Les Disciples de Cthulhu

Dans L’Horreur à la Fête Foraine de Brian Lumley, le professeur Hiram Henley découvre une attraction, nommée Tombeau des Grands Anciens, qui lui rappelle ses recherches archéologiques au Moyen-Orient. Cette nouvelle réunit les marqueurs lovecraftiens des ouvrages maudits, des artéfacts immémoriaux, du Panthéon augmenté et même du meurtre justifiable, ici de son frère cadet devenu fou par Anderson Tharpe. Outre le postiche dans le pastiche cachant un parasite cthuléen, des clins d’œil sont disséminés, comme le nom de l’écrivain Hodgson ou la présence discrète de Titus Crow.
Dans Le Silence d’Erika Zann de James Wade, un groupe avec Erika comme chanteuse fait le succès d’un banal bar de San Francisco, une ascension fulgurante qui cache une menace sourde derrière l’euphorie ambiante. Cette nouvelle modernise le concept de La musique d’Erich Zann de Howard Phillips Lovecraft, mettant en scène sa petite-fille dans une destinée similaire mais décalée, un mutisme très différent et une mort plutôt accidentelle en présence de nombreux témoins, une variation hippie du contact avec l’horreur cosmique.
Dans Grand-Œil de Bob van Laerhoven, un étudiant québécois s’enfonce dans l’immense forêt canadienne sur les indication d’Echard, un explorateur français qui a décrit la cachette recelant une statuette cthuléenne. Une présence hostile harcèle son campement et il prend la fuite en abandonnant son guide, pour tomber sur un médecin dans sa tournée auprès des trappeurs. L’auteur s’approprie le Mythe et le restitue au travers de l’influence culturelle des Hurons, le Wendigo devenant Hingoo et Cthulhu s’appelant Haigh-Ohgi, dans un texte qui glorifie la malignité manipulatrice des serviteurs des Grands Anciens par l’intrusion parasitaire dans les corps humains avec une jubilation sardonique.
Dans L’Attraction de Ramsey Campbell, Ingels est un journaliste convié à une exposition dans laquelle une toile représente un cauchemar qui le poursuit. Cette histoire explore la veine onirique, la veille et le sommeil se répondent par des visions prophétiques immémoriales hantant plusieurs générations, la coïncidence d’une cité sous-marine qui émerge et d’une planète inconnue qui perturbe le système solaire, rappelant la véritable place dévolue à l’espèce humaine.
Dans Sur les Terres de Yidhra de Walter C. DeBill Jr., Peter Kovacs doit faire un détour pour traverser une rivière déchainée et se trouve coincé à Milando, une petite bourgade où il rencontre Wilhelm Kramer qui lui offre l’hospitalité. Une alliance de colons avec un culte de renégats comanches mène à la survivance d’une divinité métamorphe, primordiale, immortelle et planétaire dont l’incarnation américaine est Yolanda, une femme reptilienne aux pouvoirs psychiques.
Dans Visions de A. A. Attanasio, Gene Mirandola est sollicité magiquement par son oncle Armand Saadi qu’il connait à peine pour transmettre au sorcier Marc Souvate une pierre ronde trouée en son centre. En illustrant la confrontation universelle opposant Nodens et Yog-Sothoth, et en développant une philosophie du vide, le Mythe est modernisé par un récit de voyage temporel vers l’avenir qui implique la résignation du rôle d’outil dérisoire dans une Histoire transcendante.
Dans La Guerre de la Tong Noire de Robert M. Price, le détective Steve Harrison combat la secte des Tcho-Tchos, aidé par le docteur occultiste Anton Zarnak et son serviteur Akbar Singh. Ce pastiche de la série de Robert E. Howard renferme de la castagne, la résurgence omniprésente des anciens peuples et la présence nécessaire de la trahison.
Dans Ténèbres est mon Nom de Eddy C. Bertin, Herbert Ramon se rend dans le village enclavé de Freihausgarten situé dans une vallée qui correspond à la description faite dans des ouvrages ésotériques maudits. La solitude hostile des habitants se concrétise par une emprise inhumaine dans des coulisses d’un gigantisme cosmique où la Lune devient un œil répondant à l’homme dérisoire, introduisant le Grand Ancien Cyäegha dans le théâtre de la lutte nécessaire avec les Anciens, ici Dieux d’Antan, et s’approchant d’une vision quantique du monde.
Dans La Terreur issue des Profondeurs de Fritz Leiber, Georg Reuter Fischer reçoit dans sa maison familiale de la banlieue de Los Angeles le professeur assistant de l’université Miskatonic Albert N. Wilmarth pour participer à un groupe de recherches occultes. Ce texte est un hommage vibrant à Howard Phillips Lovecraft par la reprise de ses principales histoires, sa figure qui habite les personnages de Wilmarth et de Danforth, la mise en abyme de son décès. La nouvelle incarne totalement l’horreur souterraine, l’empathie objective inhumaine et l’inspiration onirique formant un écrin représentatif de l’œuvre lovecraftienne.
Ce recueil est tuilé avec Les Adorateurs de Cthulhu, seule la nouvelle Zoth-Ommog de Lin Carter est absente, six autres sont ajoutées dont celle de Fritz Leiber qui existe néanmoins en volume indépendant chez Mnémos titré Ceux des Profondeurs.

L’ombre du Maître

Dans Un secret du cœur de Mort Castle, un homme raconte comment il a atteint l’immortalité après avoir constaté l’échec de son père dans cette quête, repoussant le monothéisme ambiant et sollicitant l’horrible pouvoir des Autres Dieux. Dans cette nouvelle l’hommage à Lovecraft se pare d’une petite subtilité en développant un système référentiel parallèle et équivalent aux sempiternel balisage occulte du Mythe.
Dans L’autre homme de Ray Garton, un homme terrorisé et intrigué par la mort apparente de sa femme chaque nuit depuis qu’elle lit des livres sur les expériences extra-corporelles décide de s’intéresser à sa nouvelle lubie. Dans un mélange entre voyage astral et rêve lucide, la dimension de terreur cosmique est cohérente, ajoutant aussi à l’inspiration lovecraftienne un côté cavalier avec un fantastique noir ironique basé sur la sexualité.
Dans Will de Graham Masterton, un chantier archéologique est installé à Londres sur l’emplacement du théâtre du Globe de Shakespeare et un cadavre atrocement mutilé est découvert conservé dans l’argile. Cette uchronie fantastique, dense et efficace, s’appuie sur la menace furtive d’un Grand Ancien et les témoignages autour du dramaturge tenu par un pacte aux conséquences cosmiques dans un texte maitrisé et teinté de gore.
Dans « C » comme Cancer de Brian Lumley, Luna II est un satellite naturel de la Terre découvert par des observations depuis une base lunaire. L’équipage envoyé pour l’étudier devient fou sous une influence mystérieuse et, pour l’essai suivant, Smiler est le candidat parfait pour se poser sur le rocher, son cancer lui laissant une courte espérance de vie. C’est une histoire de contact avec l’influence d’une intelligence cosmique, d’horreur biologique par un parasite qui devient autonome après la mutation de l’hôte, la naissance d’un protoplasme psycho-actif cohérent à partir d’une maladie dégénérescente. L’appropriation de la Terre par l’entité est modernisée par l’utilisation d’une stratégie nucléaire de la théorie des jeux. Le mélange entre science fiction et fantastique déborde un peu du socle lovecraftien mais insiste bien avec ironie sur la faiblesse de l’humanité.
Dans Affreux de Gary Brandner, Murray développe une relation étrange avec un lézard qui semble magique. Cette nouvelle se situe dans le fantastique noir, avec une jubilation certaine et quelques détails gore, plein d’ironie classique faussement morale avec ses personnages abjects et le protagoniste candide et différent qui découvre l’extraordinaire.
Dans La lame et la griffe de Hugh B. Cave, Mark Cannon retourne en Haïti pour écrire, accompagné de sa femme Ellen. Dans la maison louée à leur intention, il découvre des objets de culte vaudou. Cette histoire n’a que peu de rapports directs avec Lovecraft sinon la spiritualité atavique et l’intervention de spectres terrifiants, ici l’accent est mis sur le fantastique ironique, le personnage féminin principal est un cliché misogyne, la tension sexuelle est accessoire, l’action gore est privilégiée.
Dans Le gardien des âmes de Joseph A. Citro, un homme se réveille après un accident de voiture dans un endroit désert du Vermont, séquestré par un catholique fanatique à son domicile. La situation initiale est classique avec le cliché de la femme bigote et celui de l’illuminé psychopathe, dans un récit dénué de fantastique et de rapports avec Lovecraft.
Dans L’affaire Helmut Hecker de Chet Williamson, un écrivain arrogant et plein de dédain pour le fantastique apprend par son agent que son nouveau livre est un plagiat de l’œuvre de Lovecraft alors qu’il ne l’a jamais lue. Cet hommage à la douce ironie prend du recul sur l’influence de Lovecraft et s’adresse aussi au chat. L’idée de réécriture ou de reformulation ouvre la réflexion sur les pastiches et sur les traductions.
Dans Meryphillia de Brian McNaughton, une goule se nourrit de la mémoire des humains qu’elle dévore pour découvrir ce qu’est l’amour. Cet hommage d’une féérie gothique et macabre illustre l’inspiration de l’écrivain versé dans l’occulte et ses désirs trop flamboyants pour ce monde, de l’auteur médium d’une réalité surnaturelle.
Dans La cité des morts de Gene Wolfe, un homme rend visite à une famille pour recueillir des vieilles histoires folkloriques auprès du grand-père qui lui décrit le suceur d’âmes. Une ambiance oppressante nimbe la jonction faite entre les mythes de l’Égypte Antique et les légendes anciennes de la campagne américaine, la preuve de l’existence d’un parasite divin opérant des rivages de la vie aux nécropoles immatérielles.
Dans H.P.L. de Gahan Wilson, un jeune écrivain est invité à Providence par Lovecraft presque centenaire qui vit avec Clark Ashton Smith ressuscité par les techniques d’Herbert West. Le texte en plus d’être uchronique joue avec la véracité et la réalité du Mythe, son succès mondial et justifie la guérison de Lovecraft par un pacte passé avec Shub-Niggurath. Ce fantasme de l’existence objective du Panthéon permet d’expliquer à la fois l’inspiration d’avant sa maladie et de déduire ses effets sur la vie de Lovecraft à partir de la révélation cosmique, de projeter les conséquences de son implication volontaire dans l’occulte, démarche rusée et jubilatoire.
Dans L’ordre inconnu des choses d’Ed Gorman, un tueur de femmes raciste et bien intégré comprend, en discutant avec un vieil aveugle, qu’il est manipulé par un Dieu abject. Cet hommage criminologique insiste sur la localisation de l’influence maléfique, dans un quartier pauvre et cosmopolite, adoptant le point de vue du séide offrant des sacrifices malgré lui à une cause absurde qui le dépasse, dans une variation sur les tueurs en série et leurs obscures motivations.
Dans Les lumières des pins de F. Paul Wilson, Jonathan Creighton recontacte Kathleen McKelston qu’il n’a pas vue depuis leurs études pour lui servir de guide dans ses recherches sur le folklore du New Jersey sauvage, d’où elle est originaire. Localisée dans une région désolée à la population arriérée et atteinte de difformités, le thème est comme dans Le Grand Dieu Pan d’Arthur Machen la quête de ce qui se cache derrière le voile de la réalité, puis son influence toute lovecraftienne sur les hommes à travers la métamorphose du protagoniste, les références sont semées sans lourdeur dans une gradation de l’angoisse maitrisée.

Compartiment terreur – Brian Lumley

Brian Lumley est un maître anglais de la terreur et un grand continuateur de Howard Phillips Lovecraft. On rencontre dans ces nouvelles une mer qui grignote un village et une moisissure qui transforme les hommes en caricatures, des membres grimés d’une secte mystérieuse en plein rituel dans un train, la source d’inspiration d’un auteur connu de récits d’horreur par des pensées migrantes, un forage sous-marin qui dérange un dieu terrifiant, un organisme vampire entre réalité et illusion, un jeune homme qui découvre qu’il n’est pas humain et se réfugie dans la cité de ses ancêtres, l’emprise discrète d’une divinité cthonienne, et ses séides, provoquant des tremblements de terre en se déplaçant.
Certaines nouvelles se réclament ouvertement de l’œuvre de Lovecraft alors que dans les autres les références sont plus subtiles mais sans équivoque avec des tentacules, des grimoires maudits et des entités cosmiques emprisonnées. Dans ces pastiches légers on retrouve une ambiance à l’européenne, à la fois gothique et campagnarde, une prédilection pour le récit épistolaire et de témoignage entre folie et destin implacable, une obsession pour les civilisations mortes et pour les métamorphoses de l’être.