Aussi compressée que celle sur Les Mondes perdus de Clark Ashton Smith par Jean Marigny, cette étude présente les influences exercées sur les poèmes en prose de Clark Ashton Smith, à commencer par Charles Baudelaire et Edgar Allan Poe, et il parvient à embrasser cette nouvelle forme poétique, à l’enrichir d’une créativité originale transcendant les thèmes par une musicalité et une composition mentale parfaitement maitrisées qui annoncent les particularités de ses nouvelles mais font déjà de lui un poète d’une importance capitale.
Plus un court article qu’un livre, ce texte présente pourtant l’essence des nouvelles de Clark Ashton Smith se déroulant dans les Mondes perdus que sont l’Atlantide, l’Hyperborée, Averoigne et Zothique. Chaque histoire est une parenthèse, une représentation en médaillon, la résurgence d’un passé condamné, prisonnier d’une fatalité inéluctable, nostalgie déçue d’une entropie immanente comme la gravure figée en-dehors de l’espace et du temps. Il convient d’insister sur la qualité littéraire de l’œuvre de Clark Ashton Smith, probablement le seul auteur à la hauteur de Howard Phillips Lovecraft en terme de tragédie cosmique et de lucide noirceur, d’écrasement et de frustration devant l’impréhensible aussi bien matériel que spirituel, insaisissable à la poigne charnelle et au pseudopode mental. Ce minuscule livre doit éveiller un immense désir pour ce raffinement funèbre.
Dans L’homme qui aimait la mer d’Alan Brennert, Steven rejoint sa tante Dierdre sur l’ile de Chincoteague après le décès de son oncle Evan, découvre et expérimente lors d’une sortie en mer la relation unique que le défunt entretenait avec une entité transcendante. La dimension poétique surnaturelle du lien amoureux côtoie l’aspect grivois bassement physique sublimé par l’union de la cendre et de l’eau dans la mort. Dans DésILLUSIONS de Mike Resnick et Lawrence Schimel, Vivian s’ennuie dans sa relation avec Edward, plus grand sorcier de Constantinople, dans sa vie constituée d’illusion et du sentiment de vacuité derrière le voile des apparences. Dans Territoire familier de Kristine Kathryn Rusch, Winston le magicien prépare des funérailles viking pour Buster son chat familier selon sa volonté. Cette nouvelle est d’une douceur confondante, pleine de nostalgie, d’émotions subtiles et de connexion féline.
Pour le dossier Howard Phillips Lovecraft, Denis Labbé débute par une biographie efficace et une bibliographie succincte. Dans Une clef onirique, Denis Labbé expose la filiation avec Lord Dunsany et le désir de développer chez Lovecraft une fantasy onirique à l’influence antique autour de son alter ego Randolph Carter, dans un reflet irréel qui questionne la place de l’homme dans le monde en le laissant visiter une réalité qu’il ne maitrise pas. Dans L’effroi urbain, Dennis Labbé présente les villes lovecraftiennes comme le résultat d’une déliquescence, d’une chute de l’espèce, perte de vitalité et arrogance.
Pour le dossier Clark Ashton Smith, Simon Sanahujas produit une courte biographie, pour ensuite aborder le cycle d’Hyperborée, sa relation avec Kull de Robert E. Howard sous une forme plus onirique et son imbrication totale dans l’horreur cosmique de Lovecraft et son Panthéon. Ensuite Denis Labbé présente Zothique comme le cycle le plus abouti dans un futur où règne la magie, poussant à son paroxysme l’éclatement des histoires dans un contexte géographique défini et rejoignant la noirceur lovecraftienne du destin de l’humanité. Puis Denis Labbé s’intéresse aux nouvelles hors les cycles, textes alliant la fantasy et la science fiction aux thèmes proches de Lovecraft, convergeant dans la négligeabilité de l’espèce humaine qui court à sa perte dans une poésie vénéneuse. Dans Un pont entre le passé et l’avenir de Denis Labbé, les influences réciproques qui lient le trio Smith – Lovecraft – Howard sont mises en exergue, leur socle mythologique et le développement d’une mise en abyme des livres maudits. Dans Portrait d’un poète de Denis Labbé, Smith est un poète reconnu qui partage avec Lovecraft une précocité et un intérêt pour l’Antiquité mais fantasmant de son côté sur des aïeux français dans des thématiques autour de l’amour et la beauté, le fantastique et l’inconnu.
Dans Les ailes ne poussent qu’une fois de Jean-Pierre Andrevon, une famille s’agrandit jusqu’à se trouver à l’étroit dans son nid et le père rencontre des difficultés à subvenir aux besoins du foyer, à l’image de la ville surpeuplée. Un beau jour des ailes poussent dans leur dos et ils s’envolent vers une nouvelle ville plus spacieuse, où ils perdent leurs ailes alors que la famille s’étoffe encore. Cette nouvelle poétique illustre le cycle de la vie comme un éternel recommencement de gravité et d’envol, une lutte acharnée et douce-amère pour croitre à travers un sacrifice de soi, sous la forme d’un conte métaphorique plombé par le matérialisme. Dans La Source des errances d’Alexis P. Nevil, Odare Shinwa est un scribe aveugle, abandonné dans le froid de la montagne, qui rencontre le Voyageur et ses poursuivants mais doit subir seul l’attaque des redoutables serpents-flèches Sh’Jah Dans La lumière de Satel de Gaël-Pierre Covell, Niel-Au-Bras-Fort est envoyé pour délivrer la Reine Dianh de Sinir captive depuis le début de la guerre contre l’Oniromancien et ses armées. Cette heroic fantasy pas très mature repose sur la magie et une sensualité un peu gauche. Le double dossier Lovecraft et Smith est développé dans une approche judicieuse compte tenu du nombre de pages, présentant les deux auteurs dans l’essentiel, mais s’attardant plus sur le second, mais s’attarde aussi sur leur relation, ouvrant le propos sur d’autres écrivains comme Poe, Lord Dunsany et Howard. La nouvelle inédite de Rusch sort du lot même si une continuité certaine rassemble les textes dans l’ensemble.
Cette nouvelle s’inscrit dans la tradition des quêtes oniriques, proche de la période correspondante chez Lovecraft à Kadath, quoique ici la transition s’opère de façon matérielle. Cohabitent logiquement l’altérité dérangeante, la beauté ravissante, le mesmérisme et une forme de nostalgie, un sens caché. C’est la poésie diaphane omniprésente qui apporte un certain onirisme à ce passage d’une dimension à l’autre. Puis ce pressentiment, cette menace se concrétise. Tout est nuancé, la liberté devient perdition, la beauté est dangereuse, le péril est hypnotique, et la route est semée de doutes. Tout ça ressemble à un délire aigu de drogué, avec une distanciation par rapport à l’environnement et les évènements, une sorte de trip déstructurant. Clark Ashton Smith a une prose superbe et il réussit à insuffler une modernité avec une portée cosmique, s’approchant de la science fiction, dans sa fantasy d’une puissance d’évocation incomparable, d’un lyrisme flamboyant.
Très vite le fait est clair que Clark Ashton Smith est une passerelle entre Robert E. Howard, et Howard Phillips Lovecraft période aventure onirique. Les nouvelles sont localisées (Hyperborée – Atlantide – Averoigne – Zothique) ; chaque univers est développé via de courtes chroniques d’épouvante. Dans cette fantasy prédomine la magie, entre sorciers retors, bestiaire extravagant et paysages irréels nimbés d’une poésie fanée et majestueuse. Car la plus grande qualité de ces textes, au-delà de la rigueur soutenue, est sa poésie anglo-saxonne éthérée. L’auteur à la base est poète, doué pour décrire l’horreur cosmique dans une noirceur raffinée. On se situe facilement et avec plaisir dans les différents environnements et les personnages principaux, dans cet univers mythique et fragile face aux étranges éons, aux dieux primordiaux et à la sorcellerie, à l’immensité fécondée par la monstruosité incongrue et aberrante.