste.
Dans Super les héros ! : Le retour de Lone Sloane de Philippe Paygnard, ce rappel de la carrière de Philippe Druillet s’articule autour de son héros fétiche qu’il intégrera dans son œuvre majeure Salammbô.
Dans Clifford D. Simak : La pêche et les étoiles de Francis Valéry, Clifford D. Simak conservera de son enfance à la ferme familiale une nostalgie du rapport simple à la nature, d’une sagesse paysanne et de l’évidence d’une entraide fraternelle. Cette position de recul sur la fascination pour l’évolution technologique rejoint ce qui s’apparente à l’indépendance d’un écrivain libre et amateur qui aura choisi le journalisme comme métier et l’éloignement des grandes villes comme cadre de vie.
Dans Des extraterrestres pour voisins : Réévaluer Clifford D. Simak de David Pringle, Clifford D. Simak n’a pas été précoce et il restait un peu en marge au début de l’âge d’or, sa science fiction n’est pas innovante, mais son art s’affine avec les années, mettant toujours en scène des personnes âgées des aliens bienveillants et des robots serviles dans un mélange détonant de science et de spiritualité, à la limite de l’anarchie et pourtant en quête de quiétude dans un fauteuil confortable parmi les livres. L’analyse thématique de cette étude érudite est foisonnante, révélant une constance dans l’obsession et une forme de récit aux influences multiples.
Dans l’Interview de Clifford D. Simak par Paul Walker, l’écrivain revendique l’alliance entre le fantastique et la science fiction, mêlant fantômes et robots, mythologies antiques et visions sociales futuristes. Il parle de l’espèce humaine et atteint un universalisme dans la survivance d’un principe de vie primordiale et un évolutionnisme confiant, la notion d’humilité rejoint la conscience de faire partie d’un Tout. Sa position à propos de la religion s’apparente à un monothéisme un peu vague à tendance chrétienne tirée des premiers temps de l’enseignement christique plus porté sur l’éthique que sur le matérialisme moderne du clergé.
Dans Empire, le roman fantôme de Clifford D. Simak de Guy Sirois, la sortie de son seul roman non traduit semble anachronique, la qualité du texte brise la continuité de sa production. La raison résiderait dans le fait que John W. Campbell Jr. soit le géniteur de cette histoire et que Clifford D. Simak ait réécrit ce cadeau avec trop de respect et de déférence pour son mentor.
Dans Demain les chiens : une préface de Robert Silverberg, les anecdotes abondent et mènent au paradoxe de l’auteur doux et bienveillant qui écrit un roman pessimiste, misanthrope et transformant la déception en nostalgie amère.
Dans Le petit guide de lecture à l’usage de l’explorateur simakien, les critiques parues dans Bifrost sont reproduites, offrant une vue d’ensemble riche de différentes approches personnelles suivant le rédacteur ou la rédactrice.
Ce dossier est bien complet en proposant deux nouvelles encore inédites, les deux autres sont trouvables dans Voisins d’ailleurs, et en réunissant une variété de points de vue de qualité afin de prouver que l’œuvre de Clifford D. Simak n’est pas simpliste.

Visions d’antan – Clifford D. Simak

Dans Visions d’antan, Kemp Hart est un écrivain désœuvré en pâmoison devant le dernier ordinateur narrateur qu’il ne peut s’offrir pour s’ouvrir les portes des éditeurs. Dans cette nouvelle est abordée une situation tellement actuelle d’aridité imaginative et de dépendance aux machines pour la production littéraire, décrivant avec beaucoup d’à propos le fonctionnement d’une intelligence artificielle qui compulse et recombine le réel, les inégalités que ce système génère et la marchandisation de la culture, une avancée technologique qui ne tolère aucune réticence. Une mise en abyme de six siècles auto-prophétise l’inspiration de Simak, l’expansion humaine dans tout l’univers et l’existence d’une espèce alien qui par sa symbiose avec l’humain devient la solution à l’absence d’inspiration créatrice de ce dernier, dans une alternative biologique à l’outil synthétique, un espoir exobiologique et spirituel, une ode à la simplicité naturelle et à l’efficience responsable. Le concept est même doublé par une causalité car une espèce extra-terrestre dans le futur a décidé de concrétiser l’idée de Simak d’un organisme pourvoyeur d’imaginaire, simple affirmation que tout ce qui est pensable est possible et non une vanité exacerbée. Mais le message de la fable est plutôt de voyager pour s’enrichir d’expériences et puiser dans une inspiration sans biais.
Dans Génération Terminus, le commencement de la fin est annoncé par le Murmure et une modification gravitationnelle dans le Vaisseau, nef automatisée qui abrite Jon Hoff parmi les voyageurs. Il est détenteur d’une lettre à ouvrir ce jour arrivé, transmise ainsi que la lecture de génération en génération dans sa famille parmi une société fermée d’où toute archive écrite a disparu. L’histoire incertaine de cette branche de l’humanité basée sur la transmission orale et le manque de sens de cette existence d’un point de vue extérieur installent une ambiance étouffante dans un huis clos à la fois mental et physique. Claustrophobie métaphysique, amnésie situationnelle et invisibilité d’une potentielle Cause Première suscitent un vague réflexe liturgique et une acceptation résignée dans un Pari de Pascal aveugle. Et, bien sûr, au milieu de ce cocon technologique se révèle Joshua le vieux jardinier, technicien en hydroponie à la sagesse concrète, adepte de la Raison et capable de concevoir un sentiment comme la nostalgie. Liant obscurantisme et barbarie, Foi et hérésie, Mythe et Raison, la chaine des générations dont Jon est le dernier maillon apparait dans son ampleur implacable quand il la court-circuite par un accès à la connaissance. Cette nouvelle est thématiquement très riche à l’échelle de l’espèce sur une charpente psychologique.
Dans La maison des pingouins, David Latimer en cherchant une maison à louer pour peindre au calme tombe par hasard sur une grande bâtisse qui l’attire inexplicablement. Étant occupé, l’agent immobilier lui donne les clés pour visiter, et après une courte exploration des extérieurs il retrouve la maison occupée par un groupe de personnes et entièrement aménagée avec faste. Dans une veine fantastique, ce texte développe une vision sociopolitique catastrophiste, par l’intermédiaire du personnage de l’ainé philosophe, dans une critique de la dépendance technologique et du capitalisme qui déroule une paranoïa, une prise en otage de l’humanité par une organisation multinationale voulant s’étendre jusque dans des réalités parallèles, montrant le potentiel exponentiel de nuisance de l’espèce humaine. Simak compose un savant mélange de surnaturel, de science fiction conceptuelle sur la réalité jusqu’au premier contact et un récit d’aventure oppressant.
Dans L’immigrant, Selden Bishop a le privilège de pouvoir s’installer sur Kimon, ayant le quotient intellectuel requis et poursuivi de longues études. Il découvre une société autarcique et mystérieusement nimbée d’un souffle utopique. Cette science fiction se fonde sur l’infériorité humaine lors d’un premier contact, le désir de progresser mais aussi la propension à accepter l’oisiveté et la facilité. Cette opération de l’esprit pousse à relativiser une position dans l’échelle de l’évolution, rappelant la nature animale de l’homme et son irrépressible fierté paralysante. Simak poursuit son étude psychologique de la servitude consentie, de l’aveuglement de confort et de l’infantilisation.
Dans une mirobolante alliance entre science fiction et philosophie, Simak invite à une réflexion épistémologique qui illustre le chemin propice aux révolutions scientifiques, jouant avec la subjectivité pour questionner des paradigmes et renverser l’inductivisme. Mais il alarme sur l’évaporation de la capacité à réfléchir et la perte du libre-arbitre du sujet humain, restant dans l’ignorance d’un plan qui le dépasse fomenté par une caste manipulatrice, héritière de la colonisation, qui pourrait être la même dans ces nouvelles. La technologie et la virtualité se révèlent être pourvoyeuses d’outils au potentiel illimité mais finissent toujours dévoyées.

L’empire des esprits – Clifford D. Simak

Horton Smith retourne à Pilot Knob, sa ville natale, pour écrire dans le calme de la campagne et parmi ses souvenirs. Juste avant d’arriver il assiste à des apparitions irréelles qu’il identifie comme des hallucinations jusqu’à la réception d’un courrier contenant un texte étrange.
Ce roman totalement dans la veine fantastique s’appuie sur la science pour extrapoler le prochain niveau d’évolution de l’homme. Le développement de l’espèce a toujours été soumis à la matérialité mais la suite du processus consiste à rendre concrète l’imagination, des archétypes infiltrent la réalité par la création d’égrégores. La nature bucolique est présente, suscitant la nostalgie de la simplicité. Après une situation de polar le récit glisse vers la fantasy et le féérique, comme dans un rêve éveillé, tout en restant ancré dans la substance historique et ouvrant la porte à l’uchronie matérialisée, théâtre de faits partagés dans l’inconscient collectif, et là se situe la critique sociologique sur le progrès technologique et l’appauvrissement spirituel. Cet autre monde pose la responsabilité commune à tous les hommes, l’utopie apparait si des pensées canalisées peuvent créer un monde adaptable dans un dessein écologique. Ce roman est une occasion pour Simak de développer une philosophie de la simplicité et de la frugalité, de la responsabilité et de l’amour plutôt que de la modernité pour lutter contre les peurs humaines, avec un petit clin d’œil à Lovecraft. Sur le thème très classique du pouvoir de l’imagination cette histoire pleine de vitalité correspond bien à un jeune lectorat dans une promotion de la connaissance et de la sagesse.

Bifrost 11

Dans Vif Argent de Greg Egan, Claire Booth est une épidémiologiste chargée d’enquêter sur une épidémie et piste le vecteur de propagation en Caroline du nord. Cette nouvelle est un thriller scientifique, une chasse menée par une héroïne consistante sur les traces d’une maladie atroce considérée de façon mystique et presque religieuse par une communauté d’illuminés.
Dans A travers le vortex (Corsaires des étoiles 5) de Francis Valéry, Salomon en apprend plus sur ses parents et décide avec l’équipage du Jérusalem de faire face au trou noir menant à l’univers des Keurls et de prendre part à cette guerre temporelle.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, il aborde Les particules élémentaires de Michel Houellebecq sous l’angle de la science fiction, avec circonspection, pour finir catastrophé par l’indigence littéraire et idéologique de cet objet médiatique.
Dans Neil Gaiman. Un marchand de sable au pays de nulle part, l’auteur s’entretient avec Patrick Marcel pour la sortie de Neverwhere, à propos de Londres, des États-Unis, de la bande dessinée, de son rapport à la création télévisuelle et cinématographique.
Dans Super les héros ! de Philippe Paygnard, il retrace la carrière de Rob Liefeld qui, après des débuts chez DC Comics puis Marvel, participe à la création d’Image Comics pour ensuite galérer dans le monde pléthorique et mouvementé de l’édition.
Dans Clifford D. Simak : le vieil homme à l’écoute des étoiles, André-François Ruaud explore les thèmes des œuvres de Simak, la vieillesse et la sagesse, le foyer et la nature, la réflexion et la nostalgie, une démarche de respect et d’humilité, une écriture tellement reconnaissable.
Dans Des monstres géants et autres énormités de Roland Lehoucq, la question de la taille des êtres vivants est abordée de façon scientifique, au niveau physiologique par la résistance du squelette au poids total et à la hauteur d’une chute, le nombre de pattes et la présence d’articulations, pour conclure que le gigantisme a ses limites et en milieu terrestre implique la fragilité sauf si le squelette est constitué d’un matériau plus solide, ou si le milieu est aquatique ou spatial.
Dans Chad Oliver : l’anthropologiste de la S-F, André-François Ruaud montre que la formation professionnelle de l’auteur transparait dans ses histoires très psychologiques de contact extra-terrestre.

Mirage – Clifford D. Simak

Richard Webb fait la connaissance de petits animaux intelligents doués de parole rudimentaire, descendance dégradée d’une espèce très avancée, pendant une expédition dans le désert martien.
Cette nouvelle traversée d’une certaine lassitude expose à travers le cheminement psychologique du narrateur la dénonciation de l’anthropocentrisme, la conscience exacerbée de l’insignifiance de l’espèce humaine et son redoutable pouvoir de nuisance, d’interférence dans un environnement. L’homme se situe dans un stade dérisoire de l’évolution, lesté de matérialité, d’individualisme contre-productif et d’égotisme inconséquent, enfermé dans un mode de pensée qui est une malédiction, un obstacle vers la libération intemporelle. L’ensemble est d’une poésie douce et exotique avec ces petites créatures aux capacités télépathiques, à la reproduction si particulière, et les mirages qui ont une nature toute métaphorique et une portée métaphysique.

Tous les pièges de la terre – Clifford D. Simak

Dans Tous les pièges de la terre, Richard Daniel est un robot au service d’une famille depuis six siècles dont le dernier membre vient de mourir. Livré à lui-même et ayant dépassé la durée de vie d’un siècle imposée par la loi, il fuit accroché à un vaisseau spatial. Il est un humanoïde stressé, paranoïaque, avec une conscience aigüe de sa condition puis, pendant son voyage, il expérimente les effets de l’hyperespace sur son esprit, robot prisonnier dans la perception au-delà des dimensions spatio-temporelles. Dans cette transposition humanisante apparait la théorie de l’évolution vers une métamorphose métaphysique, l’être mécanique devenant supérieur à l’homme et apprend la bonté auprès d’un chien et d’un nourrisson, le parallèle avec Demain les chiens est fait.
Dans Bonne nuit Monsieur James ! Henderson James reprend conscience armé et allongé au bord d’une route. Il se souvient qu’il doit traquer et tuer un Puudly, spécimen importé illégalement qui risque de détruire l’humanité. L’ambiance polar et science fiction est enrichie par une paranoïa, un flottement de la conscience sur un fond de clonage et d’étrangeté extra-terrestre mêlant action sombre et fantastique.
Dans Raides mortes, une équipe d’exploration découvre sur une planète recouverte d’herbe des animaux bizarres comme des vaches colorées. Une de ces Créatures approche et tombe raide morte, le reste du troupeau s’enfuit alors. Une étude exobiologique de la créature et des observations du biotope montrent que la planète est un organisme symbiotique, un système vivant simple aux parties complexes ayant une utilité. L’histoire démontre avant tout l’aveuglement anthropocentrique et l’incapacité à penser autrement, sans conditionnement. Le microcosme et le macrocosme s’articulent et l’utilitarisme biologique préside à un piège inventif et extravagant.
Dans Les nounous, tous les enfants de Millville sont précoces et sérieux après être passés par le jardin d’enfants dirigé par trois nurses extra-terrestres. Cette nouvelle est pleine de nostalgie à propos de l’enfance perdue, de la vieillesse qui regoûte à l’insouciance évanescente.
Dans Larmes à gogo, un non-terrien accompagné d’un robot débarquent sur Garson IV pour commercer avec le peuple indigène, pour acquérir des tubercules permettant la fabrication d’un tranquillisant demandé sur Terre. Mais ils tombent sur une société peu évoluée et les Garsoniens refusent de vendre ou de troquer. C’est un bon exemple du choc des espèces, de l’incompréhension et de l’avidité humaine, un vrai casse-tête anthropomorphique.
Dans Le nerf de la guerre, Anson Cooper est un martien installé sur Terre, vivant dans la misère et dans l’espoir de quitter cette planète qu’il ne supporte plus pour rentrer chez lui. La conquête spatiale est ici présentée à la lumière du stress des mécaniciens dans des rafiots, du déracinement, du mal du pays qui s’installe inexorablement.

Voisins d’ailleurs – Clifford D. Simak

Dans La maternelle, une campagne paisible dédiée à l’agriculture est bouleversée par l’apparition d’une machine inconnue qui offre un cadeau désiré à chacun l’approchant. Cette grande boite étrange se trouve dans le champ de Peter Chaye qui se retrouve au centre de l’agitation autour de ce premier contact. Cette nouvelle aborde le sujet de l’interventionnisme d’une espèce supérieure, de l’infantilité humaine et des efforts infinis à fournir en vue d’un monde meilleur. C’est ce fantasme de paix, de quiétude et de confiance qui apparait dans une ambiance bucolique de calme évidence.
Dans Le bidule, un orphelin simplet, maltraité par le couple qui l’a recueilli, trouve un artefact venu d’ailleurs qui lui parle en pensée et lui envoie des ondes chaleureuses de compassion. Il échange son canif contre une pierre qui irradie de la lumière, et lors de son retour à la ferme le couple est gentil avec lui. La rencontre avec les extra-terrestres est fortuite, elle symbolise l’aide potentielle désintéressée d’une lointaine civilisation pour une humanité simpliste et imparfaite.
Dans Le voisin, une famille étrangère s’installe dans une communauté paisible d’agriculteurs et mène étrangement une vie très facile. On retrouve le thème de l’inconnu qui a une influence bénéfique (météo idéale et absence de maladie) sur la vie des humains qui s’écoule avec bonheur, mais on peut se demander s’ils ne sont pas que prisonniers de cette bulle relative.
Dans Un Van Gogh de l’ère spatiale, Anson Lathrop se rend sur une planète au bord de la galaxie et peuplée de gnomes sur les traces de Reuben Clay, un peintre itinérant qui s’est intégré et a fini ses jours à cet endroit. Ce contact avec une espèce totalement différente s’accompagne d’incompréhension et ce voyage devient une initiation pour dépasser la pure rationalité et la foi aveugle, atteindre une clarté d’esprit, un élan désintéressé vers l’ailleurs.
Dans La fin des maux, un extra-terrestre va rencontrer un médecin dans son cabinet et lui donne sans condition un vaccin contre toutes les maladies qu’il teste. Il se rend vite compte que son intellect se simplifie, que le prix à payer pour la panacée est la réduction de l’intelligence, une dose d’oubli.
Dans Le cylindre dans le bosquet de bouleaux, Charley Spencer intègre une équipe de recherche dans un institut scientifique après la découverte d’une machine extra-terrestre qui provoque des perturbations de la réalité. C’est une histoire assez classique sur les voyages dans le temps et d’une imbrication causale atemporelle, une situation d’une évidence intrinsèque.
Dans La photographie de Marathon, Andrew Thornton s’intéresse à une propriété entourée de légendes dans une vallée isolée et il fait le lien entre un artefact extra-terrestre contenant le savoir d’une société avancée et un homme du futur qui veut sauver son espèce et sa planète. C’est une question d’évolution de l’humanité, du moment opportun pour être aidée, quand l’inertie morale et l’immobilisme social sont abandonnés.
Dans La grotte des cerfs qui dansent, un archéologue se rend dans une grotte aux peintures rupestres et y découvre une salle dissimulée. Il se lie d’amitié avec un mystérieux vagabond qui semble ancré dans ce lieu. Cette relation à l’autre est basée sur une ouverture d’esprit, surtout quand cette différence est l’immortalité. Certaines réalités sont difficiles à intégrer, le passé peut s’effacer mais il faut avancer.
Dans Le puits siffleur, Thomas Parker part sur les traces de sa famille et visite la ferme isolée d’un de ses aïeux. En symbiose avec ce lieu il ressent profondément le poids de l’histoire.

Frères lointains – Clifford D. Simak

Dans Le frère, nouvelle poétique à tendance autobiographique, voit se compléter deux frères jumeaux, l’un casanier et l’autre aventurier, par une sorte de transmission de pensée, dans une métaphore de la projection astrale dans l’univers, de l’ouverture et de l’anticipation des écrivains de science fiction.
Dans La planète des reflets, une équipe de terraformation sur une lointaine planète se coltine des indigènes humanoïdes dont le visage est uniquement constitué d’un gros œil. Chaque humain est suivi de près par un extra-terrestre et toute communication est impossible. Cette illustration du contact avec une espèce inconnue est excentrique, particulièrement joyeuse.
Dans Mondes sans fin, Norman Blaine est un employé du Centre, organisme qui gère la mise en sommeil assortie d’un rêve provoqué des clients qui désirent s’éveiller dans l’avenir. Le même jour il découvre son supérieur mort dans son bureau, sa nomination à un poste plus élevé et rencontre un réveillé de cinq siècles convaincu d’être manipulé. Dans ce mélange de science fiction et de polar paranoïaque, le personnage principal est un homme ordinaire qui se retrouve au centre d’un imbroglio socio-politique, un complot avec ses espions et ses conspirateurs. Le rythme de l’action reste élevé et le héros passe toujours une mauvaise et fatigante journée.
Dans Tête de pont, un groupe de reconnaissance planétaire qui saute de monde en monde pour répertorier, étudier et installer un relais sûr avant l’arrivée de colons, rencontre des autochtones humanoïdes stoïques sur une planète de jungle tropicale. Le message est clairement anti-colonialiste, dénonçant l’arrogance humaine face à la simplicité et l’esprit obtus devant l’étranger.
Dans L’ogre, une planète sur laquelle le règne végétal s’est imposé n’a comme vraie richesse exportable qu’une musique jouée au travers des arbres. Ces plantes ont des capacités extravagantes et les humains s’adaptent comme ils peuvent, cherchant à acheter les plus belles mélodies qui ont les effets d’une drogue sur eux. Cette science fiction d’aventure a l’aspect d’une fantasy pleine d’humour sur la contamination, similaire à la dépendance psychique chez Tolkien, les risques écologiques et le mercantilisme dans des aventures joyeusement déjantées.
Dans A l’écoute, un groupe de chercheurs télépathes échange avec des êtres de tout le cosmos diverses conceptions pour faire progresser l’humanité et l’intégrer dans la communauté des espèces intelligentes, transition pour dépasser la condition humaine.
Dans Nouveau départ, Frederick Gray est désormais sans attache et se rend une dernière fois pêcher la truite dans sa rivière préférée avant d’entrer à l’hospice. Sur les lieux, sauvages et isolés, il est frappé par la présence incongrue d’une maison toute neuve dont la porte n’est pas fermée. Cette nouvelle est assurément un fantasme de retraite pour son auteur au service de l’universalité.
Dans Dernier acte, le gouvernement américain a décidé d’irradier tous les cerveaux pour faire apparaitre le don de voyance d’une portée de 24 heures, éradiquant crimes et guerres, modifiant la société jusqu’à l’appréhension de sa propre mort et de celles des proches.
 
Le thème principal du recueil prend sa source dans les limitations de l’espèce humaine, l’absence d’empathie exobiologique et la présence d’un potentiel destructeur, et l’homme ne peut pas s’oublier, prendre du recul pour échapper à l’aveuglement du point de vue de l’individu et de l’espèce. Dans toutes ces nouvelles on retrouve l’amour pour les autres, une appétence pour la différence et le respect mutuel. Outre l’ironie à propos de la nature humaine apparait aussi une nostalgie chargée de considérations sur la vieillesse et la mort, qui clôture le beau travail de Pierre-Paul Durastanti pour composer ce livre, avec une belle postface de Philippe Boulier.

Projet Vatican XVII – Clifford D.Simak

Sous la forme d’une enquête drôlatique et métaphysique ce roman questionne la religion, la transcendance et le divin. Un homme et une femme débarquent presque par hasard sur une planète isolée et mystérieuse, colonisée par des robots terriens sous la bannière dérisoire du christianisme. Les robots veulent trouver la religion originelle, universelle, le secret de Dieu, même en dehors de l’espace et du temps. Simak excelle dans les histoires linéaires plaisantes à suivre, avec des personnages creusés et une atmosphère un peu décalée. En même temps il pose des questions ontologiques, anthropologiques et biologiques, robotiques et cosmogoniques
Ce récit gentiment irrévérencieux au fil de ses rebondissements renferme des réflexions profondes sur l’évolution des espèces et la nature de la réalité, le sens de la vie. Tout cela en fait un grand livre de science fiction.

Eux qui marchent comme les hommes – Clifford D. Simak

Un journaliste de presse écrite, froissé et porté sur la boisson, enquête sur la soudaine mainmise de mystérieux acheteurs sur l’immobilier local. C’est une science fiction policière du début des années 60, avec du fantastique étrange dedans, ses mystères et ses complots. Dans cette ambiance lourde il y a des apparitions, et pour le fin limier une obsession pour le corps comme véhicule, le monde comme un théâtre d’apparences. Simak est un des meilleurs écrivains de science fiction dans le sens littéraire, avec rigueur et simplicité, créativité décalée ; pour résultat une histoire tellement facile à lire, et charmante, désuète mais profonde. Les thèmes abordés sont classiques : propriété, liberté, interactions avec l’environnement, télépathie, différence de culture et de structure de pensée.
Ce roman est dynamique et farfelu, autant un délire paranoïaque qu’une leçon subtile de philosophie, dans l’ombre de la Guerre Froide. C’est quand même assez hystérique, comme un delirium tremens qui perdure entre l’ambiance sombre et les excentricités cosmiques, avec toujours de l’humour.