Blanche est la couleur des rêves – Jean-Pierre Andrevon

Un écrivain scientifique s’isole dans sa maison du plateau des Bergers, attendant la visite annoncée de mafieux qui veulent récupérer la valise que lui a confiée Mariangela sa maîtresse italienne.
Ce polar d’ambiance à la première personne insiste sur l’isolement et l’intimité des pensées du narrateur pour une construction par flashbacks du récit. Son ex-femme Sophie et leur fille Tina parties depuis longtemps à Aix-en-Provence, sa seconde femme Marité larguée, sa maîtresse assassinée en Italie, ses voisins âgés liquidés par précaution comme l’épicier ambulant Gomez et surtout l’unique passerelle menant à sa maison dynamitée, la situation de reclus est propice à l’introspection, l’image du dernier homme s’impose subrepticement et une cohorte de souvenirs sexuels l’assaillent en attendant le carnage promis, et la découverte de sa séropositivité provenant certainement de Mariangela coupe l’horizon, installe la pratique masturbatoire en vue du baroud d’honneur mortifère qui clôturera le désespoir.
Derrière cette forme de polar et son action violente de fusillades et d’explosions se trouve le terreau autobiographique concernant la gent féminine qui infuse sur des décennies et a donné naissance à un cycle d’exploration de ses souvenirs de conquêtes sexuelles par Jean-Pierre Andrevon, débuté dans la nouvelle Tout à la main en 1983 étoffée en roman en 1988 et réécrit pour conclure en 2008, poursuivi par Blanche est la couleur des rêves en 1997 et Toutes ces belles passantes en 2002. Les liens entre Tout à la main et Blanche est la couleur des rêves sont nombreux, l’ouverture éjaculatoire de la nouvelle Tout à la main qui sera ensuite repoussée dans le roman, la situation du naufragé dans un cataclysme de magma boueux qui se retrouve ici dans le pressentiment vague d’une montée des eaux, la menace mafieuse et sa séropositivité remplaçant la catastrophe naturelle, la description initiale des Plavin héritée à l’identique de Tout à la main comme le personnage de Gomez et sa camionnette, la situation géographique en surplomb, son ex-femme et sa fille, sa nouvelle aventure débutée dans sa bibliothèque, sa maitresse italienne, l’inventaire du garde-manger ou la liste des synonymes du sexe féminin, les exemples de réutilisation abondent. Rétrospectivement, Blanche est la couleur des rêves revêt alors un statut prépondérant dans une démarche auto-fictionnelle qui prendra une importance capitale dans la carrière de Jean-Pierre Andrevon.

Bifrost 27

Dans Le Dernier Phare dans la Noirceur de Claude Mamier, les hommes ont découvert et utilisent la Noirceur, ouverture dimensionnelle sur le vide obscur et oppressant qui permet de voyager plus rapidement, balisé à tâtons par la Sainte Église de la Clarté à l’aide de stations-phares pour guider les vaisseaux. Cette nouvelle inédite raconte le contact de l’Humanité avec l’inconnu, ouvrant la voie à l’envahissement de l’univers par une négativité transcendante d’une ampleur lovecraftienne implacable.
Dans Sous le Portail de l’Ange de Michel Demuth, Lawrence Tidgat est engagé puis formé par les Gitans, nomades cosmiques, pour affronter un alien redoutable sur le Monde de Verdella dans le système de Lourenço de Vargas habité par les Parapluies, des champignons intelligents. Une confusion spatiotemporelle s’empare de Lawrence entre sa formation d’exo-botaniste et de mycologue avec son emploi de journaliste en Espagne, dissociation schizophrène inconfortable alimentée dans une émulation par l’Hellforme.
Dans Le Chasseur de Snark de Mike Resnick, Karamojo Bell est un chasseur professionnel travaillant pour une société de safari qui lui a attribué un groupe de quatre riches touristes pour inaugurer Dodgson IV une planète vierge. Cette histoire inédite de premier contact, sous le signe de la nature humaine belliqueuse que le vernis civilisationnel des règles ne parvient pas à canaliser, s’appuie sur des personnages archétypiques entre le présomptueux et le fragile novice ainsi que Tchajinka le pisteur extra-terrestre expérimenté, dans une transposition à l’exotisme radical du poème de Lewis Carroll qui révèle le relativisme inter-espèces et l’aveuglement finalement surmontés par l’empathie d’un contact télépathique annihilant l’étrangeté et l’hétérogénéité.
Dans Neil Gaiman. Par delà le mur du sommeil, l’interview menée par Johan Scipion, à l’occasion de la sortie française d’American Gods, revient sur les multiples domaines de création de Neil Gaiman, l’impact de sa vie aux États-Unis sur son œuvre et son approche de la littérature pour enfants avec l’annonce de Coraline.
Dans A la chandelle de Maître Doc Stolze de Pierre Stolze, L’instinct de l’équarrisseur de Thomas Day est présenté à la lumière de ses autres livres portés sur l’action spectaculaire et en identifiant l’aspect uchronique et steampunk autour de Jack l’Éventreur, Sherlock Holmes et Moriarty.
Dans Patrice Duvic. The eyes on an editor’s wings, l’interview menée par Richard Comballot aborde la découverte par l’auteur de la science fiction à l’adolescence, son intérêt pour la BD et le cinéma, ses débuts d’interviewer et sa démarche de précurseur français dans les conventions internationales qui ont facilité ensuite son activité dans l’édition et laissé peu de place pour s’épanouir en tant qu’écrivain au cours d’une longue carrière d’hyperactif qui a tendance à s’éparpiller.
Dans Super les Héros ! 666 de Philippe Paygnard, cette série manichéenne oppose Lilith la fille exubérante de Lucifer et le camp du prêtre exorciste Carmody qui deviendra Pape dans une réponse européenne de critique violente et sensuelle par François Froideval et Franck Tacito à ce qui se trouve dans les comics américains.
Dans Profession : bâtisseur de mondes de Karl Schroeder, l’auteur dans cette leçon d’écriture en littératures de l’imaginaire insiste sur l’équilibre à trouver entre la constitution d’un monde et le développement des intrigues qui vont l’habiter, l’erreur consistant à poser des contraintes structurelles qui étouffent le déploiement de l’histoire faite pour embarquer le lectorat.
Dans Scientifiction. Star Wars : mythes et réalités de Roland Lehoucq, l’analyse scientifique de la saga se concentre sur la Force, le sabre laser, l’étoile de la Mort, différents véhicules et Tatooine. Dans l’ensemble la théorie reste plausible mais se heurte à des problèmes pratiques d’échelle énergétique qui rejoignent l’exagération de la fiction.
Dans Amazing Stories, une sensationnelle histoire, sixième partie, les années 70 : sex and drugs and rock n’ roll de Mike Ashley, Ted White à son arrivée en 1968 se débarrasse des rééditions de textes pour se concentrer dans Amazing Stories et Fantastic sur la nouveauté en phase avec l’évolution de la société américaine, une vitalité qui ne laisse pas indifférent et une réussite de prestige qui pourtant n’échappera pas aux difficultés de distribution et aux querelles éditoriales.

Nous ne méritons pas les chiens – Gudule

Louise est âgée de 72 ans, internée en hôpital psychiatrique et assistant à son procès dans son tribunal mental.
Ce théâtre surréaliste se construit autour de la solitude d’une femme qui a perdu son chien Mirza dans un accident de la circulation et se nourrit du défilé carnavalesque des personnages grandiloquents gravitant auprès d’elle. L’éloge des canidés, leur sincérité et leur dévouement inconditionné totalement à l’opposé des humains poussent Louise, pour combler l’absence de son petit compagnon, à recueillir Hans le fils martyre de la voisine et faux travelo Glamour Oumloukoum qui vit enfermé dans un placard et se prend pour un chien puis Kamikaze le clébard battu par son maitre Claude-le-clodo. A défaut de prouver une supériorité canine, ce texte révèle une infériorité humaine dans l’avilissement et la brutalité, l’égocentrisme et l’absence d’empathie envers des êtres plus faibles, l’appât du gain et la fierté usurpée. C’est bien le procès de l’humanité qui se déroule, de l’impossible vie en société et des tragédies personnelles qui ne doivent rien au hasard ou à la destinée. L’aberration est incarnée par Hans le trait d’union entre les deux espèces qui partage la condition funeste de Mirza et de Kamikaze, coincé entre nature et civilisation par une expérience de philosophie antique à la recherche de la lumière, dans un roman sombre malgré une ambiance de fête foraine à la limite de la folie douce.

Petit éloge des saisons – Pierre Pelot

Cet hommage à la nature et au temps qui passe est logiquement découpé en quatre parties, s’attachant à ce qui est banalement ou profondément saisonnier dans tous les domaines, occasion pour l’écrivain poète d’explorer son attachement à sa terre natale des Vosges, sa flore et sa faune, dans un voyage immobile de réflexions et de contemplations.
Une atmosphère de quiétude plane sur la maisonnée et la vallée parmi les animaux, l’amitié pour les chats, l’admiration distanciée pour les renards, les loups, les biches ou les taupes. L’auteur décrit l’esprit vosgien par les petites histoires de ses congénères , s’insurge contre le braconnage et clame son amour immodéré pour l’univers culinaire. Cette succession de courts textes autobiographiques est une parenthèse emblématique qui contient la beauté poétique de l’environnement, les mystères de la vie, l’étonnement face à la modernité et à l’imbécilité, le questionnement sur l’atavique culturel malgré une enfantine nostalgie et un soupçon de crime, un portrait plein de délicatesse et de la sagesse des années qui courent et ancrent dans un terroir.

Bleu, blanc, sang

Dans Le bel âge de Claude Amoz, Louise fête son septième anniversaire pendant les vacances avec sa mère et ses grands-parents. Ils lui offrent un poupon qui réveille chez eux le traumatisme de la perte d’un enfant, une prison mentale et un enfermement circulaire mortifère.
Dans Le colombo d’agneau de Brigitte Aubert, Georges rumine sa vie minable auprès de sa femme et de sa belle-mère.
Dans Rumeur programmée de Jean-Pierre Bastid, Saint-Just est un ancien juge devenu un notable meurtrier aux motivations eugénistes et socialement hygiénistes.
Dans L’âge de pierre de Stéphanie Benson, Aïcha est prisonnière de la dictature de vie islamiste en Afghanistan.
Dans 5397 d’Henri-Frédéric Blanc, une infirmière quotidiennement meurtrière raconte son activité à un écrivain alité.
Dans Rose à l’arête de Virginie Brac, Adèle après sa sortie de prison participe à une émission de télé-réalité pour gagner de l’argent et récupérer sa fille.
Dans La onzième plaie de Philippe Carrese, Marseille est polluée, paralysée politiquement et envahie par les mouettes.
Dans A la rasbaille ! A la rasbalha ! de Gilles del Pappas, un proxénète marseillais part à la recherche d’une de ses filles et la retrouve auprès de vieux boulistes en pleine partie. Cette nouvelle intense est un hommage nerveux à Marseille et à la Corse.
Dans De si gentils petits chats de Jean-Paul Delfino, une jeune retraitée élimine une vieille dame pour clôturer le viager qu’elles ont signé des années plus tôt.
Dans Black start up de Gérard Delteil, le créateur d’une start up en difficulté est retrouvé mort par balle dans son bureau fermé de l’intérieur.
Dans Le mobile d’Alexandre Dumal, le commissaire Fontaine élucide trois meurtres commis par un ancien taulard nostalgique de son enfance.
Dans Maktaris Hôtel de Jeanne Faivre d’Arcier, trois touristes français font halte dans un hôtel en plein désert tunisien et vivent une nuit mouvementée.
Dans D’où vient la poussière ? de Pascal Garnier, à la Libération trois membres FFI tentent de débusquer une collabo.
Dans Caveau de famille de Max Genève, Simon est un détective traqué par des malfrats qui voulaient l’enterrer vivant après son intervention lors d’un braquage.
Dans Intouchable de Sylvie Granotier, François a 14 ans et trouve son père, immigré indien et travailleur exploité vivant dans la misère, massacré chez eux.
Dans SIG P.210-2 de Kââ, Xavier et Franck sont deux tueurs à gage qui rencontrent Fleur, une jeune femme manipulatrice et vénéneuse.
Dans La provocation de Jérôme Leroy, le baron Eugène Lépingle-Stone subit la vengeance de Nasser Blanqui, un homme du monde du dehors à l’existence dérisoire dans une dystopie socio-politique de science fiction.
Dans Des clous dans la tête de Michèle Lesbre, Fatoumata est la fille d’un expulsé malien, passionnée par les livres et victime d’un crime raciste.
Dans Le compte est bon d’Emmanuel Loi, Pavel est témoin d’exactions pendant la guerre dans les Balkans.
Dans Des noms de fleurs de Marcus Malte, quatre adolescents lancent un coup d’éclat désespéré pour dénoncer les dangers de l’énergie atomique.
Dans L’ombre des roses de Nadine Monfils, une jeune femme vit d’amours impossibles et de fantasmes intemporels.
Dans Cacaba round d’Achille F. Ngoye, un africain naturalisé est trompé et exploité par sa femme choisie dans son village natal par sa famille.
Dans Le doigt dans l’engrenage de Franck Pavloff, Boris retourne à Nîmes sa ville natale pour se venger 30 ans plus tard de Pradal son ancien professeur d’anglais dans une histoire à rebondissement qui montre le problème du harcèlement.
Dans Le plus vieux pêché du monde de Chantal Pelletier, Martha décide de refaire sa vie à 69 ans après la mort de son mari mais sa famille n’est pas d’accord.
Dans Infamie de Marc Villard, un photographe de guerre ayant en sa possession des clichés compromettants d’un homme politique se réfugie parmi les SDF dans le quartier des Halles à Paris.
Les nouvelles de Gilles del Pappas et de Kââ sont des bijoux de polar noir un peu gore et intense.

Les héros s’en foutent – André Héléna

Jean Jérôme est relâché après quatorze mois passés à la prison de Clairvaux à cause d’Arlette sa régulière, retrouve Benoît Auguste l’adjoint du maton libéré le même jour que lui et qui attend le même train pour Paris, le saigne, fait disparaitre le cadavre au fond d’un étang et prend son identité.
Ce roman noir dès le début exsude une fatalité, le conditionnement de l’enfermement, l’espoir intermittent et sans grande conviction d’une éclaircie dans la trajectoire d’une vie biaisée par le déterminisme social et les décisions hâtives pleines de conséquences. Après plusieurs mois peinard à bosser dans un garage, il tombe par hasard dans un bar sur Arlette et replonge dans la passion physique, alors le temps devient maussade et jongler avec sa double identité devient compliqué quand celle endossée du macchabée attire des vieilles connaissances mal disposées qui occasionnent du grabuge et attirent l’attention de la police au moment où le corps dans l’étang est retrouvé. La situation devient vite ubuesque et tendue dans le milieu, le traqué devient le traqueur mais ne se transforme pas en héros pour autant, démontant le mythe du dangereux malfrat excitant, fantasme et fascination qu’incarne Arlette. Certains aspects du récit sont dans le prolongement de Le Bon Dieu s’en fout, le prédéterminisme et le choix inaugural fâcheux du protagoniste de se rendre là où il ne devrait pas se trouver, le vol d’une identité vraiment improbable et une sorte de désir inconscient de se faire attraper, la pluie et le brouillard, mais avec un peu moins de noirceur, de radicalité sombre et de solipsisme, avec plus de personnages, de dialogues, d’action et de lieux visités, plus d’humanité avec des femmes concrètes et une fin ouverte, l’évolution vers une littérature moins désespérée.

Le Bon Dieu s’en fout – André Héléna

Félix Froment est de retour là où il a grandi, après son évasion au bout de dix ans du bagne de Cayenne. Un cambriolage chez un bijoutier lui a permis de se procurer de nouveaux papiers sous le nom de James Morgan et un flingue. Dans son ancien quartier de la banlieue industrielle parisienne il retrouve le bar L’Étoile de mer qui fait pension et loue une chambre.
Ce roman noir à la première personne est un théâtre au décor glauque habité par une distribution patibulaire et cerné par un vent glacé charriant une pluie qui ne cesse de verser et d’étouffer une lumière pisseuse. S’installe alors un huis clos oppressant, sa fausse identité devient vite suspecte et la police commence logiquement ses recherches du fugitif dans son quartier natal. Il tourne comme un animal et son rapprochement avec Édith la bonne de l’établissement par son innocence le confronte à son enfance, ses parents et sa longue trajectoire de guigne, vie minable d’engrenages conditionnés par la génétique ou l’environnement, peu importe car l’injustice ressentie s’exprime dans le niveau social qui perdure chez les malfaisants, les riches s’en sortent et les pauvres s’enfoncent, dans une prédétermination sans mérite qui met Dieu hors-jeu. Cette force centripète qui colle le bougre à son lieu de naissance barre l’horizon fantasmé et transforme le voyage en torture, sauf le dernier dans l’immobilisme de l’effacement, dans un sursaut d’amour à défaut de la présence de Dieu diluée dans la causalité et son absence de sens à l’échelle de l’individu. Cette sombre histoire argotique décrit un après-guerre misérable où la filouterie pour une population à la destinée orageuse permet de survivre mais enferme dans un cloaque existentiel.

Planète à trois temps – Jean-Pierre Hubert

Florelsa, Jémaël et Solann sont des Chantres de Terra, une unité polyandrique de musiciens engagés pour une représentation devant le Régent de Zhyl dans la Bordure galactique. En chemin, une avarie les déroute sur Sargide au centre du système de Procyon.
Ce space opera géopolitique confronte les émissaires de Terra, planète-mère de l’Humanité coupée de ses colonies passées et jouissant d’un prestige tout relatif depuis son évolution vers une philosophie pacifiste et le rejet d’un capitalisme extractiviste, à un conflit qui oppose l’appétit totalitariste de Procyon et la voracité sauvage de la Bordure. Le trio de Terriens devient un enjeu par sa maitrise de la musique hypnotique destinée à propager par l’émotion un message positif et universaliste mais que les belligérants souhaitent détourner pour manipuler les masses et servir leurs intérêts. Ce contexte permet d’installer une tension et de déployer une action entre prise en otage, évasion, faux-semblants et course-poursuite. Les idées prennent le pas sur les personnages et la profondeur sur le divertissement dans une richesse exemplaire pour un premier roman, à l’échelle de l’espèce en ménageant un mystère conservé par le Régent de Zhyl et révélé sur la planète géante dans l’hyperespace, transcendant le continuum et l’individualité. La quête est métaphysique depuis le début, la galaxie est une marmite, l’espace est clos par la Bordure au-delà de laquelle les mondes rejettent la vie et l’écoulement du temps mène à l’effondrement ou à la vaporisation des civilisations dans une sorte de mécanisme naturel aux implications comme divines identifiant l’éloignement du berceau à la raréfaction du principe vital, verrou structurel à crocheter.

Faeries H.S 2 – Philippe Alliot / Stéphane Truffert

Carnets de route d’un architecte aventurier.
Étant trop vieux pour se lancer dans une quête à travers tout l’Empire, Arcalion-le-Vénérable charge son jeune apprenti Clodomir Perdulian de retrouver la Bibliothèque de l’Éternel Savoir renfermant toutes les connaissances du multivers.
Cette fantasy très classique et linéaire dans son enchainement d’étapes et de péripéties s’appuie sur l’amalgame entre magie et science, développant une structure d’univers multiples qui peuvent communiquer par des portes dimensionnelles. Pourtant le héros ne voyage pas d’un monde à un autre mais devient le témoin dans sa réalité de perturbations quantiques, de reflets déformants et de présences inquiétantes que soulignent les détails architecturaux et les dessins les représentant. Les escales qui durent souvent des années dans le récit et avec les personnages secondaires ne peuvent être approfondis dans un texte aussi court qui contient malgré tout des bonnes idées au-delà d’une narration plutôt maniérée et l’alibi omniprésent d’un destin prophétique pour faire avancer l’histoire. L’épisode explicatif derrière l’appellation de Bibliothèque du Chaos est le plus intéressant avec ce qui tourne autour du multivers et de son équilibre instable mais ces témoignages historiques et toute cette théorie manquent d’incarnation et ressemblent fortement à un scénario introductif de jeu de rôle qui méritait vraiment un développement plus ambitieux.

L’envoyé d’Andromède – John Boyd

Une espèce menacée par l’extinction de son Soleil parvient à évoluer vers une forme éthérée et immortelle afin de voyager dans l’univers, s’immiscer dans les êtres rencontrés et partager avec eux leur sagesse cosmique. L’envoyé G-7 se pose sur Terre et choisit d’investir le corps de Ian McCloud, un hors-la-loi appelé Johnny le Dingue lancé à la poursuite d’un duo de malfrats pour se venger mais coincé à Shoshone Flats une bourgade méthodiste titillée par une communauté voisine de mormons.
L’ouverture science-fictive prend place dans un contexte de western et sous la forme d’une comédie, Ian étant étudié à son insu au travers de cette symbiose extra-terrestre, une influence qui n’est pas vraiment une manipulation pure mais plutôt une impulsion initiale pour améliorer son potentiel cognitif qui permet à G-7 de gouter à la subjectivité humaine, d’appréhender l’évolution de son cobaye dans ses interactions avec ses congénères et de lancer son évaluation de l’espèce humaine d’un point de vue éthique pour éventuellement rejoindre la Fraternité galactique. N’étant pas conscient de son inspiration stellaire pour devenir vertueux, Ian devient rusé, sa soif de vengeance atténuée se subordonne à l’appât du gain dans son ambition à développer un système capitaliste qui à la fois aide la société à prospérer et constitue un magot que son égo veut rafler. Par cette situation d’observation unilatérale, le choc exotique et la relativisation des conceptions éthiques se trouvent du côté alien conditionné par son immortalité et son sentiment de supériorité. Le parallèle avec la religion est un terreau fertile pour l’humour, la piété n’est qu’un vernis sur le cynisme des hommes et la voie de l’humanité reste impénétrable pour G-7 dans sa position de juge céleste et d’ange frustré. Les intentions vertueuses qu’inspire l’envoyé à son hôte se traduisent en pratique par une apparente contradiction avec ses principes éthérés mais finissent par le contaminer et faire de lui un ange déchu embrassant la beauté de l’entropie flamboyante, simple illustration épicurienne des limites morales d’un système de lois et d’une causalité évènementielle devant le relativisme chez les hommes, dans un roman impertinent qui aurait pu ne pas appartenir au genre de la science fiction.

Bifrost 33

Dans La Faim du monde de Xavier Mauméjean, Paul Veyne est un Entremetteur chargé par les Nations Unies de confectionner des repas réunissant des chefs d’état pour désamorcer les conflits, la vie de sa femme étant suspendue à son succès. Paul est désigné pour œuvrer à la Communion, banquet organisé tous les quatre ans et sommet d’une carrière, réunissant l’ensemble des représentant des pays autour du sacrifice volontaire d’un homme. La stabilité mondiale et l’unité de l’espèce humaine passe par la symbolique de l’anthropophagie dans un hommage aux particularismes culturels et une célébration à la portée métaphysique, dans une transsubstantiation athée aux visées pratiques par l’union du corps et de l’esprit.
Dans L’Homme en forme de poire de George R. R. Martin, Jessie emménage en colocation avec Angela une de ses amies, se retrouve souvent seule à travailler en tant qu’illustratrice pour une maison d’édition et commence à être obnubilée par un voisin repoussant et inquiétant dont personne ne connait le nom. Cette histoire d’un fantastique angoissant modernise le thème de la transmigration de l’esprit en-dehors de tout manichéisme mystique et balaye l’alibi psychologique incarné par Donald le petit ami d’Angela et suggéré avec malice au travers du biscuit soufflé au fromage.
Dans Vous m’aimerez de Jean-Jacques Girardot, une femme d’un autre siècle a rédigé une lettre enflammée à destination du jeune homme qu’elle aime. Le décalage entre le romantisme et la technologie est résolu dans un philtre d’amour alchimique aux composant génétiques.
Dans La Moitié de l’Empire de Bruce Holland Rogers, un jeune pêcheur visite la Capitale, se perd dans ses ruelles, finit par frapper à une porte au hasard et lui ouvre en réponse une femme magnifique. Ce conte de sagesse met en avant la simplicité et la pureté de son héros naïf face à la tentation commune de la beauté, du pouvoir et de la richesse, renonçant aux fantasmes de grandeur pour adopter une vie honnête.
Dans A la Chandelle de Maitre Stolze de Pierre Stolze, il revient à l’occasion de la sortie de l’inédit Le Vampyre des Grampians de Gérard Dôle sur la naissance du personnage d’Harry Dickson, la grande contribution de Jean Ray et les pastiches de Gérard Dôle dans un mélange de lexique et d’ambiance européenne (belge et anglaise) et lovecraftienne.
Dans Hugo Bellagamba : D’histoires et d’enthousiasmes de Richard Comballot, l’auteur aborde sa découverte de la littérature étant jeune, les publications de nouvelles et de livres de sa naissante carrière en 2003, son approche créatrice et ses thématiques de prédilection.
Dans Super les Héros ! : Docteur Banner et Mister Hulk de Philippe Paygnard, Stan Lee crée dans les années 60 le personnage inspiré par celui de Robert Louis Stevenson, au dédoublement dû à l’exposition aux rayons gamma et provoqué d’abord par l’arrivée de la nuit puis par la colère, passant du gris au vert, gagnant en force ce qu’il perd en intelligence, avec des variations suivant les scénaristes, offrant un immense potentiel schizophrénique.
Dans Le chant d’un rêveur : un entretien avec Jean-Pierre Hubert de Richard Comballot, la personnalité de l’auteur transparait, marqué par la Guerre et la Libération, réfractaire à la hiérarchie et aux ordres, lecteur avide depuis l’enfance et cherchant l’aventure. Sa longue carrière est abordée chronologiquement, ses thèmes favoris, sa vision du monde de l’édition et sa considération pessimiste de l’espèce humaine, son approche de l’écriture et sa sensibilité politique farouche d’une existence vouée à la liberté.
Dans Scientifiction : Les voyageurs de l’impossible seconde partie : Au centre de la Terre de Roland Lehoucq, les géophysiciens ont sondé l’intérieur de la planète de façon indirecte en analysant la propagation des ondes sismiques, la solution du forage étant limitée par les lois physiques, reste l’option de l’envoi d’une sonde qui pose un défi technologique immense à la hauteur des conditions de pression et de température, solution qui ne sera pas trouvée dans les inepties de Fusion : The Core.
Dans Magie et scène nue de Brian Aldiss, ce texte de 1974 raconte avec nostalgie l’enfance de l’auteur dans la campagne anglaise du Norfolk, puis la Guerre et l’ouverture sur le monde, développe sa conception de la science fiction et du métier d’écrivain, parle du milieu de l’édition américain et anglais, aborde l’époque de New Worlds et livre un plaidoyer vibrant en faveur de la créativité, l’originalité, l’expérimentation, le courage et l’intégrité.

L’Empire interstellaire 2 – John Brunner

Dans L’Évadé des ténèbres, Terak débarque sur Klareth à la poursuite de Janlo depuis les Ténèbres, frange de la galaxie peuplée de pirates et de trafiquants d’esclaves, pour venger le meurtre de sa bien-aimée Celly. Janlo s’est infiltré à la tête de l’armée combattant les rebelles et partisans du concurrent au Praestans élu pour succéder au précédent, ouvrant la voie à son complice Aldur, projetant une invasion. Terak faisant partie à la base du trio concepteur de ce plan s’allie à la capitaine de bateau Kareth et à un mystérieux vieillard haut-placé pour déjouer le complot. L’histoire très théâtrale de ruse et de faux-semblants se base sur l’action, l’aventure et l’humour pour faire vivre les soubresauts politiques d’une société en proie aux ingérences permises par la disparition de l’Empire, opposant les agissements des pirates entrevus dans la précédente nouvelle L’autel d’Asconel et la résistance d’un peuple sur fond d’attachement à la terre natale et de lutte armée dans une autre variation sur le réveil d’une torpeur collective et le soulèvement face à l’envahisseur.
Dans La dévoyée d’Argus, Kelab le Magicien est de retour sur Argus au moment des funérailles du roi Andalvar et en même temps réapparait Sharla sa fille ainée disparue depuis des années, accompagnée de Landor et d’Ordovic, pour devenir régente à la place de sa sœur Andra jusqu’à la majorité du prince Penda et remplacer Senchan Var par Landor comme Grand Chambellan. L’histoire transpose le même côté théâtral que dans la nouvelle précédente sur la planète centrale de l’Empire maintes fois mentionnée et pousse plus avant la déliquescence par une rareté de la technologie et un système sociopolitique médiéval. La magie prend la place des capacités psychiques des mutants et les intrigues sont toujours plus au centre du récit déployant des astuces narratives complexes pour embrouiller les intentions des personnages et exprimer l’approche imminente de la chute de l’Empire. Le dénouement grandiloquent repousse toutes les limites du cycle, balaye les derniers efforts de stabilité du récit perceptibles dans L’Evadé des ténèbres pour exploser dans un feu d’artifice spatiotemporel et un bouleversement total dans les identités des protagonistes.
L’enchainement des nouvelles est très cohérent dans une gradation et un resserrement autour des raisons de l’échec de l’espèce humaine qui s’éparpille en se dénaturant et laisse des individualités dégrader la communauté globale. La technologie est abordée sous le prisme de la navigation interstellaire qui devient un poison et transforme l’essaimage de l’Humanité en affaiblissement éthique et en ruée vers l’entropie.